La Cathédrale (page 5)
Le génie du Moyen Age avait combiné l’adroit et le pieux éclairage de cette église, réglé, en quelque sorte, la marche ascendante de l’aube, dans ses vitres. Très sombre, au parvis et dans les avenues de la nef, la lumière fluait mystérieuse et sans cesse atténuée le long de ce parcours. Elle s’éteignait dans les vitraux, arrêtée par d’obscurs évêques, par d’illucides Saints qui remplissaient en entier les fenêtres aux bordures enfumées, aux teintes sourdes des tapis persans ; tous ces carreaux absorbaient les lueurs du soleil, sans les réfracter, détenaient l’or en poudre des rayons dans leur violet noir d’aubergine, dans leur brun d’amadou et de tan, dans leur vert trop chargé de bleu, dans leur rouge de vin, mêlé de suie, pareil au jus épais des mûres.
Puis, arrivé au chœur, le jour filtrait dans les couleurs moins pesantes et plus vives, dans l’azur des clairs saphirs, dans des rubis pâles, dans des jaunes légers, dans des blancs de sel. L’obscurité se dissipait, après le transept, devant l’autel ; au centre de la croix même, le soleil entrait dans des verres plus minces, moins encombrés de personnes, liserés d’une marge presque incolore, traversée sans peine.
Enfin, dans l’abside, figurant le haut de la croix, il ruisselait de toutes parts, symbolisant la lumière qui inonde le monde, du sommet de l’arbre ; et alors ces tableaux demeuraient diaphanes, tout juste couverts de teintes souples, de nuances aériennes, encadrant d’une simple gerbe d’étincelles l’image d’une Madone moins hiératique, moins barbare que les autres et d’un Enfant blanc qui bénissait, de ses doigts levés, la terre.
C’était partout maintenant, dans la cathédrale de Chartres, des bruits de sabots, des va-et-vient de jupes, des sonneries de messes.
Durtal quitta le coin du transept où il était assis, le dos appuyé à une colonne et se dirigea sur la droite vers un renfoncement où flambait une herse allumée de cires, devant la statue de la Vierge.
Et des pensions de petites filles, conduites par des religieuses, des troupes de paysannes, des hommes de la campagne débouchaient de toutes les avenues, se prosternaient devant la statue, puis s’approchaient du pilier pour le baiser.
La vue de ces gens suggérait à Durtal que leurs suppliques différaient de ces prières qui sanglotent dans l’ombre des soirs, de ces exorations des femmes éprouvées, consternées par les heures vécues du jour. Ces paysannes priaient moins pour se plaindre que pour aimer ; ces gens, agenouillés sur les dalles, venaient moins pour eux que pour Elle. Il y avait à ce moment une sorte de relais dans les gémissements, une espèce de grève des pleurs, et cette attitude concordait avec l’aspect spécial adopté par Marie, dans cette cathédrale ; Elle s’y présentait, en effet, surtout sous les traits d’une enfant et d’une jeune mère ; elle y était beaucoup plus la Vierge de la Nativité que la Notre-Dame des Sept-Douleurs. Les vieux artistes du Moyen Age paraissaient avoir craint de la contrister en lui rappelant de trop pénibles souvenirs et avoir voulu témoigner, par cette discrétion, leur gratitude à Celle qui s’était constamment révélée, dans ce sanctuaire, la Dispensatrice des bienfaits, la Châtelaine des grâces.
Durtal sentait vibrer en lui l’écho des oraisons tintées autour de lui par ces âmes éprises et il se fondait en la douceur caressante d’hymnes, ne réclamant plus rien, taisant ses désirs inexaucés, célant ses secrètes doléances, ne songeant qu’à souhaiter un affectueux bonjour à sa Mère auprès de laquelle il était revenu, après de si lointaines pérégrinations dans les pays du péché, après de si longs voyages.
Puis maintenant qu’il L’avait vue, qu’il Lui avait parlé, il se retirait, laissant la place à d’autres ; il retournait chez lui, afin de prendre un peu de nourriture et, embrassant, d’un dernier coup d’œil, l’admirable église, récapitulant les simulacres guerriers des apparences : les formes de boucliers des rosaces, de lames d’épée des vitres, les contours de casques et de heaumes des ogives, la ressemblance de certaines verrières en grisaille résillées de plomb avec les chemises treillissées de fer des combattants, et, au dehors, contemplant l’un des deux clochers découpé en lamelles comme une pomme de pin, il se disait qu’il semblait vraiment que les « Logeurs du bon Dieu » eussent emprunté leurs modèles aux belliqueux atours des chevaliers ; qu’ils eussent voulu perpétuer ainsi le souvenir de leurs exploits, en figurant partout l’image agrandie des armes dont les Croisés se ceignirent, lorsqu’ils s’embarquèrent pour aller reconquérir le Saint-Sépulcre.
Et l’intérieur même de la basilique paraissait exprimer, dans son ensemble, la même idée et compléter les symboliques effigies des détails, en arquant sa nef dont la voûte en fond de barque imitait la quille retournée d’un bateau, rappelait le galbe de ces navires qui firent voile vers la Palestine.
Seulement, à l’heure actuelle, ces souvenances d’un temps héroïque étaient vaines. Dans cette ville de Chartres où Saint Bernard prêcha la Seconde Croisade, le vaisseau demeurait pour jamais immobile, la carène renversée, à l’ancre.
Et au-dessus de la ville indifférente, la cathédrale seule veillait, demandait grâce, pour l’indésir de souffrances, pour l’inertie de la foi que révélaient maintenant ses fils, en tendant au ciel ses deux tours ainsi que deux bras, simulant avec la forme de ses clochers les deux mains jointes, les dix doigts appliqués, debout, les uns contre les autres, en ce geste que les imagiers d’antan donnèrent aux saints et aux guerriers morts, sculptés sur des tombeaux.
Revenu de la Trappe à Paris, il vécut dans un état d’anémie spirituelle, affreux. L’âme gardait la chambre, se levait à peine, traînait sur une chaise longue, somnolait dans la tépidité d’une langueur que berçait encore le ronronnement de prières toutes labiales, d’oraisons se dévidant comme une machine détraquée dont le déclic part seul et qui tourne d’elle-même dans le vide, sans qu’on y touche.
Quelquefois cependant, pris de révolte, il parvenait à se tenir, à arrêter l’horlogerie déréglée de ses suppliques et il essayait alors de s’examiner, de se voir d’un peu haut, d’embrasser, d’un coup d’œil, les perspectives confuses de son être.
Et devant ses demeures d’âme perdues dans les brumes, il songeait à une étrange association des Révélations de Sainte Térèse et des contes d’Edgar Poë.
Les salles de son château interne étaient vides et froides, cernées, de même que les chambres de la maison Usher, par un étang dont les brouillards finissaient par pénétrer, par fêler la coque usée des murs. Et il rôdait, solitaire et inquiet, dans ces réduits délabrés dont les portes closes n’ouvraient plus ; ses promenades en lui-même étaient donc circonscrites et le panorama qu’il pouvait contempler s’étendait, singulièrement rétréci, se rapprochait, presque nul. Il savait bien, d’ailleurs, que les pièces qui entouraient la cellule située au centre, celle réservée au Maître, étaient verrouillées, scellées par d’indévissables écrous, maintenues par de triples barres, inaccessibles. Il se bornait donc à errer dans les vestibules et dans les alentours.
À Notre-Dame de l’Atre, il était allé plus loin, s’était hasardé jusqu’aux enclos qui environnent la résidence du Christ ; il avait aperçu, à l’horizon, les frontières de la Mystique et, sans force pour continuer sa route, il était tombé ; maintenant c’était lamentable car, ainsi que le remarque Sainte Térèse, « dans la vie spirituelle, ne pas avancer, c’est reculer ». Et il était, en effet, revenu sur ses pas, gisait à moitié paralysé, non plus même dans les antichambres de ses domaines, mais dans leurs cours.
Jusque là les phénomènes décrits par l’inégalable Abbesse restaient exacts. Chez Durtal, les châteaux de l’âme étaient inhabités après un long deuil ; mais dans les pièces encore ouvertes, circulait, ainsi que la sœur de l’inquiétant Usher, le fantôme des péchés avoués, des fautes mortes.
Semblable au déplorable malade d’Edgar Poë, Durtal entendait avec terreur des frôlements de pas dans les escaliers, des cris plaintifs derrière les portes.
Et pourtant les revenants des vieux forfaits ne se formulaient qu’en des figures indécises, ne parvenaient pas à se coaguler, à prendre corps. Le méfait le plus obsédant de tous, celui qui l’avait tant torturé, le méfait des sens, se taisait enfin, le laissait calme. La Trappe avait déraciné les souches des anciennes luxures ; leur souvenir le hantait bien parfois, dans ce qu’il avait de plus affligeant, de plus ignoble, mais il les regardait passer, le cœur sur les lèvres, s’étonnant d’avoir été si longtemps la dupe de ces malpropres manigances, ne comprenant même plus la puissance de ces mirages, l’illusion de ces oasis charnelles, rencontrées dans le désert d’une existence, confinée à l’écart, dans la solitude et dans les livres.
Son imagination pouvait le supplicier, mais, sans mérite, sans lutte, par une grâce toute divine, il avait pu ne pas mésavenir depuis son retour du cloître.
Par contre, s’il était en quelque sorte éviré, s’il était absous du plus gros de ses peines, il voyait s’épanouir en lui une nouvelle ivraie dont la croissance s’était jusqu’alors dissimulée derrière les végétations plus touffues des autres vices. Au premier abord, il s’était jugé moins sous la dépendance des péchés, et moins vil ; et il était cependant aussi étroitement attaché au mal ; seulement, la nature et la qualité des liens différaient, n’étaient plus les mêmes.
Outre cet état de siccité qui faisait que, dès qu’il entrait dans une église ou s’agenouillait chez lui, il sentait le froid lui geler ses prières et lui glacer l’âme, il discernait les attaques sourdes, les assauts muets d’un ridicule orgueil.
Il avait beau se tenir sur ses gardes, chaque fois il était surpris sans même avoir le temps de se reconnaître.
Cela commençait sous le couvert des réflexions les plus modérées, les plus bénignes.
A supposer, par exemple, qu’il eût, en se privant, rendu à son prochain service, ou qu’il n’eût pas nui à une personne contre laquelle il se croyait des griefs, une personne qu’il n’aimait point, aussitôt se glissait, s’insinuait, en lui, une certaine satisfaction et une certaine gloriole, aboutissant à cette inepte conclusion qu’il était supérieur à bien d’autres ; et, sur ces sentiments de basse vanité, se greffait encore l’orgueil d’une vertu qu’il n’avait même pas conquise au prix d’efforts, la superbe de la chasteté, si insidieuse, celle-là, que la plupart des gens qui la pratiquent ne s’en doutent même pas.
Et il ne se rendait compte du but de ces agressions que trop tard, lorsqu’elles s’étaient précisées, lorsqu’il s’était oublié à les subir ; et il se désespérait de trébucher toujours dans le même piège, se disant que le peu de bien qu’il pouvait acquérir était rayé du bilan de sa vie, par les insolentes dépenses de son vice.
Il s’exaspérait, se ratiocinait les vieilles démences, se criait, à bout de forces :
La Trappe m’a brisé ; elle m’a sauvé de la concupiscence, mais pour m’encombrer de maladies que j’ignorais avant d’avoir été opéré chez elle ! Elle qui est si humble, elle m’a augmenté la vanité et décuplé l’orgueil ; puis elle m’a laissé partir, si faible et si las, que jamais, depuis, je n’ai pu supporter cette exinanition, jamais je n’ai pu prendre goût à la Réfection mystique qui m’est nécessaire, si je ne veux pas mourir à Dieu, pourtant !
Et pour la centième fois, il se questionnait : suis-je plus heureux qu’avant ma conversion ? et il devait cependant bien, pour ne pas se mentir, répondre oui ; il menait une vie chrétienne en somme, priait mal, mais priait sans relâche au moins ; seulement… seulement… ah ! ses pauvres demeures d’âme étaient-elles assez vermoulues, assez arides ! — Et il se demandait avec angoisse si elles ne finiraient pas, comme le manoir d’Edgar Poë, par s’effondrer subitement, un jour de crise, dans les eaux noires de cet étang de péchés qui minait les murs !