La Cathédrale (page 54)
Quant aux autres verrières, celles surtout qui renfermaient plusieurs personnages et étaient divisées en des séries de scènes, il eût fallu se munir d’un télescope et passer des journées entières à les étudier, pour parvenir à en déchiffrer les détails ; et des mois n’auraient pas suffi à cette tâche, car ces vitres avaient été maintes fois réparées et replacées souvent sans dessus dessous, de telle sorte qu’il devenait malaisé de les lire.
L’on avait établi un compte des figures insérées dans les fenêtres de la basilique ; il s’élevait au chiffre de 3.889 ; tous, au Moyen Age, avaient voulu offrir à la Vierge une image de verre et, en sus des cardinaux, et des rois, des évêques et des princes, des chanoines et des seigneurs, les corporations de la ville avaient commandé, elles aussi, leurs panneaux de feu ; les plus riches, telles que les compagnies des drapiers et pelletiers, des orfèvres et changeurs, en remettant cinq à Notre-Dame, tandis que les confréries plus pauvres des maîtres-éviers et porteurs d’eau, des portefaix et crocheteurs, en avaient chacune présenté un.
En ruminant ces réflexions, Durtal déambulait dans le pourtour, stationnait devant une petite Vierge de pierre, nichée au bas de l’escalier, qui conduit à la chapelle de Saint Piat, bâtie en hors d’œuvre, derrière l’abside, au XIVe siècle. Cette Vierge, qui datait, elle aussi, de cette époque, se reculait, s’effaçait dans l’ombre, loin des regards, cédait, déférente, les places d’apparat aux Madones âgées.
Elle tenait un bambin jouant avec un oiseau, en souvenir, sans doute, de cette scène des Evangiles apocryphes de l’Enfance et de Thomas l’Israélite, qui nous montre l’enfant Jésus s’amusant à modeler des oiseaux avec de la terre et à les animer, en soufflant dessus.
Et Durtal reprenait sa promenade le long des chapelles, s’arrêtant seulement devant celle qui détenait des reliques contradictoires, des reliques à double fin, les châsses de Saint Piat et de Saint Taurin ; l’on exposait les os du premier, pour obtenir de la sécheresse par les temps de pluie, les restes de l’autre pour amener de la pluie dans les temps secs ; mais ce qui était moins anodin et plus crispant que ce défilé de chapelles aux ornements misérables et dont les vocables avaient été changés depuis leur dédicace, si bien que l’appui tutélaire acquis par tant de siècles n’était plus ; c’était le chœur, éreinté, sali, souillé comme à plaisir.
En 1763, l’ancien Chapitre avait jugé bon de déformer les colonnes gothiques et de les faire badigeonner par un chaufournier milanais, d’un rose jaunâtre, truité de gris ; puis il avait relégué, dans le musée de la ville, de magnifiques tapisseries flamandes, cernant les contours internes du chœur, et mis à leur place des bas-reliefs de marbre, rabotés par le redoutable margougniat qui avait écrasé sous le groupe géant de la Vierge, l’autel ; la malchance s’en était mêlée. En 1789, les sans-culottes avaient eu l’idée d’enlever ce bloc de l’Assomption, et un malencontreux imbécile avait sauvé l’œuvre de Bridan, en lui couvrant le chef d’une carmagnole.
Quand l’on songe que l’on avait détruit d’admirables vitraux, pour mieux éclairer cette masse de saindoux ! si seulement l’on pouvait se susciter l’espoir d’en être, un jour, débarrassé, mais hélas ! tous ces souhaits sont vains. Il y a quelques années, sous l’épiscopat de Mgr Regnault, il fut question non de jeter dans un fondoir ce bloc pétrifié de pieux oing, mais de supprimer au moins les bas-reliefs.
Alors ce prélat qui chargeait ses oreilles de coton, de peur d’attraper un rhume, s’y opposa ; et, pour des motifs de cette importance sans doute, il faudra subir à jamais la sacrilège laideur de cette Assomption et de ces paravents de marbre !
Mais si l’intérieur de ce sanctuaire était une honte, les groupes qui entouraient les bas-côtés de l’abside et formaient la clôture externe du chœur valaient qu’on s’y attardât.
Ces groupes, logés sous des dais à aiguilles et à clochetons ciselés par Jehan de Beauce, commençaient, à droite, à l’entrée du transept Sud, dessinaient le fer à cheval autour de l’autel, finissaient à l’entrée du transept Nord, là où s’érige sur son pilier la Vierge noire.
Le sujet était le même que celui traité par les petits chapiteaux du porche Royal, en dehors de l’Eglise, au-dessus du panégyrique des Rois, des Saints et des Reines ; il était emprunté aux légendes des apocryphes, à l’Evangile de la Nativité de Marie et au protévangile de Jacques le Mineur.
Les premiers de ces groupes avaient été façonnés par un artiste du nom de Jehan Soulas. Le marché passé, le 2 janvier 1518, entre ce statuaire et les délégués des administrateurs de l’œuvre ecclésiale, existait encore. Il y était dit que Jehan Soulas, Maître imagier, demeurant à Paris, au cimetière Saint-Jehan, paroisse de Saint-Jehan en Grève, s’engageait à exécuter en bonne pierre de la carrière de Tonnerre et mieux que les images qui sont autour du chœur de Notre-Dame de Paris, les quatre premiers groupes dont les sujets lui étaient et imposés et décrits ; le marché fait, moyennant le prix et somme de 280 livres tournois que les sieurs du chapitre de Chartres seront tenus de lui payer, au fur qu’il besognera.
Soulas, qui avait certainement appris son métier chez un artiste des Flandres, avait sculpté de petits tableaux de genre dont la franchise et l’entrain déridaient l’âme assombrie par la gravité des vitres ; elles semblaient, en effet, dans cet endroit, tamiser le jour au travers de cachemires de l’Inde, n’éclairaient que de scintillements obscurs et de lueurs fumeuses ce bas-côté.
Le deuxième groupe représentant Sainte Anne qui reçoit d’un ange qu’on ne voit point, l’ordre d’aller rejoindre Joachim à la Porte dorée, était une merveille d’observation exacte et de grâce ; la Sainte écoutait, attentive, debout, devant son prie-Dieu auprès duquel était étendu un petit chien ; et une servante levant la tête, de profil, et portant un pichet vide, souriait d’un air un peu entendu, en clignant de l’œil. Et tandis que, dans le tableau suivant, les époux s’embrassent, avec une trépidation de bons vieux balbutiant d’allégresse et s’étreignent avec des mains qui tremblent, la même servante, vue de face, cette fois, était si contente de leur joie qu’elle ne tenait plus en place, se dandinait, en pinçant les bords de sa jupe, commençait presque à danser.
Un peu plus loin, le tailleur d’images avait conçu la Nativité de Marie, en vrai peintre flamand, installant au fond de son cadre un lit à courtines sur lequel Sainte Anne était couchée et veillée par une chambrière, pendant que la sage-femme et son aide lavaient l’enfant.
Mais un autre de ces groupes situé près d’une horloge de la Renaissance qui interrompt l’histoire narrée par cette clôture, était encore plus étonnant ; dans celui-là, Marie cousait une layette, en lisant un livre, et Saint Joseph endormi, sur un siège, la tête étayée par sa main, apprenait en un rêve la conception immaculée de la Vierge ; et il n’avait pas seulement les yeux fermés, il dormait si profondément, si réellement, qu’on voyait la poitrine anhéler, qu’on sentait le corps s’allonger, se fondre dans tout l’abandon de son être ; et ce que les doigts de la future accouchée cousaient bien, tandis qu’elle était absorbée par la prière, le nez sur son eucologe ! Jamais, à coup sûr, l’on n’avait serré de plus près la vie, exprimé avec autant d’assurance et de justesse la nature saisie à l’improviste, piquée au vol, sur le vif.
Après cette scène d’intérieur et une Adoration des bergers et des anges, venaient la Circoncision de Jésus, revêtu d’un tablier de papier blanc collé sur le ventre par un jocrisse, puis une Adoration des Mages et Jehan Soulas et les élèves de sa maîtrise avaient terminé, de ce côté, leur tâche ; de médiocres ouvriers leur succédaient, François Marchant d’Orléans et Nicolas Guybert de Chartres et derrière eux, l’art allait encore en descendant, baissait avec un sieur Boudin qui avait eu l’aplomb de signer ses misérables poupées, aboutissait à la niaiserie, à la rengaine des Jean de Dieu, des Legros, des Tuby, des Mazières, à la froide et païenne sculpture du XVIIe et du XVIIIe siècle, se relevait dans les huit derniers groupes, en face de la Vierge du Pilier, en des silhouettes découpées par des élèves de Soulas ; mais celles-là étaient en quelque sorte perdues, car elles étaient placées dans l’ombre et il était presque impossible, en cette agonie de lumière, de les juger.
Devant ce pourtour si plaisant par places, si malséant par d’autres, Durtal ne pouvait s’empêcher d’évoquer le souvenir d’une œuvre similaire mais plus complète — car celle-là n’avait pas été modelée par plusieurs siècles et déformée par des dissidences de talent et d’âge ; — cette œuvre résidait à Amiens et, elle aussi, servait de clôture extérieure au chœur de la Cathédrale.
L’histoire de la vie de Saint Firmin, premier évêque et patron de la ville, et le récit de l’invention et de l’illation de ses reliques par Saint Salve, se déroulaient en des séries de groupes et redorés et repeints ; puis suivait, pour achever le contour du sanctuaire, la biographie du second protecteur d’Amiens, Saint Jean-Baptiste, et, dans la scène du Précurseur baptisant le Christ, apparaissait, déployant un linge, un ange blond, ingénu et fûté, l’une des plus adorables figures séraphiques que l’art flamand de France ait jamais ou sculptées ou peintes.
Cette légende de Saint-Firmin était racontée, de même que celle de la naissance de la Vierge à Chartres, en des chapitres scindés de pierre, surmontés, eux aussi, de pyramides gothiques et de clochetons ; et, dans celui de ces compartiments où Saint Salve, entouré de tout un peuple, aperçoit des rayons qui jaillissent d’un nuage et indiquent la place où le corps perdu du martyr fut inhumé, un homme à genoux, les mains jointes, pantelait, exalté par la prière, ardait, lancé en avant par un bond de l’âme lui sublimant le visage, faisant de ce rustre un Saint en extase, vivant déjà loin de la terre, en Dieu.
Cet orant il était le chef-d’œuvre du pourtour d’Amiens, comme le Saint Joseph endormi était le chef-d’œuvre du pourtour de Chartres.
Tout bien considéré, se disait Durtal, cette statuaire de la Cathédrale de la Picardie est plus explicite, plus complète, plus variée, plus éloquente même que celle de la Basilique de la Beauce. Outre que l’imagier inconnu qui la créa était doué, autant que le fut Soulas, d’une finesse d’observation, d’une bonhomie, d’une verve, persuasives et décidées, il possédait, en sus, un je ne sais quoi de plus singulier et de plus noble ; puis ses tableaux ne se confinaient pas dans la reproduction de deux ou trois personnages, mais souvent ils mettaient en scène de grouillantes foules où chaque homme, chaque enfant, chaque femme différait par son individualité, par ses traits personnels, tranchait par son air à part, tant la réalité de ces figurines était nette et intense !
Enfin, pensait Durtal, en jetant, avant de s’éloigner, un dernier coup d’œil sur la clôture de Chartres, si Soulas est inférieur à l’imagier d’Amiens, il n’en est pas moins un délicat artiste et un vrai maître, et ses groupes nous consolent au moins de l’ignominie de Bridan et du décor satané du chœur !
Il allait ensuite s’agenouiller devant la Vierge noire, puis revenu dans le transept du Nord qu’Elle avoisine, il s’ébahissait, une fois de plus, devant la flore incandescente de ses vitres ; et toujours il était et remué et repris par les cinq fenêtres en ogive, sous la rose, ces fenêtres dans lesquelles surgissaient autour de Sainte Anne la Maure, David et Salomon se dressant, rébarbatifs, dans une fournaise de pourpre, Melchissédech et Aaron, au teint calabrais, aux faces velues, aux yeux énormes et blancs, se détachant, patibulaires, dans des flots de jour.
La rosace rayonnant au-dessus d’eux, n’avait ni l’extraordinaire diamètre de celle de Notre-Dame de Paris, ni l’incomparable élégance de la rose en étoile d’Amiens ; elle était plus massive, plus petite, allumée de fleurs étincelantes poussées telles que des saxifrages de feu dans les trous du mur.
Et, en se retournant, Durtal regardait alors, sous la roue du transept Sud, les cinq grandes croisées qui faisaient vis-à-vis aux cinq du Nord ; et il retrouvait, brûlant comme des torchères de chaque côté de la Vierge sise juste en face de la Sainte Anne, les quatre Evangélistes portés sur les épaules des grands Prophètes : Saint Mathieu sur Isaïe ; Saint Luc sur Jérémie ; Saint Jean sur Ezéchiel, Saint Marc sur Daniel ; tous plus étranges les uns que les autres avec leurs prunelles semblables à des verres de jumelle, leurs cheveux en ruisselets, leurs barbes en racines arrachées d’arbre, sauf le Saint Jean que le Moyen Age latin portraiture toujours imberbe pour notifier sa virginité par ce signe ; mais le plus bizarre de ces géants était peut-être encore le Saint Luc qui, à cheval sur le dos de Jérémie, lui gratte doucement, ainsi qu’à un perroquet, le crâne, en levant des yeux dolents et pensifs au ciel.
Durtal redescendait dans la nef plus sombre coulant en pente, avec l’inclinaison de ses pavés qu’on lavait après le départ des foules qui s’y annuitaient, au Moyen Age ; et il considérait au milieu, tracé sur le sol avec des lignes de pierre blanche et des bandes de pierre bleue se contournant en spirale, ainsi qu’un ressort de montre, le labyrinthe, la lieue que nos pères parcouraient dévotement, récitant, pendant l’heure que durait ce voyage, des prières spéciales, accomplissant ainsi un illusoire pèlerinage en Terre Sainte, pour gagner des indulgences ; et revenu au parvis, se retournant, il embrassait, avant de partir, le radieux ensemble.
Et il se sentait heureux et terrifié, jeté hors de lui par l’aspect formidable et charmant de Notre-Dame.
Etait-elle assez grandiose et assez légère cette Cathédrale, jaillie de l’effort d’une âme qui l’avait faite à son image, racontant son ascension dans les voies mystiques, montant peu à peu dans la lumière, franchissant la vie contemplative du transept, planant, arrivée au chœur, dans la pleine clarté de la vie unitive, loin de la vie purgative, de la route obscure de la nef ! et cette assomption de l’âme était accompagnée, secondée par la troupe des Anges, des Apôtres, des Prophètes, des Justes, tous debout dans leurs corps glorieux de flammes, servant d’escorte d’honneur à la Croix couchée sur les dalles, à l’image de la Mère installée à toutes les hauteurs de cette immense châsse dont ils entr’ouvraient les parois pour lui présenter, en un éternel jour de fête, les bouquets de pierreries éclos dans les serres en feu des vitres.
Nulle part, la Vierge n’était ainsi adulée, ainsi choyée, ainsi déclarée Maîtresse absolue d’un domaine offert ; et un détail le prouvait. Dans toutes les Cathédrales, les rois, les évêques, les Saints, les bienfaiteurs, gisaient, inhumés dans les caveaux du sol ; et à Notre-Dame de Chartres, pas ; jamais on n’y avait enterré un cadavre, jamais cette Eglise n’avait été un ossuaire, parce que, dit l’un de ses historiens, le vieux Rouillard « elle a cette prééminence que d’être la couche ou le lit de la Vierge ».