La Cathédrale (page 8)

J.-K. Huysmans · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Cathédrale (Huysmans) · 66 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Alors, le chapitre supplée l’évêque et encore ses droits sont-ils singulièrement restreints !

Comme il n’a point le caractère épiscopal, il ne peut exercer aucun des pouvoirs qui en dépendent. Il ne saurait par conséquent conférer les ordres ou donner la confirmation.

— Alors il prie l’évêque d’un diocèse voisin d’ordonner les séminaristes ou de confirmer les enfants qu’il lui présente. En somme, vous le voyez, ce n’est pas un seigneur de grande importance qu’un chanoine !

Je ne parle pas ici, bien entendu, des chanoines honoraires ou des chanoines d’honneur. Ceux-là n’ont aucune obligation à remplir ; ils sont pourvus d’un simple tire honorifique qui leur permet de porter la mosette, avec l’agrément de leur évêque, dans le cas très fréquent où ils font partie d’un autre diocèse.

Quant au chapitre même de Chartres, il aurait été fondé au VIe siècle, par saint Lubin. Il était alors composé de soixante-douze chanoines et le nombre s’accrut encore, car lorsque la Révolution survint, il s’élevait au chiffre de soixante-seize et comptait dix-sept dignitaires : le doyen, le sous-doyen, le chantre, le sous-chantre, le grand archidiacre de Chartres, les archidiacres de Beauce-en-Dunois, de Dreux, du Pincerais, de Vendôme, de Blois, le chambrier, le chancelier, les prévôts de Normandie, de Mézangey, d’Ingré, d’Auvers, et le chefcier. Nobles et riches, pour la plupart, ces prêtres formaient une pépinière d’évêques et possesseurs de toutes les maisons qui entourent la cathédrale, ils vivaient indépendants dans leur cloître, étudiant l’histoire, la théologie, le droit canon… à l’heure actuelle c’est une vraie déchéance… l’abbé se tut et secouant la tête, il reprit :

Pour en revenir à mes moutons, j’ai naturellement un peu souffert de la froideur que l’on me montra, dès mon arrivée dans cette ville. Je vous l’ai dit, j’avais bien des appréhensions à rassurer. J’y suis parvenu, je crois. Puis je loue Dieu de m’avoir prêté un auxiliaire précieux, en la personne d’un vicaire de la cathédrale qui m’a vaillamment servi auprès de mes confrères, l’abbé Plomb, vous le connaissez ?

— C’est un prêtre très intelligent, très lettré, qui adore la mystique, qui est très au courant de la cathédrale dont il raffole et dont il a scruté tous les coins.

— Ah mais ! il m’intéresse ce vicaire-là ! voyons, il figure peut-être parmi ceux que j’ai déjà remarqués ; comment est-il ?

— Un petit, jeune, pâle, un peu grêlé, coiffé de cheveux coupés en brosse, ayant des lunettes, reconnaissable à cette particularité : la branche, posée sur le nez, a la forme d’une anse, ou, si vous aimez mieux, dessine l’arc des deux jambes d’un cavalier chevauchant sa monture.

— C’est celui-là ! — Et quand il fut seul, Durtal rumina, songeant à ce vicaire qu’il avait aperçu souvent dans l’église ou sur la place.

Certes, fit-il, on risque toujours de se tromper lorsqu’on apprécie les gens sur les apparences, mais combien la vérité de ce lieu commun apparaît extraordinaire, quand il s’agit du clergé !

Cet abbé Plomb, il a l’air d’un sacriste effaré ; il bâille à l’on ne sait quelles corneilles ; et il semble si mal à l’aise, si jean-jean, si gauche… et il serait un lettré, aimant la mystique et amoureux de la cathédrale !

Décidément, il est sage de ne pas peser un ecclésiastique sur sa mine. Maintenant que je suis destiné à vivre dans ce monde-là, il importe que je m’allège de tout préjugé, que j’attende de bien connaître les prêtres de ce diocèse, avant de me permettre de les juger.

Au fond, se disait Durtal qui rêvait sur la petite place, au fond, personne ne connaît au juste l’origine des formes gothiques d’une cathédrale. Les archéologues et les architectes ont vainement épuisé toutes les suppositions, tous les systèmes ; qu’ils soient d’accord pour assigner une filiation orientale au Roman, cela peut, en effet, se prouver. Que le Roman procède de l’art latin et byzantin, qu’il soit, suivant une définition de Quicherat, « le style qui a cessé d’être romain, quoiqu’il tienne beaucoup du romain, et qui n’est pas encore gothique, bien qu’il ait déjà quelque chose du gothique », j’y consens ; et encore, si l’on examine les chapiteaux, si l’on scrute leurs contours et leurs dessins, s’aperçoit-on qu’ils sont beaucoup plus assyriens et persans que romains et byzantins et gothiques ; mais quant à avérer la paternité même du style ogival, c’est autre chose. Les uns prétendent que l’arc tiers-point existait en Égypte, en Syrie, en Perse ; les autres le considèrent ainsi qu’un dérivé de l’art sarrasin et de l’art arabe ; et rien n’est moins démontré, à coup sûr.

Puis, il faut bien le dire tout de suite, l’ogive ou plutôt l’arc tiers-point que l’on s’imagine encore être le signe distinctif d’une ère en architecture, ne l’est pas en réalité, comme l’ont très nettement expliqué Quicherat et, après lui, Lecoy de la Marche. L’Ecole des Chartes a, sur ce point, culbuté les rengaines des architectes et démoli les lieux communs des bonzes. Du reste, les preuves de l’ogive employée en même temps que le plein-cintre, d’une façon systématique, dans la construction d’un grand nombre d’églises romanes, abondent : à la cathédrale d’Avignon, de Fréjus, à Notre-Dame d’Arles, à Saint-Front de Périgueux, à Saint-Martin d’Ainay à Lyon, à Saint-Martin-des-Champs à Paris, à Saint-Etienne de Beauvais, à la cathédrale du Mans et en Bourgogne, à Vézelay, à Beaune, à Saint-Philibert de Dijon, à la Charité-sur-Loire, à Saint-Ladre d’Autun, dans la plupart des basiliques issues de l’école monastique de Cluny.

Mais tout cela ne renseigne point sur le lignage du Gothique qui demeure obscur, peut-être parce qu’il est très clair. Sans se gausser de la théorie qui consiste à ne voir dans cette question qu’une question matérielle, technique, de stabilité et de résistance, qu’une invention de moines ayant découvert un beau jour que la solidité de leurs voûtes serait mieux assurée par la forme en mître de l’ogive que par la forme en demi-lune du plein-cintre, ne semble-t-il pas que la doctrine romantique, que la doctrine de Châteaubriand dont on s’est beaucoup moqué et qui est de toutes la moins compliquée, la plus naturelle, soit, en effet, la plus évidente et la plus juste.

Il est à peu près certain pour moi, poursuivit Durtal, que l’homme a trouvé dans les bois l’aspect si discuté des nefs et de l’ogive. La plus étonnante cathédrale que la nature ait, elle-même, bâtie, en y prodiguant l’arc brisé de ses branches, est à Jumièges. Là, près des ruines magnifiques de l’abbaye qui a gardé intactes ses deux tours et dont le vaisseau décoiffé et pavé de fleurs rejoint un chœur de frondaisons cerclé par une abside d’arbres, trois immenses allées, plantées de troncs séculaires, s’étendent en ligne droite ; l’une, celle du milieu, très large, les deux autres, qui la longent, plus étroites ; elles dessinent la très exacte image d’une nef et de ses bas-côtés, soutenus par des piliers noirs et voûtés par des faisceaux de feuilles. L’ogive y est nettement feinte par les ramures qui se rejoignent, de même que les colonnes qui la supportent sont imitées par les grands troncs. Il faut voir cela, l’hiver, avec la voûte arquée et poudrée de neige, les piliers blancs tels que des fûts de bouleaux, pour comprendre l’idée première, la semence d’art qu’a pu faire lever le spectacle de semblables avenues, dans l’âme des architectes qui dégrossirent, peu à peu, le Roman et finirent par substituer complètement l’arc pointu à l’arche ronde du plein-cintre.

Et il n’est point de parcs, qu’ils soient plus ou moins anciens que le bois de Jumièges, qui ne reproduisent avec autant d’exactitude les mêmes contours ; mais ce que la nature ne pouvait donner c’était l’art prodigieux, la science symbolique profonde, la mystique éperdue et placide des croyants qui édifièrent les cathédrales. — Sans eux, l’église restée à l’état brut, telle que la nature la conçut, n’était qu’une ébauche sans âme, un rudiment ; elle était l’embryon d’une basilique, se métamorphosant, suivant les saisons et suivant les jours, inerte et vivante à la fois, ne s’animant qu’aux orgues mugissantes des vents, déformant le toit mouvant de ses branches, au moindre souffle ; elle était inconsistante et souvent taciturne, sujette absolue des brises, serve résignée des pluies ; elle n’était éclairée, en somme, que par un soleil qu’elle tamisait dans les losanges et les cœurs de ses feuilles, ainsi qu’entre des mailles de carreaux verts. L’homme, en son génie, recueillit ces lueurs éparses, les condensa dans des rosaces et dans des lames, les reversa dans les allées des futaies blanches ; et même par les temps les plus sombres, les verrières resplendirent, emprisonnèrent jusqu’aux dernières clartés des couchants, habillèrent des plus fabuleuses splendeurs le Christ et la Vierge, réalisèrent presque sur cette terre la seule parure qui pût convenir aux corps glorieux, des robes variées de flammes !

Elles sont surhumaines, vraiment divines, quand on y songe, les cathédrales !

Parties, dans nos régions, de la crypte romane, de la voûte tassée comme l’âme par l’humilité et par la peur, se courbant devant l’immense Majesté dont elles osaient à peine chanter les louanges, elles se sont familiarisées, les basiliques, elles ont faussé d’un élan le demi-cercle du cintre, l’ont allongé en ovale d’amande, ont jailli, soulevant les toits, exhaussant les nefs, babillant en mille sculptures autour du chœur, lançant au ciel, ainsi que des prières, les jets fous de leurs piles ! Elles ont symbolisé l’amicale tendresse des oraisons ; elles sont devenues plus confiantes, plus légères, plus audacieuses envers Dieu.

Toutes se mettent à sourire dès qu’elles quittent leur ossature chagrine et s’effilent.

Le Roman, je me figure qu’il est né vieux, poursuivit Durtal, après un silence. Il demeure, en tout cas, à jamais ténébreux et craintif.

Encore qu’il ait atteint, à Jumièges, par exemple, avec son énorme arc doubleau qui s’ouvre en un porche géant dans le ciel, une admirable ampleur, il reste quand même triste. Le plein-cintre est en effet incliné vers le sol, car il n’a pas cette pointe qui monte en l’air, de l’ogive.

Ah ! les larmes et les dolents murmures de ces épaisses cloisons, de ces fumeuses voûtes, de ces arches basses pesant sur de lourds piliers, de ces blocs de pierre presque tacites, de ces ornements sobres racontant en peu de mots leurs symboles ! le Roman, il est la Trappe de l’architecture ; on le voit abriter des ordres austères, des couvents sombres, agenouillés dans de la cendre, chantant, la tête baissée, d’une voix plaintive, des psaumes de pénitence. Il y a de la peur du péché, dans ces caves massives et il y a aussi la crainte d’un Dieu dont les rigueurs ne s’apaisèrent qu’à la venue du Fils. De son origine asiatique, le Roman a gardé quelque chose d’antérieur à la Nativité du Christ ; on y prie plus l’implacable Adonaï que le charitable Enfant, que la douce Mère. Le Gothique, au contraire, est moins craintif, plus épris des deux autres Personnes et de la Vierge ; on le voit abritant des ordres moins rigoureux et plus artistes ; chez lui, les dos terrassés se redressent, les yeux baissés se relèvent, les voix sépulcrales se séraphisent.

Il est, en un mot, le déploiement de l’âme dont l’architecture romane énonce le repliement. C’est là, pour moi du moins, la signification précise de ces styles, s’affirma Durtal.

Ce n’est pas tout, reprit-il ; l’on peut encore déduire de ces remarques une autre définition :

Le Roman allégorise l’Ancien Testament, comme le Gothique le Neuf.

Leur similitude est, en effet, exacte, quand on y réfléchit. La Bible, le livre inflexible de Jéhovah, le code terrible du Père, n’est-il pas traduit par le Roman dur et contrit et les Evangiles si consolants et si doux, par le Gothique plein d’effusions et de câlineries, plein d’humbles espoirs ?

Si tels sont ces symboles, il semble alors que ce soit bien souvent le temps qui se substitue à la pensée de l’homme pour réaliser l’idée complète, pour joindre les deux styles, ainsi que le sont, dans l’Ecriture Sainte, les deux Livres ; et certaines cathédrales nous offrent encore un spectacle curieux. Quelques unes, austères, dès leur naissance, s’égaient, se prennent à sourire dès qu’elles s’achèvent. Ce qui subsiste de la vieille église abbatiale de Cluny est, à ce point de vue, typique. Elle est à coup sûr, avec celle de Paray-le-Monial restée entière, l’un des plus magnifiques spécimens de ce style roman Bourguignon qui décèle malheureusement, avec ses pilastres cannelés, l’affligeante survie d’un art grec, importé par les Romains en France. Mais, en admettant que ces basiliques, dont l’origine peut se placer entre 1000 et 1200, soient, en suivant les théories de Quicherat qui les cite, purement romanes, leurs contours se mélangent déjà et les liesses de l’ogive, en tout cas, y naissent.

Là, ce n’est plus ainsi qu’à Notre-Dame la Grande de Poitiers, la façade romane, minuscule et festonnée, flanquée, à chaque aile, d’une courte tour surmontée d’un cône pesant de pierre, taillé à facettes comme un ananas. A Paray, la puérile décoration et la lourde richesse de Poitiers ne sont plus. La robe barbare de ce petit joujou d’église qu’est Notre-Dame la Grande, est remplacée par le suaire d’une muraille plane ; mais l’extérieur ne s’atteste pas moins singulièrement imposant, avec la simplesse solennelle de ses formes. Ne sont-elles pas admirables ces deux tours carrées, percées d’étroites fenêtres, dominées par une tour ronde qui pose si placidement, si fermement, sur une galerie ajourée de colonnes unies par la faucille d’un cintre, un clocher tout à la fois noble et agreste, allègre et fort ?

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