La Cathédrale (page 42)
Ce livre qu’il feuilletait, il le connaissait presque par cœur, car il l’avait souvent lu, en dehors des heures des offices, dans la Cathédrale ; il y était si bien dans son cadre avec sa foi naïve et ses élans ingénus qu’il semblait être la voix familière de l’église même.
Ce petit volume contenait le recueil des oraisons de Gaston Phoebus, Comte de Foix, au XIVe siècle ; Durtal en possédait deux éditions, l’une, imprimée, telle quelle, dans son authentique langage et son ancienne orthographe, par l’abbé de Madaune, l’autre rajeunie, mais d’experte façon, par M. de la Brière.
Et, en tournant au hasard les pages, Durtal tombait sur ces dolentes et humbles prières : " Toi qui m’as formé dans le ventre de ma mère, ne me laisse pas choir… Sire, je te confesse ma pauvreté… ma conscience me mord et m’expose les secrets de mon cœur. Avarice me contraint, luxure me souille, gloutonnerie me déshonore, colère me trouble, inconstance m’abat, paresse m’opprime, hypocrisie me leurre…
Et voilà, Sire, avec quels compagnons j’ai vécu ma jeunesse ; ce sont là les amis que j’ai eus, ce sont là les seigneurs que j’ai servis…"
Et plus loin, il s’écriait : " péchés sur péchés, toujours j’ai amassés et les péchés que, de fait, je ne pouvais commettre, par mauvaise cogitation, je les faisais…"
Durtal referma le volume et déplora qu’il fût si parfaitement inconnu des catholiques. Ils en étaient tous à remâcher le vieux foin déposé en tête ou en queue des journées du chrétien ou des eucologes, à lapper des oraisons solennelles, issues de la lourde phraséologie du XVIIe siècle, des suppliques où l’on ne percevait aucun accent sincère, rien, ni un appel qui partît du cœur, ni un cri pieux !
Etaient-elles assez loin, toutes ces rapsodies fondues dans le même moule, de ce langage si pénitent et si simple, de ce colloque si aisé et si franc de l’âme avec Dieu ! et Durtal parcourait encore, çà et là, quelques passages, lisait :
« Mon Dieu et ma miséricorde, je suis confus de te prier par vergogne de ma mauvaise conscience… donne à mes yeux fontaine de larmes et à mes mains largesses d’aumônes… donne-moi foi convéniente, espérance et continuelle charité… Sire, tu n’as horreur d’aucun, sinon du fou qui te nie… ô mon Dieu, don de mon salut et mon receveur, j’ai péché et tu l’as souffert ! »
Et, tournant encore quelques feuillets, il arrivait à la fin du volume, à certains textes recueillis par M. de la Brière, entre autres à des pensées sur l’Eucharistie, tirées d’un manuscrit du XVe siècle.
« Cette viande ne s’assimile pas à chacun ; il y en a qui ne la mâchent point mais qui l’engloutissent à la hâte. On y doit mordre au plus profond que l’on peut, des dents de l’entendement, pour que la suavité de sa saveur en soit exprimée au dehors et qu’en sorte la saveur. Vous avez entendu dire que, dans la nature, ce qui mieux est trituré, mieux nourrit ; la trituration des dents, ce sont les profondes et aiguës méditations sur le Sacrement lui-même. »
Puis, après avoir expliqué le sens personnel de chaque dent, l’auteur ajoutait à propos de la quinzième, « que le Sacrement est à l’autel non seulement comme viande pour nous saouler et nous resaouler, mais, qui plus est, pour nous déifier. »
Seigneur, murmura Durtal, en fermant le livre, Seigneur, si l’on se permettait maintenant d’user de comparaisons aussi matérielles, d’expressions aussi réalistes, pour parler de votre suradorable Corps, quelles clabauderies ce serait dans le clan des épiciers du Temple et dans le bataillon sacré des dévotes qui ont des prie-Dieu de luxe, des places réservées près de l’autel, ainsi qu’au théâtre près de la rampe, dans la maison de tous.
Et Durtal ruminait des réflexions qui l’assaillaient chaque fois qu’il regardait une feuille cléricale ou l’un de ces ouvrages précédés, ainsi que d’un permis de visiter, par l’approbation sanitaire d’un prélat.
Et sa surprise ne cessait point de cette ignorance inouïe, de cette haine instinctive de l’art, de cette appréhension des idées, de cette terreur des termes, si particulières aux catholiques.
Pourquoi ? Car enfin, il n’y avait pas de raisons pour que les croyants fussent plus ignares et plus bêtes que les autres ; ce devrait même être le contraire…
Cet état d’infériorité, à quoi tenait-il ? Et Durtal se répondait : au système d’éducation, aux cours de timidité intellectuelle, aux leçons de peur qu’on leur donne dans une cave, loin de la vie ambiante et loin du jour ; il semblait qu’il y eût, en effet, dessein d’évirer les âmes, en ne les nourrissant que de ratatouilles sans suc, que de viandes littéraires blanches, parti pris de détruire, chez les élèves, toute indépendance, toute initiative de l’esprit, en les comprimant, en les planant sous le même rouleau, en restreignant le cercle des pensées, en les laissant dans une ignorance volontaire de la littérature et de l’art.
Tout cela, pour éviter les tentations du fruit défendu dont on évoquait l’image, sous le prétexte d’en inspirer la crainte. A ce jeu, la curiosité de cet inconnu dont il était toujours question en des phrases d’autant plus dangereuses qu’elles produisaient l’effet de gazes plus ou moins transparentes, en restant voilées, troublait les cervelles et éveillait les sens ; l’imagination ne pouvait que s’exacerber à ronger son désir de savoir et sa frayeur et elle était prête à se désordonner au moindre mot.
Dans ces conditions, l’œuvre même la plus anodine devenait un péril par ce seul fait qu’il y était question d’amour et qu’on y dépeignait, sous un aspect avenant, une femme ; et dès lors tout s’expliquait, l’ignorance inhérente aux catholiques car on la vantait comme le remède préventif des séductions — la haine instinctive de l’art, car toute œuvre écrite et observée devenait par cela même, pour ces âmes timorées, un véhicule de péchés, un excipient de fautes !
Vraiment, est-ce qu’il n’eût pas été plus habile, plus sage d’ouvrir les fenêtres, d’aérer les pièces, de traiter virilement ces âmes, de ne pas leur apprendre à trembler ainsi devant leur chair, de leur inculquer l’audace, la fermeté nécessaires pour résister ; car enfin, c’est un peu l’histoire du chien qui jappe après vous et qui vous saute aux chausses, si on feint de le redouter et de fuir et qui recule si l’on marche, décidé à le repousser, sur lui.
Toujours est-il que ces procédés de culture pieuse avaient abouti, d’une part, à l’emprise charnelle de la majeure partie des gens élevés de la sorte, et lancés après, dans la vie du monde, et de l’autre, à un épanouissement de sottise et d’effroi, à l’abandon des territoires de l’esprit, à la capitulation de toutes les forces catholiques se rendant, sans coup férir, à l’invasion de la littérature profane s’installant sur des positions qu’elle n’avait même pas eu la peine de conquérir !
C’était fou cela ! L’Eglise qui avait créé, qui avait allaité l’art pendant tant de siècles, Elle avait été, de par la lâcheté de ses fils, reléguée dans un rancart ; tous les grands mouvements qui se succédèrent dans cet âge, le romantisme, le naturalisme, avaient été faits sans Elle ou contre Elle.
Il avait sufi qu’une œuvre ne se contentât plus de raconter de simples historiettes ou d’aimables mensonges se terminant par des conclusions de vertu récompensée et de vice puni, pour qu’aussitôt la pudeur de la bedeaudaille se mît à braire !
Le jour où cette forme, si souple et si large, de l’art moderne, le roman, aborda les scènes de la vie réelle, dévida le jeu des passions, devint une étude de psychologie, une école d’analyse, ce fut le recul de l’armée des dévots sur toute la ligne. le parti catholique, qui paraissait mieux préparé que tout autre pour lutter sur ce terrain que la théologie avait longuement exploré, se replia en désordre, se bornant, pour assurer sa retraite, à faire canarder, avec les vieilles arquebuses à rouets de ses troupes, les œuvres qu’il n’avait ni inspirées, ni conçues.
En retard de plusieurs ères, n’ayant pas suivi, à travers les siècles, l’évolution du style, il tourna au rustre qui sait à peine lire, n’entendit plus que la moitié des vocables dont les écrivains se servaient, se mua, disons le mot, en un camp d’illettrés ; incapable de discerner le mauvais du bon, il engloba dans la même réprobation les ordures de la pornographie et les œuvres de l’art ; bref, il finit par lâcher de telles gaffes, par débiter de si monstrueuses sottises, qu’il tomba dans le plus parfait discrédit et ne compta plus.
Il eût été si facile pourtant de travailler, de tâcher de rester au courant, de comprendre, de s’assurer si, dans un ouvrage, l’auteur chantait la chair, la célébrait, la louait, pour tout dire ; ou bien si, au contraire, il ne la montrait que pour la bafouer et pour la haïr ; il eût fallu se convaincre aussi qu’il existe un nu lubrique et un nu chaste, que, par conséquent, tous les tableaux où s’affirment des nudités ne sont pas à honnir. Il eût surtout fallu admettre qu’on devait exhiber les vices et les décrire pour en susciter le dégoût et en suggérer l’horreur.
Car enfin, ce fut là la grande théorie du Moyen Age, la méthode de la théologie sculpturale, la dogmatique littéraire des moines de ce temps ; et c’est là la raison d’être de ces statues, de ces groupes qui alarment encore la scandaleuse pudeur de nos mômiers. Elles abondent ces scènes inconvenantes, ces images choisies des stupres, à Saint-Benoît-sur-Loire, à la Cathédrale de Reims, au Mans, dans la crypte de Bourges, partout où se dressent des Eglises ; et celles où nous n’en voyons pas sont celles qui n’en ont plus, car le bégueulisme, qui sévit plus spécialement dans les époques impures, les a brisées à coups de pierres, détruites au nom d’une morale opposée à celle qu’enseignaient les Saints, au Moyen Age !
Ces tableaux ont fait, depuis bien des années, la joie des libres penseurs et le désespoir des catholiques ; les uns y distinguant une satire des mœurs des évêques et des moines, les autres déplorant que de pareilles turpitudes souillassent les parois du temple. L’explication de ces scènes était facile à proclamer pourtant ; loin de chercher à excuser la tolérance de l’Eglise qui les voulut, l’on devait admirer l’ampleur de son esprit et sa franchise. En agissant ainsi, Elle témoignait de sa résolution d’aguerrir ses enfants, en leur présentant le ridicule et l’odieux des vices qui les assiègent ; c’était, pour parler le langage des classes, la démonstration au tableau et aussi une invite à l’examen de conscience, avant de pénétrer dans le sanctuaire que précédait, ainsi que d’un mémento de confession, l’énuméré des fautes.
Ce plan rentrait dans son système d’éducation, car Elle entendait façonner des âmes viriles, et non des âmelettes comme en modèlent les orthopédistes spirituels de notre temps ; Elle désignait et fouaillait le vice où qu’il se trouvât, n’hésitait pas à promulguer l’égalité des hommes devant Dieu, exigeait que les évêques, que les moines qui défaillaient, fussent exposés ainsi que sur un pilori, dans ses porches ; Elle les étalait même, de préférence aux autres, pour donner l’exemple.
Ces scènes, elles étaient, en somme, une glose du VIe commandement de Dieu, une paraphrase sculptée du catéchisme ; elles étaient les griefs de l’Eglise et ses leçons, mis bien en évidence, à la portée de tous.
Et ces recommandations et ces reproches, notre Mère ne se borna point à les exprimer dans un seul idiome ; Elle emprunta, pour les répéter, la voix des autres arts ; et forcément ce fut la littérature et la chaire qui lui servirent de truchement pour vitupérer les masses.