La Cathédrale (page 41)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— C’est égal, il serait plus sage d’occuper la carcasse d’une véritable Eglise, d’utiliser le gros œuvre et de se borner à le compléter par des détails empruntés à l’herméneutique des fleurs.

— Eh bien mais, comme d’après le Rational de Durand de Mende, la sacristie est le sein de la Vierge, nous la reproduirons avec des plantes virginales telles que l’anémone, avec des arbres tels que le cèdre que saint Ildefonse rapproche de notre Mère ; maintenant, si nous voulons la nantir des objets du culte, nous découvrons dans le rituel de la liturgie et dans les contours mêmes de certaines plantes, des indications presque précises. Ainsi le lin avec lequel doivent être tissés les amicts et les linges d’autel, est nécessaire ; l’olivier et le balsamum dont on extrait l’huile et le baume, l’oliban qui exsude les larmes de l’encens, sont décrétés. Pour les calices, nous pouvons choisir entre les fleurs qui servirent de modèles aux joailliers, le blanc liseron, la frêle campanule, la tulipe même, bien qu’à cause de ses accointances avec la magie, cette fleur soit décriée ; comme silhouette de la monstrance, nous avons l’hélianthe ou le tournesol…

— Oui mais, interrompit l’abbé Plomb, en essuyant ses lunettes, ce sont là des fantaisies uniquement déduites d’apparences matérielles ; c’est du symbolisme moderne et qui n’en est point en somme. Et n’en est-il pas de même, un peu aussi, des diverses interprétations que vous acceptez de la sœur Emmerich ? Elle est morte en 1824 !

— Qu’importe, riposta Durtal. La sœur Emmerich fut une Primitive, une voyante dont le corps seul a vécu de nos jours, mais son âme était loin ; elle vivait beaucoup plus dans les années du Moyen Age que dans les nôtres. L’on peut même dire qu’elle remonte plus haut dans les temps, qu’elle est plus ancienne, car, de fait, elle fut la contemporaine du Christ dont elle suit la vie, pas à pas, dans ses livres.

Ses idées sur les symboles ne sauraient donc être écartées ; pour moi, elles ont une autorité égale à celles de Sainte Mechtilde qui naquit pourtant dans la première moitié du XIIIe siècle !

Et en effet, la source où elles puisèrent, l’une et l’autre, est identique. Or, qu’est-ce que l’espace, le passé, le présent quand il s’agit de Dieu ? — elles étaient des tamis par lesquels se blutaient ses grâces ; dès lors, que ces instruments datent d’hier ou d’aujourd’hui, peu me chaut ! la parole de Notre Seigneur est au-dessus des ères ; son inspiration souffle où et quand Il veut ; est-ce vrai ?

— Avec tout cela, vous ne songez pas pour vos constructions à l’iris que ma bonne Jeanne de Matel considère comme un emblème de la paix.

— Nous la placerons, nous la placerons, Madame Bavoil ; au reste, il est encore une plante qu’il convient de ne pas omettre, le trèfle, car les sculpteurs l’ont semé à foison, dans leurs champs de pierres, le trèfle qui est, ainsi que le fruit de l’amandier dont les auréoles divines prennent la forme, le symbole de la Trinité Sainte.

Au fond de la nef, dans la conque absidale, devant un demi-cercle de hautes fougères rouillées par l’automne, nous voyons une flamboyante assomption de roses grimpantes, bordant un parterre d’anémones rouges et blanches, liséré lui-même par le vert discret des résédas. Ajoutons encore pour varier, en les entremêlant, ces simulacres de l’humilité, le liseron, la violette, l’hysope et nous pourrons façonner des corbeilles dont le sens s’accorde avec les parfaites vertus de notre Mère.

Maintenant, dit-il, en désignant avec sa baguette le dessin de la nef tracée sur la terre, voici l’autel, surmonté de pampres rouges, de raisins bleus ou nacrés, de gerbes d’épis d’or ; ah ! il faudrait pourtant ériger une Croix sur l’autel…

— Ce n’est pas difficile, répondit l’abbé Gévresin ; depuis la graine de moutarde que tous les symbolistes envisagent ainsi que l’une des figures du Christ, jusqu’au sycomore et aux térébinthes, vous avez de la marge ; vous pouvez donc dresser, à votre choix, une croisette de rien ou un crucifix gigantesque.

— Là, reprit Durtal, tout le long des travées où surgissent les trèfles, des fleurs différentes jaillissent du sol, selon les Saints auxquels elles correspondent ; ici, la chapelle de Notre-Dame des Sept Douleurs, reconnaissable à la fleur de la Passion épanouie sur sa tige sarmenteuse et munie de vrilles ; et le fond est une haie de roseaux et de rhamnus aux douloureuses acceptions mitigées par la pitié des myrtes.

Là encore, la sacristie où sourit, sur ses légers corymbes, la fleur du bleu doux des lins, les touffes floribondes des liserons et des campanules, les grands soleils, puis encore, s’il vous plaisait, un palmier, car il me revient que la sœur Emmerich fait de cet arbre le parangon de la chasteté, parce que, dit-elle, les fleurs mâles sont séparées des fleurs femelles, et qu’il les garde modestement, les unes et les autres, cachées. Une version de plus au compte du palmier !

— Mais, mais, à la fin, vous êtes fou, notre ami, s’écria Mme Bavoil. Tout cela ne tient pas debout ; vos plantes sont des plantes de climats différents et, dans tous les cas, elles ne sauraient fleurir par les mêmes saisons, ensemble ; en conséquence, lorsque vous aurez planté l’une, l’autre mourra. Jamais vous n’arriverez à les cultiver côte à côte.

— Symbole des Cathédrales, si longtemps inachevées et dont les constructions chevauchent toujours sur plusieurs siècles, dit Durtal, en cassant sa baguette. Ecoutez, fantaisie mise à part, il y a quelque chose à créer et qui n’existe pas pour la botanique ecclésiale et les selams pieux.

Un jardin liturgique, un vrai jardin de Bénédictins élevant une série de fleurs à cause de leurs relations avec les Ecritures et les hagiologes. Dès lors, ne serait-il pas charmant d’accompagner la liturgie des offices par celle des plantes, de les faire marcher de front dans le sanctuaire, de parer les autels de bouquets ayant chacun une signification, suivant les jours et suivant les fêtes, d’allier, en un mot, la nature dans ce qu’elle a de plus exquis, dans sa flore, aux cérémonies du culte ?

— En attendant que ces belles choses se réalisent, je me contenterai de bêcher mon petit potager, en vue de bons pots au feu dont vous aurez votre part, fit Mme Bavoil. Là, je suis dans mon élément ; je ne perds pas pied ainsi que dans vos imitations d’églises…

— Et je vais de mon côté méditer sur la symbolique des comestibles, dit Durtal, qui tira sa montre ; l’heure du déjeuner est proche.

L’abbé Plomb le rappela, tandis qu’il s’éloignait, et riant :

— Dans votre future Cathédrale, vous avez oublié de réserver une niche pour Saint Columban, si tant est que nous puissions l’esquisser par une plante ascétique originaire ou tout au moins voisine de l’Irlande, pays où ce moine est né.

— Le chardon, signe de la mortification et de la pénitence, mémento de l’ascèse, qui domine dans les armes de l’Ecosse, répondit Durtal ; mais pourquoi un autel à Saint Columban ?

— Parce qu’il est le Saint oublié par excellence, le moine le moins invoqué par ceux de nos contemporains qui devraient le harceler le plus. D’après les attributions auxiliatrices d’antan, il est le patron des Imbéciles !

— Bah ! s’écria l’abbé Gévresin ; mais voyons, si jamais homme décela une magnifique intelligence des choses divines et humaines, c’est bien ce grand Abbé, fondateur de monastères !

— Oh ! cela n’implique point que Saint Columban ait eu l’esprit débile ; quant à savoir pourquoi cette mission de protéger la majeure partie des vivants, lui fut plutôt qu’à un autre confiée, je l’ignore.

— Peut-être, parce qu’il a guéri des aliénés et libéré des possédés ? hasarda l’abbé Gévresin.

— En tout cas, proclama Durtal, il serait bien inutile de lui édifier une chapelle, puisqu’elle serait à jamais vide. Personne ne viendrait le prier, le pauvre Saint, car le propre de l’imbécile est de croire qu’il ne l’est pas !

— Et qui n’est pas prêt d’en trouver, répliqua en partant Durtal.

Durtal avait prié Mme Mesurat, sa bonne, de porter le café dans le cabinet de travail. Il espérait ainsi ne plus l’avoir devant lui, debout, comme pendant le déjeuner, lui demandant si sa côtelette de mouton était bonne.

Et bien que cette viande sentît le gilet de flanelle, Durtal avait ébauché un vague geste affirmatif, sachant fort bien que, s’il hasardait la moindre remarque, il devrait subir d’incohérents rabâchages sur tous les bouchers de la ville.

Aussi, dès que cette femme, despotique et servile, eut placé, sur sa table, la tasse, il se plongea le nez dans un livre, la força, par son attitude rechignée, à fuir.

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