La Cathédrale (page 39)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Dans son « Hortulus » Walafrid Strabo avère également que la rose est le sang des Saints suppliciés, murmura l’abbé Gévresin.

— Rosae martyres, rubore sanguinis, voir la Clef de Saint Méliton, confirma le vicaire.

— Va pour cet arbrisseau, s’écria Durtal — nous avons maintenant le lys.

— Ici je vous arrête, clama l’abbé Plomb, car il faut tout d’abord établir que le Lys des Ecritures n’est nullement, ainsi qu’on le croit, la fleur connue sous ce nom. Le lys ordinaire, celui qui fleurit en Europe et qui est devenu, même avant le Moyen Age, l’emblème de la Virginité dans l’Eglise, ne paraît pas avoir jamais poussé en Palestine ; d’ailleurs quand le Cantique des Cantiques compare la bouche de la Bien-aimée à cette plante, il n’entend évidemment pas admirer des lèvres blanches, mais bien des lèvres rouges.

Le végétal désigné sous le nom de lys des vallées, de lys des champs, dans la Bible, est tout bonnement l’anémone. L’abbé Vigouroux le démontre.

Elle foisonne en Syrie, à Jérusalem, en Galilée, sur le mont des Olives, cette fleur qui jaillit de feuilles découpées et alternées d’un vert opulent et sourd et qui ressemble à un coquelicot délicat et subtil, suggère l’idée d’une plante patricienne, d’une petite infante, fraîche et pure, dans de coquets atours.

— Il est certain, fit Durtal, que la candeur du lys n’apparaît guère ; car son parfum, si l’on y réfléchit, est absolument le contraire d’une senteur chaste. C’est un mélange de miel et de poivre, quelque chose d’âcre et de doucereux, de pâle et de fort ; cela tient de la conserve aphrodisiaque du Levant et de la confiture érotique de l’Inde.

— Mais enfin, observa l’abbé Gévresin, en admettant qu’il n’y ait jamais eu de lys en Terre Sainte — et est-ce bien vrai ? — il n’en reste pas moins acquis que l’Antiquité, que le Moyen Age ont extrait de cette fleur toute une série de symboles.

Ainsi, ouvrez Origène ; pour lui, le lys est le Christ, car Notre Seigneur a désigné sa propre personne lorsqu’il a dit : « Je suis la fleur des champs et le lys des vallées » ; et, dans cette phrase, les champs, qui sont terres cultivées, représentent le peuple hébreu instruit par Dieu lui-même et les vallées qui sont lieux en friche, les ignorants, en d’autres termes, les païens.

Lisez maintenant Petrus Cantor. Selon lui, le lys est la fille de Joachim à cause de sa blancheur, de son arome délectable entre tous, de ses vertus curatives, enfin parce qu’il sort d’un sol inculte comme la Vierge qui est issue de parents Juifs.

— Au point de vue thérapeutique cité par Petrus Cantor, ajoutons, fit l’abbé Plomb, que le lys est, d’après l’anonyme anglais du XIIIe siècle, un remède souverain contre les brûlures ; ce pourquoi, il est l’image de la Madone, qui guérit, Elle aussi, les brûlures, autrement dit les vices des pécheurs.

— Consultez encore, reprit l’abbé Gévresin, Saint Méthode, Sainte Mechtilde, Pierre de Capoue, ce moine anglais dont vous venez de parler, et vous trouverez que le lys est l’attribut non seulement de la Vierge Marie, mais encore de la Virginité même et de toutes les Vierges.

Voici maintenant une bottelette de sens cueillis, l’un par Saint Eucher qui rapproche la blancheur du lys de la pureté des Anges ; l’autre par Saint Grégoire le Grand qui confronte sa bonne odeur avec celle des Saints ; cet autre par Raban Maur qui prétend que le lys est la béatitude céleste, l’éclat de la Sainteté, l’Eglise, la perfection, la pureté de la chair…

— Sans compter que, suivant la traduction d’Origène, le lys, entre les épines, se réfère à l’Eglise entre ses ennemis, jeta l’abbé Plomb.

— Il est donc Jésus, sa Mère, les Anges, les Saints, l’Eglise, les Vertus, les Vierges, il est tout ! s’exclama Durtal. On se demande comment ces jardiniers mystiques parvenaient à démêler tant de desseins dans une seule et même plante !

— Mais vous le voyez ; outre les analogies et les similitudes qu’ils pouvaient relever entre la forme, la senteur, la teinte d’une fleur et l’être auquel ils la rattachaient, les symbolistes commentaient la Bible, étudiaient les passages qui mentionnent le nom de tel arbre ou de telle plante, et ils qualifiaient ensuite ces végétaux selon la signification que déterminait ou que laissait sous-entendre le texte ; et ils agissaient de même pour les animaux, pour les couleurs, pour les pierres, pour toutes les autres choses auxquelles ils distribuaient des sens ; en somme, c’est assez simple.

— Et assez compliqué ! où diable en étais-je ? s’enquit Durtal.

— A la chapelle de la Vierge ; vous y mettez des anémones, des roses ; joignez-y un buisson, image de Marie, d’après l’anonyme de Clairvaux, de l’Incarnation, suivant l’anonyme de Troyes ; le noyer dont les fruits sont pris, par l’évêque de Sardes, dans la même acception.

— Et aussi du réséda, s’écria Durtal, car la sœur Emmerich en parle à diverses reprises et très mystérieusement. Elle dit que cette fleur a un rapport tout particulier avec Marie qui la cultiva et en fit grand usage…

Puis un autre arbuste me semble également indiqué, la fougère — non pour les qualités que lui prête Sainte Hildegarde, — mais parce qu’elle est l’effigie de l’humilité, la plus cachée, la plus secrète. Prenez, en effet, une de ses fortes tiges et coupez-la, en biseau, en bec de sifflet, et vous verrez très distinctement, gravée en noir, ainsi qu’au fer chaud, la figure héraldique d’un lys. Le parfum n’étant plus, nous pouvons le recevoir alors comme le symbole de l’humilité si parfaite qu’elle ne se découvre qu’après la mort.

— Tiens, tiens, mais notre ami n’est pas si ignorant des choses de la campagne, que je croyais, dit Mme Bavoil.

— Oh ! j’ai un peu galopiné, pendant mon enfance, dans les bois !

— Pour le chœur de l’église, la discussion n’est pas possible, je pense, fit l’abbé Gévresin. Les substances eucharistiques, la vigne et le blé s’imposent.

La vigne dont le Seigneur a dit : « Ego sum vitis » et qui est aussi l’emblème de la communion de la huitième Béatitude ; le blé qui, en sa qualité de matière sacramentelle, fut l’objet de tant de soins, de tant de respect, au Moyen Age.

Rappelez-vous les cérémonies solennelles de certains monastères, lorsqu’il s’agissait de préparer ces pains.

A Saint-Etienne de Caen, les religieux se lavaient le visage et les mains, récitaient, agenouillés devant l’autel de Saint Benoît, l’office des Laudes, les sept psaumes de la Pénitence et les Litanies des Saints ; puis un frère-lai présentait le moule dans lequel devaient cuire deux hosties à la fois ; et le jour où l’on apprêtait ces azymes, ceux qui avaient pris part à leur confection dînaient ensemble et leur table était servie pareillement à celle du Père Abbé.

De même à Cluny, où trois prêtres ou trois diacres à jeun, après avoir débité les prières que je viens d’énumérer, se revêtaient d’aubes et s’adjoignaient quelques convers. Ils délayaient dans de l’eau froide la fleur du froment provenant de grains triés, un à un, par les novices ; et un frère, les mains gantées, cuisait les oublies sur un grand feu de sarments, dans le moule historié de fer.

— Cela me fait songer, dit Durtal qui alluma une cigarette, au moulin à moudre le blé du sacrifice.

— Je connais bien le pressoir mystique qui fut très souvent reproduit par les verriers du XVe et du XVIe siècle et qui était en somme, une paraphrase du texte prophétique d’Isaïe : « J’étais seul à fouler un pressoir et nul homme n’est venu travailler avec moi », mais j’avoue que le moulin mystique m’est inconnu, fit l’abbé Gévresin.

— J’en ai aperçu un à Berne, dans un vitrail du XVe siècle, attesta l’abbé Plomb.

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