La Cathédrale (page 50)
— Je serais généreuse ; je Lui dirais : me voici, usez de moi, selon votre dessein ; je me donne sans conditions ; je ne vous demande qu’une chose, c’est de m’aider à vous aimer !
— Si vous croyez que je ne me les suis pas déjà reprochées, mes ladreries de cœur !
Ils cheminèrent en silence. Arrivés devant la Cathédrale, Mme Bavoil proposa de rendre visite à Notre-Dame du Pilier.
Ils s’installèrent dans l’obscurité de ce bas-côté du chœur dont les sombres vitraux étaient encore voilés par une boiserie de camelote dessinant une niche dans laquelle la Vierge se tenait, noire, telle que son homonyme de la crypte, que Notre-Dame de Sous-Terre, sur un pilier, entourée de grappes de cœurs en métal et de veilleuses suspendues à des cerceaux au plafond. Des herses de cierges dardaient leurs amandes de flammes et des femmes prosternées priaient, la tête entre les mains, ou la face tournée vers le visage d’ombre que les lueurs n’atteignaient point.
Il parut à Durtal que les douleurs contenues, le matin, se répandaient dans le crépuscule ; les fidèles ne venaient plus seulement pour Elle, mais pour eux ; chacun apportait le paquet de ses maux et l’ouvrait ; la tristesse de ces âmes vidées sur les dalles, de ces femmes appuyées, prostrées, contre la grille qui protégeait le pilier que toutes embrassaient, en partant !
Et la noire statue, sculptée dans les premières années du XVIe siècle, écoutait, la face invisible, les mêmes gémissements, les mêmes plaintes, qui se succédaient, de générations en générations, entendait les mêmes cris, se répercutant à travers les âges, affirmant l’inclémence de la vie et la convoitise de la voir se prolonger pourtant !
Durtal regarda Mme Bavoil ; elle priait, les yeux clos, renversée sur ses talons, par terre, les bras tombés, les mains jointes. Etait-elle heureuse de pouvoir s’absorber ainsi !
Et il voulut se forcer à réciter une supplique très courte, afin de parvenir à l’achever, sans se distraire ; et il commença à répéter le « sub tuum ». « Nous nous réfugions sous votre abri, Sainte Mère de Dieu, ne méprisez pas »… Au fond, ce qu’il était nécessaire d’obtenir du Père Abbé dans le cloître duquel il se détiendrait, c’était le droit d’amener au monastère ses livres, de garder au moins quelques bibelots pieux dans sa cellule ; oui, mais comment faire comprendre que des volumes profanes sont nécessaires dans un couvent, qu’au point de vue de l’art, il est indispensable de se retremper dans la prose d’Hugo, de Baudelaire, de Flaubert… Voilà que je m’évague encore, se dit tout à coup Durtal. Il essaya de balayer ces distractions et reprit : « ne méprisez pas les prières que nous vous adressons dans nos besoins…» et il repartit, bride abattue, dans son rêve ; en admettant que cette proposition ne soit pas la cause de difficultés, il resterait encore la question des manuscrits à soumettre, de l’imprimatur à se procurer ; et cette question-là, comment la résoudre ?
Mme Bavoil rompit ces phantasmes en se levant. Il revint à lui, acheva en hâte sa prière… « mais délivrez-nous toujours de tous les périls, Vierge glorieuse et bénie, ainsi soit-il » ; et il quitta la gouvernante sur le seuil de l’Eglise et se dirigea, irrité contre ses débauches d’imagination, vers son logis.
Il y trouva une lettre du Directeur de la Revue qui avait inséré son étude sur le Fra Angelico du Louvre ; on lui commandait un nouvel article.
Cette diversion le réjouit ; il pensa que ce travail l’empêcherait peut-être de rêvasser ainsi sur ses désarrois de Chartres et ses souhaits de clôture.
Donner quoi à la Revue ? se dit-il, puisqu’ils veulent surtout de la critique d’art religieux, je pourrais leur rédiger quelques aperçus sur les Primitifs de l’Allemagne. J’ai mes notes détaillées, prises sur place, dans les musées de ce pays, voyons-les. Il les feuilleta, s’attarda sur un calepin contenant ses impressions de voyage ; le résumé de ses remarques sur l’école de peinture de Cologne l’arrêta.
A chaque page du carnet, sa surprise s’attestait en des termes plus véhéments, de la fausseté des idées acquises, des rengaines débitées depuis tant d’années sur ces peintures.
Tous les écrivains, sans exception, s’extasiaient à qui mieux mieux, sur l’art pur, religieux, de ces Primitifs, en parlaient tels que d’artistes séraphiques, ayant peint des figures surhumaines, des Vierges effilées, blanches, toutes en âme, se découpant, ainsi que des visions célestes, sur des fonds d’or.
Et Durtal, prévenu quand même par l’unanimité de ces lieux communs, s’attendait à rencontrer des anges blonds presque impalpables, des Madones flamandes, en quelque sorte éthérées, débarrassées de leur coque charnelle, de vagues Memling avec des yeux encore clarifiés et des corps qui n’en sont plus… et il se rappelait son ahurissement, en entrant dans les salles du musée de Cologne.
A dire vrai, ses désillusions avaient commencé dès sa descente du train ; transporté en une nuit de Paris dans cette ville, il avait traversé d’insignifiantes rues dont tous les soupiraux exhalaient des odeurs de choucroutes et il était arrivé sur la grand’place, décorée par les enseignes des Farina, devant la fameuse Cathédrale ; et il avait bien dû s’avouer que cette façade, que cet extérieur était un ressemelage et un leurre. Tout était retapé, tout était neuf ; et cette Basilique n’arborait aucune sculpture sous ses évents ; elle était symétrique et bâtie au cordeau ; elle offensait par ses contours secs, par ses lignes dures.
L’intérieur valait mieux, malgré le feu d’artifice de barrière que tiraient, entres ses murs, d’ignobles vitraux modernes ; c’était là, dans une chapelle près du chœur, que s’exhibait, moyennant finance, le tableau célèbre de l’école allemande, le Dombild de Stéphan Lochner, un triptyque représentant l’Adoration des Rois Mages, sur son panneau du milieu ; Sainte Ursule, sur le volet de gauche ; Saint Géréon, sur le volet de droite.
Et l’ahurissement de Durtal avait alors dépassé le possible. Cette œuvre était ainsi agencée sur fond d’or : une Vierge diadémée, rousse, à tête ronde, drapée de bleu, tenait sur ses genoux un enfant qui bénissait ces Mages dont deux agenouillés de chaque côté du trône ; l’un, un vieux à barbiche d’officier en retraite, aux cheveux roulés en copeaux sur l’oreille, était somptueusement accoutré de velours rouge broché d’or et joignait les mains ; l’autre, un bellâtre à longs cheveux et à grande barbe, habillé d’une étoffe verte, orfrazée, et bordée de fourrures, élevait entre ses doigts un vase d’or. Et derrière chacun de ces deux hommes, d’autres personnages debout, brandissant des épées et des étendards, prenaient des attitudes cavalières, posaient pour le public, s’occupaient beaucoup plus des visiteurs que de la Vierge.
Alors, c’était ça, les Madones en fil de harpe, les Vierges sublimées de Cologne ! celle-là était bouffie, redondante, mafflue ; elle avait un cou de génisse et des chairs en crème, en tôt-fait, qui tremble quand on y touche. Jésus, dont l’expression était seule intéressante dans ce tableau, par une certaine gravité de petit homme, s’accusant sans dénaturer néanmoins le caractère de l’enfance, était, lui aussi, mol et replet ; et la scène se cantonnait sur un gazon semé de fleurs, de primevères, de violettes, de fraises, traitées par un miniaturiste, à petites lèches.
Il était tout ce que l’on voulait, ce tableau, de l’art lisse et ciré, froid sous sa couleur vive ; il était une œuvre méticuleuse et brillante, adroite, mais nullement religieuse ; il sentait la Décadence, le travail fignolé, le compliqué, le joli, et non le Primitif.
Cette Vierge commune et tassée, n’était qu’une bonne allemande bien vêtue et honnêtement campée, mais jamais elle n’avait été la Mère extasiée d’un Dieu ! puis, ces gens agenouillés ou debout ne priaient pas ; aucun recueillement dans ce panneau ; ces gens pensaient à autre chose, en croisant les mains et en regardant du côté du peintre qui les portraiturait. Quant aux volets, mieux valait ne pas les décrire. Que penser d’ailleurs de cette Sainte Ursule, au front renflé tel qu’un verre de ventouse, au ventre de femme enceinte, flanquée d’autres céatures, déhanchées comme elles et trouant, avec des nez en pied de marmite, les vessies de graisse blanche qui leur servaient de face ?
Et cette impression réitérée, nette, de l’insens mystique, Durtal la retrouvait au musée de la ville. Là, il étudiait le devancier de Stephan Lochner, Maître Wilhelm, le premier des Primitifs allemands dont on croit connaître le nom ; et il découvrait encore ce même côté rondouillard et appliqué du Dombild. La Vierge de Wilhelm était moins vulgaire que celle de la Cathédrale, mais elle était d’intention fade, pourléchée, d’une joliesse plus résolue encore ; elle était le triomphe du délicat et du coquet, avait l’air d’une petite soubrette de théâtre, avec ses cheveux ondés sur le front ; et l’Enfant était tordu en une allure efforcée, caressant le menton de sa Mère, tournant la tête de notre côté, pour se mieux faire voir.
Somme toute, cette Vierge n’était ni humaine, ni divine ; elle n’avait même pas le côté trop réel de celle de Lochner, et pas plus qu’elle, elle ne pouvait être la Génitrice élue d’un Dieu.
Ils sont quand même surprenants ces Primitifs qui débutent par où la peinture finit, par la mignotise et le fondant, ces gens qui sucrent dès le premier jour le vin vert, qui se révèlent, sans énergie, sans impétuosité, sans naïveté, sans simplesse, sans foi qui jaillisse de leurs œuvres ! Ils sont l’à rebours de toutes les écoles, car partout, en Italie, en Flandre, en Hollande, en Espagne, en Bourgogne, les panneaux commencèrent par être gauches et frustes, barbares et durs, mais ardents et pieux !
A scruter les autres toiles de ce musée, ma masse des morceaux anonymes, les tableaux désignés sous le nom du maître de la Passion de Lyversberg, du maître de saint-Bartholomé, Durtal arrivait à cette conclusion que l’école de Cologne n’avait acquis le sentiment mystique qu’après avoir subi l’influence des Flandres. Il avait fallu Van Eyck et surtout cet admirable Roger Van der Weyden pour insuffler une âme céleste à ces peintres. Ils avaient alors changé leur manière, imité la candide rigueur des flamands, s’étaient assimilé leur tendre piété, leur franchise et, en des hymnes ingénus, ils avaient, à leur tour, célébré la gloire de la Mère et pleuré le martyre du Fils.
Cette école colonaise, on peut la résumer ainsi, fit Durtal : elle est l’incontinence du capiton et du satiné, l’apothéose du roublard et du bouffi ; et cela n’a rien à voir avec l’art mystique, proprement dit.
Si l’on veut vraiment se rendre compte du tempérament personnel, entier, de la peinture religieuse allemande, ce n’est pas cette école, la seule dont on nous entretienne, la seule qui soit toujours vantée, qu’il sied de voir. Il convient de fouiller les maîtrises moins anciennes de la Franconie et de la Souabe ; là, c’est l’opposé ; l’art est abrupt et farouche, mais il vibre ; il pleure, il hurle même, mais il prie ! Il faut aller visiter des sauvages de génie, tels que Grünewald dont les Christ, tumultueux et féroces, crissent des dents à se les briser ou Zeitblom dont le voile de Véronique, au musée de Berlin, déplaît, avec ses anges qui ont des buffleteries noires sur la poitrine, et la tête terrible, atroce, de son Supplicié ; mais il est, malgré tout, si énergique, si décidé, si cru, celui-là, qu’il s’impose par la sincérité de sa laideur même !
Au fond, reprit Durtal, en négligeant au besoin de fiers peintres comme Grünewald, je préfère encore aux saindoux sucrés de Cologne, des inconnus dont le talent ne domine guère, dont les œuvres sont plus bizarres que belles, mais qui sont mystiques au moins ! — Tel, cet anonyme qui figure à Gotha dans la collection du Grand-Duc et qui a tracé l’une de ces messes étranges que le Moyen Age appelait, on ne sait trop encore pourquoi, messes de Saint Grégoire.
Et Durtal, fouillant dans son calepin, parcourait la description notée de cet ouvrage dont le souvenir lui revenait ainsi qu’un mémorial de brutalité pieuse.
Cette peinture était ainsi ordonnée sur un champ d’or : un peu au-dessus d’un autel, le dépassant à peine, un tombeau de bois, une sorte de baignoire carrée s’élevait dont les deux bords étaient rejoints par une planche ; et, sur ce pont, un Christ aux jambes disparues dans ce sépulcre, était assis sur une fesse et tenait une croix. Il avait la face hâve et creuse, cernée d’une couronne d’épines vertes et le corps décharné était piqué de piqûres de puces par des points de verges. Autour de lui, en l’air, planaient dans le ciel d’or les instruments de sa torture : les clous, une éponge, un marteau, une lance ; puis, à gauche, tout petits, les bustes coupés de Jésus et de Judas, près d’un socle sur lequel s’alignaient en trois files des pièces d’argent.