La Cathédrale (page 7)
Et quand le départ fut résolu, ce fut au tour de l’abbé à investir Durtal, à le décider de quitter Paris pour aller s’installer auprès de lui, à Chartres.
Encore qu’il fût navré de ce départ qu’il avait d’ailleurs combattu de son mieux, Durtal regimbait, refusait de s’ensevelir dans cette ville.
— Mais voyons, notre ami, fit Mme Bavoil, je me demande pourquoi vous vous entêtez à vouloir vous enterrer ici ; vous y vivez en pleine solitude, dans vos livres. Vous vivrez de même avec nous.
Et, comme à bout d’arguments, après une charge à fond de train contre la province, Durtal répliquait :
— Mais à Paris, il y a les quais, il y a Saint-Séverin, Notre-Dame, il y a de délicieux couvents…
— Vous trouverez aussi bien à Chartres ; vous y aurez la plus belle cathédrale qui soit au monde, des monastères tels que vous les aimez et, quant aux livres, votre bibliothèque est si bien fournie qu’il me paraît difficile que vous puissiez, en flânant sur les quais, l’accroître. D’ailleurs, vous le savez mieux que moi, l’on ne déniche aucun livre de la catégorie de ceux que vous cherchez, dans les boîtes. Ces volumes-là ne figurent que sur des catalogues de librairie et, dès lors, rien n’empêche qu’on vous les envoie partout où vous serez.
— Je ne vous dis pas…mais il y a autre chose sur les quais que des bouquins ; il y a des bibelots à regarder, la Seine, il y a un paysage…
—Eh ! bien, si la nostalgie vous vient de cette promenade, vous prendrez le train et longerez, pendant toute une après-midi, les parapets du fleuve ; il est facile d’aller de Chartres à Paris ; vous avez, soir et matin, des express qui effectuent le trajet en moins de deux heures.
— Et puis, s’écria Mme Bavoil, il s’agit bien de cela ! Ce dont il s’agit, c’est d’abandonner une ville semblable à une autre pour habiter le territoire même de la Vierge. Songez que Notre-Dame de Sous Terre est la plus antique chapelle que Marie ait en France ; songez que l’on vit près d’Elle, chez Elle et qu’Elle vous comble de grâces !
— Enfin, reprit l’abbé, cet exil ne peut contrarier en rien vos projets d’art. Vous voulez écrire des vies de Saints ; ne les travaillerez-vous pas mieux dans le silence de la province que dans le brouhaha de Paris ?
— La province…la province ! d’avance, elle m’accable, s’écria Durtal. Si vous vous doutiez de l’impression qu’elle me suggère et sous quelle apparence d’atmosphère et sous quel aspect d’odorat elle se présente ! Tenez, vous connaissez, dans les vieilles maisons, ces grands placards à deux battants dont l’intérieur est tendu de papier bleu toujours humide. Eh ! bien, je m’imagine, au seul mot de province, en ouvrir un et recevoir en plein visage la bouffée de renfermé qui en sort ! — et si je veux parachever cette évocation, par la saveur, par le flair, je n’ai qu’à mâcher ces biscuits que l’on fabrique maintenant avec je ne sais quoi et qui sentent la colle de poisson et le plâtre sur lequel il a plu, dès qu’on y goûte ! que je mange de cette pâte fade et froide, en reniflant un relent d’armoire et aussitôt la cinéraire image d’un district perdu, me hante ! Evidemment votre Chartres pue ça !
— Oh ! oh ! s’exclama Mme Bavoil — mais vous n’en savez rien puisque vous n’avez jamais visité cette ville !
— Laissez-le dire, fit l’abbé qui riait. Il reviendra de ces préventions. Et il ajouta :
— Expliquez ces inconséquences ; voici un Parisien qui aime si peu sa cité qu’il choisit, pour y habiter, le coin le moins bruyant, le plus obscur, celui qui ressemble le plus à un quartier de province. Il a horreur des boulevards, des promenades fréquentées, des théâtres ; il se confine en un trou et se bouche les oreilles pour ne pas entendre les rumeurs qui l’entourent ; et alors qu’il convient de perfectionner ce système d’existence, de mûrir dans un silence authentique, loin des foules, alors qu’il importe de renverser les termes de sa vie, de devenir, au lieu d’un provincial de Paris, un Parisien de province, il s’ébaubit et s’indigne !
— Le fait est, pensait Durtal, une fois seul, le fait est que la capitale m’est sans profit. Je n’y vois plus personne et je serai réduit à une solitude encore plus absolue quand mes amis l’auront quittée. Au fond, je serais tout aussi bien à Chartres ; j’y étudierais à l’aise, dans un milieu paisible, dans les parages d’une cathédrale autrement intéressante que Notre-Dame de Paris et puis… une autre question dont l’abbé Gévresin ne parle pas mais qui m’inquiète, moi, se pose. Si je demeure seul, ici, il me faudra chercher un nouveau confesseur, errer dans les églises, de même que j’erre dans la vie matérielle, à la recherche des restaurants et des tables d’hôte. Ah ! non ! j’ai assez à la fin de ces au jour le jour de nourritures corporelles et morales ! j’ai mis mon âme dans une pension qui lui plaît, qu’elle y reste !
Enfin il y a encore un argument. je vivrai à meilleur compte à Chartres et là, en ne dépensant pas plus qu’ici, je pourrai m’installer confortablement, manger les pieds sur mes chenêts, être servi !
Et il avait fini par se résoudre à suivre ses deux amis, avait arrêté un assez vaste logement en face de la cathédrale — et lui, qui avait toujours été si à l’étroit dans de minuscules pièces, il savourait enfin la joie provinciale des vastes chambres, des livres étalés sur les murs, à l’aise.
De son côté, Mme Bavoil lui avait découvert une servante familière et bavarde, mais brave femme au fond et pieuse. Et il avait commencé sa nouvelle existence dans l’étonnement continu de cette extraordinaire basilique, la seule qu’il ne connût point, sans doute parce qu’elle était située près de Paris et que semblable à tous les Parisiens, il ne se dérangeait guère que pour effectuer de plus longs voyages. Quant à la ville même, elle lui parut dénuée d’intérêt, ne possédant qu’une promenade intime, un petit quai où, dans le bas des faubourgs, près de la porte Guillaume, des lavandières chantent, en savonnant, devant un cours d’eau qu’elles fleurissent avec des touffes irisées de bulles.
Aussi prit-il la décision de ne sortir que le matin dès l’aube ou le soir ; alors, il pouvait rêvasser, seul, dans une ville qui était, l’après-midi déjà, à peu près morte.
L’abbé et sa gouvernante étaient, eux, installés dans l’évêché même, à l’ombre de l’abside de la cathédrale. ils occupaient, au-dessus d’écuries abandonnées, un premier et unique étage, composé d’une série de pièces froides et carrelées, que l’évêque avait fait remettre à neuf.
Quelque temps après leur arrivée à Chartres, l’abbé avait répondu à Durtal qui le voyait soucieux :
— Oui sans doute, je traverse un moment difficile ; j’ai à dissiper des préventions… je m’y attendais d’ailleurs ; et c’était encore là un des motifs pour lesquels je désirais ne point quitter Paris… mais la Sainte Vierge est si bonne… déjà tout s’arrange…
— Vous pensez bien, dit-il, que la nomination d’un chanoine étranger au diocèse n’a pas été considérée d’un œil indifférent par le clergé de Chartres. Cette méfiance envers le prêtre inconnu qu’un nouvel évêque amène est bien naturelle, en somme ; l’on craint forcément qu’il ne joue auprès du prélat le rôle plus ou moins occulte d’une Eminence grise ; aussi tous se tiennent sur leurs gardes et ils filtrent au tamis ses moindres paroles, épluchent ses moindres actes.
— Puis, fit Durtal, n’est-ce pas une bouche de plus à nourrir sur la maigre pitance que l’Etat concède ?
— Pour cela, non. je ne touche aucun bénéfice et par conséquent je ne lèse les intérêts de personne ; je ne l’eus pas accepté, d’ailleurs. le seul avantage que je retire de ma présence auprès de Sa Grandeur c’est de ne point avoir de loyer à payer, puisque je suis logé gratuitement dans les dépendances de l’évêché.
Je n’aurais pu être salarié, du reste, car le traitement dévolu par le Gouvernement aux chanoines n’existe plus depuis une loi de finance du 22 mars 1885 qui a décidé la suppression de ces émoluments par voie d’extinction. N’émargent donc sur les fonds destinés aux besoins du culte, que ceux qui étaient titulaires avant la promulgation de la loi ; ils vont, s’éteignant peu à peu, et l’on prévoit aisément le moment où aucun chanoine ne sera plus rétribué par l’Etat. Dans certains diocèses, l’on remplace ces subsides perdus par l’argent d’une fondation pieuse ou, si vous aimez mieux, d’une prébende. Il n’y en a point à Chartres. Tout au plus, le chapitre dispose-t-il d’une vague pécune qu’il partage entre ceux auxquels on ne confie aucun emploi, ce qui leur fournit, bon an, mal an, par tête, une somme d’environ trois cents francs et c’est tout.
— S’ils n’ont aucune fortune, ils vivent plus pauvres que les derniers des ouvriers à Chartres. La plupart végètent ; les uns célèbrent la messe dans des communautés, sont aumôniers des couvents, mais cela ne rapporte presque rien, deux cents, deux cent cinquante francs peut-être. Un autre remplit les fonctions de secrétaire général de l’évêché, ce qui lui vaut un appartement et des gages qui peuvent s’élever à six cents francs. Un autre encore dirige la Semaine religieuse, « la Voix de Notre-Dame de Chartres », et est supérieur de la maîtrise ; quelques uns enfin sont commis dans les bureaux de l’ordinaire. Chacun s’ingénie, en résumé, à se procurer un gîte et à manger du pain.
— Au fond, qu’est-ce, au juste, qu’un chanoine, en quoi consistent ses attributions, quelles sont ses origines ?
— Ses origines ? elle s’égarent dans la nuit des âges. On croit savoir que des collèges de chanoines existaient sous Pépin le Bref ; on n’ignore pas, du moins, que, sous le règne de ce roi, saint Chrodegang, évêque de Metz, assembla tous les clercs de son église, les obligea de demeurer ensemble, dans une maison commune, ainsi que dans un cloître et les assujettit à une règle que Charlemagne rappela dans ses Capitulaires. — Ses attributions ? elles consistent à célébrer solennellement les offices canoniaux et à diriger les processions. En conscience, tout chanoine est forcé d’abord de résider dans le lieu où est située l’église dont il est un des mandataires ; ensuite d’assister aux heures canoniales qui s’y célèbrent ; enfin de participer aux réunions que tient le chapitre, à certains jours.
Pour dire la vérité, leur rôle est maintenant à peu près nul. Le Concile de Trente les nommait « Senatus Ecclesiae », le Sénat de l’Eglise ; ils étaient alors le conseil nécessaire de l’évêque. Aujourd’hui, les prélats ne les consultent même plus. Ils ne retrouvent une parcelle de leurs anciennes prérogatives que lorsque le siège pastoral devient vacant.