La Cathédrale (page 6)
Arrivé à ce point de ses rabâchages, forcément il déviait sur l’abbé Gévresin qui l’obligeait, malgré ses indésirs, à communier. Depuis son retour de Notre-Dame de l’Atre, ses relations avec ce prêtre s’étaient resserrées, étaient devenues tout intimes.
Il connaissait maintenant l’intérieur de cet ecclésiastique, émigré en plein Moyen Age, loin de la vie moderne. Autrefois quand il sonnait chez lui, il ne prêtait aucune attention à la servante, une femme âgée qui saluait, silencieuse, en ouvrant la porte.
Maintenant il fréquentait la singulière et l’affectueuse bonne.
La première entrevue eut lieu, un jour qu’il était allé voir l’abbé souffrant. Installée près du lit, elle avait des lunettes en vigie sur le bout de son nez et elle baisait, une à une, des images de piété insérées dans un livre vêtu de drap noir. Elle l’avait invité à s’asseoir puis, fermant le volume et remontant ses lunettes, elle avait pris part à la conversation et il était sorti de cette chambre, abasourdi par cette personne qui appelait l’abbé « père » et parlait, très simplement, ainsi que d’une chose naturelle, de son commerce avec Jésus et avec les Saints ; elle paraissait vivre en parfaite amitié avec eux, en causait ainsi que de compagnons avec lesquels on bavarde sans aucune gêne.
Puis la physionomie de cette femme, que le prêtre lui présenta sous le nom de Mme Céleste Bavoil, était pour le moins étrange. Elle était maigre, élancée et néanmoins petite. De profil, avec le nez busqué, la bouche dure, elle avait le masque désempâté d’un César mort, mais de face, la rigidité du profil s’émoussait dans une familiarité de paysanne, se fondait dans une mansuétude de placide nonne, en complet désaccord avec la solennelle énergie des traits.
Il semblait qu’avec le nez impérieux, le visage régulier, les dents blanches et menues, l’œil noir, tout en lumières, trottinant, fureteur, tel que celui d’une souris, sous de magnifiques cils, cette femme dût, malgré son âge, rester belle ; il semblait au moins que l’union de pareils éléments dût marquer ce visage d’une étampe de distinction, d’une empreinte vraiment noble ; et pas du tout, la conclusion démentait les prémisses ; l’ensemble leurrait l’adhésion réunie des détails. Evidemment, ce déni provient, pensait-il, d’autres particularités qui contredisent l’entente des principales lignes ; d’abord, de la maigreur de ces joues couleur de vieux bois, semées, çà et là, de gouttes d’éphélides, de taches paisibles d’ancien son ; puis de ces bandeaux de cheveux blancs, couchés à plat sous un bonnet à ruches, enfin de cette modeste tenue, de cette robe noire mal fagottée, ondant sur la gorge et laissant voir l’armature du corset imprimée, au dos, en relief sur l’étoffe.
Il y a peut-être aussi, en elle, moins une mésalliance des traits qu’un contraste résolu entre la toilette et la mine, entre la figure et le corps, se disait-il.
En somme, en essayant de la condenser, elle sentait et la chapelle et les champs. Elle tenait donc de la sœur et de la paysanne. Oui c’est presque exact, mais ce n’est cependant pas encore cela, reprenait-il ; car elle est moins digne et moins vulgaire, moins bien et mieux. Vue de derrière, elle est plus loueuse de chaises dans une église que nonne ; vue de devant, elle est beaucoup au-dessus de la terrienne. Il faut bien noter aussi que lorsqu’elle célèbre des Saints, elle s’élève et diffère ; alors elle s’exhausse dans une flambée d’âme ; mais toutes ces suppositions sont vaines, conclut-il, car je ne puis la définir sur une brève impression, sur un rapide aspect. Ce qui s’atteste certain, c’est que, tout en ne ressemblant pas à l’abbé, elle se dimidie, elle aussi, et se dédouble. Lui, a l’œil ingénu, des prunelles de première communiante et la bouche parfois amère d’un vieil homme ; elle, est hautaine d’apparence et humble d’âme ; et par de signes opposés, par des traits autres, ils obtiennent le même résultat, un identique ensemble d’indulgence paternelle et de bonté mûre.
Et Durtal était retourné bien souvent les voir. L’accueil ne variait point, Mme Bavoil le saluait par l’invariable formule : « voilà notre ami », tandis que le prêtre riait des yeux et lui pressait la main. Toujours, lorsqu’il voyait Mme Bavoil, elle priait ; devant ses fourneaux, lorsqu’elle ravaudait, lorsqu’elle époussetait le ménage, lorsqu’elle ouvrait la porte, partout, elle égrenait son rosaire, sans trêve.
La joie de cette servante, plutôt taciturne, consistait à glorifier la Vierge pour laquelle elle professait un culte ; et, d’autre part, elle citait, de mémoire, des morceaux d’une mystique un peu bizarre de la fin du XVIe siècle, Jeanne Chézard de Matel, la fondatrice de l’ordre du Verbe Incarné, de cet institut où les moniales arborent un voyant costume, une robe blanche serrée par une ceinture de cuir écarlate à la taille, un manteau rouge et un scapulaire couleur de sang portant, brodé en soie bleue, dans une couronne d’épines, le nom de Jésus qu’accompagnent, avec un cœur en flammes percé de trois clous, ces mots : « amor meus ».
Durtal jugeait tout d’abord Mme Bavoil un peu toquée, regardait, tandis qu’elle débitait un passage de Jeannne de Matel sur Saint Joseph, le prêtre qui ne bronchait point.
— Mais alors, Mme Bavoil est une sainte ? lui dit-il, un matin qu’ils étaient seuls.
— La chère Mme Bavoil est une colonne de prières, répondit gravement l’abbé.
Et, une après-midi, alors que Gévresin était à son tour absent, Durtal interrogea cette femme.
Elle raconta ses longs pèlerinages à travers l’Europe, des pèlerinages où elle s’était rendue pendant des années, à pied, en demandant l’aumône, le long des routes.
Partout où la Vierge possédait un sanctuaire, elle s’y transféra, un paquet de linge dans une main, un parapluie dans l’autre, une croix de fer blanc sur la poitrine, un chapelet pendu à la ceinture. D’après un carnet qu’elle avait tenu à jour, elle avait ainsi fait dix mille cinq cents lieues à pied.
Puis l’âge était venu et elle avait, suivant son expression, « perdu de ses anciennes valeurs ». Le Ciel, qui lui fixait jadis, par des voix internes, l’époque de ces excursions, n’ordonnait plus maintenant ces déplacements. Il l’avait envoyée près de l’abbé Gévresin pour se reposer ; mais sa manière de vivre lui avait été indiquée une fois pour toutes ; en tant que coucher, une paillasse étendue sur des ais de bois ; en guise de nourriture un régime champêtre et monacal comme elle, du lait, du miel et du pain — et encore, par les temps de pénitence, devait-elle substituer de l’eau au lait.
— Ah ! notre ami, c’est que l’on me met en pénitence, Là-Haut, et gaiement elle se moquait d’elle-même et de son allure.
— Si vous m’aviez vue, lorsque je revenais d’Espagne où j’étais allé visiter Notre-Dame del Pilar, à Saragosse, j’étais une négresse ; avec mon grand crucifix sur la poitrine, ma robe qui ressemblait à celle d’une religieuse, on se disait de tous les côtés : Qu’est-ce que cette bigote-là ? — J’avais l’air d’une charbonnière endimanchée ; on n’apercevait que du blanc de bonnet, de manchettes et de col ; le reste, la figure, les mains, les jupes, tout était noir.
— Que non, notre ami, les Saints ne me quittaient pas le long de la route ; ils me désignaient la maison où je recevais, pour la nuit, un gîte ; et j’étais sûre d’être bien accueillie.
— Jamais ; il est vrai que j’étais peu exigeante ; en voyage, je sollicitais simplement un morceau de pain et un verre d’eau — et, pour reposer, une botte de paille, dans l’étable.
— C’est toute une histoire ; imaginez que le Ciel me priva, par pénitence, de la communion, pendant un an et trois mois, jours pour jours. Lorsque je me confessais à un abbé, je lui avouais mes relations avec Notre-Seigneur, avec la Vierge, avec les Anges ; aussitôt il me traitait de folle quand il ne m’accusait pas d’être possédée par le démon ; en fin de compte, il refusait de m’absoudre ; bien heureuse encore lorsqu’il ne me fermait pas brutalement, dès les premiers mots, le guichet du confessionnal, au nez.
Je crois bien que je serais morte de chagrin, si le Sauveur n’avait pas fini par avoir pitié de moi. Un samedi que j’étais à Paris, Il m’envoya à Notre-Dame des Victoires où le père était prêtre habitué. Lui, m’écouta, me soumit à de rudes, à de longues épreuves, puis il me permit de communier. je retournai souvent le voir, en qualité de pénitente, puis la nièce qui tenait son ménage étant entrée en religion, je l’ai remplacée et voilà déjà près de dix ans que je suis sa gouvernante…
A plusieurs reprises, elle avait complété ces renseignements. Depuis qu’elle ne vagabondait plus à l’étranger et en province, elle fréquentait à Paris les pèlerinages qui avaient lieu en l’honneur de la Sainte Vierge et elle nommait les sanctuaires achalandés : Notre-Dame des Victoires, Notre-Dame de Paris. Notre-Dame de BonneEspérance à Saint-Séverin ; de Toute Aide à l’Abbaye aux bois ; de Paix, chez les religieuses de la rue Picpus ; des Malades à l’église Saint-Laurent ; de Bonne Délivrance, une Vierge noire provenant de l’église Saint-Etienne des Grès, chez les dames Saint-Thomas de Villeneuve, rue de Sèvres ; et hors Paris, les madones de banlieue : Notre-Dame des Miracles à Saint-Maur ; des Anges à Bondy ; des Vertus à Aubervilliers ; de Bonne Garde à Longpont ; Notre-Dame de Spire, de Pontoise, etc… Une autre fois encore, comme il doutait de la sévérité des règlements que lui imposait le Christ, elle répliqua :
— Rappelez-vous, notre ami, ce qui advint à une grande servante du Seigneur, à Marie d’Agréda ; étant bien malade, elle céda aux instances de ses filles spirituelles et suça une bouchée de volaille ; mais elle en fut aussitôt réprimandée par Jésus qui lui dit : « Je n’aime pas que mes épouses soient délicates. »
Eh bien, je risquerais de m’attirer de pareils reproches si j’essayais de toucher à un morceau de viande ou de boire une goutte de café ou de vin !
Il est pourtant bien évident, pensait Durtal, que cette femme n’est pas folle. Elle n’a rien, ni d’une hystérique, ni d’une démente ; elle est bien frêle et sèche, mais à peine nerveuse et, en dépit du laconisme de ses repas, elle se porte très bien, n’est même jamais souffrante ; elle est de plus, femme de bon sens et ménagère admirable. Levée dès l’aube, après s’être approchée du Sacrement, elle savonne et blanchit elle-même le linge, fabrique les draps et les chemises, raccommode les soutanes, vit avec une économie incroyable, tout en veillant à ce que son maître ne manque de rien. Cette sagace entente de la vie pratique n’a aucun rapport avec les vésanies et les délires. Il savait encore qu’elle n’avait jamais voulu accepter de gages. Il est vrai qu’aux yeux d’un monde qui ne rêve que de larcins permis, le désintéressement de cette femme pouvait suffire pour attester sa déraison ; mais, contrairement à toutes les idées reçues, Durtal ne pensait pas que le mépris de l’argent impliquât nécessairement la folie et plus il y réfléchissait, plus il demeurait convaincu qu’elle était une sainte pas bégueule, indulgente et gaie !
Ce qu’il pouvait constater aussi, c’est qu’elle était très complaisante pour lui ; dès sa rentrée de la Trappe, elle l’avait, de toutes les manières, aidé, lui raccordant le moral quand elle le voyait triste, allant, malgré ses protestations, passer en revue ses vêtements lorsqu’elle soupçonnait qu’il y avait des sutures à opérer, des boutons à coudre.
Cette intimité était devenue encore plus complète, depuis l’existence mitoyenne qu’ils avaient, tous les trois, menée en voyage, alors que Durtal les avait, sur leurs instances, accompagnés à La Salette. Et subitement, cet affectueux train-train faillit cesser. L’abbé s’éloignait de Paris.
L’évêque de Chartres venait de mourir et son successeur était l’un des plus vieux amis de Gévresin. Le jour où l’abbé Le Tilloy des Mofflaines fut promu à l’épiscopat, il supplia Gévresin de le suivre. Ce fut, pour le vieux prêtre, un rude débat. Il se sentait malade, fatigué, propre à rien, désirait, au fond, ne plus bouger et, d’un autre côté, il manquait de courage pour refuser à Mgr des Mofflaines son pauvre concours. Il tenta d’attendrir, sur sa vieillesse, le prélat qui ne voulut rien entendre, concéda seulement qu’il ne le nommerait pas vicaire général, mais simple chanoine. Gévresin secouait toujours doucement la tête. Enfin l’évêque eut le dessus, en faisant appel à la charité de son ami, en affirmant qu’il devait accepter, au besoin, ce poste, ainsi qu’une mortification, qu’une pénitence.