La Cathédrale (page 61)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce désarroi est puéril ; hé, pas tant que cela, se dit-il, soudain. En me rendant à Notre-Dame de l’Atre, j’étais assuré de n’y pas permaner puisque je n’aurais pu supporter plus d’un mois le dur régime ; je n’avais donc rien à craindre, tandis que, dans une abbaye Bénédictine où la règle est plus complaisante, je ne suis pas certain de ne pouvoir m’y échouer.

Dès lors… eh bien mais, tant mieux ! car enfin il faudrait, une bonne fois, se délimiter, savoir ce qu’on a dans le ventre, s’assurer du plus ou moins de valeur de ses échéances, du plus ou moins d’énergie de ses aptitudes et de ses liens.

Il y a quelques mois, j’aspirais à l’existence conventuelle, cela est sûr, et aujourd’hui, je doute. J’ai des élans abortifs, des menées proditoires, des velléités qui ratent, des souhaits qui tournent court ; je veux et je ne veux pas. Il serait pourtant nécessaire de s’entendre ; mais à quoi cela sert-il de se faire le puisatier de son âme, car j’ai beau descendre dans la mienne, je n’y découvre que le vide obscur et que le froid ?

Je commence à croire qu’à force de scruter ces ténèbres, je deviens ainsi que l’enfant qui fixe avec des yeux ouverts dans la nuit, le noir ; je finis par me créer des fantômes, par me forger des paniques ; c’est bien le cas pour cette excursion à Solesmes, car rien, absolument rien, ne peut justifier mes transes.

Que tout cela est bête et ce qu’il serait plus simple de se laisser vivre et surtout de se laisser conduire !

J’y suis, fit-il, après réflexion ; la cause de ces brigues est claire ; c’est mon manque d’abandon, mon défaut de confiance envers Dieu et aussi mon peu d’amour qui m’ont mis dans un état pareil.

A la longue, ces malaises ont engendré la maladie dont je souffre, une anémie profonde d’âme, aggravée par la peur du malade qui, n’ignorant pas la nature de son affection, l’exagère.

Cette situation est-elle bien différente de celle que je connus à Paris ? oui, car cette phase que je traverse est absolument le contraire de celle que je vécus jadis ; à Paris, j’avais l’âme non pas aride et friable, mais molle et humide ; elle se saponifiait, on enfonçait dedans ; je me fondais en somme, dans un état de langueur plus pénible peut-être que cet état de sécheresse où je me racornis ; mais à y regarder de près, si les symptômes ont changé, le mal n’en persiste pas moins ; qu’il y ait langueur ou siccité, le résultat est identique.

Seulement, n’est-il pas étrange que cette anémie spirituelle se traduise maintenant par des signes contradictoires ? d’une part, en effet, j’éprouve une fatigue, une défection, un ennui de la prière qui me paraît inane et creuse, tant je la récite mal, une envie d’envoyer tout promener, de me taire, d’attendre un retour de ferveur que je n’espère point ; et, de l’autre, je sens, au même moment, un travail sourd et têtu, une touche invisible, un besoin de prier, un rappel incessant de Dieu me tenant en haleine. Il y a des instants aussi où, tout en croyant me rendre compte que je ne bouge pas, il me semble que je m’ébranle, que je vais être emporté à la dérive.

Oui, c’est presque cela. Dans cette condition d’esprit à la fois casanière et nomade, que je m’avise de lire une œuvre de haute mystique, sainte Térèse ou sainte Angèle, alors la touche si subtile se précise ; je perçois des élans qui m’ameutent ; je me figure que mon âme a recouvré la santé, qu’elle rajeunit, qu’elle respire ; et si je veux profiter de cette éclaircie pour me réunir et pour prier, tout s’arrête ; je me fuis et rien ne va. Quelle misère et quelle pitié !

Il a surtout employé la méthode expectante, se bornant, moins à combattre les accidents qu’à lutter contre ma faiblesse générale, qu’à me réconforter. Il m’a prescrit les médications martiales de l’âme, m’ordonnant de communier lorsqu’il me voyait faiblir. Aujourd’hui, si je table juste, il change ses batteries de place. Ou il abandonne une tactique qui n’a pas réussi, ou bien, au contraire, il la perfectionne ; son traitement ayant, sans que je m’en sois douté, produit les effets qu’il désirait atteindre ; et dans l’un et l’autre cas, il veut, pour activer ou pour compléter la cure, m’envoyer dans un cloître.

Ce système paraît, au reste, faire partie de sa thérapeutique, car c’est ainsi qu’il s’y est pris lorsqu’il m’aidait à me convertir ; il m’a dépêché dans une station thermale d’âme, aux eaux énergiques, terribles ; maintenant, il ne juge plus nécessaire de m’infliger un pareil traitement et il m’engage à séjourner dans un lieu plus reposant, dans un air moins vif, est-ce cela ?

Il n’est pas jusqu’à sa manière de vous saisir à l’improviste et de vous asséner brusquement sa décision qui ne soit la même. Cette fois-ci, ce n’est point lui qui s’est chargé de réduire mes incertitudes en me notifiant mon départ pour Solesmes, mais c’est tout comme ! Car, enfin, il y a dans cette histoire quelque chose qui n’est pas clair. Pourquoi l’abbé Plomb a-t-il promis aux Bénéditins de m’amener avec lui ? Il a certainement agi sur la demande de l’abbé Gévresin. Il n’y avait nul motif autrement pour qu’il causât de moi avec les Pères. Je lui ai bien, il est vrai, parlé de mes ennuis, de mes vagues envies de retraite, de mon affection pour les monastères, mais je ne l’ai pas incité à marcher ainsi de l’avant, à précipiter aussi brusquement les choses !

Allons, me voici encore à imaginer des stratégies, à chercher midi à quatorze heures, à découvrir des intentions là où il n’y en a peut-être point. Et puis, quand même, il y en aurait ! Est-ce que ce n’est pas dans mon intérêt que ces braves amis complotent ?

Je n’ai qu’à les écouter et à leur obéir ; voyons, laissons cela et revenons à notre Bestiaire car le temps passe et je veux avoir terminé ce travail avant de décamper ; et, à l’affût devant la cathédrale, il examina le portail du Sud qui renfermait la zoologie mystique et les diableries.

Mais, il n’y aperçut pas les formes extravagantes qu’il rêvait. A Chartres, les vertus et les vices n’étaient pas annoncés par des animaux plus ou moins chimériques, mais bien par des figures humaines. En explorant avec soin, il dénicha, sur des piliers de la baie du milieu, des péchés incarnés en de minuscules groupes : la luxure notée par une femme qui caresse un jeune homme ; l’ivrognerie par un manant qui s’apprête à souffleter un évêque ; la discorde par un mari qui se querelle avec sa femme, tandis que gisent auprès d’eux une quenouille brisée et une bouteille vide.

En fait de bêtes infernales, tout au plus, en se décarcassant le col, discernait-il dans la baie de droite deux dragons, l’un exorcisé par un moine, l’autre bridé, avec une étole, par un Saint.

En fait de bêtes divines, il distinguait dans la série des Vertus des femmes qu’accotaient des animaux symboliques : la Docilité accompagnée par un bœuf ; la Chasteté par un phénix ; la Charité, par une brebis ; la Douceur par un agnel ; la Force par un lion ; la Tempérance par un chameau. Pourquoi le phénix signifie-t-il, ici, la Chasteté, car il n’est généralement pas chargé de cet emploi par les Volucraires du Moyen Age ?

Et un peu dépité par l’indigence de la faune chartraine, il se consola, en inspectant le porche du Sud ; il servait de pendant à celui du Nord et répétait avec une variante le sujet du portail Royal : la glorification du Christ mais alors dans ses fonctions de Juge suprême, et dans la personne de ses Saints.

Commencé à l’époque de Philippe-Auguste et aux frais du comte de Dreux et d’Alix de Bretagne, son épouse, ce porche qui n’avait été terminé que sous le règne de Philippe le Bel se divisait, ainsi que les deux autres, en trois parties : une baie médiane, racontant, sur son tympan en ogive, la scène du Jugement dernier — puis, une baie à gauche, consacrée aux Martyrs — enfin, une autre à droite, dédiée aux Confesseurs.

La baie centrale imitait la forme d’une barque, dressée debout, la poupe en bas et la proue en l’air ; ses flancs évasés apostaient, sur leurs cloisons, six Apôtres, de chaque côté, et le fond était occupé, au milieu, par une seule statue, celle du Christ.

Cette statue était, de même que celle d’Amiens, célèbre ; tous les guides vantaient la régularité de la physionomie, l’ordonnance calme des traits ; la vérité, c’est qu’elle était surtout fate et rigide, d’une beauté sans désennui ; ce qu’elle était inférieure à celle du Christ du XIIe siècle, du Dieu si expressif, si vivant, assis entre les bêtes du Tétramorphe, dans le tympan de la façade Royale !

Les Apôtre étaient mieux débrutis, moins mastoques peut-être que les Patriarches et les Prophètes installés auprès de sainte Anne, sous le porche Nord, mais leur saveur d’art était moindre. Ils étaient comme le Jésus qu’ils entouraient d’une venue honnête ; c’était de la sculpture probe, flegmatique, si l’on peut dire.

Ils tenaient, placides, les instruments de leur martyre, tels que des soldats, leur fusil, au port d’armes.

Sur la paroi de droite gîtaient saint Pierre arborant la croix sur laquelle il fut attaché, la tête en bas ; saint André, une croix latine et non les traverses en forme d’X sur lesquelles on le cloua ; puis saint Philippe, saint Thomas, saint Matthieu, saint Simon, armés tous, d’un glaive, bien que saint Philipppe ait été crucifié et lapidé, saint Thomas percé d’un coup de lance et saint Simon scié.

Sur la paroi de gauche habitaient : saint Paul, substitué à saint Matthias, le successeur de Judas ; il exhibait une épée ; puis saint Jean, son évangile ; Jacques le Majeur, un glaive ; Jacques le Mineur, une massue de foulon ; saint Barthélémy, le coutelas avec lequel on l’écorcha et saint Jude, un livre.

Huchés sur des colonnes torses, ils pressaient sous leurs pieds restés nus, en signe d’apostolat, les bourreaux de leurs supplices. Ils avaient des cheveux longs et diffus, des barbes bifides, taillées en fourche, hormis le saint Jean imberbe, et saint Paul qui, selon la tradition, était chauve ; et ils étaient, tous, vêtus de même, drapés dans des manteaux à plis ménagés en d’adroites ondes. Seul, Jacques le Majeur se dénonçait par une pannetière semée de coquillages, pareille à celle des pèlerins qui le visitaient à Compostelle, dans l’un des grands sanctuaires édifiés en son honneur, au Moyen Age.

Il était le Saint vénéré de l’Espagne, mais a-t-il jamais évangélisé ces contrées, ainsi que l’attestent saint Jérôme, saint Isidore et le Bréviaire de Tolède ? d’aucuns en doutent. En tout cas, au XIIIe siècle, son histoire, narrée par Durand de Mende, se résumait en ceci : envoyé dans ce pays pour convertir les idolâtres, il échoua dans cette mission et regagna Jérusalem où Hérode le fit décapiter. Son cadavre fut ensuite transporté en Espagne et ses reliques y opérèrent ces conversions qu’il n’avait pu effectuer de son vivant.

D’ailleurs, songea Durtal, nous sommes singulièrement peu renseignés sur les Apôtres. Presque tous n’apparaissent qu’à la cantonade dans les Evangiles et sauf quelques uns, comme saint Pierre, saint Jean, saint Paul, dont les silhouettes parfois se déterminent, les autres flottent à l’état d’ombres, passent en quelque sorte voilés dans ce halo de lumière qu’épand autour de lui le Christ ; et après sa mort, ils s’effument davantage encore et leur existence n’est plus délinéée que par de vagues légendes.

Tel saint Thomas, le trésor de Dieu, ainsi que le qualifie sainte Brigitte. Où est-il né ? on l’ignore ; quelles furent les circonstances et les motifs de sa vocation ? nul ne le sait. Dans quel pays prêcha-t-il la religion nouvelle ? les discussions commencent. Les uns le signalent chez les Mèdes, chez les Parthes, chez les Perses, dans l’Ethiopie, les autres, dans l’Indostan. On le spécifie, généralement, par une équerre et une règle, car l’on assure qu’il construisit une église à Méliapour ; ce pourquoi, il fut, au Moyen Age, le patron des architectes et des maçons.

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