La Cathédrale (page 47)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il était un homme avec des vices, restreints, rares si on les compare à ceux des monarques de son temps ; et des vertus admirables, nombreuses, si on les rapproche de celles des souverains de toutes les époques, de tous les âges. Comment, dès lors, ne pas concevoir que Dieu l’ait choisi entre tous pour l’annoncer ? Jésus venait pour rédimer les pécheurs, il avait pris sur lui tous les crimes du monde ; n’était-il pas naturel qu’Il se fît préfigurer par un homme qui, semblable aux autres, avait péché ?

Et le soir, quand loin de l’abbé Plomb qu’il avait quitté sur le seuil de l’Eglise, Durtal s’étendit sur sa couche, il se remémora cette théorie des personnages de la Bible, ces sculptures des portails.

Pour récapituler cette façade du Nord, on peut garantir, murmura-t-il, qu’elle est l’histoire abrégée de la Rédemption préparée si longtemps à l’avance, une table de l’Histoire Sainte, un résumé de la loi mosaïque et partant une estompe de la loi chrétienne.

Toute la vocation du peuple Juif se déroule sous la trinité de ces porches, une mission qui va d’Abraham à Moïse ; de Moïse à l’exil de Babylone ; de l’exil à la mort du Christ et qui se divise en trois périodes : la formation d’Israël — son indépendance — sa vie au milieu des Gentils.

Et ce que cette fonte de foules s’est péniblement et lentement faite ! avec quels déchets et quelles scories ! Ce qu’il a fallu d’égorgements pour discipliner ces rapaces nomades, pour dompter la cupidité et la luxure furieuses de cette race ! Et, en une série d’images folles, il voyait l’irruption dans la Judée des nabis hurlants, tumultueux et farouches, des imprécations contre les crimes des rois et les scélératesses de ce peuple versatile toujours tenté par les cultes voluptueux de l’Asie, toujours grommelant, prêt à briser le mors de fer dont le brida Moïse.

Et dans ce groupe de vociférateurs et de justiciers dominant de leur haute taille les têtes, apparaissait Samuel, l’homme des contradictions, allant où Dieu le pousse, accomplissant des tâches qu’il doit détruire, créant une monarchie qu’il réprouve, sacrant roi un énergumène, une sorte d’insensé qui passe derrière le transparent de l’histoire, avec des gestes de démence et de menace ; et il faut que Samuel assomme cet étonnant Saül, sous le poids de ses malédictions, qu’il proclame roi David, auquel un autre prophète jettera à la face ses crimes ; et ces êtres inspirés se succèdent, continuent, d’années en années, le rôle de gardiens de l’âme publique, de guetteurs de la conscience des Juges et des Rois, de vigies attendant et criant au-dessus des multitudes les ordres divins, annonçant les catastrophes, finissant souvent dans le martyre, s’échelonnant tout le long des Annales Saintes, disparaissant avec Saint Jean que décolle une Hérodiade.

Et c’était Elie, maudissant le culte de Baal, luttant contre la terrible Jézabel, Elie qui fut le premier fondateur de moines, le seul homme de l’Ancien Testament qui avec Enoch ne mourut point ; c’était Elysée, son disciple, les grands prophètes, Isaïe, Ezéchiel, Jérémie, Daniel, la série des moindres nabis, mandant l’arrivée du Fils, se dressant, comminatoires ou éplorés, menaçant ou consolant les masses.

Toute cette histoire d’Israël, elle grondait dans un torrent d’imprécations, dans des ruisseaux de sang, dans des fleuves de larmes !

Ce lamentable défilé finissait par ahurir Durtal ; les yeux clos, il apercevait soudain un Patriarche qui s’arrêtait devant lui, et il reconnaissait, intimidé, Moïse, un vieillard à barbe de cataracte, à cheveux balayant les dalles, un maître ouvrier dont les puissantes mains avaient pétri ces rudes Hébreux et coagulé leurs hordes confuses ; il était, en somme, le père et le législateur de ce peuple.

Et la scène du Sinaï émergeait en face de la scène du Calvaire, ouvrant et fermant la grande chronique de cette nation que son crime dispersa, enserrant le but même de sa vie, dans l’espace compris entre ces deux monts.

L’effrayant spectacle ! Moïse, seul, sur le pic qui fume, tandis que des éclairs fêlent les nuées et qu’au son d’invisibles trompettes, la montagne tremble, en bas, la populace terrifiée prend la fuite. Et, immobile dans le roulement des tonnerres et les décharges répétées des foudres, Moïse écoute Celui qui est et qui dicte les conditions de son alliance avec Israël ; et la face resplendissante, Moïse descend de ce Sinaï qui représente, d’après Jean Damascène, le sein de la Vierge, comme la fumée qui en sort symbolise ses désirs et les flammes le Saint-Esprit !

Et subitement, ce tableau s’éteint, et près du Patriarche qui reste, se montre, celui que les sculpteurs ont omis d’inscrire sur la page extérieure du portique, mais dont les verriers ont peint le portrait dans le vitrail de la même façade, le grand Cohène Aaron, le premier Pontife du culte, celui que consacra Moïse.

Et cette cérémonie pendant laquelle Moïse institue en la personne et en la descendance de son frère aîné, le sacerdoce, surgit devant Durtal, affreuse. Les détails autrefois lus sur cette ordination qui dura sept jours lui reviennent. Après les ablutions corporelles et l’onction des huiles, l’holocauste des victimes commence. Des viandes grésillent sur les braises, mêlant la puanteur noire des graisses aux vapeurs bleues de l’encens ; et le Patriarche enduit de sang l’oreille, le pouce, le pied droit d’Aaron et de ses fils ; puis saisissant les chairs du sacrifice, il les dépose dans les mains des nouveaux prêtres qui se balancent sur un pied, puis sur un autre, berçant ainsi, au-dessus de l’autel, ces offrandes.

Ensuite tous baissent la tête sous une pluie d’huile mélangée de sang dont le consécrateur les inonde. Ils ont l’air de tueurs d’abattoirs et de lampistes, criblés qu’ils sont de plaques de boue rouge sur laquelle nagent des yeux d’or.

De même qu’en un verre de lanterne magique qui change, cette scène sauvage, ce symbole fruste d’une splendide et subtile liturgie alors balbutiée d’une voix rauque, disparaît et fait place à la théorie des lévites et des prêtres processionnant dans le temple, sous la conduite d’Aaron, magnifique sous son turban cerclé d’or, dans sa toge violette au bas de laquelle s’ouvrent des grenades d’écarlate et d’azur et sonnent des clochettes d’or ; il porte l’éphod de lin, serré par une ceinture couleur d’hyacinthe, de cramoisi et de pourpre, retenu en haut par des épaulières agrafées d’une sardoine, la poitrine en feu, crépitant d’étincelles que sa marche attise dans les douze pierreries du pectoral.

Tout s’efface encore. Et un inconcevable palais se dresse, abritant sous des dômes vertigineux des arbres en fleurs des tropiques plantés près de bassins tièdes ; des singes gambadent, se pendent en grappes aux branches, tandis que traînent des mélodies patelines grattées sur des instruments à cordes, et que les sons retentissants des tambourins font trembler les roues bleues des paons.

Dans cette étrange pépinière, pleine de touffes de femmes et de fleurs, dans ce harem immense où vaguent ses sept cents princesses et ses trois cents concubines, Salomon regarde le tourbillon des danses, contemple ces haies vivantes de femmes dont les corps se détachent sur l’or plaqué des murs, vêtues seulement avec le voile transparent des fumées que déroulent les résines brûlant sur des trépieds.

Il apparaît comme le type des Monarques de l’Orient, comme une sorte de Kalife, de Sultan, de Rajah de conte de fée, ce roi prodigieux, tout à la fois polygame effréné, assoiffé de luxe, et aussi, savant et artiste, pacifique, sage entre tous. En avance sur les idées de son temps, il a été le grand bâtisseur de la race et le commerce d’Israël est son œuvre. Il a laissé une réputation de sapience, de justice, telle qu’il a fini par passer pour un enchanteur et un sorcier. Déjà Josèphe raconte qu’il écrivit un grimoire, un livre d’incantations pour conjurer les esprits du Mal ; au Moyen Age on lui attribue un anneau magique, des amulettes, des recueils d’évocations, des secrets d’exorcismes ; et sa figure se brouille dans ces légendes.

Il subsisterait surtout, tel qu’un personnage des « Mille et une Nuits », si, au déclin de sa gloire, ne se levait avec lui l’image grandiose de la mélancolie de l’existence, de l’inanité de la joie, du néant de l’homme.

Sa vieillesse fut sombre. Epuisé par les femmes et dominé par elles, il renie son Dieu et sacrifie aux idoles. L’on aperçoit, en lui, de larges clairières, de vastes abats d’âme. Revenu de tout, las d’allégresse et saoul de fautes, il écrit d’admirables pages, précède le pessimisme le plus noir de nos temps, résume en de définitives phrases la souffrance de l’être qui subit la peine infligée de vivre. Quelle détresse que celle de l’Ecclésiaste !… « Tous les jours de l’homme ne sont que douleur et son occupation n’est que déplaisir »… « mieux vaut le jour de la mort que celui de la naissance »… « tout n’est que vanité et affliction de l’esprit »…

Et après son décès, le vieux roi reste à l’état d’énigme. A-t-il expié son apostasie et sa chute ? a-t-il été reçu, ainsi que ses pères, dans le sein d’Abraham ? et les plus grands écrivains de l’Eglise ne peuvent s’entendre.

Selon Saint Irénée, Saint Hilaire, Ssaint Cyrille de Jérusalem, Saint Ambroise et Saint Jérôme, il a fait pénitence et il est sauvé.

Selon Tertullien, Saint Cyprien, Saint Augustin, Saint Grégoire le Grand, il n’est pas revenu à résipiscence et il est damné.

Et Durtal se retourne dans son lit et ne cherche plus à rien savoir. Tout se brouille dans sa cervelle et il finit par dormir un sommeil concassé, traversé par d’affreux cauchemars, dans lesquels il voit Mme Mesurat s’installer à la place de la reine de Saba, sur le socle du porche ; et sa laideur désole Durtal qui s’emporte contre les chanoines auxquels il demande en vain d’ôter sa femme de ménage et de ramener la reine.

Cette symbolique des églises, cette psychologie des cathédrales, cette étude de l’âme des sanctuaires si parfaitement omise depuis le Moyen Age par ces professeurs de physiologie monumentale que sont les archéologues et les architectes, intéressait assez Durtal pour qu’il parvînt à oublier avec elle, pendant quelques heures, ses bagarres d’esprit et ses luttes ; mais dès qu’il ne s’évertuait plus à chercher le sens réel des apparences, tout reprenait. Cette sorte de mise en demeure que lui avait brusquement adressée l’abbé Gévresin, de clore ses litiges, de se prononcer dans un sens ou dans l’autre, l’affolait, en l’apeurant.

Le cloître ! ce qu’il fallait longuement réfléchir avant de se résoudre à s’y écrouer ! Et le pour et le contre se pourchassaient, à tour de rôle, en lui.

Me voilà, comme avant mon départ pour le Trappe, se disait-il, et la décision que je dois adopter est encore plus grave, car Notre-Dame de l’Atre n’était qu’un refuge provisoire ; je savais, en y allant, que je n’y permanerais point ; c’était un moment pénible à supporter, mais ce n’était qu’un moment, tandis qu’il s’agit, à l’heure actuelle, d’une détermination sans retour, d’un lieu où, si je m’y incarcère, ce sera jusqu’à la mort ; c’est la condamnation à perpétuité, sans remise de peine, sans décret de grâce ; et il en parle, ainsi que d’une chose simple, l’abbé !

Que faire ? Renoncer à toute liberté, n’être plus qu’une machine, qu’une chose entre les mains d’un homme que l’on ne connaît point, mon Dieu, je le veux bien ! mais il y a des questions plus gênantes que celle-là pour moi ; d’abord, celle de la littérature ; ne plus écrire, renoncer à ce qui fut l’occupation et le but de ma vie ; c’est douloureux, et cependant j’accepterais ce sacrifice, mais… mais écrire et voir sa langue épluchée, lavée à l’eau de pompe, décolorée par un autre qui peut être un savant et un saint mais n’avoir, de même que saint Jean de la Croix, aucun sentiment de l’art, c’est vraiment dur ! Les idées, je comprends bien qu’au point de vue théologique, on vous les monde, rien de plus juste ; mais le style ! Et, dans un monastère, autant que je puis le savoir, rien ne s’imprime sans que l’Abbé l’ait lu et il a le droit de tout réviser, de tout changer, de tout supprimer, s’il lui plaît. Il vaudrait évidemment mieux ne plus écrire, mais là encore, le choix n’est pas permis, puisqu’il faut s’incliner, au nom de l’obéissance, devant un ordre, traiter tel ou tel sujet, de telle ou telle façon, selon que l’Abbé l’exige.

A moins de tomber sur un maître exceptionnel quelle pierre d’achoppement ! Puis, en sus de cette question qui est pour moi, la plus anxieuse de toutes, d’autres valent aussi qu’on les médite. D’après le peu que m’ont raconté mes deux prêtres, le bienfaisant silence des Cisterciens n’existe pas chez les moines noirs. Or, si perfectionnés que puissent être les cénobites, ils n’en sont pas moins des hommes ; autrement dit, des sympathies et des antipathies se heurtent en un incessant côte à côte et forcément, à ne remuer que les sujets restreints, à vivre dans l’ignorance de ce qui se passe au dehors, la causerie tourne aux potins ; on finit par ne plus s’intéresser qu’à des futilités, qu’à des vétilles qui prennent une importance d’événements dans ce milieu.

On devient vieille fille, et ce que ces conversations sans imprévu doivent au bout de quelque temps vous lasser !

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