La Cathédrale (page 55)
Elle y était donc à demeure, trônant au milieu de sa Cour d’Elus, gardant dans le tabernacle de la chapelle réservée devant laquelle brûlent des lampes, le corps sacramentel de son Fils, le veillant ainsi que pendant son enfance, le tenant en son giron, dans toutes les sculptures, dans toutes les verrières, se promenant d’étages en étages, passant entre la haie des Saints, finissant par s’asseoir sur une colonne, par se montrer aux petits et aux pauvres sous l’humble apparence d’une femme basanée au teint cuit par les canicules, hâlé par le vent et par les pluies ; et Elle descendait plus bas encore, allait jusque dans les souterrains de son palais, se reposant dans la crypte pour donner audience aux irrésolus, aux timorés que le luxe ensoleillé de sa cour intimide.
Comme ce sanctuaire, où l’on perçoit la présence douce et terrible de l’Enfant que ne quitte point sa Mère, vous soulève hors de toute réalité, dans l’allégresse intime des Beautés pures ! Et faut-il que tous deux soient bénévoles pour ne pas partir de ce désert, pour ne pas se lasser d’attendre les visiteurs ! reprit Durtal, regardant autour de lui, constatant qu’il était seul ; s’il n’y avait pas ces braves gens de la campagne qui viennent, eux, à toute heure, baiser le pilier, quel abandon ce serait, même le dimanche, car jamais cette Cathédrale n’est pleine ! Soyons juste pourtant ; à la messe de 9 heures, ce jour-là, le bas de la nef s’emplit ; et il souriait, se rappelant cette partie de la Cathédrale bondée de petites filles des pensionnats de sœurs et de paysannes qui, ne voyant pas assez clair pour suivre la messe, allumaient tranquillement des bouts de bougie et se serraient, les unes contre les autres, lisant parfois à plusieurs dans le même livre.
Cette familiarité, ce bon enfant de piété que les affreux sacristains de Paris n’eussent pas toléré dans une Eglise, étaient si naturels à Chartres, si bien en accord avec l’accueil sans façon, si peu cérémonial de Notre-Dame !
Reste à savoir, fit Durtal, sautant à un autre ordre d’idées, si cette Basilique a conservé son épiderme intact ou si elle a été badigeonnée, au XIIIe siècle, de peintures. D’aucuns prétendent que tous les intérieurs de Cathédrales furent revêtus de couleurs, au Moyen Age ; est-ce véridique ? Et, en admettant que ce renseignement soit exact pour les Eglises romanes, l’est-il également pour les Eglises gothiques ? J’aime à me figurer, en tout cas, que jamais le sanctuaire de Chartres ne fut travesti par des bariolages comme ceux que nous devons subir à Saint-Germain-des-Prés, à Paris ; à Notre-Dame-la-Grande, à Poitiers ; à l’Eglise Saint-Sauveur, à Bruges. D’ailleurs, la peinture ne se conçoit — si l’on y tient — que pour de très petites chapelles, mais teinturer de bigarrures variées les murs d’une Cathédrale, pourquoi ? car ce système de tatouage rétrécit l’espace, abaisse les voûtes, appesantit les colonnes ; il supprime, pour tout dire, l’âme mystérieuse des nefs, tue la sombre majesté des allées, avec ces vulgaires dessins de frettes, de grecques, de losanges, de Croix, semés sur les piliers et sur les murailles englués de jaune de cassonade, de vert de chicorée, de lie de vin, de gris de lave, de rouge brique, de toute une série de nuances fades et sales ; sans compter l’horreur des voûtes constellées d’étoiles qui paraissent découpées dans du papier d’or et collées sur un fond de bleu perruquier, de bleu à laver le linge !
Cela se supporte — si l’on veut — à la Sainte Chapelle parce qu’elle est minuscule, qu’elle est un oratoire, un reliquaire ; cela se comprendrait encore peut-être pour cette surprenante Eglise de Brou, car celle-là est un boudoir ; ses voûtes et leurs clés sont polychromées et dorées et le sol était pavé de briques émaillées dont il subsiste près de ses tombeaux de visibles traces. Ce grimage du haut et du bas s’accordait avec les filigranes des murs, les vitres héraldiques et les carreaux lucides, avec la profusion des guipures de pierres armoriées, fleuries de bouquets de marguerites mêlés à des briquets, à des devises, à des chiffres, à des cordelières de Saint François, à des entrelacs ; ce maquillage s’assortissait aux albâtres des retables, aux marbres noirs des tombes, aux clochetons à denticules, aux fleurons en chicorée frisée et en feuilles de choux ; très aisément, l’on s’imagine les colonnes et les parois peintes, les nervures et les reliefs gouachés d’or, formant un tout, une harmonie, un ensemble, dans cette bonbonnière qui dépend plus d’ailleurs de la joaillerie que de l’architecture.
Cet édifice de Brou, il était le dernier monument du Moyen Age, la dernière fusée lancée par le style gothique flamboyant, par le gothique déchu mais exaspéré de mourir, luttant contre le retour du paganisme, contre l’invasion de la Renaissance. L’ère des grandes Cathédrales avait abouti à ce délicieux avorton, qui était un chef-d’œuvre, dans son genre, le chef-d’œuvre du joli, du tortillé, du tarabiscoté, du coquet. Il symbolisait l’âme déjà sans recueillement du XVIe siècle ; le sanctuaire trop éclairé s’extériorisait, se déployait avec elle, ne se repliait, ne se repérait plus. L’on voit bien cet intérieur de châtelaine, peint et doré, sur toutes les coutures, ces petites chapelles où saillent des corps de cheminées pour que Marguerite d’Autriche puisse se chauffer en écoutant la messe, garnies de coussins odorants, de sucreries, de bijoux et de chiens. Brou est un salon de grande dame et non la maison de tous. Dès lors, avec ses affutiaux, les ciselures de son jubé tendu, tel qu’un porche de dentelle, au-devant du chœur, il attend, attire presque un émaillage savant des traits, des rehauts colorés qui le féminisent, qui le mettent en complète union avec l’élégance de sa fondatrice, la princesse Marguerite dont le souvenir s’impose plus, dans cette petite Eglise, que celui de la Vierge.
Et encore siérait-il de savoir si jamais les murs et les piles de Brou furent peints ; et le contraire semble prouvé ; en tout cas, si une couche de fard ne déparerait pas cet étrange sanctuaire, il ne saurait en être de même à Chartres, car la seule teinte qui lui convienne, est la patine grasse et glacée, d’un gris qui s’argente, d’un blond qui tourne au fauve, le culottage que donne le temps, l’âge, aidé par les vapeurs accumulées des prières, par la fumée des encens et des cierges !
Et se ratiocinant ces réflexions, Durtal finissait par se référer comme toujours à sa propre personne, par se dire : qui sait si je ne regretterai pas amèrement, un jour, cette Basilique et les douces rêveries qu’elle suggère, car enfin je ne connaîtrai plus la joie de ces lentes flânes, de ces détentes, puisque je serai soumis au caporalisme des cloches sonnant les gestes monastiques, si je me laisse bloquer dans un cloître !
Qui sait même si, dans le silence de la cellule, les cris éperdus de ces choucas qui croassent sans arrêt ne me manqueront point, reprit-il, considérant, avec un sourire, les nuées de ces oiseaux qui s’abattaient sur les tours ; et il se remémorait une légende narrant que, depuis l’incendie de 1836, chaque soir, à l’heure exacte où le feu prit, ces bêtes fuyaient la Cathédrale et n’y revenaient que le lendemain, dès l’aube, après avoir pernocté dans une forêt, à trois lieues de Chartres.
Cette légende est aussi folle que cette autre chère aux bonnes femmes de la ville ; celle-là prétend qu’il sort du sang, lorsque l’on crache, le Vendredi Saint, sur un carré de pierre scellé avec du ciment noir, dans une dalle située à l’arrière du chœur !
— Oui, notre ami, c’est moi ; je viens de faire une course pour le père et je retourne au logis où je vais apprêter la soupe ; eh bien, et vous, vous préparez vos malles ?
— Dame, est-ce que vous ne partez pas dans un monastère ? fit-elle, en riant.
— Fichez-vous de moi ! s’exlama Durtal qui se mit à son tour à rire ; je voudrais bien vous y voir ; quand il s’agit de se résoudre à devenir un soldat assujetti à des exercices de peloton pieux, un pauvre troubade dont tous les mouvements sont comptés, qui, s’il ne doit pas porter les mains sur la couture du pantalon, doit les tenir cachées sous son scapulaire…
— Ta, ta, ta, interrompit la gouvernante, je vous le répète une fois de plus, vous lésinez avec Dieu, vous marchandez…
— Mais il est pourtant nécessaire qu’avant de prendre une semblable décision, je me plaide et le pour et le contre ; en pareil cas, un peu de procédure intérieure est bien permis.
Elle haussait les épaules ; et il y avait un tel calme sur ce visage et un tel feu couvait sous l’eau noire de ses yeux, que Durtal demeurait devant elle saisi, admirant la franchise, la pureté de cette âme qui s’avançait jusqu’au bord des paupières, qui sortait par ce regard.
— N’enviez personne, notre ami, dit-elle, car chacun a ses débats et ses peines.
Et, après l’avoir quittée, Durtal pensa, en rentrant chez lui, aux disgrâces qu’elle avait avouées, aux entretiens avec le Ciel cessés, aux visions disparues, à la chute sur le sol de l’âme volant auparavant dans les nues. Ce qu’elle devait souffrir !
C’est égal, fit-il, dans le sevice du Seigneur tout n’est pas rose ! si l’on consulte des biographies de Saints, on voit ces élus torturés par les plus effroyables des maladies, par les plus douloureuses des épreintes ; décidément, c’est pas drôle la Sainteté sur la terre, c’est pas drôle, la vie ! Il est vrai que pour les Saints l’excessif des souffrances est, ici-bas déjà, compensé par l’extrême des joies ; mais pour le reste des chrétiens, pour le misérable fretin que nous sommes, quelle détresse et quelle pitié ! l’on interroge l’éternel silence et rien ne répond ; l’on attend et rien ne vient ; l’on a beau s’attester qu’Il est l’Incirconscrit, l’Incompréhensible, l’Incogitable, que toutes les démarches de notre raison sont vaines, l’on ne parvient point à ne pas se troubler et surtout à ne point pâtir ! et pourtant… pourtant, si l’on y songe, ces ténèbres qui nous environnent ne sont pas absolument imperméables, car elles s’éclairent par endroits et l’on discerne quelques vérités, entre autres celle-ci :
Dieu agit avec nous comme avec les plantes ; Il est, en quelque sorte, l’année de l’âme, mais une année où l’ordre naturel des saisons est interverti, car les saisons spirituelles commencent par le printemps auquel succède l’hiver et l’automne arrive suivi à son tour par l’été ; au moment de la conversion, c’est le printemps, l’âme est en liesse et le Christ sème en elle ses graines ; puis viennent le froid et l’obscurité ; l’âme terrifiée se croit abandonnée et se plaint, mais sans qu’elle le sente, pendant ces épreuves de la vie purgative, les graines germent sous la neige ; elles se lèvent dans la douceur contemplative des automnes, fleurissent enfin dans la vie unitive des étés.
Oui, mais chacun doit être l’aide jardinier de sa propre âme, chacun doit écouter les instructions du Maître qui trace la besogne et dirige l’œuvre. Hélas ! nous ne sommes plus ces humbles ouvriers du Moyen Age qui travaillaient en louant Dieu, qui se soumettaient, sans discuter, aux ordres du patron ; nous, nous avons, par notre peu de foi, épuisé le dictame des prières, le polypharmacon des oraisons ; dès lors, tout nous paraît injuste et pénible et nous regimbons, nous exigeons des engagements, nous hésitons à entreprendre notre tâche ; nous voudrions être payés d’avance tant notre défiance nous rend vils ! Ah ! Seigneur, donnez-nous la grâce de prier et de ne pas même avoir l’idée de vous réclamer des arrhes, donnez-nous la grâce d’obéir et de nous taire !
Et j’ajoute, murmura Durtal, souriant à Mme Mesurat qui vint, à son coup de sonnette, ouvrir la porte, concédez-moi, mon Dieu, la faveur de n’être pas toujours impatienté par le bourdonnement de cette grosse mouche, agacé par les inépuisables paroles de cette brave femme !
Quelle bouillie pour les chats, quelle bouteille à l’encre que cette ménagerie du Bien et du Mal, s’écria Durtal, en posant sa plume.
Il s’était attelé depuis le matin à un travail sur la faune symbolique du Moyen Age ; au premier abord, cette étude lui avait semblé plus neuve et moins ardue, moins longue à traiter, en tout cas, que cet article qu’il avait projeté d’écrire sur les Primitifs allemands ; et il demeurait maintenant, ahuri, devant ses livres et ses calepins, en quête d’un fil conducteur, perdu dans cet amas de textes contradictoires accumulés devant lui.
Procédons par ordre, se dit-il ; si tant est que dans ce capharnaüm une méthode de sélection soit possible.
Le Bestiaire du Moyen Age connut les monstres du Paganisme, les satyres, les faunes, les sphynx, les harpies, les onocentaures, les hydres, les pygmées, les sirènes ; tous furent pour lui des variantes de l’Esprit du Mal ; il n’y a donc pas de recherches à effectuer au sujet de leurs acceptions ; ils ne sont que d’anciens résidus ; aussi la véritable source de la zoologie mystique n’est-elle pas dans la mythologie mais bien dans la Bible qui partage les animaux en mondes et immondes, les emploie à clicher des vertus et des vices, insinue en certaines espèces des personnages célestes, en d’autres le Démon.
Ce point de départ acquis, notons que les liturgistes du bétail distinguèrent la bête de l’animal, englobèrent, sous le premier de ces titres, les créatures indociles et les fauves ; sous le second, les animaux au caractère doux et craintif, les races domestiques.
Observons encore que les ornithologues de l’Eglise convinrent que les oiseaux étaient les Justes ; que, d’autre part, Boèce, souvent copié par les auteurs du Moyen Age, leur impartit, au contraire, le renom de l’inconstance et que saint Méliton en fait, tour à tour, les sosies du Christ, du Diable, du peuple Juif ; ajoutons enfin que, sans tenir compte de ces opinions, Richard de Saint-Victor voit dans le volucre le symbole de la vie intérieure, comme il voit dans le quadrupède l’image de la vie extérieure… et nous ne sommes pas plus avancés, murmura Durtal.
Ce n’est pas cela. Il s’agit de découvrir une autre répartition, plus serrée et plus claire.
Les divisions de l’histoire naturelle seraient inutiles ici, car un bipède et un reptile ont souvent dans le répertoire du symbolisme le même sens ; le plus simple est de sérier la ménagerie religieuse en deux grandes classes ; les bêtes réelles et les monstres ; il n’est aucun animal qui ne puisse rentrer dans l’une ou dans l’autre de ces catégories.