La Cathédrale (page 46)
— Ah ! c’étaient d’autres hommes que nous… des âmes autrement fières et autrement humbles.
— Et autrement Saintes aussi, ajouta l’abbé. Voulez-vous que nous abordions l’iconographie de la baie de droite ; celle-là est moins endommagée et l’on peut la parcourir en quelques mots.
Cette caverne aux pans sculptés, elle est, vous le savez, consacrée aux figures de Marie, mais nous pourrions peut-être plus justement dire qu’elle est dédiée aux antécesseurs de Jésus, car dans cette baie, ainsi que dans les deux autres, du reste, les imagiers du XIIIe siècle ont pris à tâche d’identifier le Fils avec la Mère.
— Le fait est que la la plupart des personnages qui défilèrent devant nous relatent surtout le Christ. Quels sont alors les types qui se rapportent plus spécialement à la fille de Joachim, dans l’Ancienne Loi, et qui ont été transposés en caractères de pierre sur cette page ?
— Les allégories de la Vierge dans les Ecritures sont innombrables ; des ouvrages entiers, tels que le Cantique des Cantiques et le livre de la Sagesse font allusion, à chaque phrase, à sa beauté et à sa sapience. Les symboles inhumains qui s’adaptent à sa Personne, vous les connaissez : l’arche de Noé dans laquelle s’interne le Sauveur ; l’arc-en-ciel, signe d’union entre le Seigneur et la terre ; le buisson ardent d’où sortit le nom de Dieu ; le nuage lumineux guidant le peuple dans le désert ; la verge d’Aaron qui seule, fleurit parmi celles des douze tribus que recueille Moïse ; l’arche d’alliance ; la toison de Gédéon ; puis toute la série, plus divulguée encore, s’il se peut : la tour de David, le trône de Salomon, le jardin fermé et la fontaine scellée du Cantique ; l’horloge d’Achaz, la nue salvatrice d’Elie, la porte d’Ezéchiel — et je ne vous cite que les interprétations certifiées par le seing des Docteurs et des Pères.
Quant aux êtres animés qui la précédèrent ici-bas, pour l’annoncer, ils abondent ; tenez, au reste, que la plupart des femmes renommées de la Bible ne sont que l’ombre antécédée de ses grâces : Sara, à laquelle un ange prédit la naissance d’un fils qui est lui-même un référend du Fils ; Marie, sœur de Moïse, qui libère, en sauvant son frère des eaux, les Juifs ; la fille de Jephté, la prophétesse Débora ; Jahel qui fut appelée comme la Vierge « bénie entre toutes les femmes » ; Anne, mère de Samuel, dont le chant de gloire semble une première version du Magnificat ; Josabeth qui a soustrait Joas à la fureur d’Athalie, comme plus tard la Vierge a dérobé l’enfant Jésus au courroux d’Hérode ; Ruth, qui incarne à la fois la Vie contemplative et la Vie active ; Rebecca, Rachel, Abigaïl, la mère de Salomon, la mère des Macchabées qui assiste au supplice de ses fils ; puis encore celles de ces figures qui sont alors inscrites sous ces arcades, Judith et Esther dont l’une est synonyme de la chasteté courageuse et l’autre de la miséricorde et de la justice.
Mais, pour ne pas nous embrouiller, suivons l’ordre des statues nichées sur les parois de la porte ; nous en comptons de chaque côté trois :
A droite, Jésus, fils de Sirach, Judith ou Esther, et Joseph.
— Balaam, c’est ce bon paysan, aimable et confit, qui rit dans sa barbe, un bâton à la main et est coiffé d’un couvercle de tourte, et la reine de Saba, cette femme, un peu penchée en avant, qui a l’air d’interroger et d’ergoter sur des actes qu’elle incrimine. En quoi ces deux personnes tiennent-elles à la vie de la Vierge ?
— Mais Balaam est un des types du Messianisme ; c’est lui qui a notifié qu’une « étoile sortirait de Jacob et qu’une tige s’élèverait d’Israël ». Quant à la reine de Saba, elle est, d’après la doctrine des Pères, une image de l’Eglise, l’épouse de Salomon, ainsi que l’Eglise est l’épouse du Christ.
— Eh bien, murmura Durtal, ce n’est pas encore le XIIIe xiiie siècle qui nous aura donné un portrait de cette souveraine que l’on se représente, follement parée, se balançant, à dos de chameau dans le désert, marchant en tête d’une caravane, sous l’incendie du firmament, dans le feu des sables. Elle a tenté les écrivains et non les moindres, cette reine Balkis, Makéda ou Candaule, Flaubert, pour en citer un ; mais elle n’a pu s’incorporer dans la « Tentation de Saint Antoine » qu’en une créature puérile et falote, en une marionnette qui sautille, en zézayant ; au fond, il n’y a que le peintre des Salomés, Gustave Moreau, qui pourrait la rendre, cette femme vierge et lubrique, casuiste et coquette ; lui seul pourrait, sous l’armature fleurie des robes, sous le gorgerin flambant des gemmes, aviver la chair épicée de cet être, son chef diadêmé, étrange, son sourire de sphynge innocente, venue de si loin pour poser des énigmes et fermenter dans le lit d’un roi. Celle-là, elle est trop compliquée pour l’âme et pour l’art ingénus du Moyen Age.
Aussi l’œuvre de l’imagier n’est-elle, ni mystérieuse, ni troublante. A peine jolie, cette princesse n’a que l’allure attentive d’une plaideuse. Salomon, lui, me fait l’effet d’un gai compère ; les deux autres statues, situées de l’autre côté de la porte, retiendraient peut-être si elles n’étaient complètement écrasées par la troisième. Une question encore ; à quel titre, l’auteur de ce livre admirable l’ « Ecclésiastique » se rattache-t-il à cette panégyrie ?
— Jésus, fils de Sirach, prédestine le Messie, en tant que Prophète et que Docteur. Quant à l’effigie qui l’avoisine, elle peut tout aussi bien mimer Judith qu’Esther ; son identité est incertaine, rien ne nous autorise à la fixer.
En tout cas, ainsi que je viens de vous l’attester, l’une et l’autre sont des hérauts de la Vierge dans les Ecritures ; pour Joseph, persécuté, vendu, captif puis sauveur providentiel d’un peuple, il préordine le Christ.
Durtal s’arrêtait devant ce jeune homme imberbe, aux cheveux bouclés et coupés en rond. Il était vêtu d’une cotte, sous une housse brodée autour du col et il tenait, immobile, un sceptre. On eût dit d’un très jeune moine, humble et simple, si avancé dans la voie mystique qu’il l’ignore. Cette statue était certainement un portrait et l’on pouvait assurer qu’un délicat et candide novice avait servi de modèle à l’artiste ; c’était une œuvre d’âme chaste et joyeuse, bien à part. Celui-là, plus encore que le Saint Jean, quel rêve, hein ? fit Durtal, en regardant l’abbé qui approuva d’un geste et reprit :
— Les cordons des voussures sont inaccessibles, car il faut se démancher le cou pour les contempler ; d’ailleurs, l’art qu’ils décèlent n’exalte point. Seuls, les sujets valent. Ils renferment, — outre une série d’anges qui brandissent des astres et des torches, — les hauts faits prophétiques de Gédéon ; les annales de Samson qui, prisonnier au milieu de la nuit, arrache les portes de Gaza et sort de la ville, de même que le Christ brise les portes de la mort et sort, vivant, de sa tombe ; l’histoire de Judith et d’Esther ; celle de Tobie qui est un divin parangon de miséricorde et de patience ; puis nous découvrons dans ce coin, la réplique du portail Royal, les signes du zodiaque et un calendrier de pierre.
Le tympan du portail se divise, vous le voyez, en deux zones.
Dans l’une, figure le Jugement de Salomon qui est l’image du Soleil de Justice, du Christ.
Dans l’autre, Job, étendu sur son fumier et auquel le Messie dont il est un des prototypes les plus connus, remet, accompagné de deux anges, une palme.
Il ne nous reste plus, pour avoir passé en revue la symbolique de ces porches, l’iconographie entière de cette façade, qu’à jeter un coup d’œil sur les trois arcades des perrons qui les précèdent. Ici logent surtout les bienfaiteurs de la Cathédrale et des Saints du diocèse ; puis, mêlés à eux, quelques prophètes qui n’ont pu trouver place dans l’ébrasement des baies. Ce vestibule est une sorte de postscriptum, de supplément ajouté à l’œuvre.
Ici où nous sommes, dans l’arcade de droite, Saint Potentien, premier apôtre de Chartres, et Sainte Modeste, fille de Quirinus, gouverneur de la ville, qui la tua parce qu’elle refusait de renier le Christ ; là, Ferdinand de Castille ; il donna des vitraux reconnaissables à ses armes, châteaux d’or sur champ de gueules, qui côtoient l’écu d’azur fleurdelysé de France, dans la grande vitrerie du transept Nord. Près de lui, cette figure, intelligente et sévère, serait celle du Juge Baruch, et voici, pieds nus et grevé d’un sac de pénitence, Saint Louis qui combla de présents et inaugura la Cathédrale.
Sous l’arcade du portique du milieu, nous avons deux socles vides sur lesquels s’érigeaient autrefois Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion, deux des plus insignes protecteurs de l’Eglise ; puis d’autres socles pleins, qu’habitent le Comte et la Comtesse de Boulogne, une luronne à la face virile, coiffée d’une barrette ; un Prophète inconnu, mais qui doit être Ezéchiel, car il manque dans la série prévoyante de ce porche ; Louis VIII, père de Saint Louis, enfin la sœur de ce roi, Isabelle, qui fonda sous la règle de Sainte Claire, l’abbaye de Longchamp ; elle est vêtue en moniale et à côté d’elle, dans l’ombre, un personnage de l’Ancienne Loi, tient, ainsi que Melchissédech, un encensoir. Voyez la ferme et la solennelle allure de ce prêtre qui est le père de Saint Jean-Baptiste, Zacharie, celui dont le cantique « Benedictus » prédit l’avènement du Christ.
Et nous avons terminé la revue de cet étonnant promptuaire du Vieux Testament et de ce mémento historique des bienfaiteurs qui permirent de faire la traduction imagée de ce Livre, par leurs largesses.
Durtal alluma une cigarette et ils se promenèrent devant la grille de l’évêché.
— Question d’art écartée, dit Durtal ; dans le défilé de ces ancêtres, il en est un, David, qui vraiment m’éblouit, car il est le plus complexe de tous ; si auguste à la fois et si petit, qu’il déconcerte !
— Pensez donc à la vie de cet homme qui fut, tour à tour, berger, guerrier, chef de proscrits, roi tout puissant, fugitif sans feu ni lieu, poète extraordinaire, et prophète admirable, précis ; mais le caractère de ce souverain n’est-il pas, lui aussi, plus que son existence même, une énigme ?
Il fut doux et indulgent, sans rancune et sans haine, et il fut en même temps féroce. Rappelez-vous le sort qu’il infligea aux Ammonites ; sa vengeance fut effroyable ; il les fit scier entre des planches, hacher sous des herses de fer, couper par des vols de faulx, cuire dans des fours.
Il fut loyal, tout dévoué au Seigneur ; et il commet le crime d’adultère et ordonne d’occire le mari qu’il trompe. Quels contrastes !
— Pour bien comprendre David, dit l’abbé Plomb, il faut ne pas le séparer de son milieu, ne pas le distraire du temps où il vécut, autrement vous le jugez avec les idées de notre âge et c’est absurde ; dans la conception de la royauté asiatique, l’adultère était presque permis à un être que ses sujets considéraient comme au-dessus de l’humanité et, d’ailleurs, la femme était alors une espèce de bétail qui lui appartenait presque en sa qualité de despote, de maître suprême. Il y avait là l’exercice d’un droit régalien, ainsi que l’a très bien démontré M. Dieulafoy, dans son étude sur ce monarque. D’autre part, les supplices et le sang dont on l’accuse, mais tout l’Ancien Testament en déborde ! Jéhovah, lui-même, le verse à flots, extermine les hommes, tels que des mouches. Il convient de ne pas oublier que l’on vivait alors sous le régime de la Loi de crainte. Il n’y a donc rien de bien surprenant à ce que, dans le but de terrifier ses ennemis dont les mœurs n’étaient pas d’ailleurs plus douces que les siennes, il ait martyrisé les habitants de Rabba et rissolé les Ammonites.
Mais, en comparaison de ces violences et de ces péchés qu’il expia, voyez combien cet homme fut généreux envers Saül et admirez la grandeur d’âme, la charité de celui que les Renanistes nous dépeignent sous l’aspect d’un chef de bandits et d’un forban ! Songez aussi, qu’il apprit au monde qui les ignorait les vertus que devait, plus tard, enseigner le Christ, l’humilité dans ce qu’elle a de plus touchant, le repentir dans ce qu’il a de plus âpre. Quand le prophète Nathan lui reproche son homicide, il avoue, en pleurant, ses torts, accepte courageusement les plus terribles des pénitences : l’inceste et le meurtre dans sa famille, la révolte et la mort de son fils, la trahison, la misère et la fuite éperdue dans les bois. Et avec quels accents il implore dans le « Miserere » son pardon ! avec quel amour et quelle contrition il demande au Dieu qu’il offensa, merci !