La Cathédrale (page 38)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je pourrais vous citer encore la mandragore, plante chaude et aqueuse, qui se peut assimiler à l’être humain dont elle singe la ressemblance ; aussi subit-elle la suggestion du démon plus que les autres, mais je préfère vous révéler une de ses sages recettes.

Voici l’ordonnance qu’elle rédige, à propos de la fleur de lys : Prenez l’extrémité de sa racine, écrasez-la dans de la graisse rance, chauffez cet onguent et frottez-en le malade atteint de la lèpre rouge ou de la lèpre blanche et tôt il guérira.

Laissons maintenant ces récipés et ces amulettes d’antan et arrivons au symbolisme même des plantes.

En général, les fleurs sont les emblèmes du Bien. Suivant Durand de Mende, elles représentent, ainsi que les arbres, les bonnes œuvres qui ont les vertus pour racines ; selon Honoré le Solitaire, les herbes vertes sont les sages ; les fleuries, ceux qui progressent ; celles qui donnent des fruits, les âmes parfaites ; enfin, d’après les vieux traités de théologie symbolique, les végétaux énoncent les allégories de la Résurrection, et la notion d’Eternité est spécialement affectée à la vigne, au cèdre, au palmier…

— Ajoutez, interrompit l’abbé Gévresin, que les psaumes confondent ce dernier arbre avec le Juste et que, d’après une version de Saint Grégoire le Grand, il indique avec son écorce rugueuse et les régimes dorés de ses dattes, le bois de la croix, dur au toucher, mais dont les fruits sont savoureux pour celui qui sait les goûter.

— Enfin, dit Durtal, je suppose que Mme Bavoil veuille tracer un jardin liturgique, quelles espèces doit-elle choisir ?

Peut-on d’abord former un lexique végétal des péchés capitaux et des vertus qui leur sont opposées, établir une base d’opérations, trier, d’après certaines règles, les matériaux dont l’horticulteur mystique pourrait user ?

— Je l’ignore, fit l’abbé Plomb ; néanmoins cela me paraît, à première vue, possible ; mais encore faudrait-il avoir présents à la mémoire les noms de plantes qui peuvent être les équivalents plus ou moins exacts de ces qualités et de ces fautes. Au fait, c’est une traduction, en langue florale, de notre catéchisme que vous me demandez ; essayons :

L’orgueil, nous avons la citrouille qui fut jadis adorée dans la ville de Sicyone, telle qu’une Déesse. Elle revêt tour à tour l’apparence de la fécondité et de l’orgueil — de la fécondité, à cause de ses nombreuses semences et de sa facilité à croître que le moine Walafrid Strabo célèbre en de glorieux hexamètres, pendant tout un chapitre de son poème ; — d’orgueil à cause de l’importance de son énorme tête creuse et de son enflure ; nous avons encore le cèdre que, d’accord avec saint Méliton, Pierre de Capoue taxe de superbe.

L’avarice j’avoue que je ne discerne point de végétal qui la reflète ; passons, nous verrons plus tard.

— Pardon, dit l’abbé Gévresin, Saint Eucher et Raban Maur signalent comme images des richesses qui s’entassent, au détriment de l’âme, les épines. D’autre part, Saint Méliton proclame que le sycomore est la cupidité.

— Ce pauvre sycomore, fit le vicaire en riant, ce qu’on l’a mis à toutes les sauces ! Raban Maur et l’anonyme de Clairvaux le qualifient aussi de Juif incrédule ; Pierre de Capoue le compare à la croix, saint Eucher à la sagesse, et j’en omets. Mais, avec tout cela, je ne sais plus où j’en suis. Ah ! à la luxure. Ici, nous n’avons que l’embarras du choix. Outre la série des arbres phalliques, nous possédons le cyclamen dit pain de pourceau qui, d’après une ancienne assertion de Théophraste, est l’enseigne de la volupté parce qu’il servait à composer des philtres d’amour ; l’ortie qui, selon Pierre de Capoue, signifie les mouvements déréglés de la chair, puis la tubéreuse, une plante plus moderne mais connue néanmoins dès le XVIe siècle et rapportée par un Père Minime en France. Son odeur capiteuse, qui détraque les nerfs, induit, paraît-il, aux émois des sens.

L’envie, nous avons la ronce et l’hellébore qui résume plus spécialement, il est vrai, la calomnie et le scandale, et encore l’ortie qui, d’après une autre interprétation d’ Albert le Grand, frime la bravoure et chasse la peur.

La gourmandise ? — le vicaire chercha — les plantes carnivores telles que la dionée et le drosera des tourbières…

— Et pourquoi pas cette simple fleur des champs, la cuscute, la pieuvre du règne végétal, qui lance les antennes de ses tiges minces telles que des fils sur les autres plantes, y enfonce de petits suçoirs et se nourrit voracement de leur substance ? hasarda l’abbé Gévresin.

— La colère, continua l’abbé Plomb, est traduite par ce bâton, à fleurs rosâtres, baptisé du sobriquet d’orange de savetier par le peuple, par le basilic qui emprunte, depuis le Moyen Age, à son homonyme de la race animale, sa déplorable réputation de cruauté et de rage.

— Oh ! s’écria Mme Bavoil, on en parfume les hachis et l’on assaisonne avec, certains ragoûts !

— C’est une grave erreur de l’hygiène culinaire et un danger spirituel, fit en souriant le prêtre. Il poursuivit :

La colère peut également être alléguée par la balsamine, image surtout de l’impatience, à cause de l’irritabilité de ses capsules qui se détendent, au moindre contact, et éclatent bruyamment, en projetant, au loin, leurs graines.

Quant aux vertus opposées à ces vices, la version qu’elles exigent est enfantine.

Pour l’humilité, vous avez la fougère, l’hysope, le liseron, la violette qui, d’après Pierre de Capoue, est, en raison même de cette qualité, la figure du Christ.

— Et stipule, selon Saint Méliton, les Confesseurs et, suivant Sainte Mechtilde, les Veuves, ajouta l’abbé Gévresin.

— Pour le détachement des biens de la terre, nous relevons le lichen, qui est le simulacre de la solitude ; pour la chasteté : l’orange et le lys — pour la charité : le nénuphar, la rose et le safran, au dire de Raban Maur et de l’anonyme de Clairvaux — pour la tempérance : la laitue qui est aussi le jeûne — pour la douceur : le réséda ; — pour la vigilance : le sureau qui signifie surtout le zèle ou le thym qui symbolise, avec ses sucs vifs et acides, l’activité.

Ecartons les péchés dont nous n’avons que faire dans un pourpris voué à Notre-Dame et préparez vos parterres avec des gerbes de dévotes fleurs.

— Mais de deux façons, répliqua Durtal ; ou accepter le cadre d’une Eglise réelle et inachevée et remplacer les statues par des fleurs — ce qui serait avantageux au point de vue de l’art — ou bien construire compètement un sanctuaire avec des arbres et des plantes.

Il alla chercher une baguette qui traînait dans le champ. Tenez, voici le plan de notre Basilique, fit-il, en dessinant sur le sol les lignes cruciales d’une Eglise.

Je suppose maintenant que nous la bâtissons, en commençant par la fin, par l’abside ; nous y plaçons naturellement la chapelle de la Vierge, ainsi que dans la majeure partie des Cathédrales.

Ici les plantes abondent qui servent d’attributs à notre Mère.

— Heuh ! fit Durtal, la rose fut bien galvaudée. Outre qu’elle fut une des plantes érotiques du Paganisme, au Moyen Age, l’on condamna dans nombre de villes les Juifs et les prostituées à porter, comme signe distinctif de leur infamie, cette fleur !

— Oui, mais, s’écria l’abbé Plomb, Pierre de Capoue lui fait personnifier, en raison de son sens d’amour et de charité, la Vierge ; d’autre part, Sainte Mechtilde déclare que les roses manifestent les Martyrs et, dans un autre passage du livre de la « Grâce Spéciale », elle identifie aussi cette fleur avec la vertu de patience.

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