La Cathédrale (page 63)
Toutes les suppositions sont possibles et aucune n’a la chance d’être certifiée juste, car nous ne découvrons aucun renseignement sur les maîtrises des imagiers de ce temps, se dit Durtal qui se dirigea vers la baie latérale de gauche du porche chartrain, vouée aux Martyrs.
Là, dans l’ébrasement de la porte, vivaient, côte à côte, saint Vincent d’Espagne, diacre ; saint Denys, évêque ; saint Piat, prêtre ; et saint Georges, guerrier ; victimes, tous les quatre, de la studieuse cruauté des mécréants.
Saint Vincent, dans sa longue robe, penchait sur l’épaule une tête contrite. Celui-là, pensa Durtal, il a été supplicié d’une façon toute culinaire, car si j’écoute la Légende de Voragine, on lui ratissa si furieusement le corps avec des peignes acérés d’airain que ses boyaux sortirent ; puis, après ce hors-d’œuvre de souffrances, les cuisiniers le rôtirent sur un gril, le lardèrent de clous, l’arrosèrent avec la sauce de son sang. Lui, demeurait immobile, pendant qu’il se dorait et priait. Quand il eut expiré, Dacien, son persécuteur, ordonna de transférer son cadavre dans un champ pour qu’il fût dépecé par les bêtes, mais un corbeau vint veiller auprès de lui et chassa, à coups de bec, un loup ; alors, on lui attacha une meule de moulin autour du col et on le précipita dans la mer, mais il aborda près de pieuses femmes qui l’ensevelirent.
Saint Denys, premier évêque de Paris, offert en pâture à des lions qui s’éloignèrent, puis décollé à Montmartre, avec saint Eleuthère et saint Rustique. L’imagier ne l’avait pas représenté, tenant, ainsi que d’habitude, sa tête, mais il l’avait dressé, entier, debout, crossé et mîtré ; et il n’était pas humble et dolent, tel que son voisin, le diacre d’Espagne, mais droit, impérieux, levant la main, plus peut-être pour faire une recommandation aux fidèles que pour les bénir et Durtal rêvait devant cet écrivain dont le livre, si court, occupait une place si importante dans la série des œuvres mystiques ; celui-là, en admettant que le volume fût de lui, avait plus que tout autre et, le premier, parmi les auteurs contemplatifs, franchi les limites du ciel et rapporté quelques détails sur ce qui s’y passe, aux hommes. La question des préséances angéliques datait de lui, car il avait révélé l’organisation des milices, observé un ordre, une hiérarchie qu’imite l’humanité et que parodie l’enfer. Il avait été une sorte de courrier entre le firmament et la terre ; il avait été l’explorateur du Patrimoine divin comme plus tard sainte Catherine de Gênes fut l’exploratrice des domaines du Purgatoire.
Moins intéressant était Piat, prêtre de Tournai, qu’un proconsul romain décapita. Dans cette assemblée de Saints célèbres, il était un peu le parent de province pauvre, le Saint d’un diocèse. Il figurait là parce que la cathédrale possédait ses reliques, car ses historiens racontent que l’illation de ses restes à Chartres eut lieu au IXe siècle. Saint Georges l’accotait, vêtu en chevalier du temps de saint Louis, tête nue, bardé de fer, armé d’une lance et d’un bouclier, en sentinelle sur un socle où était décrite la torture de la roue qu’il endura.
Cette statue avait pour pendant de l’autre côté de la porte Théodore d’Héraclée, habillé d’une cotte de maille et d’un surcot et muni, lui aussi, d’un écu et d’une lance.
Près de ce Saint que l’on fit cuire jadis, dans la ville d’Amasée, à petit feu, siégeaient saint Etienne, saint Clément et saint Laurent.
Et le tympan développait, au-dessus de la double haie de ces martyrs, l’histoire de saint Etienne disputant contre les docteurs et lapidé par les Juifs ; et, partout, sur des piliers carrés, sous la voûte du porche, des pierres s’excisaient en des figurines tourmentées de Justes : saint Léger, saint Laurent, saint Thomas de Cantorbéry, saint Bacche, saint Quentin, d’autres encore ; et c’était un défilé de Bienheureux qu’on éborgnait, qu’on calcinait, qu’on tailladait, qu’on fouettait à tour de bras, qu’on étêtait ; mais le tout était dans un pitoyable état. En les ébranchant encore de plusieurs membres, le vent et la rage des sans-culottes avaient complété le supplice de ces Saints.
La baie de droite, consacrée aux Confesseurs, s’ouvrait en une cosse immense debout, alignant sur sa paroi écartée de gauche, saint Nicolas, archevêque de Myre, haussant une main gantée, foulant aux pieds le cruel hôtelier qui occit les enfants dont la mort devint le sujet de tant de complaintes ; puis saint Ambroise, docteur de l’Eglise, archevêque de Milan, coiffé d’une mître singulière, en forme d’éteignoir ; saint Léon, pape, le vainqueur d’Attila, enfin saint Laumer, l’une des gloires du pays de Chartres.
Celui-là était un peu, ainsi que le saint Piat de la baie de gauche, un inconnu fourvoyé dans les rangs illustres de ces Saints. Très vénéré autrefois dans la Beauce, il avait mené, de son vivant, une existence qui pouvait se condenser en trois lignes : après avoir gardé, pendant son enfance, les troupeaux, il avait été cellerier de la cathédrale, anachorète et enfin moine et abbé du monastère de Corbion, dans les forêts de l’Orne.
La paroi évasée de droite logeait saint Martin, évêque de Tours, saint Jérôme, doteur de l’Eglise, saint Grégoire, pape et docteur, et saint Avit.
Ce qui est curieux, pensa Durtal, c’est le parallélisme de cette porte. D’un côté, à droite, saint Nicolas, le grand thaumaturge de l’Orient ; de l’autre, à gauche, saint Martin, le grand thaumaturge de l’Occident.
Puis, en pendant, deux docteurs de l’Eglise, saint Ambroise et saint Jérôme ; le premier, souvent redondant et enflé dans une prose médiocre, mais ingénieux et charmant dans ses hymnes ; le second, ayant vraiment, dans la Vulgate, créé la langue de l’Eglise, aéré, désinfecté ce latin du Paganisme qui empestait la luxure, puait un affreux mélange de vieux bouc et de rose ; en vis-à-vis encore, deux papes, saint Léon et saint Grégoire, puis deux abbés de cloîtres, saint Laumer et saint Avit qui avait été, lui aussi, supérieur d’une abbaye fondée dans les bois du Perche.
Ces deux statues avaient été ajoutées, après coup, car elles décelaient, par leur tournure et par leur costume, une époque plus tardive que le XIIIe siècle ; mais alors, avaient-elles été substituées à d’autres qui portraituraient les mêmes moines ou différents Saints ?
Et le tympan exprimait, à son tour, l’idée de parallélisme voulu par le maître de l’œuvre. Lui aussi était dédié aux deux thaumaturges, à la réplique miraculeuse du Nord au Midi ; il relatait les épisodes de la vie de saint Nicolas et de saint Martin ; saint Nicolas dotant les filles d’un gentilhomme qui s’apprêtait, mourant de faim, à les trafiquer, puis le sépulcre de cet archevêque sécrétant une huile souveraine, pour guérir les maladies ; saint Martin offrant la moitié de son manteau à un indigent et voyant ensuite le Christ revêtu de ce manteau.
Le reste du porche était aisément négligeable ; l’on retrouvait, dans les voussures et sur les piliers des baies, la troupe des Confesseurs, les neuf chœurs des Anges, la parabole des Vierges sages et des Vierges folles, le double des vingt-quatre Vieillards du portail Royal, les Prophètes de l’Ancien Testament, les Vertus et les Vices, les Vierges chrétiennes, de petites statuettes d’Apôtres, le tout plus ou moins endommagé, plus ou moins visible.
Avec ses 783 statues et figurines, ce portail du Midi cité par les guides comme le plus attrayant de tous, était, au contraire, le moins attirant des trois, pour les artistes, car si l’on exceptait les glorieuses effigies de saint Théodore et de saint Georges, les panégyriques de ses autres habitants étaient ternes, très inférieurs, au point de vue de l’art, aux sculptures de la façade du XIIe siècle et même du portique du Nord, ce mémorial des deux Livres, dont la statuaire était plus barbare mais moins docile et moins froide.
Et Durtal reprenait : l’ensemble extérieur de la cathédrale de Chartres peut se résumer en trois mots : Latrie, Hyperdulie, Dulie. Latrie, culte de Notre Seigneur, au porche Royal ; Hyperdulie, culte de la sainte Vierge au porche du Septentrion ; Dulie, culte des Saints, au porche du Sud.
Car, en somme, bien que le Rédempteur soit magnifié sur ce portail du Sud, en sa qualité de Juge suprême, il semble céder quand même un peu sa place aux Saints ; et, cela se comprend, puisqu’il est là, quasiment en double emploi, et que son véritable palais, son véritable trône est dans le tympan triomphal du portique d’honneur, du portail Royal.
Et avant de s’éloigner de cette façade, jetant un dernier coup d’œil sur ces haies d’élus, Durtal s’arrêtait devant saint Clément et saint Grégoire.
Saint Clément dont la mort extraordinaire fait presque oublier une vie tout entière adonnée à herser les âmes ; et Durtal se rappelait le récit de Voragine. Après avoir été exilé, sous le règne de Trajan, en Chersonèse, Clément est jeté, avec une ancre au cou, dans la mer, tandis que l’assemblée des chrétiens agenouillés sur le rivage, demande au ciel de conserver son corps ; et la mer recule de trois milles, et les fidèles gagnent à pied sec une chapelle que les Anges viennent d’édifier sous les vagues et dans laquelle le cadavre du Saint repose, sur un tombeau ; et, durant plusieurs siècles, la mer se retire ainsi, pendant une semaine, chaque année, afin de permettre aux pèlerins de visiter ses reliques.
Saint Grégoire, le premier moine Bénédictin, nommé pape, le maître de la liturgie, le créateur du plain-chant. Il fut, à la fois, éperdu de justice, fou de charité, passionné d’art, cet admirable pape, à l’esprit si compréhensif, si large, qu’il considérait ainsi qu’une tentation démoniaque, le désir que les cagots, que les pharisiens de son temps, manifestaient de ne point lire la littérature profane, parce que, disait-il, celle-là nous aide à comprendre l’autre.
Sacré, contre son gré, pontife, il traîne une vie torturée par l’angoisse, pleure le repos quitté du cloître et n’en lutte pas moins avec une incroyable énergie contre les assauts des Barbares, les hérésies de l’Afrique, les intrigues de Byzance, la simonie des siens.
Il surgit au fond des âges, dans un sabbat de schismes qui vocifèrent et on l’aperçoit aussi, au milieu de ces tourmentes, abritant contre la rapacité des riches les pauvres qu’il nourrit de sa main et dont il baise les pieds chaque jour ; et, dans cette existence surmenée, sans un moment de détente, il parvient à restaurer la discipline monastique, à semer partout où il le peut le germe Bénédictin, à sauver le monde qui s’égare par la vigie des cloîtres.
S’il ne fut pas martyrisé comme saint Clément, il mourut cependant pour le Christ d’épuisement et de fatigue, ayant vécu dans la continuelle souffrance d’un corps miné par les maladies, débilité par les macérations volontaires et par les jeûnes.
C’est sans doute pour cela que la face de sa statue est si pensive et si triste, se dit Durtal ; et pourtant, elle écoute la colombe, symbole de l’inspiration, qui lui chuchote à l’oreille, lui dicte, d’après une ancienne légende, les mélodies de l’antiphone, et lui souffle certainement aussi ses dialogues, ses homélies, ses commentaires sur le livre de Job, son pastoral, toutes ses œuvres dont le retentissement fut immense au Moyen Age.
Et, en retournant vers son logis, Durtal, songeant encore au défilé de ces Justes, se fit tout à coup cette réflexion : il manque à Chartres le portrait d’un Saint dont l’assistance fut jadis plus que celle de tout autre enviée, saint Christophe qui se tenait d’habitude à l’entrée des cathédrales, juché seul, en un lieu à part.
Tel il saillait naguère à l’entrée de Notre-Dame de Paris et tel il s’exhibe encore, en un coin de la façade principale d’Amiens ; mais presque partout, les iconoclastes l’ont détruit et l’on peut compter les églises où maintenant la statue du Porte-Christ se montre. Elle séjourna sûremùent à Chartres, oui, mais dans quel endroit ? les monographes de la basilique n’en parlent point.
Et, en cheminant, il se plaisait à penser à ce Saint dont la popularité s’explique, car nos pères croyaient qu’il suffisait de regarder son image sculptée ou peinte, pour être protégé, pendant toute la journée, de catastrophes, surtout de la malemort.
Aussi, émergeait-il, en dehors, bien en évidence, en bonne place, énorme, de façon à pouvoir être aperçu, même de loin, par les passants. D’autres fois, son portrait s’étendait, gigantesque, dans l’intérieur de l’église. Ainsi le voit-on au Dom d’Erfurt, dans une freque du XVe siècle, trop réparée. Cette figure monstrueuse, haute de cinq étages, va des dalles du sanctuaire aux voûtes. Christophe a une barbe qui coule à torrents et des jambes aussi grosses que des piliers de nef. Il porte, adorant et courbé, sur ses épaules, un enfant à tête ronde qui bénit, en souriant, avec une mine enfarinée de pierrot, les visiteurs. Et lui, patauge, pieds nus, dans un étang plein de petits roseaux, de diablotins, de poissons cornus, de fleurettes étranges, le tout minuscule pour mieux exagérer encore la statue colossale du Saint.