La Cathédrale (page 48)
Enfin, il y a le point de vue de la santé. Dans le couvent, c’est le triomphe des ragoûts et des salades, le détraquement de l’estomac à bref délai, le sommeil limité, l’écrasante fatigue du corps malmené… ah ! tout cela n’est ni engageant, ni drôle ! — Qui sait si, après quelques mois de ce régime matériel et mental, l’on ne croule pas dans un ennui sans fond, si l’acedia des geôles monastiques ne vous terrasse point, ne vous rend pas complètement incapable de penser et d’agir ?
Et Durtal concluait : c’est folie que de rêver de la vie conventuelle ; je ferais mieux de demeurer à Chartres ; et il était à peine résolu à ne pas bouger, que l’autre côté de la médaille se montrait.
Le cloître ! mais c’est la seule existence qui soit logique, la seule qui soit propre ! ces souleurs qu’il se suggérait étaient vaines. D’abord la santé ? mais il ne se rappelait donc plus la Trappe où l’alimentation était autrement débilitante, où le régime était autrement rigoureux ! pourquoi dès lors s’alarmer d’avance ?
D’autre part, il ne comprenait donc pas la nécessité des entretiens, la sagesse des devis, rompant la solitude de la cellule juste au moment où l’ennui s’impose ? c’était un dérivatif aux rabâchages intimes et les promenades en commun assuraient l’hygiène de l’âme et tonifiaient le corps ; puis à supposer que les colloques monastiques fussent puérils, est-ce que les racontars entendus dans un autre monde étaient plus nutritifs ? enfin, la fréquentation des moines n’était-elle pas très supérieure à celle des gens de tout état, de toute condition, de tout poil, qu’il faut, dans la vie externe, subir ?
Qu’est-ce, au surplus, que ces bagatelles, que ces petits détails dans l’ensemble magnifique du cloître ? que pesaient ces menuailles, ces riens, en comparaison de la paix, de l’allégresse de l’âme exultant dans la joie des offices, dans le devoir accompli des louanges ? est-ce que le flot des liturgies ne lavait pas tout, n’emportait pas, tels que des fétus, les minimes défauts des êtres ? n’était-ce point aussi l’histoire de la paille et de la poutre, les rôles renversés, les imperfections aperçues chez autrui, lors que soi-même on lui est si inférieur ?
Toujours, au bout de mes raisonnements, je découvre mon manque d’humilité, se disait-il. Il réfléchissait. — Que d’efforts, reprit-il, pour s’enlever la crasse de ses vices ! peut-être que, dans un couvent, je me dérouillerais ; et il rêvait d’une existence épurée, une âme imbibée de prières, se dilatant dans la compagnie du Christ, qui pourrait peut-être alors, sans trop se salir, descendre dans ses aîtres et s’y loger ; c’est le seul destin qui soit enviable ! se cria-t-il ; décidons-nous.
Et comme une douche d’eau froide, une réflexion l’abattait. Ce n’en sera pas moins la vie collective, le lycée qui recommencera ; ce sera la garnison monastique qu’il faudra tenir !
Il gisait atterré, puis voulait réagir et perdait patience. Ah çà, grogna-t-il, on ne se séquestre pas dans une abbaye, pour y chercher ses aises ; un monastère n’est pas une Sainte-Périne pieuse ; l’on s’y interne, je suppose, pour expier ses fautes, pour se préparer à la mort ; dès lors, à quoi bon discuter sur le genre de tribulations qu’il convient d’endurer ? le tout c’est d’être résolu à les accepter, à ne pas faiblir !
Mais avait-il bien le désir de la douleur et de la pénitence ? et il tremblait de se répondre. Au fond de lui, timidement, un oui se levait, couvert aussitôt par les clameurs de ses lâchetés et de ses transes. Alors, pourquoi partir ?
Décidément, il s’embrouillait, finissait, lorsque cessait ce désordre, par songer à un sursis, à un moyen-terme, à des tracas inoffensifs, d’une certaine sorte, à des soucis assez supportables pour n’en être plus.
Je suis idiot, concuait-il, car je me bats dans le vide ; je m’emballe sur des mots, sur des coutumes que j’ignore. la première chose à faire serait d’aller dans un couvent Bénédictin, dans plusieurs même pour les comparer, et de me rendre compte ainsi de l’existence qu’on y mène. Ensuite la question de l’oblature est à éclaircir ; si j’en crois l’abbé Plomb, le sort de l’oblat est subordonné au bon vouloir du Père Abbé qui, selon son tempérament plus ou moins impérieux, serre le garrot ou le desserre ; mais est-ce bien sûr ? il y a eu, pendant le Moyen Age, des oblats ; par conséquent des dispositions séculaires les régissent !
Et puis tout cela est humain, tout cela est vil ! car il ne s’agit pas d’ergoter sur des textes, sur des clauses plus ou moins débonnaires ; il s’agit de se concéder sans réticences, de se jeter bravement à l’eau ; ce qu’il faut c’est s’offrir tout entier à Dieu. Le cloître autrement envisagé est une maison bourgeoise et c’est aburde. Mes appréhensions, mes advertances, mes compromis, sont une honte !
Oui, mais où puiser la force nécessaire pour balayer hors de soi ce poussier d’âme ? — et, finalement, lorsqu’il était trop obsédé par ces alternatives d’appétences et de craintes, il allait se réfugier auprès de Notre-Dame de Sous-Terre. Dans l’après-midi les celliers étaient clos mais il y pénétrait par une petite porte ouverte à l’entrée de la sacristie, dans la Cathédrale, et c’était une descente en pleines ténèbres.
Arrivé dans la crypte même, à côté de l’autel, il retrouvait l’incertaine et la pacifiante odeur de ces voûtes fumées par les cires, avançait dans ce doux et tiède parfum d’oliban et de cave. Il faisait moins clair encore que le matin, car les lampes n’étaient pas allumées et, seules, les veilleuses brûlant comme au travers de peaux amincies d’oranges, éclairaient de lueurs de vermeil qui se dédore, la suie des murs.
En tournant alors le dos à l’autel, il voyait filant devant lui, l’allée basse de la nef, au bout de laquelle, on apercevait, ainsi qu’en un fond de tunnel, la lumière du jour — malheureusement, car elle permettait de distinguer de hideuses peintures, des scènes célébrant la gloire ecclésiale de Chartres : la visite de Marie de Médicis et de Henri IV à la Cathédrale, Louis XIII et sa mère, M. Olier présentant à la Vierge les clefs du séminaire de Saint-Sulpice et une robe brochée d’or, Louis XIV aux pieds de Notre-Dame de Sous-Terre ; par une grâce du ciel, les autres fresques semblaient mortes, se diluaient, en tout cas, dans l’ombre.
Mais ce qui était vraiment exquis, c’était de se rencontrer seul avec la Vierge qui vous regardait de sa noire figure sortant de la nuit, lorsque les mèches des veilleuses crépitaient, dardant des jets de flammes brèves.
A genoux devant Elle, Durtal se déterminait à lui parler, à lui dire :
J’ai peur de l’avenir et de son ciel chargé et j’ai peur de moi-même, car je me dissous dans l’ennui et je m’enlise. Vous m’avez toujours mené par la main jusqu’ici, ne m’abandonnez pas, achevez votre œuvre. Je sais bien que c’est folie de se préoccuper ainsi du futur car votre Fils l’a déclaré : « à chaque jour suffit sa peine », mais cela dépend des tempéraments ; ce qui est facile aux uns est si difficile pour les autres ; j’ai l’esprit remuant, toujours inquiet, toujours aux écoutes, et, quoi que je fasse, il bat la campagne à tâtons et il s’égare ! Ramenez-le, tenez-le près de vous en laisse, bonne Mère, et accordez-moi, après tant de fatigues, un gîte !
Ah ! ne plus être ainsi divisé, demeurer impartible ! avoir l’âme assez anéantie pour ne plus ressentir que les douleurs, ne plus éprouver que les joies de la liturgie ! ne plus être requis chaque jour que par Jésus et par Vous, ne plus suivre que votre propre existence se déroulant dans le cycle annuel des offices ! se réjouir à la Nativité, rire à Pâques-fleuries, pleurer pendant la Semaine Sainte, être indifférent au reste, pouvoir ne plus se compter, se désintéresser complètement de sa personne, quel rêve ! ce qu’il serait simple alors de se réfugier dans un cloître !
Mais est-ce possible quand on n’est pas un Saint ? quel dénuement cela suppose de l’âme vidée de toutes les idées profanes, de toutes les images terrestres ; quel apprivoisement cela présume de l’imagination devenue docile, ne s’élançant plus que sur une seule piste, n’errant plus, comme la mienne, à l’aventure !
Et pourtant, ce que les autres soins sont inutiles, car tout ce qui n’a pas trait au ciel, sur la terre, est vain ! oui, mais quand il s’agit de mettre ces pensées en pratique, elle se cabre, ma rosse d’âme, et j’ai beau la tirer, elle rue et n’avance pas !
Ah ! Sainte Vierge, ce n’est point pour m’excuser de mes faiblesses et de mes fautes ! mais cependant, je vous l’avoue, c’est décourageant, c’est navrant de ne rien comprendre, de ne rien voir ! Ce Chartres où je végète, est-il un lieu d’attente, une transition entre deux monastères, un pont jeté entre Notre-Dame de l’Atre et Solesmes, ou une autre abbaye ? est-ce au contraire l’étape dernière, celle où vous voulez que je sois enfin assis, mais alors ma vie n’a plus de sens ; elle est incohérente, bâtie et détruite au hasard des sables ! à quoi bon, s’il en est ainsi, ces souhaits monastiques, ces appels vers une autre destinée, cette quasi certitude que je suis en panne à une station, que je ne suis pas arrivé au lieu où je dois me rendre ?
Si c’était encore, ainsi qu’autrefois où je vous sentais près de moi, où lorsque je vous interrogeais, vous répondiez, si c’était de même qu’à la Trappe où j’ai tant souffert, pourtant ! mais non, maintenant, je ne vous entends plus, vous ne m’écoutez pas.
Durtal se tut, puis : j’ai tort de vous parler de la sorte, dit-il, vous ne nous pressez dans vos bras que lorsque nous sommes incapables de marcher ; vous soignez, vous caressez la pauvre âme qui naît dans une conversion ; puis quand elle peut se tenir sur ses jambes, vous la déposez à terre et la laissez essayer par elle-même ses propres forces.
C’est utile et c’est juste, mais n’empêche que le souvenir de ces célestes allégeances, de ces premières liesses perdues, désespère !
Ah ! Sainte Vierge, Sainte Vierge, prenez pitié des âmes rachitiques qui se traînent si péniblement quand elles ne sont plus sous votre lisière ; prenez pitié des âmes endolories pour lesquelles tout effort est une souffrance, des âmes que rien ne dégrève et que tout afflige ! prenez pitié des âmes sans feu ni lieu, des âmes voyagères inaptes à se grouper et à se fixer, prenez pitié des âmes veules et recrues, prenez pitié de toutes ces âmes qui sont la mienne, prenez pitié de moi !
Et souvent avant de se séparer de la Mère, il voulait la visiter encore dans ses réduits, là, où depuis le Moyen Age, les fidèles ne vont plus ; et il allumait un bout de cierge, quittait la nef même, longeait les murs tournants du couloir d’entrée jusqu’à la sacristie de cette cave et, en face, dans la lourde muraille, s’enfonçait une porte treillagée de fer. Il descendait par un petit escalier dans un souterrain qui était l’ancien martyrium où l’on cachait jadis, en temps de guerre, la Sainte châsse. Un autel avait été édifié, sous le vocable de Saint Lubin, au centre de ce trou. Dans la crypte, l’on percevait encore le bourdon lointain des cloches, le bruissement sourd de la Cathédrale s’étendant au-dessus d’elle ; là, plus rien ; l’on était enfoui dans une tombe ; malheureusement, d’ignobles colonnes carrées, blanchies au lait de chaux, érigées pour consolider le groupe de Bridan, placé dans le chœur de la Basilique, sur l’autel, gâtaient l’allure barbare de cette oubliette, égarée dans la nuit des âges, au fond du sol.
Et il en sortait quand même, soulagé, s’accusait d’ingratitude, se demandant comment il songeait à s’évader de Chartres, à s’éloigner ainsi de la Vierge avec laquelle il pouvait si facilement, quand il le désirait, causer seul.
D’autres jours, quand il faisait beau, il choisissait pour but de promenade un couvent dont Mme Bavoil lui avait révélé la présence à Chartres. Une après-midi, il l’avait rencontrée sur la place et elle lui avait dit :
— Je vais voir le petit Jésus de Prague qui est au Carmel de cette ville ; venez-vous avec moi, notre ami ?