La Cathédrale (page 43)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Et elles ne furent ni moins braves, ni plus prudes que la statuaire ! Il n’y a qu’à ouvrir les Oeuvres Saintes — à commencer par les Livres inspirés, par la Bible que l’on n’ose plus lire qu’en des traductions françaises affaiblies, car quel prêtre se hasarderait, à recommander aux esprits débilités de ses ouailles, la lecture du XVIe chapitre d’Ezéchiel ou du Cantique des Cantiques, cet épithalame de Jésus et de l’âme ! — jusqu’aux Pères, jusqu’aux Docteurs, pour s’assurer de la violence des mots dont l’Eglise usait pour lacérer le péché de chair.

Comme ils réprouveraient, nos modernes pharisiens, l’intransigeance de saint Grégoire le Grand criant : « Dites la vérité, mieux vaut le scandale que le mensonge » ; la carrure de saint Epiphane discutant la Gnose et dépeignant par le menu les abominations de cette secte, discourant tranquillement devant ses auditeurs :

« Pourquoi craindrais-je d’énoncer ce que vous ne craignez pas de faire ? en parlant ainsi, je veux inspirer l’horreur des turpitudes que vous commettez. »

Que penseraient-ils de saint Bernard, appuyant, dans sa IIIe Méditation, sur d’affreux détails de physiologie pour démontrer l’inanité de nos ambitions corporelles et l’ignominie de nos joies ? de Sainte Hildegarde dissertant, avec quelle placidité ! sur les épisodes variés de la luxure ; de Saint Vincent Ferrier traitant librement dans ses sermons du vice d’Onan et du péché de Sodome, employant des termes matériels, comparant la confession à une médecine, déclarant que le prêtre doit inspecter les urines de l’âme et la purger ? quelle réprobation soulèverait cet admirable passage d’Odon de Cluny, cité par Remy de Gourmont, dans son « Latin Mystique », le passage où ce terrible moine prend les appas de la femme, les retourne, les dépiaute, les rejette, tels qu’un lapin vidé sur l’étal ; — et cet autre de Clément d’Alexandrie qui résume toute la question en deux phrases :

« Je nomme sans honte ces parties du corps où se forme et se nourrit le fœtus ; comment, en effet, aurais-je honte de les nommer puisque Dieu n’a pas eu honte de les créer ? »

Aucun des grands écrivains de l’Eglise ne fut bégueule. Cette pruderie qui nous abêtit depuis si longtemps, elle, remonte justement aux âges impies, à cette époque de paganisme, à ce retour de classicisme avarié que fut la Renaissance ; et ce qu’elle s’est développée depuis ! Elle eut son grand terrain de culture dans les pompeuses et les lubriques annnées du soi-disant grand siècle ; le virus janséniste, le vieux suint protestant s’infiltra dans le sang des catholiques et ils l’ont encore !

— Eh bien vrai ! ils sont jolis les résultats de cette syphilis de la décence — et Durtal éclata de rire, en songeant à la Cathédrale de Chartres.

Ici, il sied de tirer l’échelle, se dit-il, car le summum de l’imbécillité pieuse est atteint. Parmi les sculptures qui cernent le pourtour du chœur de cette Basilique, figure le groupe de la Circoncision, Saint Joseph tenant le bambin, tandis que la Vierge prépare un linge et que le grand-prêtre s’approche pour opérer l’enfant.

Et il s’est trouvé un sacriste effaré, un sacerdote épimane, pour juger cette scène libertine et coller un morceau de papier sur le ventre de Jésus !

L’impudeur de Dieu, l’obscénité de l’enfant à peine né, c’est un comble !

Fichtre, reprit-il, avec toutes ces réflexions, le temps passe et l’abbé m’attend. Il descendit quatre à quatre les escaliers, fila vers la Cathédrale devant le portail Nord de laquelle l’abbé Plomb se promenait, de long en large, en récitant son bréviaire.

— Le côté des pécheurs et des démons est celui de la Vierge qui sauve les uns et écrase les autres, dit l’abbé. Les porches septentrionaux sont généralement les plus mouvementés des Basiliques ; pourtant, ici, les scènes sataniques sont au Sud et encore parce qu’elles font partie du Jugement dernier sculpté sur la baie du Midi ; sans quoi Chartres n’aurait point, ainsi que ses sœurs, de tableaux de ce genre.

— Alors le XIIIe siècle avait pour principe de loger la Madone au Nord ?

— Oui, pour les hommes de ce temps, le Septentrion représentait la tristesse des hivers, la mélancolie des ténèbres, la misère du froid ; l’hymne glacé des vents était pour eux le souffle même du Mal ; le Nord, c’était la zone du Diable, l’enfer de la nature, tandis que le Sud en était l’Eden.

— Mais c’est absurde ! s’écria Durtal ; c’est la plus grave erreur que la symbolique des éléments ait commise ! Le Moyen Age s’est trompé, car les neiges sont pures et les frimas sont chastes ! c’est le soleil, au contraire, qui est l’agent le plus actif pour développer le germe des pourritures, le ferment des vices !

Ils ont donc oublié que le 3e psaume des Complies cite le démon de l’heure chaude, de midi, tel que le plus harcelant et le plus dangereux de tous ; ils ont donc perdu de vue l’horreur des suées et des moiteurs fauves, le péril des amollissements nerveux, le risque des vêtements entr’ouverts, toute l’abomination des nuages en tôle et des ciels bleus !

Les effluves diaboliques sont dans l’orage et les temps où l’air vente des trombes de calorifère, suscitent des ruts, mettent l’essaim hurlant des mauvais anges en branle.

— Rappelez-vous les textes d’Isaïe et de Jérémie qui assignent pour demeures à Lucifer les rafales de l’aquilon, puis songez que les grandes cathédrales ne sont pas nées dans le Sud, mais bien dans le Centre et le Nord de la France ; par conséquent, après avoir adopté la symbolique des saisons et des climatures, les architectes religieux firent le rêve des gens bloqués dans les neiges qui aspirent après un rayon de soleil et un jour gai ; forcément, ils crurent que le Levant était une succursale du vieux Paradis et regardèrent ces contrées comme plus douces, comme plus clémentes que les leurs.

— N’empêche que cette théorie est contredite par Notre Seigneur même.

— Sur le Calvaire ; Jésus mourant tournait le dos au Midi qui le crucifiait et il étendait ses bras sur la croix pour bénir, pour embrasser le Nord. Il semblait retirer à l’Orient ses grâces pour les transmettre à l’Occident. Si donc, il y a des régions maudites et habitées par Satan, c’est le Midi et non le Nord !

— Voux excécrez les pays du Sud et ses populations, cela se sent, dit, en riant, l’abbé.

— Je ne les aime guère. Leurs paysages encanaillés par une lumière crue et leurs arbres poudreux se découpant sur un fond de bleu à laver le linge ne m’attirent pas ; quant à leurs indigènes bruyants et velus qui ont, lorsqu’ils se rasent, une rampe d’azur sous les narines, je les fuis…

— Enfin, nous sommes en présence d’un fait accompli, auquel toutes les discussions ne changeront rien. Cette façade est vouée à la Vierge ; voulez-vous que nous l’étudiions dans son ensemble, puis dans ses détails ?

Ce porche qui s’avance, tel qu’un perron couvert, tel qu’une sorte de véranda devant les portes, est une allégorie du Sauveur désignant l’entrée de la Jérusalem céleste ; il a été commencé vers 1215, sous Philippe-Auguste, et fini vers 1275, sous Philippe le Hardi ; sa construction a donc duré près de 60 ans et s’est poursuivie pendant la majeure partie du XIIIe siècle. Il se divise en trois fractions correspondant aux trois portes qu’il abrite ; il renferme près de 700 statues et statuettes appartenant, pour la plupart, aux personnages de l’Ancien Testament.

La baie centrale devant laquelle nous sommes, et qui mène à l’huis du milieu, a pour sujet : la Glorification de Notre-Dame.

La baie latérale de gauche est consacrée à la vie et aux vertus de la Vierge.

D’après une autre exégèse imaginée par le chanoine Davin, ce portail, bâti à l’époque où Saint Dominique inaugura le rosaire, serait la reproduction illustrée de ses mystères.

Dans ce système, le porche de gauche qui contient les scènes de l’Annonciation, de la Visitation, de la Nativité, répondrait aux mystères joyeux ; — le porche central, qui nous montre l’Assomption et le couronnement de la Vierge, aux mystères glorieux ; — le porche de droite, qui encadre un relief de Job, héraut du Crucifié dans l’Antique Loi, aux mystères douloureux.

— Il y a encore une troisième interprétation, mais celle-là est absurde, fit Durtal ; celle de Didron qui considère cette façade ainsi que la première page du livre de Chartres. Il l’ouvre sur ce portail et constate que les sculpteurs commencent la traduction de l’Encyclopédie de Vincent de Beauvais, en narrant la création du monde ; mais où se cachent-ils donc ces fameux simulacres de la Genèse ?

— Là, dit l’abbé, en avisant un cordon de statuettes perdues sur le bord, dans la dentelle même du porche.

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