La Cathédrale (page 44)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Attribuer une telle importance à d’infimes figurines qui ne sont, au demeurant, que des remplissages et des bouche-trous, c’est insensé !

Vous remarquerez avant tout, que, contrairement au rituel suivi par la plupart des Basiliques de ce temps, par celles d’Amiens, de Reims, de Paris, pour en nommer trois, ce n’est pas la Vierge qui se dresse sur le pilier entre les deux vantaux de la porte, mais bien Sainte Anne, sa mère, et il en est de même dans les verrières, à l’intérieur de l’Eglise, où Sainte Anne, en négresse, la tête enveloppée d’un foulard bleu, presse dans ses bras Marie, tannée telle qu’une Moricaude.

— Sans doute parce que cette Cathédrale fut gratifiée par l’Empereur Beaudouin, après le sac de Constantinople, du chef de cette Sainte.

Ces dix statues colossales, placées à chacun de ses côtés dans les ébrasements de l’entrée, vous les connaissez, car elles accompagnent notre Mère dans tous les sanctuaires du XIIIe siècle, à Paris, à Amiens, à Rouen, à Reims, à Bourges, à Sens. Les cinq, rangées à gauche, tiennent une image figurative du Fils ; les cinq, disposées à droite, une effigie de Notre Seigneur même.

Ce sont, cantonnées dans l’ordre chronologique, les personnages qui ont prototypé le Messie, ou prophétisé sa Naissance, sa Mort, sa Résurrection, son Sacerdoce éternel.

A droite : Isaïe, Jérémie, Siméon, Saint Jean-Baptiste et Saint Pierre.

— Mais, observa Durtal, pourquoi le fils de Jona est-il au milieu de l’Ancien Testament ? sa place n’est pas là, mais dans les Evangiles.

— Oui, mais considérez que Saint Pierre avoisine dans ce portail Saint Jean-Baptiste, que les deux statues sont côte à côte et se touchent. Dès lors, ne percevez-vous pas le sens que ce rapprochement indique ? l’un a été le précurseur et l’autre le successeur ; le premier anticipe et le second parachève la mission du Christ. Il était naturel qu’on les reliât, qu’on les réunît et que le prince des Apôtres apparût comme une conclusion aux prémisses posées par les autres hôtes du porche.

Enfin, pour parfaire la série des Patriarches et des Prophètes, vous pouvez voir là, dans les angles rentrants des pilastres, deux statues placées en pendant, de chaque côté de la porte, Elie de Thesbé et Elysée, son disciple.

Le premier diagnostique l’Ascension du Rédempteur par son enlèvement, en plein ciel, sur un char de feu ; le second, Jésus ressuscitant et sauvant l’humanité en la personne du fils de la Sunamite.

— Il n’y a pas à dire, murmura Durtal qui réfléchissait : les textes messianiques sont confondants. Toute l’argumentation des rabbins, des protestants, des libres-penseurs, toutes les recherches des ingénieurs de l’Allemagne pour trouver une fissure, et saper le vieux roc de l’Eglise, sont demeurées vaines. Il y a là une telle évidence, une telle certitude, une telle démonstration de la vérité, un si indestructible bloc, qu’il faut vraiment être atteint d’amaurose spirituelle, pour oser le nier.

— Oui, et pour qu’il n’y ait pas d’erreur, pour qu’il ne soit pas possible d’alléguer quer les textes inspirés sont postérieurs à la venue du Messie qu’ils annoncent, pour prouver qu’ils n’ont été, ni inventés, ni retouchés après coup, Dieu a voulu qu’ils fussent traduits en grec, dans la Version des Septante, répandus, connus dans le monde entier plus de 250 années avant la naissance du Christ !

— En supposant, par impossible, que les Evangiles disparaissent, l’on pourrait, n’est-ce pas, les reconstituer, narrer en abrégé l’existence du Sauveur qu’ils racontent, rien qu’en consultant les révélations messianiques des Prophéties ?

— Sans aucun doute, car enfin, on ne saurait trop le répéter, l’Ancien Testament est l’histoire avant la lettre du Fils de l’homme, et de l’établissement de son Eglise ; ainsi que l’atteste Saint Augustin « toute l’administration du peuple Juif fut une prophétie continuelle du Roi qu’il attendait. »

Tenez, en dehors des effigies annonciatrices du Rédempteur, que vous découvrez à chaque pas dans la Bible, Isaac, Joseph, Moïse, David, Jonas, pour en citer, au hasard, cinq ; en dehors aussi des animaux ou des choses, chargés de le personnifier, dans l’Ancienne Loi, tels que l’agneau pascal, la manne, le serpent d’airain, etc., nous allons, si vous le voulez, en recourant seulement aux Prophètes, tracer la vie de l’Emmanuel, en ses grandes lignes, condenser, en quelques mots, les Evangiles. Ecoutez :

— Sa naissance d’une Vierge, elle est pronostiquée par Isaïe, Jérémie, par Ezéchiel ; — son arrivée que devait précéder un envoyé spécial, Saint Jean, — elle est notée par Malachie, qu’Isaïe complète, ajoutant, pour plus de précision, que la voix de l’annonciateur retentira dans le désert.

Le lieu de sa nativité, Bethléem, nous est fourni par Michée ; l’adoration des Mages offrant l’or, la myrrhe et l’encens, elle est marquée par Isaïe et par le psaume dit de Salomon.

Sa jeunesse et son apostolat sont clairement indiqués par Ezéchiel qui le montre cherchant les brebis perdues, par Isaïe qui relate d’avance les miracles qu’il opère, sur les aveugles, sur les sourds et les muets, qui déclare finalement qu’il sera un sujet de scandale pour les Juifs.

Mais c’est surtout lorsqu’ils abordent sa Passion et sa mort, que les oracles deviennent d’une netteté toute mathématique, d’une clarté inouïe. L’ovation du jour des Palmes, la trahison de Judas et le prix des 30 pièces d’argent sont signalés par Zacharie ; et Isaïe prend à son tour la parole et décrit les opprobres, les hontes du Calvaire. Entendez-le : Il a été couvert de plaies pour nos iniquités et il a été brisé pour nos crimes… Dieu l’a chargé de toutes nos fautes et il l’a frappé à cause des crimes de son peuple… il est devenu le dernier des hommes, un homme de douleur et tout défiguré… il a été conduit à l’occision, comme un agneau, comme une brebis qui est muette devant celui qui la tond…

Et David renchérit sur l’affreuse scène : « Il est plus semblable à un ver qu’à un homme, l’opprobre des hommes et le rebut du peuple… »

Puis, les détails se multiplient. Voilà que les plaies des mains surgissent dans Zacharie ; que David énumère, mot à mot, les épisodes de la Passion, les mains et les pieds percés, le partage des habits, la robe tirée au sort. Les huées des Juifs l’invitant à se sauver Lui-même, s’il est le Fils de Dieu, sont spécifiées dans le chapitre II du livre de la Sagesse et dans l’œuvre de David ; le fiel, le vinaigre présentés sur la croix, le cri même de Jésus rendant l’âme sont consignés dans les Psaumes.

Et là ne s’arrête pas l’ensemble des Révélations consenties par le Vieux Livre.

La mission prophétique est menée jusqu’au bout ; l’établissement de l’Eglise substituée à la Synagogue est également prédit par Ezéchiel, Isaïe, Joël, Michée, et la messe, le sacrifice eucharistique formellement auguré par Malachie avérant que « les sacrifices de l’Ancienne Loi offerts jusqu’alors dans le seul temple de Jérusalem, seront remplacés par une oblation toute pure que l’on offrira en tous lieux et chez tous les peuples » — par des prêtres choisis dans toutes les nations, continue Isaïe, — selon l’ordre de Melchissédech, achève David.

Pascal l’a justement affirmé, « l’accomplissement de toutes les prophéties est un miracle perpétuel et il ne faut pas d’autre preuve pour reconnaître la divinité de la religion chrétienne. »

Durtal s’était approché des statues entourant Sainte Anne et il regardait la première de gauche, coiffée d’un bonnet pointu, d’une sorte de tiare papale dont le bas formait couronne, vêtue d’une aube, ceinte, à la taille, d’une cordelette à nœuds et d’un pluvial à franges ; la face était grave, presque soucieuse et l’œil se fixait, absorbé, au loin. Ce personnage tenait d’une main un encensoir et, de l’autre, un calice couvert d’une patène sur laquelle posait un pain ; et ce portrait du roi de Salem, Melchissédech, suscitait de longues rêveries.

Il est, en effet, un des types les plus mystérieux des Livres Saints, ce monarque qui apparaît dans la Genèse, Prêtre du Très-Haut, consomme le sacrifice du pain et du vin, bénit Abraham, reçoit de lui la dîme et s’évanouit aussitôt après dans les ténèbres de l’histoire. Puis subitement, son nom retentit dans un psaume de David, déclarant que le Messie est prêtre selon l’ordre de Melchissédech et il s’enfuit à nouveau sans laisser de traces.

Et le voilà qui tout à coup jaillit dans le Nouveau Testament et les renseignements que décèle sur lui Saint Paul, en son Epître aux Hébreux, le rendent plus énigmatique encore. Il le dit sans père, sans mère, sans généalogie, n’ayant ni commencement de jours, ni fin de vie, étant ainsi l’image du Fils de Dieu qui demeure pontife pour toujours. Saint Paul insiste pour faire comprendre sa grandeur… et la vague lumière qu’il projetait sur cette ombre, s’éteint.

— Avouez qu’il est inouï, ce roi de Salem ; qu’est-ce que les commentateurs en pensent ? demanda Durtal.

— Peu de chose. Saint Jérôme observe cependant qu’en employant ces termes : sans parents, sans aïeux, sans commencement et sans fin, Saint Paul n’a pas entendu énoncer que Melchissédech fût descendu du ciel ou créé directement comme le premier homme par l’Ancien des jours. Sa phrase signifie simplement qu’il est introduit dans le récit sur Abraham sans que l’on sache d’où il vient, qui il est, en quel temps il est né, à quelle époque il est mort.

Au fond, l’incompréhensible rôle que joue cette préfigure de Jésus dans les pages du Canon, a suggéré les légendes et les hérésies les plus baroques.

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