La Cathédrale (page 58)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Durtal tourna encore quelques pages, avisa que le lièvre décelait la timidité et la peur, de même que le colimaçon, la paresse ; inscrivit l’opinion d’ Adamantius qui incrimine de légèreté et de moquerie le singe ; celle de Pierre de Capoue et de l’anonyme de Clairvaux garantissant que le lézard qui rampe et se cache dans les murs est, au même titre que le serpent, l’emblème du Mal ; consigna le sens spécial d’ingratitude révélé par le Christ, pour la vipère, car Il qualifie de la sorte la race des Juifs ; et il s’habilla en hâte, craignant de faire attendre l’abbé Gévresin chez lequel il dînait, avec l’abbé Plomb ; puis, poursuivi par Mme Mesurat qui voulait lui asséner un dernier coup de brosse, il dégringola l’escalier et arriva chez son ami.

Mme Bavoil, qui ouvrit la porte, exhibait sous un bonnet de travers des cheveux à la vanvole, des manches retroussées sur des bras cuits, des joues enflammées par le brasier de sa cuisine. Elle avoua la confection d’un bœuf à la mode assoupli par la glu d’un pied de veau, et réconforté par une dose méditée de cognac ; et elle se sauva, effrayée par les appels impatients d’une bouillotte dont l’eau s’épandait, avec des jurons de matou, sur les plaques rouges du fourneau.

Durtal trouva l’abbé Gévresin, ravagé par ses rhumatismes, mais toujours patient et gai. Ils causèrent un peu ; puis s’apercevant que Durtal regardait de petits morceaux de gomme épars sur son bureau, l’abbé dit :

— Voici, les carmélites ont l’habitude de ne brûler que du véritable, que du réel encens. Aussi, leur ai-je emprunté cet échantillon, afin de pouvoir faire acheter la même qualité de résine pour notre cathédrale.

— Oui, il se débite dans le commerce sous trois formes : l’encens mâle, le meilleur, s’il n’est pas adultéré ; l’encens femelle qui est déjà plein de fragments rougeâtres, de grumeaux secs appelés marrons ; enfin, l’encens en poudre qui n’est, la plupart du temps, qu’un mélange de mauvaise gomme et de benjoin.

— C’est de l’encens mâle ; voyez ces larmes oblongues, ces gouttes presque transparentes d’ambre qui se décolore ; quelle différence avec celui-ci que l’on consume à Notre-Dame ! Il est terreux, brisé, rempli d’égrugeures et il y a gros à parier que ces marrons sont des cristaux de carbonate de chaux et non des perles de résine pure.

— Tiens, fit Durtal, cette matière me suscite l’idée d’une symbolique des odeurs, a-t-elle jamais existé ?

Les substances aromatiques dont use la liturgie se réduisent à quatre : l’encens, la myrrhe, le baume, le thymiaura, mais l’usage de ce dernier parfum, composé d’ingrédients divers, est périmé.

Leur thème, vous le connaissez. L’encens est la divinité du Fils et nos prières qui montent, telles que ses vapeurs, dans la présence du Très-Haut, dit le Psalmiste.

— La myrrhe est la pénitence, la vie souffrante de Jésus, sa mort, les Martyrs, et aussi, selon M. Olier, la Vierge qui guérit les âmes des pécheurs comme la myrrhe cautérise la pourriture des plaies ; — le baume est une variante du mot vertu. Mais, si les émanations liturgiques sont peu nombreuses, il n’en est pas de même des effluences mystiques qui changent à l’infini ; seulement nous n’avons que très peu de renseignements sur elles.

Nous savons simplement que l’odeur de Sainteté sert d’antithèse à l’odeur du Diable, que beaucoup d’élus répandirent de leur vivant et après leur mort des parfums exquis dont l’analyse est impossible, tels : Madeleine de Pazzi, saint Etienne de Muret, saint Philippe de Néri, saint Paternien, saint Omer, le Vénérable François Olympe, Jeanne de Matel et tant d’autres !

Nous savons aussi que nos fautes puent et d’une façon différente selon leur genre ; et la preuve est les Saints qui discernaient l’état des consciences, rien qu’en flairant les corps. Rappelez-vous saint Joseph de Cupertino criant à un pécheur qu’il rencontre : mon ami, tu sens bien mauvais, va te laver !

Pour en revenir à l’odeur de Sainteté, elle prend cependant chez certaines personnes un caractère presque naturel, se confond presque avec les aromes connus.

Ainsi saint Trévère exhalait un bouquet composé de rose, de lys, de baume et d’encens ; sainte Rose de Viterbe fleurait la rose ; saint Cajetan la fleur d’oranger ; sainte Catherine de Ricci la violette ; sainte Térèse, tour à tour, le lys, le jasmin et l’iris ; saint Thomas d’Aquin l’encens ; saint François de Paule le musc ; je vous les cite au hasard du souvenir.

— Oui, et sainte Lydwine épandait pendant ses maladies un parfum qui se communiquait également au goût. Ses ulcères volatilisaient des fumets enjoués d’épices, et distillaient l’essence même de la vie familière des Flandres, une essence sublimée de cannelle.

— Par contre, reprit l’abbé, l’infection des sorcières fut célèbre, au Moyen Age. Tous les exorcistes et les démonologues sont d’accord sur ce point ; et presque constamment aussi, l’on a relaté qu’après une apparition du Malin, une puanteur de soufre ignoble s’attardait dans les cellules, alors même que les Saints étaient parvenus à le chasser.

Mais la senteur médullaire du Diable, elle s’affirme dans la vie de Christine de Stumbèle. Vous n’ignorez pas les exploits scatologiques auxquels Satan se livra contre cette Sainte ?

— Alors je vous apprendrai que le récit de ces attaques nous a été conservé tout au long par les Bollandistes qui ont inséré dans leurs annales la biographie de cette célicole, écrite par le Dominicain, Pierre de Dacie, son confesseur.

Christine naquit dans la première moitié du XIIIe siècle, en 1242, je crois, à Stumbèle ou Stommeln, près de Cologne.

Elle fut, dès son enfance, traquée par le Démon. Il épuise contre elle l’arsenal de ses ruses, lui apparaît sous la forme d’un coq, d’un taureau, sous la figure d’un apôtre ; il la remplit de poux, infeste son lit de vermine, la frappe jusqu’au sang et, comme il n’obtient pas qu’elle renie son Dieu, il invente de nouveaux supplices.

Il convertit les aliments qu’elle porte à sa bouche en crapaud, en serpent, en araignée ; il la dégoûte tellement de toute nourriture, qu’elle dépérit.

Elle passe alors sa vie à vomir et Dieu qu’elle supplie de l’assister se tait.

Il lui reste cependant, pour la soutenir dans ses épreuves, la communion. Le Maudit qui le sait s’ingénie à la priver de cette aide ; et il se montre sous l’apparence de ces mêmes animaux sur l’hostie qu’elle consomme ; enfin, pour la réduire, il imagine de se métamorphoser en un énorme crapaud et de s’installer entre ses seins. Du coup, Christine s’évanouit de peur ; mais alors Dieu intervient ; sur son ordre, elle s’enveloppe la main avec sa manche, la glisse entre sa poitrine et le ventre du crapaud, arrache violemment la bête et la jette sur le pavé.

Elle s’y écrasa, en résonnant, dit la sainte, ainsi qu’un vieux soulier.

Les persécutions de ce genre continuent jusqu’à l’Avent de 1268 ; c’est, à partir de cette époque, que les farces stercoraires commencent.

Pierre de Dacie raconte qu’un soir le père de Christine vient le chercher dans son couvent de Cologne et le supplie de le suivre parce que le Diable moleste sa fille. Il part, accompagné d’un autre Dominicain, le frère Wipert et, arrivés à Stumbèle, ils trouvent dans la chaumine hantée, le curé du pays, le R. P. Godfried prieur des Bénédictins de Brunwilre et le cellerier de ce cloître. Ils s’entretiennent, en se chauffant, des incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente, et Christine, selon l’expression du religieux, en demeure tout empâtée — et, chose étrange, ajoute Pierre de Dacie, cette substance, qui était tiède, brûlait Christine et lui faisait venir sur la peau des cloques.

Ce manège dura trois jours. A la fin, un soir, frère Wipert, exaspéré, se met en devoir de réciter les prières de l’exorcisme, mais un vacarme effroyable ébranle la chambre, les chandelles s’éteignent et il reçoit sur l’œil un paquet de matière si dure qu’il s’écrie : malheur, me voici borgne !

On l’emmène à tâtons dans une pièce voisine où séchaient des vêtements de rechange, où de l’eau chauffait toujours devant le feu pour les ablutions ; on le nettoie, on lui lave l’œil qui n’a subi aucun dommage sérieux, en somme, et il rentre dans la chambre pour réciter, avec les deux Bénédictins et Pierre de Dacie, Matines ; mais avant de psalmodier l’office, il s’approche du lit de la patiente et joint les mains, étonné.

Elle est embrenée d’ordures, mais tout a changé. L’odeur, qui était d’une fétidité plus qu’humaine, s’est muée en un fleur angélique ; la résignation, la sainteté de Christine ont vaincu le Traitant des âmes — et tous s’empressent de remercier le Ciel. — Que pensez-vous de cette histoire ?

— Elle est stupéfiante, à coup sûr, mais ce cas de cloaque infernal est-il unique ?

Tous les livres