La Cathédrale (page 53)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour changer son ennui de place, Durtal, par une après-midi de soleil, s’en fut, au bout de Chartres, visiter la vieille église de Saint-Martin-au-Val. Celle-là datait du Xe siècle et avait, tour à tour, servi de chapelle à un cloître de Bénédictins et à un couvent de Capucins. Restaurée sans trop d’hérésies, elle était actuellement englobée dans un hospice et l’on y pénétrait par une cour où des aveugles en bonnets de coton somnolaient à l’ombre de quelques arbres, sur des bancs.

Avec son porche minuscule et trapu et ses trois petits clochers pour village de nains, elle accusait une origine toute romane ; de même qu’à Sainte-Radegonde de Poitiers et à Notre-Dame-de-la-Couture du Mans, l’intérieur ouvrait, sous un autel très élevé au-dessus du sol, une crypte qu’éclairaient des meurtrières prenant jour sur les bas-côtés du chœur ; les chapiteaux de ses colonnes, grossièrement taillés, rappelaient des images océaniennes d’idoles ; sous les dalles et dans des sépulcres reposaient plusieurs des évêques de Chartres et les prélats nouvellement promus étaient censés passer la première nuit de leur arrivée dans leur diocèse, en prières devant ces tombes, afin de pouvoir s’imprégner des vertus de leurs devanciers et leur réclamer leur aide.

Les mânes de ces épiscopes auraient bien dû insuffler à leur présent successeur, Mgr des Mofflaines, le dessein de purifier la maison de la Vierge, en jetant dehors le bas ménétrier qui mue, le dimanche, son sanctuaire en une guinguette, soupira Durtal ; mais hélas ! rien ne meut l’inertie de ce pasteur souffrant et âgé qu’on ne voit jamais, du reste, dans le jardin, ni dans la Cathédrale, ni dans la ville.

— Ah ! voici qui vaut mieux que toutes les chorégraphies vocales de la maîtrise, — et Durtal écouta les cloches qui sortaient de leur silence pour asperger avec les gouttes bénites de leurs sons, la ville.

Et il se remémorait le sens que les symbolistes déléguaient aux cloches. Durand de Mende confronte la dureté de leur métal avec la force du prédicateur et croit que la percussion du battant contre les bords a pour but de prouver que l’orateur doit se frapper lui-même, se corriger de ses propres vices, avant que de reprocher leurs défauts aux autres. Le bélier de bois auquel est suspendue la cloche correspond par sa forme à la Croix du Christ et la corde que tire le sonneur pour donner le branle, se lie à la science des Ecritures qui dérive du mystère de la Croix même.

Selon Hugues de Saint-Victor, le battant est la langue sacerdotale qui heurte les deux côtés intérieurs du vase et annonce ainsi la vérité des deux Testaments ; enfin pour Fortunat Amalaire, le corps de l’instrument est la bouche du liturge et le marteau, sa langue.

En somme la cloche est la messagère de l’Eglise, la voix du dehors, comme le prêtre est la voix du dedans, se dit Durtal.

Tout en se ratiocinant ces réflexions, il avait atteint la Cathédrale et, pour la centième fois, sans se lasser, il admirait ces puissants contreforts d’où s’élançaient, avec la marche courbe des fusées, des arcs-boutants en demi-roues ; et toujours il s’étonnait de l’ampleur de ces paraboles, de la grâce de ces trajectoires, de la tranquille énergie de ces souples étais ; seulement, pensait-il, en inspectant la balustrade plantée au-dessus d’eux tout le long du toit de la nef, seulement l’architecte qui s’est borné à frapper, ainsi qu’à l’emporte-pièce, des arcs trilobés dans ces parapets de pierre, fut moins bien inspiré que d’autres maîtres maçons ou peyriers qui ont su cerner les chemins de ronde qu’ils dressaient autour des faîtes d’Eglises, d’images scripturaires ou de symboles. Tel celui qui bâtit la Basilique de Troyes où la galerie aérienne est un découpage alterné de fleurs de lys et de clefs de Saint Pierre ; tel celui de Caudebec qui cisela le garde-fou de lettres gothiques, d’où un aspect décoratif charmant, répétant les antiennes de la Vierge, ceignant d’une guirlande de prières l’église, lui plaçant sur la tête la blanche couronne des oraisons.

Durtal quitta le côté Nord de la Basilique chartraine, côtoya le porche Royal et franchit le coin de l’ancien clocher ; il lui fallait, d’une main, retenir son chapeau, boutonner, de l’autre, son pardessus dont les basques affolées lui claquaient les jambes. La tempête soufflait en permanence dans cet endroit. Il pouvait n’y avoir aucune brise, par toute la ville, c’était quand même, à cette place, hiver et été, toujours une rafale qui troussait les robes et cinglait de lanières glacées, les faces.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle les statues du porche Royal voisin, qui sont si constamment flagellées par le vent, ont cette attitude frileuse, ces vêtements clos et étroits, ces bras et ces jambes collés au corps, fit Durtal, en souriant ; et n’en est-il pas de même pour cet étrange personnage vivant en compagnie d’une truie qui file — laquelle est un verrat, d’ailleurs — et d’un âne qui joue de la vielle, sur la paroi rongée par les ouragans de la vieille tour.

Ces deux animaux, dont il paraît être l’indifférent berger, interprètent, en leur langue joyeuse, les vieux proverbes populaires, « Ne sus Minervam » et « Asinus ad lyram » qui se peuvent traduire par ces équivalents : à chacun son métier, ne forçons point notre talent, car nous deviendrions aussi bêtes qu’un porc qui veut raisonner ou qu’un baudet qui prétend jouer de la lyre ; mais lui, cet ange nimbé, les pieds nus, sous un dais, la poitrine couverte par un cadran de pierre, à quoi répond-il, que fait-il ?

Issu de la famille des Reines logées sous le porche Royal, car il leur ressemble avec son corps en fuseau étiré dans une gaine rayée de fibres, il regarde au-dessus de nous et l’on se demande s’il est ou très impur ou très chaste.

Le haut du visage est candide, les cheveux sont taillés en rondelle, la figure est imberbe, la mine monastique ; mais entre le nez et les lèvres, descend une pente spacieuse et la bouche, fendue en coup de sabre, s’entr’ouvre en un sourire qui finit, quand on le scrute avec soin, par devenir un tantinet gouailleur, un tantinet canaille, et l’on s’interroge pour savoir devant quelle sorte d’ange l’on se trouve.

Il y a chez cet être du mauvais séminariste et aussi du bon postulant. Si le statuaire employa comme modèle un jeune moine il n’a certainement pas choisi un doux novice semblable à celui qui servit sans doute de sujet d’étude au sculpteur du Joseph installé sous le porche Nord ; il a dû prendre l’un de ces religieux gyrovagues qui inquiétaient tant Saint Benoît. Singulier personnage que cet ange dont un frère est à Laon derrière la Cathédrale et qui anticipe de plusiseurs siècles sur les types séraphiques si inquiétants de la Renaissance !

Quelle bise ! murmura Durtal, se hâtant de regagner le porche royal dont il monta les degrés et poussa la porte.

L’entrée dans la Cathédrale immense et ténébreuse était toujours étreignante et, instinctivement, l’on baissait la tête et l’on marchait avec précaution, sous la majesté formidable de ces voûtes ; et Durtal s’arrêtait dès les premiers pas, ébloui par la lumière du chœur contrastant avec cette avenue si sombre de la nef qui ne s’éclairait qu’en rejoignant le transept. Le Christ avait les jambes, les pieds dans l’ombre, le buste dans un jour amorti et la tête inondée par un torrent de lueurs, à Chartres ; et Durtal contemplait, en l’air, ces haies immobiles de Patriarches et d’ Apôtres, d’ Evêques et de Saints, flambant en un feu qui s’éteint dans d’obscures verrières, gardant le cadavre divin, couché à leurs pieds, sous eux ; en d’énormes lancettes surmontées de roues, ils se rangaient, debout, le long de l’étage supérieur, montraient à Jésus, cloué sur le sol, son armée restée fidèle, ses troupes dénombrées par les Ecritures, par les Légendaires, par le Martyrologe ; et Durtal reconnaissait dans la foule gladiée des vitres, Saint Laurent, Saint Etienne, Saint Gilles, Saint Nicolas de Myre, Saint Martin, Saint Georges, Saint Symphorien, Saint Philippe, Sainte Foix, Saint Laumer, combien d’autres, dont il ne se souvenait plus des noms ! faisait halte, émerveillé, près du transept devant un Abraham levant en un éternel geste de menace, au-dessus d’un Isaac à jamais courbé, la lame claire d’un glaive, dans l’azur infini d’un ciel.

Et il admirait la conception et la facture de ces verriers du XIIIe siècle, leur langage excessif, nécessité par les hauteurs, la lecture qu’ils avaient rendue facile à distance de leurs tableaux, en n’y introduisant, autant que possible, qu’une seule figure, en la peignant à traits massifs, à couleurs tranchées, de façon à pouvoir être comprise, vue d’en bas, d’un coup d’œil.

Mais la fête suprême de cet art n’était ni dans le chœur, ni dans les bras de l’Eglise, ni dans la nef ; elle était à l’entrée même de la Basilique, au revers du mur qui contenait sur son endroit, au dehors, les statues anonymes des Reines. Durtal se passionnait pour ce spectacle, mais il le retardait quand même un peu, afin de se mieux exciter par l’attente et de savourer ce sursaut de joie qu’il éprouvait, sans que la fréquence de ces sensations fût encore parvenue à les détruire.

Ce jour-là, par un temps de soleil, elles resplendissaient, les trois fenêtres du XIIe siècle, avec leurs lames d’épées courtes, leurs lames de braquemarts, à champ large et plat, tirées sous la rose qui domine le portail d’honneur.

C’était un pétillement de bluettes et d’étincelles, un tricot remué de feux bleus, d’un bleu plus clair que celui dans lequel Abraham brandissait son glaive ; cet azur pâle, limpide rappelait les flammes des punchs, les poudres en ignition des soufres et aussi ces éclairs que dardent les saphirs, mais alors des saphirs tout jeunes, encore ingénus et tremblants, si l’on peut dire ; et, — dans l’ogive de verre, à droite, l’on distinguait, délinéées par des lignes de braises, la tige de Jessé, et ses personnages montant en espalier, dans l’incendie bleu des nues ; — dans celle du milieu et celle de gauche, l’on discernait les scènes de la vie de Jésus, l’Annnonciation, les Rameaux, la Transfiguration, la Cène, le repas avec les disciples d’Emmaüs, tandis qu’au-dessus de ces trois croisées, le Christ fulgurait au cœur de la grande rose, que les morts sortaient, au son des trompettes, de leurs tombes, que saint Michel peait les âmes !

Ce bleu du XIIe siècle, ruminait Durtal, comment les verriers de ce temps l’ont-ils acquis et comment, depuis si longtemps, les vitriers l’ont-ils, ainsi que le rouge, perdu ? — Au XIIe siècle, les peintres du verre employaient surtout trois couleurs : d’abord, le bleu, ce bleu ineffable de ciel irrésolu qui magnifie les carreaux de Chartres ; puis le rouge, un rouge de pourpre sourde et puissante ; enfin le vert, inférieur, en tant que qualité, aux deux autres tons. en guise de blanc, ils se servaient de la nuance verdâtre. Au siècle suivant, la palette s’élargit, mais se fonce ; les verres sont plus épais ; pourtant, quel azur rutilant de saphir mâle et pur les artistes du feu atteignirent et de quel admirable rouge de sang frais, ils usèrent ! le jaune, moins prodigué, fut, si j’en juge par la robe d’un roi voisin d’Abraham, dans une croisée près du transept, d’une teinte effrontée de citron vif ; mais, à part ces trois couleurs qui vibrent, qui éclatent, telles que des chants de joie, dans ces tableaux transparents, les autres s’assombrissent, les violets sont ceux des prunes de Monsieur et des aubergines, les bruns tournent au caramel, les verts de ciboule noircissent.

Quels chefs-d’œuvre de coloris, ils obtiennent avec le mariage et le heurt de ces tons, et quelle entente et quelle adresse à manier les filets des plombs, à accentuer certains détails, à ponctuer, à séparer, en quelque sorte par ces traits d’encre, leurs alinéas de flammes !

Ce qui est extraordinaire encore, c’est l’alliance consentie de ces industries différentes, travaillant côte à côte, traitant les mêmes sujets ou se complétant, les unes les autres, chacune suivant son mode d’expression, arrivant à réaliser, sous une direction unique, cet ensemble ; avec quelle logique, quelle habileté, les places étaient réparties, les espaces distribués à chacun, selon les moyens de son métier, les exigences de son art !

Dès qu’elle arrive au bas de l’édifice, l’architecture s’efface, cède le pas à la statuaire, lui baille la belle place de ses porches ; la sculpture demeurée jusqu’à ce moment invisible, à des hauteurs perdues, restée à l’état d’accessoire, devient soudain suzeraine. Par un juste retour, là où elle peut être contemplée, elle s’avance et sa sœur se retire et la laisse parler aux foules ; et quel cadre splendidde, elle lui prête, avec ses portails creusés en voûte, simulant la perspective d’un recul par la série de leurs arcs concentriques qui vont, en diminuant, en s’enfonçant jusqu’aux chambranles des portes !

D’autres fois, l’architecture ne donne pas tout au même et partage les largesses de ses façades entre les sculpteurs et les peintres ; elle réserve aux premiers les marges et les retraits où percheront les statues et elle attribue aux verriers le tympan de l’entrée Royale, là où, ainsi qu’à Chartres, le tailleur d’images promulgue le triomphe du Christ. Telles les grandes baies d’honneur de Tours et de Reims.

Seulement, ce système de verreries substituées aux bas-reliefs, n’est pas sans inconvénient ; aperçues du dehors, ces mîtres diaphanes ressemblent à des toiles d’araignées pleines de poussière. Dans le contre-jour, les fenêtres sont, en effet, grises ou noires et il faut pénétrer dans l’Eglise et se retourner pour voir sémiller le feu des vitres ; c’est l’extérieur sacrifié au dedans, pourquoi ?

Peut-être, se répondit Durtal, est-ce un symbole de l’âme éclairée dans ses parties intimes, une allégorie de la vie intérieure…

Il enfilait d’un coup d’œil toutes les croisées de la nef et il pensait qu’elles tenaient, comme aspect, de la prison et de la charmille, avec leurs charbons flambant derrière des grilles de fer, dont les unes se croisent ainsi que des barreaux de geôle et dont les autres se contournent en forme de ramilles noires, de branches. La Verrerie ! n’est-elle pas l’art où Dieu intervient le plus, l’art que l’être humain ne peut jamais parachever, car seul, le Ciel peut animer par un rayon de soleil les couleurs et insuffler la vie aux lignes ; en somme, l’homme façonne l’enveloppe, prépare le corps et doit attendre que Dieu y mette l’âme !

C’est une féerie de clarté aujourd’hui et le Soleil de Justice vient visiter sa Mère, reprit-il, en allant voir à l’orée du chœur ouvrant sur le transept du Sud, le vitrail de Notre-Dame de la belle Verrière, se détachant, en bleu, sur un fond de grenat, de feuille morte, de cachou, de violet d’iris, de vert de reine-Claude ; Elle regardait avec sa moue triste et pensive, une moue refaite adroitement par un vitrier moderne ; et Durtal songeait qu’autrefois le peuple venait la prier, de même qu’il allait prier la Vierge du Pilier et Notre-Dame de sous-Terre. Cette dévotion avait disparu ; il semblait que les gens de notre siècle voulussent une Adjutrice plus saisissable, plus matérielle que cette mince et fragile image, à peine visible par les temps sombres ; néanmoins quelques paysans avaient conservé l’habitude de s’agenouiller et de brûler un cierge devant Elle ; et Durtal qui aimait les vieilles Madones abandonnées, se joignait à eux et l’invoquait à son tour.

Deux vitraux le sommaient encore par la bizarrerie de leurs habitants, installés tout en haut, dans le fond de l’abside, servant à distance de pages à la Mère portant son Fils, dans la lame du milieu dominant l’aire de la Cathédrale ; ces carreaux contenaient, chacun, en une claire lancette, un séraphin, falot et barbare, ayant une face aigre et décidée, des ailes blanches, écaillées et semées d’yeux, des jupes déchiquetées, telles que des lanières, teintes avec du vert parmesan, flottant sur des jambes nues. Ces deux anges étaient coiffés d’auréoles couleur de jujube, renversées ainsi que des chapeaux de marin, sur la nuque ; et ces costumes en lambeaux, ces plumes repliées sur la poitrine, cette coiffure, cette mine de lurons mécontents, suggéraient l’idée que ces êtres étaient à la fois des mendiants, des bohémiens, des mohicans, des matelots.

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