La Cathédrale (page 62)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Selon le Bréviaire romain, il fut tué à Calamine d’un coup de lance ; selon la Légende dorée, il fut trucidé à coups d’épées, dans une région mal définie et les Portugais prétendent que son corps leur appartient, à Goa, le chef-lieu de leurs possessions dans les Indes.

Au XIIIe siècle, ce Saint était le type têtu de la méfiance. Non content de n’avoir reconnu le Christ que lorsqu’il l’eut vu et enfoncé ses doigts dans les plaies, il se montra, si l’on en croit nos pères, aussi incrédule lorsqu’on lui apprit l’Assomption de la Vierge et Marie dut venir et lui jeter sa ceinture, pour le convaincre.

Saint Barthélémy s’efface, encore plus obscur, dans l’ombre amoncelée des âges. Il était le mieux élevé des Apôtres, dit la sœur Emmerich, car les autres, Pierre et André surtout, avaient conservé de leurs basses origines des mines sans apprêt et des dehors brusques.

S’appelle-t-il Barthélémy ? On le pense. Les Synoptiques le comptent au nombre des Apôtres et saint Jean l’omet ; par contre, il désigne à sa place un homme du nom de Nathanaël dont les trois autres Evangiles ne parlent point.

Y a-t-il dès lors identité entre ces deux Apôtres ? cela paraît à peu près sûr et saint Bernard présume que ce Barthélémy ou ce Nathanaël était l’époux des noces de Cana.

Quelle fut son existence ? il aurait parcouru l’Arabie, la Perse, l’Abyssinie, aurait baptisé les Ibères, les peuplades du Caucase et ainsi que saint Thomas, les Indes, mais aucun document authentique ne le prouve. Suivant les uns, il aurait été décollé ; d’après les autres, il aurait été écorché vif, puis crucifié à Albane, près de la frontière de l’Arménie.

Cette dernière opinion qu’adopta le Bréviaire romain a prévalu ; aussi fut-il choisi pour patron, par les bouchers qui écorchent les bêtes, par les mégissiers, les peaussiers, les cordonniers, les relieurs qui travaillent le cuir, voire même par les tailleurs, car les Primitifs le peignent excorié d’une moitié du corps et tenant sa peau sur son bras comme un habit.

Plus étrange et plus confus encore est saint Jude. Il s’appelait également Thaddée et Lebbée et était fils de Cléophas et de Marie, sœur de la Vierge ; il fut, dit-on, marié et il eut des enfants.

Les Evangiles le citent à peine mais insistent pour qu’on ne le confonde pas avec Judas — ce qui eut lieu, du reste — et, à cause même de sa similitude de nom avec le traître, pendant le Moyen Age, les chrétiens le renient et les sorciers l’implorent.

Il se tait dans les Livres Saints, ne sort de son mutisme que pour poser pendant la réunion de la Cène une question au Christ sur la prédestination et Jésus répond à côté ou pour mieux dire ne lui répond pas. Il est aussi l’auteur d’une Epître canonique dans laquelle il semble s’être inspiré de la IIe Missive de saint Pierre et, selon saint Augustin, ce fut lui qui inséra le dogme de la Résurrection de la chair dans le Credo.

Il est associé à saint Simon, dans les légendes ; suivant le Bréviaire, il aurait évangélisé la Mésopotamie et subi avec son compagnon le martyre en Perse ; de leur côté, les Bollandistes narrent qu’il fut l’Apôtre de l’Arabie et de l’Idumée, tandis que le Ménologe grec raconte qu’il fut, en Arménie, tué par les infidèles à coups de flèches.

En somme tous ces renseignements vacillent et l’iconographie ajoute à ce désarroi, en assignant à Jude les attributs les plus divers ; tantôt, en effet, il tient une palme comme à Amiens ou un livre comme à Chartres ; tantôt, il porte une croix, une équerre, un bateau, un bâton, une hache, une scie, une hallebarde.

Enfin, malgré le déplorable renom que lui vaut son homonyme Judas, les lapidaires du Moyen Age le qualifient d’homme de charité et d’ardeur et le symbolisent dans les feux d’or et de pourpre de la chrysoprase, emblème des bonnes œuvres.

Tout cela est très peu cohérent, se dit Durtal ; ce qui me paraît bizarre aussi, c’est que ce saint si chichement invoqué par nos pères qui ne lui dédièrent pendant longtemps aucun autel, possède deux de ses effigies à Chartres, en admettant que le Verlaine du portail royal le représente, ce qui devient dès lors bien improbable.

Ce que je voudrais savoir maintenant, reprit-il, c’est pourquoi les historiens de la cathédrale proclament en chœur que la scène du Jugement dernier sculptée sur le tympan de la porte est la plus extraordinaire de ce genre qui soit en France ; rien n’est plus faux, car elle est très vulgaire, très inférieure, en tout cas, à beaucoup d’autres.

La partie démoniaque y est, en effet, moins tumultueuse, plus indolente, moins dense que dans les basiliques de la même époque. Sans doute, à Chartres, ces démons à mâchoires de loups et à oreilles d’ânes refoulant des évêques et des rois, des laïques et des moines vers une gueule de dragon qui crache des flammes ; ces diables à barbiches de chèvres et à bouches échancrées en croissants qui s’emparent de pécheurs épars sur les cordons des voussures, sont expertement agencés, disposés autour du sujet principal, en d’habiles grappes ; mais ce vignoble satanique manque d’ampleur et ses fruits sont fades ; ces prédateurs sont trop peu féroces ; ils ont presque l’air d’être en goguette et déguisés, et les damnés sont calmes.

Il est autrement exaspéré le festival diabolique de Dijon ! et Durtal se rappelait la Notre-Dame de cette ville, ce spécimen si étrange du gothique du XIIIe siècle, du style bourguignon, en France. Cette église était d’une simplicité presque enfantine ; elle haussait au-dessus de ses trois porches, un mur droit creusé de deux étages d’arcatures formant galeries et surmontés de figures grotesques. A droite de la façade, se dressait une tourelle coiffée d’un bonnet pointu ; puis, à côté, sur le toit, se découpait la ferraille en claire-voie d’un jacquemart muni de trois poupées frappant les heures ; en arrière, au-dessus du transept, sortait une petite tour flanquée à sa base de quatre clochetons vitrés et c’était tout.

Ce monument minuscule si on le compare à de grandes cathédrales, était marqué de l’étampe flamande ; il en avait le côté paysan et bonhomme, et la foi gaie ; c’était un sanctuaire sans façon, bien peuple ; l’on avait dû s’y entretenir avec la Vierge noire encore debout sur un autel, de ses petites affaires, l’on avait dû y vivre, y prier à la bonne flanquette, ainsi que chez soi, sans gêne.

Mais il ne fallait pas se fier à l’aspect bénin et réjoui de cet édifice, car les rangées de grotesques courant au-dessus du porche et au-dessus des arcatures, démentaient la sécurité joviale des alentours.

Ils étaient là, réparés, il est vrai, ou refaits, grimaçant en des lignes serrées, jaillissant de la pierre en un pêle-mêle de religieuses démentes et de moines fous, de terriens ahuris et de villageoises cocasses, de coquebins tordus par un rire nerveux et de diables hilares ; et, au milieu de cette horde de réprouvés hurlant hors des murs, surgissait, entre deux démons qui la tourmentaient, une figure réelle de femme, s’élançant de la frise, tentant de se ruer sur vous. Les yeux dilatés, hagards, les mains jointes, elle vous supplie, terrifiée, désigne le lieu saint et vous crie d’entrer ; et l’on s’arrête, interdit, devant ce visage décomposé par la peur, crispé par l’angoisse, qui se débat dans cette meute de monstres, dans ces visions irritées de larves. Farouche et charitable, à la fois, elle menace et elle implore ; et cette image d’une éternelle excommuniée, chassée du temple et réléguée à jamais sur son seuil, vous hante comme un souvenir de douleur, comme un cauchemar d’effroi.

Non, à coup sûr, il n’existe, dans la ménagerie satanique de la Beauce, aucune statue dont l’art soit aussi incisif et aussi formel. A un autre point de vue, au point de vue de l’ensemble du tableau et de l’envergure du sujet, le pèsement des âmes de Notre-Dame de Chartres est aussi très au-dessous de la psychostasie de la cathédrale de Bourges.

Je crois bien d’ailleurs que celle-là est la plus extraordinaire de toutes, se dit Durtal. Ni les scènes similaires de Reims et de Paris avec leurs troupes de pécheurs enveloppés dans une chaîne que tirent des démons, ni les épisodes analogues d’Amiens n’ont cet empan.

A Bourges, de même que dans toutes les œuvres semblables du Moyen Age, les trépassés s’échappent de leurs tombes et, au bandeau supérieur, sous un Christ que conjurent la Vierge et saint Jean, saint Michel les pèse ; à sa gauche, les démons entraînent les uns et, à sa droite, les anges emmènent les autres.

La Résurrection des morts, telle que l’imagier du Berry la sculpta, est à faire hennir la bruyante pudeur des catholiques, car les figures sont nues et certaines réticences consenties d’habitude cependant pour le corps féminin, sont omises. Hommes, femmes, soulèvent la pierre du sépulcre, enjambent le rebord des bières, bondissent, culbutent, les uns par-dessus les autres ; ceux-ci, joignant, extasiés, les mains et priant, les yeux au ciel ; ceux-là, inquiets, regardant de tous les côtés ; d’autres, braillant d’épouvante et tendant les bras ; d’autres encore, prenant des poses éplorées, se frappant la poitrine, geignant pour leur défense ; d’autres enfin, éblouis par ce passage de l’ombre à la lumière, secouant leurs membres gourds, cherchent à se mouvoir.

Le tohu-bohu de ces êtres subitement réveillés, jetés, tels que des hiboux en plein jour, tremblant de peur et de joie, dès qu’ils se reconnaissent et comprennent que l’heure du Jugement est venue, est exprimé avec une autorité, une verve, une acuité d’observation qui laissent loin derrière elles les minimes remarques et le modique entrain du sculpteur de la Beauce.

Et, dans le compartiment au-dessus, le pèsement des âmes se déroule, magnifique, avec le saint Michel, aux ailes déployées, tenant une lourde balance et caressant, en souriant, un enfant qui croise les mains, tandis qu’un diable à tête de bouc et à rictus de faune, armé d’une fourche, le guette, prêt à s’en emparer si l’archange le quitte ; et, derrière ce démon qui s’attarde, commence le lamentable défilé des ouailles. Ici, ce n’est plus la courtoisie infernale gardée à Chartres, les vagues égards d’un esprit du Mal, poussant doucement devant lui une moniale, mais bien la brutalité, dans toute son horreur, l’ignoble violence ; le côté parfois comique de ce genre de rixes n’est plus. A Bourges, les servants du Très-Bas travaillent pour de bon et cognent ; ici, un diable, au mufle de fauve, dont le ventre bedonnant est une trogne, frappe le crâne d’un malheureux qui se débat, en grinçant des dents, et lui mord les jambes avec sa queue dont l’extrémité s’ouvre en mâchoire de serpent ; là, un autre bourreau hirsute et cornu, arrache à un damné une oreille avec un croc ; là encore, un autre monstre à la face camuse, aux tétines en pendeloques, au bas ventre occupé par un masque d’homme, aux ailes soudées à la chute des reins, empoigne à pleins bras un religieux et le précipite, la tête la première, dans un chaudron qui bout sur une gueule renversée de dragon dont deux valets de Satan attisent, avec des soufflets, les flammes.

Et, dans ce coquemar, deux figures, symboles, l’une, de la médisance, l’autre, de la luxure, une figure de moine et une figure de femme, se tordent et pleurent, car d’énormes crapauds dévorent, au premier, la langue, sucent, à la seconde, le sein.

De l’autre côté du saint Michel, la scène change ; un ange souriant et joufflu charge sur les épaules d’un de ses compagnons et lutine un bambin qui brandit, joyeux, une branche ; puis, derrière lui, lentement s’avance une théorie de Saints, une femme, un roi, un cénobite, conduits par saint Pierre vers un porche précédant un édicule où le vieil Abraham, assis, tend sur ses genoux un tablier plein de petites têtes qui jubilent, d’âmes sauves.

Et Durtal constatait, en se remémorant la figure du saint Michel et de ces anges, qu’ils étaient les frères de la sainte Anne, du saint Joseph, de l’ange du portail Royal de Reims. C’était, en effet, le même modèle étrange, le même visage jeune et vieillot, au nez en cornet et au menton pointu, plus grassouillet cependant, moins anguleux peut-être qu’à Reims.

Cet air de famille, cette ressemblance permettaient de croire que les mêmes imagiers ou que leurs élèves avaient travaillé aux sculptures des deux cathédrales et pas à Chartres où aucun type analogue n’apparaissait, alors que pourtant certaines similitudes d’autres statues du porche Nord avec quelques uns des personnages, d’un autre genre, de la façade de Reims, étaient frappantes.

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