La Cathédrale (page 45)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les uns ont soutenu qu’il était Sem, fils de Noé, les autres qu’il était Cham. Pour Simon Logothète, Melchissédech est un Egyptien ; pour Suidas, il appartient à la race maudite de Chanaan et c’est à cause de cette origine que la Bible se tait sur ses ancêtres.

Les Gnostiques l’ont révéré tel qu’un Eon supérieur à Jésus et au IIIe siècle, Théodore le Changeur prétendait, lui aussi, qu’il n’était pas un homme, mais une Vertu céleste surpassant le Christ, parce que le sacerdoce de Celui-ci n’était qu’une copie du sien.

Suivant une autre secte, il n’était ni plus, ni moins, que le Paraclet ; mais, voyons ; à défaut des Ecritures, que révèle la voyance ? La sœur Emmerich en a-t-elle parlé ?

— Elle ne nous apprend rien de net, répondit Durtal. Pour elle, il était une sorte d’ange sacerdotal, chargé de préparer le grand œuvre de la Rédemption.

— C’est une peu l’avis d’Origène et de Didyme qui lui ont, eux aussi, attribué la nature angélique.

— Puis elle l’aperçoit, bien avant l’arrivée d’Abraham, sur différents points déserts de la Palestine ; il ouvre les sources du Jourdain et elle divulgue, dans un autre passage de la vie du Christ, qu’il aurait enseigné aux Hébreux la culture du froment et de la vigne ; bref, elle ne débrouille pas cette indéchiffrable énigme.

Si nous nous plaçons maintenant au point de vue de l’art, Melchissédech est une des bonnes statues de ce porche, poursuivit Durtal ; mais quel masque bizarre a son voisin, Abraham, avec ce visage vu de trois quarts, ces cheveux en herbes couchées, cette barbe fluviale, ce nez allongé qui ne fait qu’un avec le front, descend sans point de suture entre les yeux et simule le mufle d’un tapir, ces joues où pousse une fluxion, cet air, comment dirais-je ? de vague prestidigitateur qui paraît escamoter la tête perdue de son fils.

— La vérité, c’est qu’il écoute l’ordre d’un ange que nous ne distinguons point ; — remarquez en dessous, sur le socle, le bélier dans un buisson et le symbole s’accuse :

Il est le Père céleste qui livre son Fils et Isaac qui porte le bois pour allumer son bûcher, comme Jésus porta sa croix, est l’image de ce Fils ; le bélier même, qui va être sacrifié, devient à son tour un modèle du Sauveur et le buisson dans lequel s’enchevêtrent ses cornes est le calque de la couronne d’épines. Mais il eût fallu, pour exprimer de ce sujet, tout le suc exemplaire qu’il contient, mettre dans un coin du support les deux femmes du Patriarche, Agar et Sara et son autre enfant Ismaël.

Car, vous le savez, ces deux femmes sont l’emblème, Agar de l’Ancien Testament et Sara du Neuf ; la première disparaît pour céder la place à la seconde, la Vieille Loi n’étant que la préparation de la Nouvelle ; et les deux garçons issus chacun de l’une de ces deux femmes sont par analogie les enfants des deux Livres et manifestent par conséquent l’un Ismaël, les Israélites et l’autre, Isaac, les Chrétiens.

Après Abraham, le père des croyants, voici Moïse qui allégorise le Christ, car la délivrance d’Israël est le prodrome de l’humanité arrachée par le Sauveur au démon, de même que le passage de la mer Rouge est la promesse du baptême. Il tient la table de la Loi et la colonne sur laquelle s’enroule le serpent d’airain ; puis Samuel, type multiple de Notre Seigneur, fondateur du Sacerdoce royal et de la Royauté sacerdotale, enfin, David présentant la lance et le diadème du Calvaire. Inutile de vous remémorer que, plus que tout autre, ce Roi-Prophète a présagé les tribulations du Messie et qu’il eut, pour plus de ressemblance avec lui, son Judas, en la personne d’Architophel qui, semblable à l’autre traître, s’est pendu.

— Avouez, dit Durtal, que ces statues devant lesquelles les historiographes de la cathédrale se pâment et qu’ils assurent en chœur être le chef-d’œuvre de la statuaire du XIIIe siècle, sont singulièrement inférieures aux statues du XIIe qui parent le porche Royal. Comme la descente dans l’étiage divin est sensible ! Sans doute, les mouvements sont plus souples et le jeu des vêtures s’est élargi ; les côtes de rhubarbe des étoffes se sont espacées et elles fléchissent ; mais où est la grâce de l’âme sculptée du grand portail ? toutes ces statues-ci, avec leurs caboches énormes, sont mastoques et muettes, sans vie qui pénètre ; ce sont de pieuses œuvres, belles si vous voulez, mais sans au-delà ; c’est de l’art mais ce n’est déjà plus de la mystique. Voyez Sainte Anne, avec son air morose, ses traits désagréables ou souffrants, est-elle assez loin de la fausse Radegonde ou de la fausse Berthe !

A l’exception de deux, de celle de Saint Jean et de celle de Joseph situées là-bas, au bout de la baie, les autres, nous les connaissons. Elles sont également à Amiens et à Reims ; et rappelez-vous le Siméon, la Vierge, la Sainte Anne de Reims ! la Vierge, d’un charme si ingénu, si chastement exquis, tendant l’enfant à Siméon doux et pensif, dans sa tenue solennelle de grand-prêtre ; Sainte Anne, dont le genre de figure est le même que celui de Saint Joseph et de l’un des deux anges qui avoisinent, sur ce même portail Royal, le Saint Nicaise au crâne tranché à la hauteur du front ; — Sainte Anne avec sa physionomie riante et fûtée et pourtant vieillote, sa tête à petit menton pointu, à grands yeux, à nez effilé, s’allongeant en cornet, son visage de jeune duègne, maligne et aimable. Au reste, les imagiers excellèrent dans ces créations de mines indécises, étranges. Vous souvenez-vous de Notre-Dame de Paris qui leur est postérieure d’un siècle, je crois ? Elle est à peine jolie, mais si bizarre avec son sourire joyeux éclos sur de mélancoliques lèvres ! Aperçue d’un certain côté, Elle sourit à Jésus, attentive, presque railleuse. Il semble qu’Elle attende un mot drôle de l’Enfant pour se décider à rire ; Elle est une nouvelle mère pas encore habituée aux premières caresses de son fils. Regardée d’un autre point, sous un autre angle, ce sourire, si prêt à s’épanouir, s’efface. La bouche se contracte en une apparence de moue et prédit des pleurs. Peut-être qu’en parvenant à empreindre en même temps sur la face de Notre-Dame ces deux sentiments opposés, la quiétude et la crainte, le sculpteur a voulu lui faire traduire à la fois l’allégresse de la Nativité et la douleur prévue du Calvaire. Il aurait alors portraituré, en une seule image, la Mère des Douleurs et la Mère des Joies, devancé, sans le savoir, les Vierges de La Salette et de Lourdes.

Mais tout cela ne vaut point l’art si vivant et si altier, si personnel et si mystérieux du XIIe siècle, l’art du portail Royal de Chartres !

— Ce n’est pas moi qui vous contredirai, fit l’abbé Plomb. Maintenant que nous avons examiné la série figurative installée à la gauche de sainte Anne, voyons la série prophétique logée à sa droite.

D’abord, Isaïe posant sur un socle formé par un Jessé qui dort ; et la fameuse tige prend racine, file entre les pieds du Prophète et les branches des ancêtres de la Vierge, selon la chair et l’esprit, montent, remplissent, en se déroulant, les quatre cordons de la voussure du centre. A côté de lui, Jérémie qui, songeant à la Passion du Christ, écrivit cette lamentable plainte qu’on récite dans la cinquième leçon, au deuxième nocturne du Samedi Saint : « O vous qui passez par le chemin, considérez et voyez s’il est une douleur pareille à la mienne » ; puis Siméon caressant l’enfant Jésus dont il a pressenti, en même temps que la douleur de la Vierge, les souffrances du Golgotha ; Saint Jean-Baptiste ; enfin saint Pierre dont le costume est intéressant à scruter, car il est copié sur celui des Papes du XIIIe siècle.

Avec quel soin, ces accessoires sont ciselés ! louez le rendu de ces sandales, de ces gants, de l’amict paré, de l’aube, du manipule, de la dalmatique, de ce pallium signé de six croix, de ce trirègne, de cette tiare conique, en soie brochée d’or, du rational ; tout y est repoussé, guilloché, comme par un orfèvre.

— Sans doute, mais ce que le Saint Jean s’atteste supérieur à ses congénères sur cette façade ! Quelle maîtrise se révèle dans cette face creuse, émaciée, aussi expressive que les autres sont mornes. Lui, sort du convenu et de la redite. Il se dresse, doux et farouche, avec sa barbe en dents de fourchette tordues, son maigre corps, son vêtement en poils de chameaux ; et on l’entend, il parle, alors qu’il montre l’agneau soutenant une croix hastée, enfermé dans un nimbe qu’il serre contre sa poitrine, de ses deux mains ; cette statue-là est superbe, et elle n’est pas, à coup sûr, du sculpteur qui nous tailla l’Abraham, voire même de son voisin de piédestal, Samuel. Celui-ci a l’air d’offrir, à un David indifférent, l’agneau qu’il manie, la tête en bas ; il est un boucher qui fait l’article, soupèse sa marchandise, invite à la tâter, hésite avant de la céder au meilleur prix. Quelle différence avec le Saint Jean !

— Le tympan de la porte ne nous séduira guère, reprit l’abbé. La mort de Marie, son Assomption, son couronnement, sont plus curieux à lire dans la Légende dorée que dans ces bas-reliefs qui n’en sont qu’une traduction abrégée.

Celle-là est mutilée, dans un déplorable état, toute en ruine. La plupart des grandes pièces ont disparu. Il y avait, paraît-il, ainsi qu’à Paris, sur le portail Royal, et à Reims, sur le portail du Sud, les figures de l’Eglise et de la Synagogue ; puis Lia et Rachel, la Vie active et la Vie contemplative, dont nous lirons les épisodes notés dans la voussure.

Parmi les personnages qui restent, ces trois, la Vierge, Sainte Elisabeth et Daniel sont considérés tels que des chefs-d’œuvre.

— C’est beaucoup dire, s’écria Durtal ; ils sont maussades, drapés d’une façon froide ; l’agencement de leurs robes est celui des peplums grecs ; ils ont déjà un vague fumet de Renaissance.

— Si vous voulez, mais ce qui est surtout prenant, ce sont les idées exprimées par les filets en arc tiers point de la baie. Quant au tympan même qui arbore la naissance de Jésus, le réveil des bergers de Bethléem, le songe et l’adoration des Mages, il est détrité et rongé par le temps ; il n’est pas d’ailleurs d’un art qui nous angoisse !

Mais suivez bien les ogives des voussures, ces quatre cordons d’images qui les dessinent. D’abord là, sur le 1er, une haie de dix Anges céroféraires, puis sur le 2e, la parabole des Vierges sages et des Vierges folles ; sur le 3e, la traduction de la Psychomachie ou le combat des Vertus et des Vices ; sur le 4e, douze Reines incorporant les douze fruits de l’Esprit ; maintenant arrêtons-nous devant la nervure qui borde la voûte même du porche et admirez les adorables statuettes qui nous décrivent les occupations de la Vie contempaltive et de la Vie active.

A gauche, la Vie active, conçue sous les traits de la femme forte du dernier chapitre des Proverbes. Elle lave la laine dans une cuve — la peigne — tille le lin dont elle brise les tiges — le ratisse — le file en quenouille — le met en écheveau.

A droite, la Vie contemplative : une femme prie, tenant un livre clos — elle l’ouvre — le lit — le ferme et médite — enseigne — entre en extase.

Enfin, ici, dans cette dernière moulure, qui longe extérieurement l’arcade du porche, et qui est la plus rapprochée de nous, la plus visible, quatorze statues, de Reines, appuyées sur des boucliers armoriés et portant autrefois des étendards. On a longtemps discuté sur le sens de ces figurines, surtout sur la seconde, à gauche, qui est désignée par cette inscription, gravée dans la pierre, « Libertas ». Didron y a vu les Vertus domestiques et les Vertus civiles ou sociales, mais la question a été définitivement tranchée par la symboliste la plus érudite et la plus perspicace de notre temps, par Mme Félicie d’Ayzac, qui, dans une très nutritive brochure, parue en 1843, sur ces statues et sur les animaux du Tétramorphe, a péremptoirement démontré que ces souveraines ne sont autres que les quatorze Béatitudes célestes, telles que les a décrites Saint Anselme : la Beauté, la Liberté, l’Honneur, la Joie, la Volupté, l’Agilité, la Force, la Concorde, l’Amitié, la Longévité, la Puissance, la Santé, la Sécurité, la Sagesse.

En somme, cette baie, hérissée de sculptures, n’est-elle pas une des plus ingénieuses, des plus intéressantes qui soient, au point de vue de la théologie et de la mystique ?

— Et aussi du point de vue de l’art ; vous avez absolument raison, ces femmes qui travaillent et méditent sont si délicates et si vivantes qu’on déplore qu’elles soient ainsi enfouies dans l’ombre d’une grotte. Quels artistes que ceux qui œuvrèrent, de la sorte, pour la gloire de Dieu et pour eux-mêmes, qui créèrent des merveilles tout en sachant que personne ne les verrait !

— Et ils n’avaient point la vanité de la signature ; ils gardaient l’anonyme !

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