La Cathédrale (page 40)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Et moi, je l’ai vu dans la Cathédrale d’Erfurt, peint non sur verre, mais sur bois ; ce tableau anonyme et daté de 1534, m’est présent encore :

En haut, Dieu le Père, un bon vieux, à barbe de neige, solennel et pensif — puis le moulin semblable à un moulin à café, placé au bord d’une table et ayant son tiroir du bas ouvert. Les bêtes évangéliques vident dans la bouche de l’instrument des outres blanches pleines de banderoles sur lesquelles sont inscrites les paroles effectives du Sacrement ; et ces banderoles descendent dans le ventre de la machine, reparaissent dans le tiroir, en ressortent pour tomber dans un calice que tiennent un cardinal et un évêque agenouillés devant la table.

Et les mots se muent en un petit enfant qui bénit, tandis que les quatre évangélistes tournent une longue manivelle d’argent dans le coin du panneau, à droite.

— Ce qui est étrange, observa l’abbé Gévresin, c’est que ce soient les phrases de la Transsubstantiation et non la substance elle-même qu’elles doivent changer, que les évangélistes deux fois représentés, sous l’aspect animal et humain, déroulent dans leur appareil et broient. De même pour la Sainte oblate absente et remplacée par de la vraie chair.

Au fait, c’est juste ; puisque les paroles de la consécration ont été prononcées, le pain n’est plus. Cette disposition quand même bizarre, de sous-entendre, dans ce sujet matériel, dans cette scène de meunerie, le froment, en grain, en farine, en hostie ; ce dessein arrêté de supprimer les espèces, les apparences, pour y substituer une réalité que ne peuvent appréhender les sens, ont dû être adoptés par le peintre pour frapper les masses, pour affirmer la certitude du mystère, pour le rendre visible aux foules — Mais si nous revenions à la construction de notre Eglise. Nous en étions ?

— Ici, fit Durtal, en désignant avec sa baguette les avenues longeant la nef dessinée sur la sable. Voyons, pour œuvrer les chapelles latérales, nous avons le choix. Nous en dédions une, cela va de soi, à Saint Jean-Baptiste. Pour le distinguer des autres, nous avons le giroflier et le lierre auxquels il a cédé son nom ; l’armoise surtout, qui, cueillie la veille de sa fête et pendue dans une chambre, détruit les malengins et les charmes, écarte la foudre et refoule l’apparition des spectres. Remarquons encore que cette plante, célèbre au Moyen Age, était employée contre l’épilepsie et la danse de Saint Guy, deux maux pour la cure desquels l’intercession du Précurseur est efficace.

Nous en dédicaçons une aussi à Saint Pierre. Nous pouvons déposer alors sur son autel un bouquet des herbes placées par nos pères sous son vocable : la primevère, le chèvrefeuille des buissons, la gentiane et la saponaire, la pariétaire et le liseron, d’autres encore dont la nomenclature m’échappe.

Mais avant tout, il siérait, n’est-ce pas, d’édifier un refuge à Notre-Dame des Sept douleurs, comme il s’en élève dans tant d’églises.

La fleur nettement indiquée est la passiflore, cette fleur unique, d’un bleu qui violit et dont l’ovaire simule la croix ; les styles et les stigmates, les clous ; les étamines, les marteaux ; les organes filamenteux, la couronne d’épines ; elle renferme, en un mot, tous les instruments de la Passion. Associez-y, si vous voulez, un rameau d’hysope, plantez un cyprès, image du Sauveur, suivant Saint Méliton, de la mort, selon M. Olier, un myrte qui, d’après un texte de Saint Grégoire le Grand, certifie la compassion ; et n’oubliez pas surtout le nerprun ou le rhamnus, car ce fut l’arbrisseau dont les Juifs enlacèrent les branches pour façonner la couronne du Christ ; — et la chapelle est bâtie.

— Le rhamnus, dit l’abbé Gévresin — oui, Rohaut de Fleury assure que ce fut avec ses tiges épineuses que l’on ceignit la tête du Fils — et cela laisse rêveur, si l’on songe que, dans l’Ancien Testament, au chapitre IX du livre des Juges, tous les grands arbres de la Judée s’inclinent devant la Royauté que se décerne prophétiquement ce pauvre arbuste.

— Certes, répondit l’abbé Plomb — mais ce qui est bien curieux aussi, c’est le nombre de sens absolument différents que les très vieux symbolistes prêtent au nerprun. Saint Méthode l’adapte à la Virginité ; Théodoret, au péché ; saint Jérôme, au Diable ; Saint Bernard, à l’humilité.

Tenez aussi que dans la « Theologia symbolica » de Maximilien Sandaeus, cet arbrisseau est noté comme le prélat mondain, alors que l’olivier, la vigne, le figuier auxquels l’auteur le compare, signifient les ordres contemplatifs. Il y a là, sans doute, une allusion aux épines que les évêques ne se faisaient pas toujours faute d’enfoncer dans le chef dolent des cloîtres.

Vous oubliez encore, dans le blason de votre chapelle, le roseau qui fut le sceptre dérisoire qu’on infligea au Fils. Mais le roseau est, ainsi que le rhamnus, une sorte de maître Jacques. Saint Méliton le définit : l’Incarnation et les Ecritures ; Raban Maur : le prédicateur, l’hypocrite et les gentils ; Saint Eucher : le pécheur ; l’anonyme de Clairvaux : le Christ ; et j’en oublie.

— C’est bien des personnifications pour une seule espèce, fit Durtal ; — maintenant si nous désirons spécifier encore quelques chapelles vouées à des Saints, rien n’est plus facile, au moins pour ceux dont le nom servit à baptiser des plantes.

Nous avons, par exemple, la valériane, dite herbe de Saint-Georges, cette fleur blanche à tige fistuleuse qui croît dans les lieux humides et dont le surnom se comprend, puisqu’on l’utilisait dans la médication des maladies nerveuses contre lesquelles était invoqué ce saint.

L’herbe, ou plutôt le herbes de Saint-Roch : la menthe pouliot, deux sortes d’inules dont une purgative, aux fleurs d’un jaune d’or, guérissant la gale ; autrefois, le jour de la fête de cet élu, l’on bénissait ces touffes que l’on accrochait dans les étables pour préserver des épizooties, le bétail.

L’herbe de Sainte-Anne, une triste pariétaire, le perce-muraille, emblème de la pauvreté.

L’herbe de Sainte-Barbe, le vélar, plante crucifère et antiscorbutique, d’aspect misérable, se traînant, telle qu’une mendiante, le long des routes.

L’herbe de Saint-Fiacre, la molène dont les feuilles émollientes, cuites en cataplasmes, apaisent les coliques que ce saint, a, d’ailleurs, la réputation de calmer.

L’herbe de Saint-Etienne, la circée, plante bénigne à grappes rougeâtres, portées sur un pédoncule velu ; et combien d’autres !

Quant à la crypte, en admettant que nous en creusions une, elle devrait évidemment être peuplée avec les essences de l’Ancien Testament qui est lui-même rappelé par cette partie de l’église. Il faudrait donc, en dépit des climats, cultiver la vigne, le palmier, enseignes de l’éternité ; le cèdre qui, à cause de son bois incorruptible, implique parfois l’idée des anges ; puis l’olivier, le figuier, figures de la Sainte-Trinité et du Verbe ; l’oliban, la casse, le balsamodendron-myrrha, symbole de la perfection de l’humanité de Notre-Seigneur, les térébinthes qui décèlent quoi, au juste ?

— D’après Pierre de Capoue, la Croix et l’Eglise ; les Saints, suivant saint Méliton ; la doctrine des Juifs et des hérétiques, selon l’anonyme de Clairvaux ; quant aux gouttes de leurs résines, ce sont les larmes du Christ, si nous en croyons Saint Ambroise, dit l’abbé Plomb.

— Avec tout cela, notre Basilique reste incomplète ; nous marchons à tâtons, sans esprit de suite ; je veux bien qu’à l’entrée du sanctuaire, se dresse, à la place du bénitier, la purifiante hysope, mais les murs, avec quoi les bâtir, si nous refusons l’aide d’une Eglise réelle, en pierres, mais inachevée ?

— Prenez, fit l’abbé Plomb, le sens des murailles et traduisez ; les grands murs translatent les quatre Evangélistes. Pouvez-vous faire la version ?

Durtal hocha la tête et répondit : les évangélistes sont bien représentés, dans la faune mystique, par les bêtes du Tétramorphe ; les douze apôtres ont leurs synonymes dans l’écrin des pierreries et, naturellement, deux des évangélistes s’y trouvent : Saint Jean est associé à l’émeraude, signe de la pureté et de la foi ; Saint Matthieu, à la chrysolithe, marque de la sagesse et de la vigilance ; mais aucun n’a été, je pense, suppléé, soit par des arbres, soit par des fleurs… si, cependant ; Saint Jean, par l’héliotrope qui allégorise l’inspiration divine ; car il est peint sur un vitrail de l’Eglise Saint-Rémy, à Reims le chef ceint d’un nimbe circulaire, surmonté de deux tiges de cette fleur.

Saint Marc aussi, par une plante à laquelle le Moyen Age donna son nom, la tanaesie.

— Oui, un végétal amer, aromatique, aux fleurs couleur de cuivre, qui s’épanouit dans les terrains pierreux et est employé, en qualité d’antispasmodique, par la médecine. Ainsi que l’herbe de Saint-Georges, elle entre dans le traitement des affections des nerfs contre lesquelles l’intervention de Saint Marc est, paraît-il, souveraine.

Quant à Saint Luc, on pourrait le commémorer par des touffes de réséda, car la sœur Emmerich raconte que ce fut, pendant sa vie médicale, son grand remède. Il mélangeait le réséda avec de l’huile de palmier, les bénissait, faisait ensuite des onctions en forme de croix sur le front et la bouche des malades ; d’autres fois, il usait de la plante sèche, en infusion.

Reste Saint Matthieu ; ici, je rends les armes, car je n’aperçois aucune végétation qui puisse raisonnablement le relayer.

— Ne jetez point votre langue aux chiens, ainsi qu’on dit vulgairement, s’écria l’abbé Plomb. Une légende du Moyen Age nous apprend que sa tombe secrétait des baumes ; aussi l’iconographiait-on, tenant une branche de cinnamome, symbole de l’odeur des vertus, chez Saint Méliton.

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