La Cathédrale (page 37)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Mais il est, je suppose, libre de ses mouvements, libre de ses actes ?

— Du moment qu’il a prêté serment d’obéissance entre les mains de son supérieur et qu’il a, après le temps de sa probation, revêtu l’habit monastique, il est moine comme les autres et, partant, il ne peut plus rien effectuer sans l’autorisation du Père Abbé.

— Fichtre ! murmura Durtal — En somme, si cette sotte comparaison qui a cours dans le monde était authentique, si le cloître devait être assimilé à une tombe, l’oblature en serait encore une ; seulement elle aurait des cloisons moins étanches et son couvercle entr’ouvert laisserait pénétrer un peu de jour.

Ils étaient arrivés, en devisant, près de l’évêché. Ils entrèrent dans la cour et aperçurent l’abbé Gévresin qui se dirigeait vers les jardins ; ils le rejoignirent et le vieux prêtre les invita à l’accompagner dans le potager où il désirait, pour être agréable à sa gouvernante, visiter les légumes qu’elle avait semés.

— Le fait est qu’il y a assez longtemps que, moi aussi, je lui ai promis de les contempler, ses légumes ! s’écria Durtal.

Ils traversèrent les anciennes allées, atteignirent le verger en contre-bas, et, dès que Mme Bavoil les vit, elle se mit au port d’armes des jardiniers, le pied posé sur le fer de la bêche fichée en terre.

Elle montra fièrement ses plants alignés de carottes et de choux, d’oignons et de pois, annonça qu’elle méditait une excursion dans le domaine des cucumères, s’emballa sur les concombres et les courges, finit, en déclarant qu’elle réserverait, au fond du potager, une place pour les fleurs.

En veine de taquinerie, l’abbé Plomb remonta ses lunettes munies d’une arche sous laquelle descendait le nez, et se frottant les mains, très sérieusement, il dit :

— Madame Bavoil, les fleurs et les légumes sont de piètre importance, au point de vue décoratif et comestible ; ce qui doit seul vous guider dans le choix de vos cultures, c’est le sens symbolique de vertus ou de vices prêté aux plantes. Or, je crois le remarquer, vos élèves avèrent, pour la plupart, de fâcheux augures.

— Dame, songez que ces végétaux que vous choyez annoncent de funestes présages. Vous avez des lentilles ?

— Eh bien, la lentille possède des graines sournoises et ténébreuses. Dans son « Interprétation des Songes », Arthemidore nous assure que si l’on rêve d’elles, c’est un signe de deuil ; de même pour la laitue et l’oignon, ils pronostiquent des catastrophes. Les petits pois sont mieux famés, mais gardez-vous surtout, comme d’une peste, de cette coriandre dont les feuilles sentent la punaise, car elle faît naître tous les maux !

Par contre, selon Macer Floridus, le serpolet guérit les morsures de serpent, le fenouil stimule chez la femme les siestes du sang, et l’ail, mangé à jeun, préserve des maléfices que l’on pourrait contracter, en buvant d’une eau inconnue ou en changeant de place… plantez donc des prairies entières d’ail, Madame Bavoil.

— Il convient aussi, poursuivit gravement l’abbé Plomb, de vous inspirer des livres du maître de Saint Thomas d’Aquin, d’Albert le Grand qui, dans les traités qu’on lui attribue à tort sans doute sur les vertus des herbes, les merveilles du monde et les secrets des femmes, émet quelques aperçus qui ne sauraient, j’aime à le penser, demeurer vains.

N’est-ce pas lui qui atteste que la racine de plantain est excellente contre les maux de tête et les ulcères ; que le gui de chêne ouvre toutes les serrures ; que la chélidoine, appliquée sur la tête d’un malade, chante s’il doit mourir ; que grâce au jus de la joubarbe l’on peut saisir un fer chaud sans se brûler ; que la feuille du myrte tressée en anneau réduit les apostèmes ; que le lys pulvérisé et mangé par une jeune fille permet de s’assurer si elle est vierge car, au cas où elle ne le serait point, cette poudre acquiert, aussitôt qu’elle l’a absorbée, les irrésistibles vertus d’un diurétique…

— J’ignorais cette propriété du lys, dit Durtal, en riant, mais je savais que ce même Albert le Grand assignait déjà cette qualité à la mauve ; seulement la patiente ne s’ingère pas le résidu de cette fleur, mais se tient simplement dessus ; et cela suffit — néanmoins pour que l’épreuve soit décisive, il sied que la mauve reste quand même sèche.

— Ne l’écoutez pas, madame Bavoil, s’écria Durtal ; moi j’ai une autre idée moins pharmaceutique et plus religieuse, celle-ci : cultiver une flore liturgique et des légumineux à emblèmes, œuvrer un jardin et un potager qui célébreraient la gloire de Dieu, lui porteraient nos prières dans leur idiome, rempliraient, en un mot, le but du Cantique des trois jeunes hommes dans la fournaise lorsqu’ils invitent la nature, depuis le souffle des tempêtes jusqu’au dernier des germes enfouis dans les champs, à bénir le Seigneur !

— Pas mal, s’exclama l’abbé Plomb, mais il faudrait alors disposer de vastes espaces, car l’on n’énumère pas moins de cent trente plantes dans les Ecritures et immense est le nombre de celles auxquelles le Moyen Age décerna des sens !

— Sans compter, dit l’abbé Gévresin, qu’il serait équitable que ce jardin, dépendant de notre basilique, reproduisît la botanique de ses murs.

— L’on n’a point dressé pour elle comme pour la végétation lapidaire de Reims un catalogue ; car l’herbier minéral de la Notre-Dame de cette ville a été soigneusement classé et étiqueté par M. Saubinet ; mais remarquez-le bien, ces récoltes de chapiteaux sont à peu près partout les mêmes. Dans toutes les Eglises du XIIIe siècle, vous découvrez les feuilles de la vigne, du chêne, du rosier, du lierre, du saule, du laurier et de la fougère, des fraisiers et des renoncules. Presque toujours en effet, les imagiers sculptaient les végétaux indigènes, les plantes de la région où ils travaillaient.

— Voulaient-ils exprimer une idée spéciale avec les couronnes et les corbeilles des chapiteaux ? A Amiens, par exemple, la guirlande de feuillages et de fleurs qui court au-dessus des arcades de la nef, s’enroule le long de l’édifice, côtoie les contours des piliers, a-t-elle, en dehors du but probable de partager la hauteur de l’Eglise en deux parties pour le repos de l’œil, une autre acception ; figure-t-elle une pensée particulière, traduit-elle une phrase relative à la Vierge sous le vocable de laquelle la Cathédrale est placée ?

— J’en doute, répondit le vicaire. Je crois plus simplement que l’artiste qui cisela ces festons a cherché un effet décoratif et nullement prétendu nous raconter, en un langage hermétique, un abrégé des vertus de notre Mère. D’ailleurs, si nous admettons qu’au XIIIe siècle, les sculpteurs usaient de l’acanthe à cause des douceurs émollientes qu’elle implique, du chêne parce qu’il spécifie la force, du nénuphar, parce qu’il simule, à cause de l’ampleur de ses feuilles, la charité, nous devons également supposer qu’à la fin du XVe siècle, alors que l’art du symbolisme n’était pas encore entièrement perdu, les chicorées, les choux frisés, les chardons, les plantes aux touffes laciniées qui s’associent aux lacs d’amour dans l’Eglise de Brou, avaient, eux aussi, un sens. Or, il est très certain que ces végétations ont été choisies pour l’élégance tourmentée de leur structure, pour la grâce grêle et maniérée de leurs formes. Autrement, nous avérons que ces ornements relatent une histoire différente de celles que nous narre la botanique de Reims et d’Amiens, de Rouen et de Chartres.

En somme, ce qui s’affirme le plus souvent dans les chapiteaux de notre Cathédrale — qui n’est pas d’ailleurs l’une des mieux fleuries — c’est cette crosse d’évêque qu’imite la pousse naissante de la fougère.

— Bien, mais n’est-elle pas employée dans une intention symbolique, la fougère ?

— Elle est, en thèse générale, le synonyme de l’humilité — ce qui s’explique par ses habitudes de vivre, autant que possible, loin des routes, dans des fonds de bois ; mais si nous consultons le manuel de Sainte Hildegarde, nous apprenons que ce végétal qu’elle dénomme « faru » est une plante magique.

De même que le soleil dissipe les ténèbres, de même, dit l’Abbesse de Rupertsberg, le faru met en fuite les cauchemars. Le Diable l’évite et l’abomine et rarement la foudre et la grêle tombent dans les endroits où elle s’abrite ; l’homme enfin, qui la porte sur lui, échappe aux cantermes et aux charmes…

— Sainte Hildegarde, elle, s’est donc occupée d’histoire naturelle, au point de vue médical et magique ?

— Oui, seulement son livre est inconnu, parce qu’il n’a pas été traduit jusqu’à ce jour. Parfois, elle assigne de bien singulières qualités talismaniques à certaines flores. En voulez-vous des preuves ?

Tenez, suivant elle, le plantain guérit la personne qui a bu ou mangé un maléfice et la pimprenelle est dotée des mêmes vertus, lorsqu’on l’attache à son col.

La myrrhe doit être chauffée sur la chair jusqu’à ce qu’elle s’amollisse et alors elle rompt l’art des sorciers, délivre des phantasmes, devient l’antidote des philtres. Elle disperse aussi les pensées de luxure si on la place sur la poitrine et sur le ventre ; seulement quand elle élimine les idées de libertinage, elle attriste et rend « aride » ; ce pourquoi, il ne faut surtout point en absorber, sans une grande nécessité, observe la Sainte.

Il est vrai que, pour refouler le chagrin qu’insinuerait la myrrhe, l’on pourrait alors utiliser l’ « hymelsloszel » qui est ou paraît être la primevère officinale, le vulgaire coucou dont les ombelles d’un jaune odorant s’épanouissent dans les forêts humides et dans les prés. Celle-là est chaude et puise ses forces dans la lumière. Ausi chasse-t-elle la mélancolie qui trouble, assure Sainte Hildegarde, les mœurs de l’homme et lui fait proférer des paroles contre Dieu ; ce qu’entendant, les esprits de l’air accourent et achèvent d’affoler par leur présence celui qui les prononce.

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