La Cathédrale (page 57)
Voyons maintenant la faune chimérique originaire de l’Orient, expédiée en Europe par les Croisades et déformée par l’imagination des enlumineurs de missels et des imagiers.
En tête le dragon qui rampe et s’essore déjà dans la mythologie et dans la Bible.
Durtal se leva et s’en fut chercher dans sa bibliothèque les « Traditions tératologiques » de Berger de Xivrey ; ce livre contenait de longs extraits de ce roman d’Alexandre qui fit la joie des grands enfants, au Moyen Age.
« Les dragons, raconte cet écrit, sont plus grands que tout autre serpent et plus longs… ils volent en l’air qui se trouble par le dégorgement de leur punaisie de venin… Ce venin est si mortel que si une personne en est polluée ou atteinte, il lui semblerait être en un feu ardent et lui enlèverait la peau, à grosses vessies, comme si la personne était échaudée. » Et l’auteur ajoute : « la mer par leur venin s’en enfle. »
Ils ont une crête, des griffes aiguës, une gueule qui siffle et ils sont presque invincibles. Albert le Grand avance néanmoins que les enchanteurs qui les veulent dompter tapent à tour de bras sur des tambours et les dragons qui s’imaginent ouïr le roulement du tonnerre qu’ils appréhendent, se laissent alors manier aisément et prendre.
L’ennemi de ce reptile ailé est l’éléphant qui parvient parfois à l’écraser, en tombant de tout son poids dessus ; mais la plupart du temps, il est occis par le dragon qui se repaît de son sang dont la froideur apaise l’insupportable cuisson que lui vaut son propre venin.
Après ce monstre, le griffon qui participe du quadrupède et de l’oiseau, car il a le corps du lion, la tête et les serres de l’aigle ; puis le basilic, considéré tel que le roi des serpents ; il a quatre pieds d’étendue, une queue de la grosseur d’un arbre et tachée de blanc. Sa tête porte une huppe en forme de couronne ; sa voix est stridente et son regard foudroie, un regard, dit le roman d’Alexandre, « si pénétratif que, sur toutes bêtes venimeuses et autres, il est pestilentiel et mortel ». Il est vrai que son souffle n’est ni moins périlleux, ni moins fétide, car « de son haleine sont toutes choses infectées et, en mourant, lorsqu’il la veut dégorger, il est si puant que toutes autres bêtes le fuient… »
Son adversaire le plus redoutable est la belette qui l’égorge, bien qu’elle soit « petite bête comme un rat » ; ainsi Dieu n’a rien fait sans cause et sans remède, conclut le pieux auteur du Moyen Age.
Pourquoi la belette ? Rien ne nous l’apprend ; est-elle au moins cette bestiole qui rendait un pareil service, honorée par nos pères d’un favorable sens ? Pas du tout.
Elle est un spécimen de la dissimulation, de la dépravation et elle s’apparie à la vie dégoûtante des baladins. A mentionner aussi que ce carnassier qui était présumé concevoir par la bouche et enfanter par l’oreille, est classé parmi les animaux impurs de la Bible.
Cette homéopathie zoologique est un peu incohérente, pensa Durtal, à moins que l’acception similaire prêtée à ces deux animaux se combattant, ne veuille dire ceci : que le Démon se dévore lui-même.
Vient ensuite le phénix « un oisel, très bel en ses plumes, qui ressemble au paon, est moult solitaire et vit de graines de frène » ; il a, de plus, une livrée de pourpre surdorée et parce qu’il est censé renaître de ses cendres, il particularise invariablement la Résurrection du Christ.
Puis la licorne qui fut une des plus étonnantes créations du naturalisme mystique.
« Elle est une bête très cruelle qui a le corps grand et gros, en façon d’un cheval ; sa défense est une corne grande et longue de demi-toise, si pointue et si dure qu’il n’est rien qui, par elle, n’en soit percé… Quand on la veut prendre, on fait venir une pucelle au lieu où l’on sait que la bête repaît et fait son repaire. Si la licorne la voit et qu’elle soit pucelle, elle va se coucher en son giron sans aucun mal lui faire et, là, s’endort ; alors viennent les veneurs qui la tuent… Aussi, si elle n’est pas pucelle, la licorne n’a garde d’y coucher, mais tue la fille corrompue et non pucelle. »
D’où il ressort que la licorne est une des références de la chasteté ; au même titre qu’un animal bien surprenant aussi, dont nous entretient saint Isidore, le porphyrion.
Celui-là possède un pied en patte de perdrix et un autre palmé comme celui d’une oie ; son originalité consiste à pleurer l’adultère et à aimer son maître d’un tel amour qu’il meurt de compassion sur son sein, lorsqu’il sait que sa femme le trompe. Aussi, ce que cette espèce, n’a point tardé à s’éteindre !
Voyons, il nous reste encore des êtres fabuleux à répartir, murmura Durtal, en fouillant, de nouveau, dans ses papiers.
Il trouvait la wivre, sorte de Mélusine, moitié femme et moitié serpent, une bête très cruelle, pleine de malice et sans pitié, assure saint Ambroise ; le manicore qui a la face d’un homme, les yeux pers, la crinière cramoisie d’un lion, une queue de scorpion et un vol d’aigle ; celui-là est insatiable de chair humaine ; le léoncrotte, issu de l’hyène mâle et de la lionne, nanti d’un corps d’âne, de jambes de cerf, d’un poitrail de fauve, d’une tête de chameau armée de dents terribles — le tharande qui, d’après Hugues de Saint-Victor, a la taille d’un bœuf, le profil du cerf, le pelage de l’ours et change de couleur, ainsi qu’un caméléon ; enfin le moine de mer le plus déconcertant de tous, car Vincent de Beauvais l’enseigne, son buste couvert d’écailles et muni, en guise de bras, de nageoires hérissées de crocs, meut un chef tonsuré de moine dont le bas s’effile en museau de carpe.
Le Bestiaire en a encore inventé d’autres, ne fût-ce, par exemple, que ces gargouilles, ces créatures hybrides matérialisant les vices vomis, rejetés du sanctuaire, rappelant au passant qui les voit expumer à pleine gueule les lies des gouttières, qu’hors de l’Eglise, ce ne sont que gémonies de l’esprit et cloaques d’âme ! Mais, se dit Durtal, en allumant une cigarette, ce dessus du panier me paraît suffire ; d’ailleurs, au point de vue symbolique, cette ménagerie est peu intéressante, car tous ces monstres, wivre, manicore, léoncrotte, tharande, moine de mer, ne diffèrent point ; tous incarnent l’Esprit du Mal.
Il tira sa montre. Allons, reprit-il, j’ai encore le temps, avant de dîner, de parcourir la série des animaux authentiques ; et il feuilleta la liste des volatiles.
Le coq, fit-il, est la prière, la vigilance, le prédicateur, la Résurrection, car, le premier, il se réveille dès l’aube ; le paon qui est doté, suivant un vieil auteur, « de voix de diable et de queue d’ange », est un réceptacle d’idées contradictoires. Il implique l’orgueil, l’immortalité, selon saint Antoine de Padoue, et aussi la vigilance, à cause des yeux qui parent ses plumes ; le pélican est la figure de la contemplation, et de la charité ; de l’amour, suivant sainte Madeleine de Pazzi ; le passereau, de la solitude pénitente ; l’hirondelle, du péché ; le cygne, de l’orgueil, selon Raban Maur, de la diligence et de la sollicitude, d’après Thomas de Catimpré ; le rossignol est indiqué par sainte Mechtilde, ainsi que l’âme affectueuse ; et la même sainte rapproche l’alouette des gens qui accomplissent, avec gaieté, les bonnes œuvres ; à remarquer aussi que, dans les vitraux de Bourges, l’alouette ou calandre est le témoignage de la charité envers les malades.
En voici d’autres que définit Hugues de Saint-Victor. Pour lui, le vautour caractérise la paresse ; le milan, la rapacité ; le corbeau, les détractions ; la chouette, l’hypocondrie ; le hibou, l’ignorance ; la pie, le bavardage ; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom.
Tout ça, tout ça, c’est bien emmêlé, soupira Durtal, et j’ai peur qu’il n’en soit de même des mammifères et des autres bêtes.
Il colligea quelques pièces. le bœuf, l’agneau, la brebis, nous les avons parqués ; la mouton prototype la douceur et la timidité et saint Pacôme incorpore en lui le moine qui vit, ponctuel et docile et aime ses frères. De son côté, saint Méliton délègue le sens d’hypocrisie à l’autruche, de puissance du siècle au rhinocéros, de fragilité humaine à l’araignée ; signalons encore, au passage, dans la classe des crustacés, l’écrevisse qui interprète l’hérésie, la synagogue, parce qu’elle marche à reculons et rétrograde dans la voie du bien ; dans la série des poissons, la baleine, symbole du sépulcre, de même que Jonas qui en sortit après trois jours est le symbole de Jésus ressuscité ; parmi les rongeurs, le castor, image de la circonspection chrétienne, car, dit la légende, lorsqu’il est poursuivi par des chasseurs, il s’arrache avec les dents la poche qui contient le castoreum et le jette à l’ennemi. Ce pourquoi, il est également la traduction animale de la phrase des Evangiles déclarant qu’il faut retrancher le membre qui scandalise et est une occasion de chute. Arrivons et arrêtons-nous devant la cage des fauves.
D’après Hugues de Saint-Victor, le loup est l’avarice et le renard la fourberie ; de son côté, Adamantius voit dans le sanglier la fureur et dans le léopard, la colère, les embûches et l’audace ; quant à la hyène qui change de sexe à volonté et imite à s’y méprendre la voix de l’homme, elle est la vivante formule de l’hypocrisie, alors que, sainte Hildegarde le démontre, la panthère est, à cause de la beauté de ses taches, le signe de la vaine gloire.
Inutile maintenant de nous appesantir sur le taureau, sur le bison, sur le buffle ; les initiés groupent en eux la force brutale et l’orgueil ; pour le bouc et le porc, ils sont des vases de luxure et de fange.
Ils partagent ce privilège avec le crapaud, bête immmonde, vestiaire du Diable qui emprunte ses contours afin d’apparaître à des Saintes, à sainte Térèse, pour en citer une. Quant à la pauvre grenouille, elle est aussi malfamée que ce batracien, parce qu’elle lui ressemble.
Meilleur est le renom du cerf, exemple, d’après saint Jérôme et Cassiodore, du chrétien qui détruit le péché par le sacrement de pénitence ou par le martyre. Portrait de Dieu dans les psaumes, il est encore le païen qui désire le baptême ; enfin, la légende lui assigne une haine du serpent, autrement dit du Démon, si véhémente qu’il l’attaque, dès qu’il le peut, et le dévore, mais il meurt, s’il reste ensuite trois heures sans boire ; aussi après ce repas court-il dans les forêts en quête d’une source et s’il la rencontre et se désaltère, il rajeunit de plusieurs années ; la chèvre, elle, est parfois considérée d’un mauvais œil et confondue avec le bouc, mais plus souvent elle désigne le Bien-Aimé auquel la compare l’Epouse du Cantique ; le hérisson, qui se cache dans les trous, contrefait, selon saint Méliton, le pécheur ; selon Pierre de Capoue, le pénitent. Quant au cheval, il est marqué par Petrus Cantor et Adamantius, ainsi qu’un être de vanité et de présomption, opposé au bœuf qui est toute gravité, toute simplesse. Il convient de ne pas oublier néanmoins que, pour embrouiller la question, en la présentant sous un autre jour, saint Eucher assimile le cheval au Saint et que l’anonyme de Clairvaux identifie le Diable avec le bœuf. Pour le pauvre âne, il n’est guère plus ménagé par Hugues de Saint-Victor qui le targue de stupidité, par saint Grégoire le Grand qui le taxe de paresse, par Pierre de Capoue qui l’inculpe de luxure ; il faut observer cependant que saint Méliton l’associe, à cause de son humilité, au Christ et que les exégètes font de l’ânon que Jésus chevaucha, le jour des Palmes, une figure des Gentils, de même qu’ils font de l’ânesse, qui le mit bas, la figure des Juifs.
Enfin, deux bêtes domestiques, chères à l’homme, le chien et le chat, sont généralement honnies par les mystiques. Le chien, modèle du péché, dit Petrus Cantor, bête des querelles, ajoute Hugues de Saint-Victor, est l’animal qui retourne à son vomissement ; il manifeste aussi ces réprouvés dont parle l’Apocalypse et qu’on doit chasser de la Jérusalem céleste ; baptisé du nom d’apostat par saint Méliton, il est traité de moine rapace par saint Pacôme, mais Raban Maur le relève un peu de ces interdits, en lui conférant le titre de symbole des confesseurs.
Le chat qui ne s’introduit qu’une fois dans la Bible, au livre de Baruch, est invariablement condamné par les naturalistes d’antan ; ils lui reprochent d’être le simulacre de la traîtrise et de l’hypocrisie et l’accusent de vendre sa peau au Diable pour lui permettre de se montrer sous son apparence aux sorciers.