La Cathédrale (page 64)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce pauvre ami, ruminait Durtal, il fut vénéré par le peuple mais un peu tenu à l’écart par l’Eglise, car il est, avec saint Georges et quelques autres martyrs, de ceux dont la biographie suggère bien des doutes…

Saint Christophe fut invoqué, pendant le Moyen Age, pour la guérison des enfants langoureux et aussi contre la cécité et la peste.

Au reste, les Saints ne furent-ils pas les vrais thérapeutes de ces temps ? toutes les maladies que les médecins, que les mires, ne pouvaient soulager leur étaient confiées ; d’aucuns même étaient réputés tels que des spécialistes et les maux qu’ils traitaient étaient désignés par leurs noms. La goutte s’appelait mal de saint Maur ; la lèpre mal de saint Job ; le cancer mal de saint Gilles ; la chorée mal de saint Guy ; le rhume mal de saint Aventin ; le flux de sang mal de saint Fiacre ; et j’en oublie.

D’autres sont encore demeurés célèbres pour la délivrance de certaines affections dont la cure leur était dévolue. Sainte Geneviève pour le mal des Ardents et les ophtalmies ; sainte Catherine d’Alexandrie pour les migraines ; sainte Reine pour les maladies secrètes ; saint Barthélémy pour les convulsions ; saint Firmin pour les crampes ; saint Benoît pour les érésypèles et pour la pierre ; saint Loup pour les douleurs d’entrailles ; saint Hubert pour la rage ; sainte Appoline dont une statue existe dans la chapelle de l’hôpital Saint-Jean, à Bruges, ornée, en guise d’ex-voto, de chapelets de molaires et de chicots de cire, pour les névralgies faciales et les maux de dents ; et combien d’autres !

Etant donné, conclut Durtal, qu’à l’heure actuelle la médecine est devenue plus que jamais un leurre, je ne vois pas pourquoi l’on n’en reviendrait point aux spécifiques des oraisons, aux panacées mystiques d’antan. Si les Saints intercesseurs se refusent, en certains cas, à nous guérir, ils n’aggraveront pas au moins notre état, en se trompant de diagnostic et en nous faisant ingérer de périlleux remèdes ; et, d’ailleurs, quand bien même les praticiens de notre temps ne seraient pas ignares, à quoi cela servirait-il, puisque les médicaments qu’ils pourraient utilement prescrire sont frelatés ?

Le jour était venu de boucler sa valise et de prendre, en compagnie de l’abbé Plomb, le train.

Durtal s’énerva dans l’attente des heures ; ne tenant plus en place, il sortit pour tuer le temps, mais la pluie qui commençait à tomber le rabattit dans la cathédrale.

Il s’installa, après avoir visité la Madone du Pilier, au fond de la nef, dans un camp de chaises vides et il songea :

Avant de rompre par un voyage le monotone train-train de ma vie à Chartres, ne serait-il pas utile de m’asseoir, ne fût-ce que pendant une minute, en moi-même, et de recenser les acquisitions que j’ai faites avant et depuis mon arrivée dans cette ville ?

Celles de mon âme ? hélas ! elles sont moins des acquisitions que des échanges ; j’ai simplement troqué mes indolences contre des sécheresses et les résultats de cette brocante, je ne les connais que trop ; à quoi bon les énumérer encore ? — celles de mon esprit ? elles me semblent moins affligeantes et plus sûres et je puis en établir un rapide inventaire disposé en trois colonnes : Passé, Présent et Avenir.

Passé. — Alors que je n’y pensais guère, à Paris, Dieu m’a subitement saisi et il m’a ramené vers l’Eglise, en utilisant pour me capter mon amour de l’art, de la mystique, de la liturgie, du plain-chant.

Seulement, durant le travail de cette conversion, je n’ai pu étudier la mystique que dans des livres. je ne la possédais donc qu’en théorie et nullement en pratique ; d’autre part, je n’ai écouté à Paris qu’une musique plane, affadie, délayée dans des gosiers de femmes ou complètement défigurées par des maîtrises : je n’ai assisté dans la majeure partie des églises qu’à des déteintes de cérémonies, qu’à des décomptes d’offices.

Telle était la situation lorsque je suis parti pour la Trappe ; en cet ascétère, je vis alors non plus simplement la mystique, racontée, écrite, formulée en un corps de doctrine, mais bien encore la mystique expérimentale, mise en action, vécue naïvement par des moines. Je pus me certifier que la science de la Perfection de l’âme n’était pas un leurre, que les assertions de sainte Térèse et de saint Jean de la Croix étaient exactes et il me fut également permis dans ce cloître de me familiariser avec les délices d’un rite authentique et d’un réel plain-chant.

Présent. — A Chartres, je suis passé à de nouveaux exercices, j’ai suivi d’autres pistes. Hanté par l’inégalable splendeur de cette cathédrale, j’ai, sous l’impulsion d’un vicaire très intelligent et très instruit, abordé la symbolique religieuse, commenté cette grande science du Moyen Age qui constitue un dialecte spécial de l’Eglise, qui divulgue par des images, par des signes, ce que la liturgie exprime par des mots.

Pour être plus juste, il conviendrait plutôt de dire, de cette partie de la liturgie qui s’occupe plus spécialement des prières, car l’autre, qui a trait aux formes et aux ordonnances du culte, appartient au symbolisme surtout, car c’est lui qui en est l’âme ; la vérité est que la démarcation des deux sciences n’est pas toujours facile à tracer tant parfois elles se greffent l’une sur l’autre, s’inspirent mutuellement, s’entremêlent, finissent presque par se confondre.

Avenir. —- En me rendant à Solesmes, j’achèverai mon éducation, je verrai et j’entendrai l’expression la plus parfaite de cette liturgie et de ce chant grégorien dont le petit monastère de Notre-Dame de l’Atre n’a pu, à cause même du nombre restreint de ses officiants et de ses voix, que me donner une réduction, très fidèle, il est vrai, mais enfin une réduction.

En y joignant mes études personnelles sur la peinture religieuse, enlevée des sanctuaires et maintenant réunie dans des musées ; en y ajoutant mes remarques sur les diverses cathédrales que j’explorai, j’aurai ainsi parcouru tout le cycle du domaine mystique, extrait l’essence du Moyen Age, réuni en une sorte de gerbe ces tiges séparées, éparses depuis tant de siècles, observé plus à fond l’une d’elles, la symbolique, dont certaines parties sont, à force de les avoir négligées, presque perdues.

La Symbolique ! elle a été l’attrait décidé de ma vie à Chartres ; elle m’a allégé et consolé lorsque je souffrais de me sentir l’âme si importune et si basse. Et il tenta de se la remémorer, de l’embrasser en son ensemble.

Elle jaillissait comme un arbre touffu, dont la racine plongeait dans le sol même de la Bible ; elle y puisait en effet sa substance et en tirait son suc ; le tronc était la symbolique des Ecritures, la préfiguration des Evangiles par l’Ancien Testament ; les branches : les allégories de l’architecture, des couleurs, des gemmes, de la flore, de la faune, les hiéroglyphes des nombres, les emblèmes des objets et des vêtements de l’Eglise ; un petit rameau déterminait les odeurs liturgiques et une brindille, desséchée dès sa naissance et quasi-morte, la danse.

Car la danse religieuse a existé, reprit Durtal ; elle a été, dans l’Antiquité, l’offrande de l’adoration, la dîme des liesses ; David sautant devant l’arche en est une preuve.

Dans les premiers temps du Christianisme, les fidèles et les prêtres se trémoussent pour honorer le Seigneur, croient, en clunagitant, imiter l’allégresse des Bienheureux, la joie de ces Anges que saint Basile nous montre, exécutant des pas dans les redoutes parées du ciel.

L’on en arrive bientôt, ainsi qu’à Tolède, à tolérer des messes dites Mussarabes pendant lesquelles les ouailles gambadent en pleine cathédrale ; mais ces cabrioles ne tardent pas à exclure le caractère pieux qu’on veut bien leur prêter ; elles deviennent un piment pour le ragoût des sens et plusieurs conciles les interdisent.

Au XVIIe siècle, les ballets dévots survivent cependant dans certaines provinces ; on les découvre à Limoges où le curé de Saint-Léonard et ses paroissiens pirouettent dans le chœur de l’église. Au XVIIIe siècle, l’on discerne leurs traces dans le Roussillon. A l’heure actuelle, la danse liturgique persiste encore, mais c’est en Espagne surtout que la tradition de ces saintes fariboles s’est conservée.

Il n’y a pas très longtemps, lors de la fête du Corpus Christi, à Compostelle, la procession était précédée dans les rues par un individu de haute taille qui se démenait en portant un autre homme sur ses épaules. Actuellement encore, à Séville, le jour de la fête du Saint-Sacrement des enfants de chœur se dandinent en une sorte de valse lente et chantent des cantiques devant le maître autel de la cathédrale. Dans d’autres villes, aux fêtes de la Vierge, l’on déroule une sarabande autour de sa statue, l’on entrechoque des bâtons, l’on joue des castagnettes et, pour clore la cérémonie, les assistants font, en guise d’amen, crépiter des pétards.

Mais tout cela est médiocrement intéressant et je me demande, en tout cas, quels sens peuvent bien être attribués à des entrechats et à des ronds de jambes ? je m’imagine difficilement que des farandoles et des boléros puissent feindre des prières ; je me persuade mal que l’on récite des actions de grâces, en pilant du poivre avec ses pieds et en virant une illusoire manivelle de moulin à café avec ses bras.

La vérité est que le symbolisme de la danse est ignoré, qu’aucune règle ne nous est parvenue des acceptions que les anciens lui assignèrent. Au fond, la danse liturgique est une joie grossière des gens du Midi. Bornons-nous donc à la citer pour mémoire, et voilà tout.

Quel a été maintenant, au point de vue pratique, l’influence du symbolisme sur les âmes ?

Et Durtal se répondit : le Moyen Age qui savait que sur cette terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut que par ce qu’il recouvre d’invisible, le Moyen Age n’était pas, par conséquent, dupe, comme nous le sommes, des apparences, étudia de très près cette science et il fit d’elle la pourvoyeuse et la servante de la mystique.

Convaincu que le seul but qu’il importait à l’homme de poursuivre, que la seule fin qu’il lui était nécessaire, ici-bas, d’atteindre, c’était d’entrer en relations directes avec le ciel et de devancer la mort, en se versant, en se fondant autant que possible en Dieu, il entraîna les âmes, les soumit à un régime tempéré de cloître, les émonda de leurs préoccupations terrestres, de leurs visées charnelles, les orienta toujours vers les mêmes pensées de renoncement et de pénitence, vers les mêmes idées de justice et d’amour, et, pour les contenir, pour les préserver d’elles-mêmes, il les cerna d’une barrière, mit autour d’elles Dieu en permanence, sous tous les aspects, sous toutes les formes.

Jésus surgit de partout, s’attesta dans la faune, dans la flore, dans les contours des monuments, dans les parures, dans les teintes ; de quelque côté qu’il se tourna, l’homme le vit.

Tous les livres