La Cathédrale (page 60)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ajoutons que la colombe résume, en elle, toutes ces qualités, est la synthèse même de ces vertus.

— Oui, et elle est la seule, avec l’agneau, que Satan délaisse et dont il n’ose usurper l’aspect ; aussi n’estelle jamais attifée d’un fâcheux renom, fit l’abbé Gévresin.

— Elle partage cette privauté avec le blanc et le bleu, les deux couleurs qui ne sont pas régies par la loi des contrastes, qui ne répondent au signalement d’aucun vice, répliqua Durtal.

— La colombe, s’écria Mme Bavoil, en changeant les assiettes, elle joue un admirable rôle dans l’histoire de l’arche de Noé. Ah ! notre ami, c’est la mère de Matel qu’il faut entendre !

— La bonne Jeanne établit d’abord que le péché originel a produit dans la nature humaine le déluge des péchés dont la Vierge fut, seule, exemptée par le Père qui la choisit pour son unique colombe.

Ensuite, elle raconte que Lucifer, représenté par le corbeau, s’enfuit de l’arche par la croisée du libre arbitre ; alors Dieu, qui possédait Marie de toute éternité, ouvrit la fenêtre de la volonté de sa Providence, et, de son propre sein, de l’arche du ciel, Il envoya la colombe virginale sur la terre où elle cueillit un rameau de l’olivier de sa miséricorde, reprit son vol jusque dans l’arche du ciel et offrit ce rameau pour tout le genre humain ; puis elle pria la céleste Bonté de retirer le déluge du péché et invita le divin Noé à sortir de l’arche empyrée ; et alors, sans quitter le sein de son Père dont il est inséparable, Il sortit…

— Et verbum caro factum est et habitavit in nobis, conclut l’abbé Gévresin.

— Le fait est que cette préfiguration du Verbe par Noé est curieuse, dit Durtal.

— Les animaux sont encore utilisés dans l’iconographie des Saints, reprit l’abbé Plomb. Autant que je puis me souvenir, l’âne sert d’enseigne à saint Marcel, à saint Jean Chrysostome, à saint Germain, à saint Aubert, à sainte Françoise Romaine, à d’autres encore ; le cerf à saint Hubert et à saint Rieul ; le coq à saint Landry et à saint Vit ; le corbeau à saint Benoît, à saint Apollinaire, à saint Vincent, à sainte Ida, à saint Expédit ; le daim à saint Henri ; le loup à saint Waast, à saint Norbert, à saint Remacle, à saint Arnoud ; l’araignée est la caractéristique de saint Conrad et de saint Félix de Nole ; le chien, de saint Godefroy, de saint Bernard, de saint Roch, de sainte Marguerite de Cortone, de saint Dominique, lorsqu’il porte une torche enflammée dans sa gueule ; la biche, de saint Gilles, de saitn Leu, de sainte Geneviève de Brabant, de saint Maxime ; le pourceau, de saint Antoine ; le dauphin, de saint Adrien, de saint Lucien, de saint Basile ; le cygne de saint Cuthbert et de saint Hugues ; le rat, de saint Gontran et de sainte Gertrude ; le bœuf, de saint Corneille, de saint Eustache, de saint Honoré, de saint Thomas d’Aquin, de sainte Lucie, de sainte Blandine, de sainte Brigitte, de saint Sylvestre, de saint Sébald, de saint Saturnin, la colombe est l’apanage de saint Grégoire le Grand, de saint Rémy, de saint Ambroise, de saint Hilaire, de sainte Ursule, de sainte Aldegonde, de sainte Scolastique dont l’âme s’envola, sous cette forme, au ciel.

Et cette liste pourrait s’accroître indéfiniment ; parlerez-vous, dans votre étude, de ces compagnons des Saints ?

— Au fond, la plupart de ces attributions relèvent non de la symbolique, mais bien de l’histoire et de la légende ; aussi n’ai-je pas l’intention de m’en occuper spécialement.

Puis, brusquement, l’abbé Plomb, qui regardait son confrère, se tourna vers Durtal.

— Je partirai dans huit jours pour Solesmes et j’ai assuré au Révérendissime Père Abbé que je vous amènerais avec moi.

— Oh mais, fit-il, je ne vous y laisserai point, à moins que vous ne vouliez plus revenir à Chartres ; c’est une simple visite que je vous propose, le temps de humer l’atmosphère du cloître, de vous aboucher avec les Bénédictins, de tâter un peu de leur vie…

Durtal se taisait, effaré, car cette offre bien simple pourtant d’aller vivre quelques jours dans un cloître venait de faire jaillir subitement en lui cette idée baroque, étrange, que s’il acceptait, il jouait son va-tout, risquait un pas décisif en avant, prenait envers Dieu une sorte d’engagement de se fixer, de finir ses jours auprès de lui.

Et ce qui était curieux, c’est que cette pensée, si impérieuse et si envahissante qu’elle excluait toute réflexion, le privait de ses moyens habituels de défense, le mettait, désarmé, à la merci d’il ne savait quoi, cette pensée que rien ne justifiait, ne s’arrêtait pas, ne se précisait point sur Solesmes ; le lieu où il se retirerait, lui importait peu pour l’instant ; la question n’était pas là ; le point de savoir si oui ou non, il allait céder à d’obscures impulsions, obéir à des ordres informulés et pourtant certains, donner des arrhes à Dieu qui paraissait le harceler sans vouloir s’expliquer davantage, demeurait seul.

Et il se sentait inexorablement étreint, tacitement commandé d’avoir à se prononcer sur-le-champ.

Il tenta de lutter, de raisonner, de se ressaisir, mais cet effort l’accabla et il eut la sensation d’une syncope intérieure, d’une âme qui, dans un corps resté debout, s’évanouissait, peu à peu, de fatigue et de peur.

— Ah çà, qu’est-ce qui vous arrive ? s’exclamèrent les deux prêtres.

— Avez-vous, dit-il, absorbé du protoxyde d’azote, de ce gaz qui endort et qui sert, en chirurgie, pour les opérations de courte durée ? Non ; eh bien, on a la tête qui bourdonne et au moment où un fracas de grandes eaux commence, l’on perd connaissance ; c’est cela que j’éprouve ; seulement ces phénomènes se passent non dans mon crâne, mais dans mon âme qui est débile et étourdie, prête à se trouver mal…

— J’aime à croire, reprit l’abbé Plomb, que ce n’est pas la perspective de visiter Solesmes qui vous bouleverse de la sorte ?

Durtal n’eut pas le courage de confesser la vérité ; il eut peur d’être ridicule en avouant de telles transes et, pour ne pas répondre nettement, il esquissa un semblant de geste.

— Je me demande, d’ailleurs, pourquoi vous hésiteriez, car vous êtes sûr d’être reçu à bras ouverts. Le Père Abbé est un homme d’une réelle valeur et, qui plus est, nullement hostile à l’art. Enfin, et cela achèvera, je l’espère, de vous rassurer, il est aussi un moine et très simple et très bon.

Les deux prêtres rirent. — Vous avez huit jours pour l’écrire, votre article !

— Encore faudrait-il, pour aller utilement dans un monastère, ne pas être dans cet état de siccité et de dispersion où je végète, dit péniblement Durtal.

— Les Saints eux-mêmes ne sont pas exempts de distractions, répliqua l’abbé Gévresin ; témoin ce religieux dont parle Tauler qui, sortant de sa cellule, au mois de mai, se couvrait la tête de son capuchon pour ne pas voir la campagne et n’être pas ainsi empêché de regarder son âme.

— Ah ! notre ami, le doux Jésus, il sera donc toujours, comme l’a dit la Vénérable Jeanne, le pauvre languissant à la porte de nos cœurs ; allons, voyons, un bon mouvement, ouvrez-lui ! s’écria Mme Bavoil.

Et Durtal, poussé dans ses derniers retranchements, finit par acquiescer au désir de tous, mais il le fit, d’un air navré, car il ne pouvait parvenir à chasser l’idée folle que cette adhésion impliquait, de sa part, une vague promesse envers Dieu.

Cette idée qui l’avait assailli si tenacement, pendant quelques minutes, parut s’effacer, et le lendemain, il ne lui resta que la surprise d’une sourde agitation que rien n’expliquait ; il haussait les épaules mais, sourdement, au fond de lui, surgissait quand même une vague crainte. Cette idée n’était-elle pas, en raison même de son absurdité, l’un de ces pressentiments que l’on éprouve parfois, sans les comprendre ; n’était-elle point aussi, à défaut d’un ordre clairement exprimé par une voix interne, un avis intérieur, un conseil direct et secret de s’observer, de ne pas considérer comme une simple partie de plaisir ce départ dans un cloître ?

Mais c’est impossible ! finit par se crier Durtal. Quand je suis allé à la Trappe pour y subir le grand lavage, je n’ai pas été harcelé par des appréhensions de ce genre ; quand j’y suis retourné plusieurs fois depuis, pour me réviser, je n’ai jamais eu la pensée que je pourrais m’interner sérieusement dans un monastère et maintenant qu’il s’agit d’un bref séjour dans un couvent de Bénédictins, voilà que je tremble, que je me cabre !

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