La Cathédrale (page 49)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Durtal n’aimait guère ces dévotionnettes, mais l’idée de pénétrer dans la chapelle des Carmélites qu’il ne connaissait pas, l’incita à accompagner la gouvernante et elle l’emmena dans la rue des Jubelines située derrière la chaussée du railway, après la gare. L’on franchissait pour y accéder un pont qui grondait sous le poids roulant des trains et l’on entrait, à droite, dans une sente qui zigzaguait, bordée d’un côté par le talus du chemin de fer, de l’autre par des bicoques, coiffées de chaume, par d’anciennes granges et aussi par des maisons moins minables, mais closes, bouclées, dès la fin de l’aube. Mme Bavoil l’avait conduit au fond de la ruelle, là, où s’ébrase l’arche d’un autre pont. au-dessus était établie une voie de garage, avec des disques ronds et carrés, rouges et jaunes et des poutrelles à escalier de fonte ; et toujours à la même place, une locomotive chauffait ou marchait, en sifflant, à reculons.

Mme Bavoil s’arrêta devant une porte cintrée près de laquelle formant avec le remblai de la ligne de l’Ouest, la pointe d’un cul-de-sac, se dressait un mur immense en pierres meulières, couleur d’amande grillée, pareil à ceux des réservoirs de Paris ; c’était là que résidaient les moniales de Sainte Térèse.

En femme qui a l’habitude de ces couvents, Mme Bavoil poussa la porte laissée contre et Durtal aperçut devant lui une allée pavée, sablée de cailloux de rivières sur les bords, tranchant par le milieu un jardin dans lequel s’élevaient des arbres fruitiers et des géraniums. Deux ifs, en boule et découpés en croix à leurs sommets, donnaient à cette closerie de curé, une odeur de cimetière.

L’allée montait, creusée de marches ; quand il les eut grimpées, Durtal vit une construction en briques et en plâtre, percée de fenêtres armées de grilles noires et d’une porte grise, nantie d’un judas, au-dessus duquel se lisait cette inscription, en lettres blanches : « O Marie conçue sans péchés, priez pour nous qui avons recours à vous. »

Il regardait, surpris de n’aviser personne, de ne rien entendre, mais Mme Bavoil l’appela d’un signe, contourna la maison, l’introduisit dans une sorte de vestibule le long duquel serpentait une vigne, emmaillotée de gaze, et de là dans une petite chapelle où elle s’agenouilla, sur les dalles.

Durtal humait, mal à l’aise, la tristesse qui s’épandait de ce sanctuaire nu.

Il était dans un édifice de la fin du XVIIIe siècle ; au milieu, précédé de huit marches, posait un autel en bois ciré de la forme d’un tombeau, muni d’un tabernacle couvert d’un rideau broché de soie, et paré d’un tableau de l’Annonciation, une peinture, aux tons flasques, tendue dans un cadre d’or.

A gauche et à droite, deux médaillons en relief se faisaient pendant, Saint Joseph d’un côté et Sainte Térèse de l’autre ; et, au dessus du tableau, près du plafond, se détachaient les armes sculptées des Carmels : un écu avec croix et étoiles, sous une couronne de Marquis traversée par un bras brandissant un glaive, maintenu par de gras angelots, tels qu’en enfla la statuaire de ce temps, et sillonné en l’air, d’une banderole arborant la devise de l’ordre : « Zelo, zelatus sum, pro Domino Deo exercituum. »

Enfin, à droite de l’autel, la grille en fer noir de la clôture se creusait dans le mur taillé en ogive et, sur les marches de l’autel, en deçà de la rampe de communion, émergeait, sous un dais doré, une irritante statue de l’enfant Jésus, diadémée, soupesant une boule dans une main et levant l’autre en un geste qui réclame l’attention, une statue, de précoce jongleur, en plâtre colorié, honorée dans cette chapelle solitaire par deux pots d’hortensias et une veilleuse allumée de verre rouge.

Ce que ce rococo est morne et gelé, pensa Durtal. Il s’agenouilla sur une chaise et, peu à peu, ses impressions changèrent. Sursaturé de prières, ce sanctuaire fondait ses glaces, devenait tiède. Il semblait que, par la grille de la clôture, des oraisons filtrassent et répandissent des bouffées de poêle dans la pièce. On finissait par avoir chaud à l’âme, par se croire bien chez soi, dans cet isolement, à l’aise.

L’étonnement demeurait seul d’entendre, si loin de tout, des sifflements de convois et des ronflements de machines.

Durtal sortit, tandis que Mme Bavoil achevait d’égrener son rosaire. Sur la porte, juste en face de lui la Cathédrale se profilait, au loin, mais ne possédait plus qu’un clocher ; le vieux se cachant derrière le neuf. Par ce temps un peu voilé, elle s’affinait dans le firmament, verte et grise, avec son toit oxydé de cuivre et le ton de pierre ponce de sa tour.

Elle est extraordinaire, se disait Durtal, se commémorant les divers aspects qu’elle revêtait, suivant les saisons, suivant les heures ; comme l’épiderme de son teint changeait !

En son ensemble, par un ciel clair, son gris s’argente et si le soleil l’illumine, elle blondit et se dore ; vue de près, sa peau est alors pareille à un biscuit grignoté, avec son calcaire siliceux rongé de trous ; d’autres fois, lorsque le soleil se couche, elle se carmine et elle surgit, telle qu’une monstrueuse et délicate châsse, rose et verte, et, au crépuscule, elle se bleute, puis paraît s’évaporer à mesure qu’elle violit.

Et ses porches ! continua Durtal — celui de la façade Royale est le moins versatile ; il se conserve, d’un brun de cannelle, jusqu’à mi-corps, d’un gris de pumicite, lorsqu’il s’élève ; celui du Midi, le plus mangé de tous par les mousses, s’éverdume ; tandis que les arches du Nord, avec leurs pierres effritées, bourrées de coquillages, suscitent l’illusion d’une grotte marine, à sec.

— Et bien, vous rêvez notre ami ? fit Mme Bavoil, qui lui frappa sur l’épaule.

Voyez-vous, reprit-elle, c’est un très austère couvent que celui de ces Carmélites et vous ne doutez pas que les grâces n’y abondent ; — et Durtal murmurant : quel contraste entre ce lieu mort et ce chemin de fer, toujours en émoi, qui le longe ! — elle s’écria :

— Pensez-vous qu’il y ait autre part, côte à côte, un semblable symbole de la vie contemplative et de la vie active ?

— Oui, mais que doivent imaginer les moniales, en écoutant ces continuels départs pour le monde ? Evidemment celles qui ont vieilli dans le monastère méprisent ces appels, ces invites à la vie et la quiétude de leur âme s’accroît de se savoir pour toujours à l’abri de ces périls qu’évoque, à chaque heure du jour et de la nuit, la fuite bruyante des trains ; elles se sentent plus enclines à prier pour ceux que les hasards de l’existence emportent à Paris ou refoulent, rejetés par cette ville, sur la province ; mais les postulantes et les novices ? Dans ces moments de sécheresse, d’incertitude sur leur vocation qui les accablent, n’est-il pas affreux, ce souvenir constamment ravivé de la famille, des amis, de tout ce que l’on a abandonné pour s’enfermer à jamais dans un cloître ?

N’est-ce pas, lorsqu’on est encore mal aguerrie, brisée par les fatigues, lorsqu’on se tâte pour connaître si l’on pourra résister aux veilles et aux jeûnes, la tentation permanente de ne pas se laisser murer vivante, dans une tombe ?

Je songe aussi à cet aspect de réservoir que la construction de ses murs prête au Carmel. La figure est exacte, car ce couvent est bien un réservoir où Dieu plonge et pêche des œuvres d’amour et de larmes, afin de rétablir l’équilibre de la balance où les péchés du monde pèsent si lourds !

— Une très vieille Carmélite, fit-elle, qui était entrée dans cette communauté, avant l’invention de cette ligne de chemin de fer, est décédée, il y a quelques mois à peine. Jamais elle n’était sortie de la clôture et jamais elle n’avait vu une locomotive et un wagon. Sous quelle forme pouvait-elle se représenter ces convois dont elle entendait les roulements et les cris ?

— Evidemment sous une forme diabolique, puisque ces attelages mènent aux péchés scélérats et joyeux des villes, répondit, en souriant, Durtal.

— Remarquez bien, en tout cas, ceci : cette sœur aurait pu monter dans le grenier de la maison qui domine la voie et, de là, regarder, une fois pour toutes, un train.On l’y autorisa et elle ne le fit point justement parce qu’elle en mourait d’envie ; elle s’imposa, par esprit de mortification, ce sacrifice.

— Une femme qui peut châtier ses désirs et vaincre sa curiosité, ça c’est fort !

— Non, répliqua-t-elle tristement. Je n’ai plus ni colloques, ni visions. je suis sourde et aveugle. Dieu se tait.

Elle hocha la tête et, après une pause, elle poursuivit, s’entretenant avec elle-même :

— Il faut si peu de chose pour ne point Lui plaire. S’Il perçoit un soupçon de vanité dans l’âme qu’il éclaire, Il se retire. Et comme me l’a déclaré le père, le fait seul d’avoir parlé des grâces spéciales que Jésus m’accordait, prouve que je ne suis pas humble ; enfin que sa volonté s’accomplisse ! Et vous, notre ami, pensez-vous encore à vous réfugier dans une abbaye ?

— Moi, j’ai l’esprit qui bat la chamade, j’ai l’âme en vague !

— Parce que, sans doute, vous n’y allez pas franc-jeu ; vous avez l’air de traiter une affaire avec Lui ; ce n’est pas ainsi qu’on doit s’y prendre !

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