La Cathédrale (page 56)
Néanmoins, pour donner un ensemble plus net, pour mieux apprécier l’importance que s’attribuent, dans la mythographie catholique, certaines familles, il sera bon de sortir des rangs les bêtes qui translatent Dieu, la Vierge, le Diable, de les mettre à part, quitte à les reprendre lorsqu’elles justifieront d’autres commentaires, de trier également celles qui coïncident avec les Evangélistes et servent à la confection du Tétramorphe.
Le dessus de cette fourrière ôté, nous pourrons alors examiner le fretin, décrire le langage imagé des animaux ordinaires et des extravagants.
La faune emblématique de Dieu est nombreuse ; les Ecritures regorgent d’êtres destinés à nuancer le Sauveur. David le compare en sa personne au pélican de la solitude, au hibou dans son nid, au passereau solitaire sur un toit, à la colombe, au cerf altéré ; les psaumes sont un recueil analogique de ses qualités et de ses noms.
D’autre part saint Isidore de Séville, Monseigneur Sainct Ysidore, ainsi que l’appellent les naturalistes d’antan, incorpore Jésus dans l’agneau, à cause de son innocence ; dans le bélier parce qu’il est le chef du troupeau, voire même dans le bouc, en raison de la ressemblance que le Rédempteur consentit de la chair du péché.
D’autres le portraitisent dans le bœuf, la brebis, le veau, bêtes du sacrifice ; d’autres dans les animaux, symboles des éléments, dans le lion, l’aigle, le dauphin, la salamandre, rois de la terre, de l’air, de l’océan et du feu ; d’autres tels que saint Méliton, l’évoquent dans le chevreau et le daim, le poursuivent jusque dans le chameau qui personnifie pourtant, d’après une version différente du même auteur, le désir du fla-fla, le goût de la vaine louange ; d’autres encore le transfèrent dans le scarabée, comme saint Eucher ; dans l’abeille, considérée cependant ainsi qu’un infâme pécheur, par Raban Maur ; d’autres enfin spécifient, avec le phénix et le coq, sa Résurrection, avec le rhinocéros et le buffle, sa colère et sa force.
L’iconographie de la Vierge est moins dense. Sainte Marie peut être célébrée par toute créature chaste et bénigne. Dans ses « Distinctions monastiques », l’anonyme anglais la nomme avec cette même abeille que nous venons de voir si maltraitée par l’archevêque de Mayence ; mais Elle fut surtout décrétée par la colombe qui est peut-être l’oiseau dont le Belluaire ecclésial se soit le plus occupé.
D’après tous les mystiques, la colombe est l’image de la Vierge et du Paraclet. Suivant sainte Mechtilde, elle est la simplicité du cœur de Jésus ; selon Amalat Fortunaire et Yves de Chartres, elle manifeste les prédicateurs, la vie religieuse active, — en opposition avec la tourterelle qui décèle la vie contemplative, — parce qu’elle vole et gémit, en bande, tandis que la tourterelle se réjouit, seule, à l’écart.
Pour Brunon d’Asti, la colombe est encore un modèle de la patience, une effigie des Prophètes.
Quant au Bestiaire infernal, il s’étend à perte de vue ; tout le monde des animaux fantastiques s’y engouffre ; puis dans la série des bêtes réelles défilent : le serpent, l’aspic des Ecritures, le scorpion, le loup désigné par Jésus même, le léopard dénoncé par saint Méliton comme se référant à l’Antéchrist ; le tigre dont la femelle assume le péché d’arrogance ; l’hyène, le chacal, l’ours, le sanglier qui, dans les psaumes, ravage la vigne du Seigneur ; le renard qualifié de persécuteur hypocrite par Pierre de Capoue, de suppôt de l’hérésie par Raban Maur ; les autres fauves ; puis le pourceau, le crapaud, engin des maléfices, le bouc, portrait de Satan même, le chien, le chat, l’âne sous la forme desquels le Diable s’ébruite dans les procès de sorcellerie du Moyen Age ; la sangsue honnie par l’anonyme de Clairvaux ; le corbeau qui sortit de l’arche et ne revint pas ; il exprime la malice et la colombe qui revint, la vertu, dit saint Ambroise ; la perdrix qui, d’après le même auteur, dérobe et couve des œufs qu’elle n’a pas pondus.
Si l’on en croit Théobald, le Démon est encore relayé par l’araignée, car elle craint le soleil autant que le Malin craint l’Eglise et elle tisse plus volontiers sa toile, la nuit que le jour, imitant en cela Satan qui attaque l’homme, lorsqu’il le sait endormi, sans force pour se défendre.
Enfin le Prince des Ténèbres est également parodié par le lion, par l’aigle, pris alors dans un déplorable sens.
Le même fait se reproduit dans la faune expressive et dans la symbolique des couleurs et des fleurs, songeait Durtal ; toujours la double face ; les deux significations opposées existent presque constamment dans la science des hiéroglyphes, sauf cependant dans la branche des gemmes.
C’est ainsi que le lion défini par sainte Hildegarde de « figure du zèle de Dieu », que le lion, image du Fils devient, chez Hugues de Saint-Victor, l’emblème de la cruauté. Se basant sur le texte des psaumes, les physiologues l’identifient à Lucifer. Il est, en effet, le lion qui cherche à ravir les âmes, le lion qui se jette sur sa victime ; David l’accouple au dragon qu’on foule aux pieds ; et, dans sa première Epître, saint Pierre le montre rugissant, en quête d’un chrétien à dévorer.
De même pour l’aigle que Hugues de Saint-Victor institue l’étalon de l’orgueil. Choisi par Brunon d’Asti, par saint Isidore, par saint Anselme, pour commémorer le Sauveur pêcheur d’hommes, car il fond du haut du ciel sur les poissons nageant à fleur d’eau et les enlève, l’aigle, déjà classé, par le Lévitique et le Deutéronome, parmi les bêtes impures, se mue, en sa qualité même d’oiseau de proie, en un simulacre du Diable, emportant, pour les déchiqueter, les âmes.
En résumé, tout fauve, tout volucre féroce, et tout reptile est un avatar du Très-Bas, conclut Durtal.
Passons au Tétramorphe. Les animaux évangéliques sont connus.
Saint Matthieu qui développe le thème de l’Incarnation, précise la généalogie humaine du Messie, a pour signe caractéristique l’homme.
Saint Marc qui s’occupe plus spécialement de la thaumaturgie du Fils, qui s’étend moins sur sa doctrine que sur ses miracles et sur la Résurrection, a pour attribut le lion.
Saint Luc qui traite plus particulièrement des vertus de Jésus, de sa douceur, de sa patience, de sa miséricorde, qui s’arrête plus longuement sur son immolation, est armorié par le bœuf ou par le veau.
Saint Jean qui promulgue avant tout la divinité du Verbe est blasonné par l’aigle.
Et l’acception donnée au bœuf, au lion, à l’aigle, est en parfait accord avec la forme et le but personnels de chacun de ces Evangiles.
Le lion, qui symbolise la toute-puissance, allégorise également, en effet, la Résurrection.
Tous les physiologues d’antan, saint Epiphane, saint Anselme, saint Yves de Chartres, saint Brunon d’Asti, saint Isidore, Adamantius admettent cette légende qu’après sa naissance, le lionceau reste pendant trois jours inanimé, puis il s’éveille, le quatrième jour, lorsqu’il entend le rugissement de son père et bondit, plein de vie, hors de son antre. Tel le Christ, ressuscitant, après trois jours et sortant de sa tombe, à l’appel du Père.
La croyance existait encore que le lion dormait, les yeux ouverts ; aussi devint-il le modèle de la vigilance ; et saint Hilaire et saint Augustin virent, dans cette façon de se reposer, une allusion à la nature divine qui ne s’éteignit pas dans le sépulcre, alors que l’humanité du Rédmpteur y subissait une réelle mort.
Enfin comme il paraissait acquis que cet animal effaçait la trace de ses pas sur le sable du désert avec sa queue, Raban Maur, saint Epiphane, saint Isidore, acceptèrent qu’il signifiât le Sauveur voilant sa divinité sous des traits charnels.
Pas ordinaire, le lion ! s’exclama Durtal. Heu, fit-il, consultant ses notes, le bœuf est plus modeste. Il est le parangon de la puissance et de l’humilité ; il synthétise, selon saint Paul, le sacerdoce ; le prédicateur suivant Raban Maur ; l’évêque d’après Petrus Cantor, parce que, dit cet auteur, le prélat est coiffé d’une mître dont les deux cornes ressemblent à celles du bœuf et qu’il se sert de ces cornes qui sont la science des deux Testaments pour découdre les hérétiques ; mais, en dépit de ces interprétations, plus ou moins ingénieuses, le bœuf est, en somme, la bête de l’immolation, du sacrifice.
Quant à l’aigle, il est, nous l’avons dit, le Messie se précipitant sur les âmes pour les capter, mais d’autres versions lui sont encore attribuées par saint Isidore et par Vincent de Beauvais. A les entendre, l’aigle qui veut éprouver ses aiglons les suspend à ses serres, plane devant le soleil et les force à fixer, avec leurs prunelles qui commencent à s’ouvrir, l’orbe incandescent de l’astre. L’aiglon que cette fournaise éblouit, est lâché, rejeté par l’oiseau. Ainsi Dieu repousse l’âme qui ne peut fixer sur lui l’œil contemplatif de l’amour.
Il est encore le symbole de la Résurrection et saint Epiphane et saint Isidore l’expliquent de la sorte :
L’aigle, quand il vieillit, s’en va frôler de si près le soleil que ses plumes s’embrasent ; ranimé par ces flammes, il se plonge dans une fontaine, s’y baigne trois fois et s’en évade régénéré ; n’est-ce pas d’ailleurs la paraphrase du verset du Psalmiste : « ta jeunesse sera renouvelée ainsi que celle de l’aigle. » — Enfin sainte Madeleine de Pazzi l’envisage autrement et le tient pour l’image de la foi appuyée sur la charité.
Il va falloir mettre ces documents en place dans mon article, soupira Durtal, rangeant, sous une chemise à part, ces notes.