La Cathédrale (page 59)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Non, un siècle après, des faits analogues se découvrent chez Elisabeth de Reute et aussi chez la bienheureuse Bétha. Là encore, Satan se livre à d’immondes facéties ; il s’allège près de la couche de la Bienheureuse, tapisse le plancher et goudronne avec ses produits les murs. A noter aussi, dans le moderne, que des actes de ce genre eurent lieu chez le Curé d’Ars…

— Je ne vois pas, dans tout cela, le développement de la symbolique des odeurs, fit Durtal. En tout cas, le champ est restreint ou mal défini et le nombre des parfums que l’on peut mentionner est court.

Nous avons les essences extraites de l’Ancien Testament et qui présagent la Vierge ; quelques unes d’entre elles sont encore admises dans un autre sens, tels le nard, la casse et le cinname ; le premier interprète la force de l’âme, la seconde, la saine doctrine et le troisième la bénéolence des vertus ; nous avons aussi le bouquet du cèdre qui spécifiait, au XIIIe siècle, les Docteurs de l’Eglise ; puis trois aromes liturgiques précis : l’encens, la myrrhe, le baume ; enfin l’odeur de Sainteté qui peut presque s’analyser chez quelques saints et la puanteur démoniaque qui va de l’infection animale à l’horreur des œufs couvis et des sulfures.

Il faudrait maintenant vérifier si la senteur personnelle d’un élu est bien en harmonie avec celles des qualités ou des œuvres dont il fut, ici-bas, le modèle ou l’auteur ; ce qui semble exact si l’on observe que saint Thomas d’Aquin, qui créa l’admirable prose du Saint-Sacrement, exhalait une fragrance d’encens, que sainte Catherine de Ricci, qui fut un exemple d’humilité, fleurait la violette, emblème de cette vertu, mais…

L’abbé Plomb entra et, mis au courant par Durtal de cette discussion sur l’osmologie mystique, il dit :

— Mais oui, vous ne tenez pas compte des faux parfums délectables que le Maudit efflue ; et en effet, ses baumes infâmes sont de deux sortes : les uns caractérisés par le relent des barèges et des selles ; les autres, par une singerie de la senteur de Sainteté, par de délicieuses bouffées d’attrait et de tentation. Le Malin s’y est pris ainsi pour séduire Dominique de Gusman ; il l’imprégna d’émanations exquises espérant lui inspirer, par ce moyen, des idées de vaine gloire ; de même pour Jourdain de Saxe qui expirait un fumet agréable quand il célébrait la messe. Dieu lui montra que ce phénomène était d’origine infernale et, dès lors, il cessa.

Enfin il me revient à la mémoire une singulière anecdote de Quercetanus à propos d’une maîtresse de Charlemagne qui trépassa. Le roi qui l’adorait ne pouvait se décider à laisser enterrer son corps qui se décomposait, en vaporisant un mélange de violettes et de roses. L’on examina l’état du cadavre et l’on aperçut, inséré dans sa bouche, un anneau qu’on ôta. Aussitôt l’enchantement démonial s’évanouit ; le corps fétida et Charlemagne permit de l’inhumer.

L’on peut encore adjoindre à cette bonne odeur d’attirance du Diable, une autre qui est, au contraire, maléolente et a pour but de vexer le fidèle, de l’empêcher de prier, d’éloigner de lui son prochain, de le faire tomber, s’il se peut, dans le désespoir ; mais, en somme, cette puanteur dont le Très-Bas imprègne un organisme dépend de la catégorie des odeurs de tentation, suggérant au patient, non plus l’orgueil, mais la faiblesse et la crainte.

Voyons, en attendant, j’ai autre chose pour vous, fit l’abbé, s’adressant à Durtal, voici quelques titres que j’ai relevés pour votre étude sur les bêtes expressives du Moyen Age. Vous avez lu le « De Bestiis et aliis rebus » d’Hugues de Saint-Victor ?

— Bon, vous pourrez encore consulter Albert le Grand, Barthélémy de Glanville, Pierre de Bressuire ; enfin j’ai inscrit sur ce papier la série des Bestiaires : celui d’Hildebert, de Philippe de Thann, de Guillaume de Normandie, de Gautier de Metz, de Richard de Fournival ; seulement, il vous faudra aller à Paris pour vous les procurer dans les bibliothèques.

— Et cela ne me servirait pas à grand’chose, répliqua Durtal. J’ai compulsé jadis plusieurs de ces recueils et ils ne contiennent aucun renseignement qui puisse m’être utile, au point de vue du symbolisme. Ce ne sont que des descriptions fabuleuses d’animaux, des légendes sur leurs origines et sur leurs mœurs ; le Spicilegium Solesmense et les Analecta de Dom Pitra, sont autrement instructifs. Avec eux, avec saint Isidore, saint Epiphane, Hugues de Saint-Victor, l’on a le chiffre du langage imagé des monstres.

C’est toujours la même chose ; depuis le Moyen Age il n’existe en français aucun travail complet sur le symbolisme car l’ouvrage de l’abbé Auber sur ce sujet est un leurre. Pour la flore, vous chercheriez vainement un manuel sérieux qui fasse même allusion aux propriétés catholiques des plantes. Je néglige, bien entendu, ces livres stupides à l’usage des amoureux, intitulés « le langage des fleurs » et qui côtoient « la parfaite cuisinière » et « la clef des songes » sur les parapets des quais. Il en est de même des couleurs ; rien de vraiment documenté n’a été écrit sur les teintes infernales ou pieuses, et, en effet, le traité que leur consacra Frédéric Portal est, au point de vue du chromatisme chrétien, nul. Il m’a fallu, pour l’explication de l’œuvre de l’Angelico, picorer dans les mystiques, afin de découvrir, çà et là, les sens qu’ils décernaient aux tons ; et je vois bien qu’il me faudra user d’une pareille méthode pour mon étude sur la faune religieuse. Il n’y a rien à attendre, en somme, des volumes techniques et c’est dans la Bible et dans la liturgie, sources premières de la science des symboles, qu’il convient de pêcher. A propos, monsieur l’abbé, n’aviez-vous pas des remarques à me communiquer sur le Belluaire des Ecritures ?

L’abbé Gévresin récita le Benedicite, puis l’on mangea la soupe et la gouvernante apporta le bœuf aux carottes.

Il était roboratif, moelleux, pénétré, jusque dans ses plus secrètes fibres, par l’onctueuse et par l’énergique sauce qui le baignait.

— Hein, vous n’en mangiez pas de semblable à le Trappe, notre ami, dit Mme Bavoil.

— Et il n’en dégustera point non plus de cette qualité dans n’importe quel autre ordre religieux, appuya l’abbé Plomb.

— Ne me découragez pas d’avance, s’exclama, en riant, Durtal ; permettez-moi de me régaler sans arrière-pensée… il y a temps pour tout…

— Alors, reprit l’abbé Gévresin, vous êtes décidé à envoyer à la Revue un travail allégorique sur les animaux.

— J’ai trié à votre intention, d’après les études spéciales de Fillion et de Lesêtre, les erreurs commises par les traducteurs de la Bible lorsqu’ils affublèrent de noms chimériques des bêtes réelles, dit l’abbé Plomb. Voici, en quelques mots, le résultat de mes perquisitions.

Il n’y a jamais eu de faune mythologique dans les Livres Saints. Le texte hébreu a été défiguré par ceux qui le transférèrent en grec et en latin ; et ce bestiaire si étrange, qui nous déconcerte dans certains chapitres d’Isaïe et de Job, se réduit simplement à une nomenclature d’êtres connus.

Ainsi les onocentaures et les sirènes dont le Prophète nous entretient, sont tout bonnement des chacals, si l’on examine les mots hébraïques qui les désignent. La lamie, ce vampire mi-serpent, mi-femme, comme la wivre, est un oiseau de nuit, le chat-huant ou la chouette ; les satyres, les faunes, les créatures velues dont il est question dans la Vulgate ne sont, au demeurant, que des boucs sauvages, des « schirim », ainsi que la langue mosaïque les nomme.

La bête qui s’annonce tant de fois dans la Bible, sous le titre de dragon, est indiquée, dans le texte original, par des termes différents ; et tantôt ces vocables déterminent le serpent et le crocodile et tantôt le chacal ou la baleine ; enfin la fameuse licorne, l’unicorne des Ecritures, n’est autre que le bœuf primitif, l’auroch sculpté sur les bas-reliefs assyriens et dont la race se meurt, reléguée maintenant dans le fond de la Lithuanie et du Caucase.

— Le mot behemot est le pluriel d’excellence de l’hébreu. Il marque une bête prodigieuse, énorme, telle que le rhinocéros ou l’hippopotame. Quant au léviathan, il est une sorte de reptile démesuré, de boa gigantesque.

— Tant pis, s’écria Durtal, la zoologie imaginative était plus drôle ! Tiens, quel est ce légume ? fit-il en goûtant d’une purée bizarre d’herbes.

— Ce sont des pissenlits hachés et cuits, liés par un jus de lardons, répondit Mme Bavoil ; aimez-vous ce mets, notre ami ?

— Certes. Ils sont aux épinards et aux chicorées cultivées, vos pissenlits, ce que le canard sauvage est au canard domestique et le lièvre au lapin ; et c’est vrai cela, les plantes potagères sont d’habitude plates et fades, tandis que celles qui poussent en pleine liberté ont une saveur astringente, une cordiale amertume ; c’est de la venaison d’herbages que vous nous offrez là, Madame Bavoil !

— Je pense, dit l’abbé Plomb, qui réfléchissait, je pense que l’on pourrait, ainsi que nous l’avons tenté, un jour, pour la flore mystique, dresser une liste des péchés capitaux, composés par des bêtes.

— Evidemment — et sans peine encore. — L’orgueil est particularisé par le taureau, par le paon, par le lion, par l’aigle, par le cheval, par le cygne, par l’onagre, selon Vincent de Beauvais.

L’avarice, par le loup, et, suivant Théobald, par l’araignée ; pour la luxure, nous avons le bouc, le porc, le crapaud, l’âne ; la mouche qui, selon saint Grégoire le Grand, retrace les désirs insolents des sens ; pour l’envie, l’épervier, le hibou, la chouette ; pour la gourmandise, le pourceau et le chien ; pour la colère, le lion et le sanglier, le léopard, d’après Adamantius ; pour la paresse, le vautour, le colimaçon, la bourrique ; le mulet, au dire de Raban Maur.

Quant aux vertus opposées à ces vices, l’on peut traduire l’humilité par le bœuf et l’âne ; le détachement des biens d’ici-bas, par le pélican, symbole de la vie contemplative ; la chasteté, par la colombe, par l’éléphant ; il est vrai que cette version de Pierre de Capoue est démentie par d’autres mystiques qui accusent l’éléphant de superbe et le qualifient de « pécheur énorme » ; la charité par la calandre et le pélican ; la tempérance, par le chameau qui, envisagé sous un autre jour, stipule avec son nom de « gamal » d’extraordinaires furies ; la vigilance, par le lion, le paon, par la fourmi que citent l’Abbesse Herrade et l’anonyme de Clairvaux, surtout par le coq auquel saint Eucher et tous les symbolistes confient ce sens.

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