Cantique spirituel (page 4)
Entrelacé de cavernes de lions.
Elle veut dire que les vertus qu’elle possède ont quelque chose de semblable à la caverne d’un lion. Car comme les bêtes, craignant la colère et la force de cet animal, n’osent en approcher, de même le monde, la chair, le démon, les passions, les autres ennemis de l’ame, n’osent approcher de ces vertus à cause de la puissance du divin Époux, qui a établi là sa demeure. Car le démon tremble à la vue d’une ame parfaite que Dieu occupe sans discontinuation. Le monde, la chair, les passions, les vices n’y peuvent entrer, parce qu’ayant renoncé à toutes ces choses, elle leur a fermé l’entrée, et n’est plus possédée que de son Époux, qui la défend de leurs attaques.
Ce sont les grands avantages que l’Épouse décrit dans les Cantiques sacrés, et qu’elle désire de tout son cœur. Qui me fera, dit-elle, cette grâce, mon frère, que je vous trouve dehors lorsque vous sucerez les mamelles de ma mère, que je vous donne un saint baiser, et que personne après cela ne me méprise ? Ce saint baiser est l’union dont nous parlons, et qui fait par la vertu de l’amour, quelque espèce d’égalité entre Dieu et l’ame, laquelle veut pour cette cause posséder son Époux comme frère, afin de signifier cette égalité. Elle désire qu’il suce les mamelles de sa mère, c’est-à-dire, qu’il consume et détruise les passions et les défauts qu’elle a reçus d’Ève sa mère ; elle souhaite de le trouver dehors, c’est-à-dire, de s’unir à lui sans attachement à aucune créature ; elle est persuadée qu’en cet état personne ne la méprisera, c’est-à-dire, que ni le monde, ni la chair, ni le démon ne lui feront point de peine.
Alors l’ame vivra dans une profonde paix, et dans de perpétuelles délices. Alors ses vertus porteront en tout temps des fleurs et des fruits, et rempliront le monde de l’odeur de mille bons exemples. Alors elle sera revêtue de cette pourpre, qui figure la charité consommée. C’est pourquoi elle dit :
Il est teint de pourpre.
En effet, la pourpre est, selon les oracles divins, la marque de la charité. Ce lit est de couleur de pourpre, parce que toutes les vertus et tous les dons de l’ame, sont fondés sur la charité de son Roi céleste, et ne pourraient sans elle se conserver. Toutes ces vertus ensemble, et chacune d’elles en particulier, enflamment sans cesse l’ame de l’amour de Dieu, et l’excitent à faire tout le bien qu’elle peut, et à concevoir à chaque moment un nouvel amour pour son bien-aimé. Mais outre cela, ce lit est fondé et élevé sur la paix.
Il est fait sur la paix.
Cette expression signifie que l’ame en cet état est paisible, douce et forte, parce que les vertus qu’elle possède, lui communiquent la paix, la douceur et la force. De plus, ce lit est couronné de mille boucliers d’or :
Il est couronné de mille boucliers d’or.
Ces mêmes vertus et ces mêmes faveurs de Dieu, sont autant de boucliers qui couvrent l’ame contre les attaques de ses ennemis, et dont l’or, qui en est la matière, exprime la valeur et l’éminence sur toutes les richesses de la terre. L’Épouse représente cette protection sous cette figure. Soixante des plus forts d’Israël environnent le lit de Salomon, armés de leurs épées, pour repousser ceux dont on a lieu de craindre les insultes pendant la nuit.
DIX-SEPTIÈME CANTIQUE.
Azaga de tu huella,
Las jovenes discurren al camino,
Al toque de centella,
Al adobado vino,
Emissiones de balsamo divino.
Après vos vestiges,
Les jeunes filles courent au chemin,
Au toucher d’une étincelle,
Au vin mixtionné,
Aux odeurs d’un baume divin.
L’épouse publie les louanges de son Époux divin, à cause de trois bienfaits qu’il accorde aux ames dévotes, pour les confirmer en son amour, et qu’elle a reçus elle-même en son état. Le premier est une douceur si puissante, qu’elle les fait marcher promptement à la plus haute perfection. Le second est une certaine visite, ou un certain mouvement d’amour qui allume subitement un nouveau feu d’amour en leur cœur. Le troisième est une abondante charité, qui les enivre de telle sorte, qu’elles ne soupirent qu’après leur bien-aimé. C’est dans ces transports que l’ame dit :
Après vos vestiges.
Les vestiges de Dieu ne sont autre chose en cet endroit, que la connaissance de ses grandeurs, et la douceur qu’il donne à l’ame lorsqu’elle le cherche, afin qu’elle puisse le connaître. Ainsi elle le suit à l’odeur de ses parfums, et à la lueur de sa lumière.
Les jeunes filles courent au chemin.
C’est-à-dire, les ames dévotes, qui ont pris les forces de la jeunesse à la vue des vestiges que les douceurs divines ont imprimés en leur cœur. Ensuite elles courent de tous côtés pour entrer par les exercices spirituels en la perfection, qui est le chemin de la vie éternelle ; et elles ne cessent d’avancer, qu’elles ne rencontrent l’Époux dans l’union de l’amour divin. Elles ont beaucoup de facilité à faire ce chemin, et elles se sentent attirées si fortement, que nulle créature n’est capable de les arrêter. L’Épouse, persuadée de ce bonheur, prie dans les Cantiques son Époux de lui accorder cette grâce. Attirez-moi après vous, dit-elle : Nous courons à l’odeur de vos parfums. C’est pour cela que les ames saintes et innocentes ont conçu un très-ardent amour pour vous. Comme si elle disait : Elles vous demandent la même faveur que moi. David reconnaissait aussi que ce don céleste l’avait aidé à garder la loi divine. Lors, dit-il, que vous m’avez dilaté le cœur par l’infusion de vos
douceurs, j’ai couru la voie de vos commandemens.
Au toucher d’une étincelle,
Au vin mixtionné,
Aux odeurs d’un baume divin.
L’Épouse représente ici les visites que Dieu fait aux ames, pour les porter aux exercices intérieurs de la volonté. Elle les appelle le toucher d’une étincelle, et les délices d’un vin mixtionné. L’agréable odeur qui s’exhale du baume signifie ces exercices. Ce toucher d’étincelle n’est autre chose qu’un mouvement très-délicat, par lequel Dieu touche l’ame lors même qu’elle n’y pense pas, afin d’allumer le feu de l’amour divin en son cœur de telle sorte, que l’ame semble être toute consumée. Alors la volonté est tout d’un coup pénétrée des douceurs de l’amour sacré, et subitement excitée avec ardeur à aimer Dieu, à le désirer, à le louer, à lui rendre des actions de grâces, à le respecter, à l’estimer infiniment, à le prier. Toutes ces opérations sont les douces exhalaisons de ce baume divin, qui fortifie l’ame de son odeur, et qui guérit ses blessures.
Au vin mixtionné.
Ce vin mixtionné exprime un autre don plus excellent que les premiers. Dieu en favorise quelquefois les ames avancées en la perfection, afin de les enivrer d’un amour plein de charmes, comme d’un vin savoureux et très-puissant. Cet amour est mêlé de plusieurs vertus, comme ce vin est composé de plusieurs drogues odoriférantes. L’ame enivrée de la sorte, envoie à Dieu des soupirs, des flammes d’amour, des louanges des désirs ardens de tout faire et de tout souffrir pour lui, comme le vin extrêmement fort envoie beaucoup de fumées à la tête.
Ce don divin se conserve plus long-temps dans l’ame que les autres dons : il y demeure souvent deux ou trois jours ; quelquefois il se fait sentir plus vivement ; d’autre fois il paraît plus languissant et plus doux, sans que l’ame contribue à augmenter ou à diminuer sa force. David avait expérimenté les effets de cette sainte ivresse, lorsqu’il disait, que son cœur s’était échauffé en sa poitrine et que le feu s’était allumé en sa méditation. Les effets de cette ivresse d’amour restent quelquefois en l’ame plus long-temps que l’ivresse même ; quelquefois aussi livresse subsiste sans que ses effets éclatent. Pour ce qui est des effets de cette étincelle de feu dont nous avons parlé, ils persévèrent après que l’étincelle s’est dissipée, et ils laissent dans l’ame un plus grand feu et une ardeur plus véhémente que l’ivresse de l’amour divin.
Mais puisque nous avons fait mention du vin mixtionné, nous prendrons occasion de donner quelques avis aux personnes spirituelles touchant l’amour de Dieu. On peut comparer au vin nouveau, ceux qui commencent à aimer Dieu ; et au vin vieux, ceux qui l’aiment depuis long-temps. Comme le vin nouveau qui n’est pas encore fait, doit bouillir dans le tonneau afin qu’il jette son écume et ses ordures, de même ceux qui commencent à aimer Dieu, doivent, dans leur première ferveur, se purifier de leurs vices et de leurs imperfections naturelles. Et comme ce vin n’est encore ni sûr, ni de bon goût, ni commode à la santé, de même ces gens-là ne sont ni affermis dans le service de Dieu, ni d’un goût pur et exquis dans les choses spirituelles, ni propres à la sainteté de l’ame, parce qu’ils sont pleins de sentimens naturels, de goûts sensuels, d’indiscrétion, d’inconstance, de soins empressés, d’inquiétudes, de recherches inutiles, et d’autres défauts dont ils se doivent défaire, comme le vin nouveau doit être déchargé de sa lie pour avoir de la consistance, et pour être de garde et de bon usage. Au contraire, ceux qui se sont exercés depuis long-temps en l’amour de Dieu, sont semblables au vin vieux qui est pur, sain, ferme, de bon goût, sans mélange de lie sans bouillir, sans fuir du vaisseau, sans le rompre. Ainsi ces anciens amis de Dieu sont épurés des ferveurs sensibles, des emportemens de dévotion mal réglée, des légèretés et des changemens en la vertu, des ardeurs trop bouillantes, des excès en leurs austérités, des autres imperfections spirituelles. Mais ils sont constans, fidèles à Dieu, maîtres de leurs sens, de leurs passions, de leurs désirs, de leurs actions. C’est pourquoi l’Ecclésiastique nous recommande de ne pas quitter nos vieux amis, parce que les nouveaux n’ont pas ordinairement les mêmes inclinations, ni la même amitié. Je conclus de toutes ces choses, que le sens de ces trois petits vers est celui-ci : Mon Dieu, dit l’Épouse, vous réveillez mon ame lorsque vous la touchez d’une seule étincelle de votre amour ; vous l’enivrez d’un vin très-délicieux, lorsque vous la comblez des plaisirs de votre amour ; en cet état elle vous rend les actes d’amour que vous faites avec elle, et elle vous envoie ses désirs, ses soupirs, et toutes ses opérations les plus tendres et les plus efficaces.
DIX-HUITIÈME CANTIQUE.
En la interior bodega de mi amado bebi,
Y quando salia,
Por toda aquesta vega,
Y a cosa no sabia,
Y el ganado perdi, que antes seguia.
J’ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé ;
Et quand je suis sortie
Par toute cette plaine,
Je ne connaissais plus rien,
Et j’ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.
L’ame expose ici le souverain bienfait qu’elle a reçu de Dieu, lorsqu’il l’a fait entrer dans le secret de son amour, et qu’il l’a transformée en lui-même par l’union divine. Elle rapporte aussi deux effets de cette faveur, l’un est l’oubli et le détachement des créatures, l’autre la modération de ses appétits sensuels.
J’ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé.
Cette cave à mettre du vin est le dernier degré d’amour où l’ame peut monter en cette vie. Elle est intérieure et secrète, parce que les autres degrés d’amour par lesquels on va au plus haut degré, ne sont pas si intérieurs. Il y a sept de ces degrés où l’on est arrivé, quand on possède les sept dons du Saint-Esprit. Lors donc que l’ame a acquis l’esprit de crainte, elle a aussi très-parfaitement l’esprit d’amour, parce que la crainte filiale prend sa naissance du parfait amour. Ainsi l’Écriture Sainte a raison de dire, que celui-là est parfait en la charité qui craint Dieu sincèrement. De là vient que le prophète Isaïe parlant de la perfection de Jésus-Christ, dit : Que l’esprit de la crainte du Seigneur le remplira. Et saint Luc fait l’éloge de saint Siméon en ces termes : C’était un homme juste et craignant Dieu. On donne des louanges à plusieurs autres Saints, de ce qu’ils ont eu cette crainte.
Il y a cependant plusieurs ames qui arrivent aux premiers degrés de l’amour, à proportion qu’elles y ont avancé ; mais il s’en trouve peu qui passent jusqu’au plus sublime, parce que ce dernier degré est l’union de l’ame avec Dieu, à laquelle toutes les ames ne sont pas élevées.
Au reste, on ne peut nullement expliquer ce que Dieu donne à l’ame en cet état, ni ce qu’il est lui-même, puisqu’il se communique d’une manière si admirable, que Dieu et l’ame ne semblent plus être qu’une même chose : comme le verre et le rayon qui le pénètre, le charbon et le feu qui l’enflamme, la lumière des planètes, et celle du soleil qui les éclaire ne paraissent qu’un même corps. C’est pourquoi l’ame ne saurait rien dire de plus propre à se sujet que le vers suivant :
J’ai bu dans la cave intérieure de mon bien-aimé.
Parce que comme le vin qu’on boit s’insinue par tout le corps, de même cette communication divine se répand par toute l’ame, ou plutôt l’ame est toute transformée en Dieu ; et alors elle est comme abreuvée de lui, selon ses puissances spirituelles. Car elle boit, selon l’entendement, la sagesse de Dieu ; selon la volonté, son amour ; selon la mémoire, ses délices : l’ame enfin est toute enivrée du torrent des plaisirs de Dieu. C’est ce que l’Épouse dit d’elle-même dans les Cantiques : Mon ame fut attendrie et transportée de joie, lorsque mon Époux parla. C’est-à-dire, lorsqu’il se communiqua à elle. Elle assure aussi que son entendement a puisé la sagesse en son sein : Vous m’enseignerez, dit-elle, et je vous donnerai à boire du vin. C’est-à-dire, vous me donnerez votre sagesse dans les ardeurs de votre amour, et je vous donnerai mon amour tout changé en votre amour. Elle soutient encore, que sa volonté est toute embrasée des flammes de son amour. Le Roi, dit-elle, m’a menée dans la cave de son vin ; et il a donné de l’ordre à la charité qu’il m’a communiquée. C’est-à-dire, il m’a fait boire le vin de son amour, qu’il a réglé selon ma disposition et mes forces. Sur quoi il faut remarquer que quoique la volonté ne puisse pas naturellement aimer ce que l’entendement ne connaît pas, elle peut néanmoins surnaturellement aimer Dieu davantage et avec plus d’ardeur, encore que la connaissance de l’entendement ne croisse point : une, connaissance moindre et moins distincte, suffit pour un plus grand amour. C’est pourquoi plusieurs ames aiment beaucoup plus Dieu qu’elles ne le connaissent ; et au contraire, plusieurs le connaissent beaucoup plus qu’elles ne l’aiment. Il arrive même souvent que les personnes les moins éclairées sur les grandeurs de Dieu, sont enflamées d’un amour plus ardent et plus consumant, parce que la seule foi leur suffit pour connaître Dieu, et qu’elles donnent ensuite toute leur volonté à l’amour divin sans ce repaître de connaissances spéculatives et curieuses. Quant à la mémoire, elle est pleine des espèces d’un plaisir inconcevable, parce que l’ame se souvient des biens qu’elle possède dans l’union de son bien-aimé, et de la gloire dont elle jouira en l’autre monde. Ce vin sacré remplit tellement l’ame de son Dieu, qu’elle en sort presque hors d’elle-même. C’est pourqu’oi elle dit :
Quand je suis sortie par toute cette plaine.
Elle parle de sa sortie, non pas de l’union habituelle qu’elle a avec Dieu selon sa substance et son état de perfection, mais selon ses puissances spirituelles. Car cette union n’est pas toujours actuelle en cette vie, mais elle est quelquefois interrompue, et ne peut pas subsister continuellement. Lors donc qu’elle en sortait et qu’elle allait par la vaste étendue de ce monde, elle n’avait plus la connaissance d’aucune chose.
Je ne connaissais plus rien.
Cette ignorance de l’ame vient de la sagesse et de l’amour que Dieu lui a donné. Car d’un côté la sagesse lui découvre de si grandes perfections en Dieu, que toutes les connaissances des choses créées ne lui paraissent qu’ignorance. De l’autre part, l’amour divin la transporte tellement en Dieu, qu’elle oublie le reste et qu’elle ne fait pas même réflexion sur elle-même, tant elle est absorbée en son bien-aimé. L’Épouse assure dans les Cantiques qu’elle est heureusement tombée dans cette ignorance, lorsqu’après avoir parlé de son union avec l’Époux, elle ajoute ce mot : J’ai ignoré. Aussi est-ce le propre du Saint-Esprit d’effacer dans l’ame qu’il occupe, toutes les images et toute la connaissance des créatures, et de celles principalement qui ne regardent pas son profit spirituel. Il est vrai que l’ame ne perd pas la science qu’elle avait acquise auparavant ; mais elle n’a pas actuellement la mémoire des choses qu’elle a apprises, soit parce qu’étant toute abymée en Dieu dans les transports de son amour, elle ne peut faire attention à aucun objet créé, soit parce que sa transformation en Dieu la retire de toutes les idées des créatures, pour la rendre plus semblable à la pureté et à la simplicité de Dieu, qui est incapable d’aucun mélange. De sorte que, selon la pensée du Roi-prophète, elle ignore tout ce qui n’est pas Dieu, comme si elle avait perdu l’être. Mon cœur a été enflammé, dit-il, et mes reins ont été changés. C’est pourquoi j’ai été réduit à rien, et je l’ai ignoré. Le changement des reins que l’ardeur du cœur a fait, signifie la transformation de l’ame en Dieu. Ce qui s’accomplit lorsque l’ame se dépouille de ses passions et de toutes les créatures, et qu’elle reste ensuite comme anéantie en elle-même sans le savoir. Dans cette disposition elle abandonne le troupeau qu’elle gardait.
J’ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.
Le troupeau que l’ame suivait, et qu’elle avait soin de paître avant qu’elle fût parvenue à cette éminente perfection, n’est autre que ses défauts naturels et spirituels. Son esprit était curieux, et volait après les nouvelles connaissances ; sa volonté cherchait les goûts spirituels et s’attachait à de petites bagatelles, à l’estime propre au point d’honneur, à cent autres choses qui flattent la nature, qui ont l’air du monde, et qui contentent les sens et les passions. Le cœur voulait aussi goûter, dans les exercices spirituels, des consolations intérieures qui ne sont bonnes qu’à empêcher les imparfaits de s’élever à la perfection et à l’union divine. La mémoire même s’embarrassait de mille choses inutiles, qui la remplissaient d’inquiétudes et de difficultés, lorsqu’elle s’efforçait de les retenir toutes et de les proposer à l’ame pour s’en servir. Mais après tout, elles ne faisaient que l’empêcher de s’unir à son Créateur. C’est pourquoi elle s’en défait par la force de son amour, et elle dit avec joie : J’ai perdu le troupeau que je suivais auparavant.
DIX-NEUVIÈME CANTIQUE.
Alli me dio su pecho,
Alli me enseno ciencia muy sabrosa :
Yo le di de hecho,
Ami, sin dexar cosa,
Alli le prometi de ser su esposa.
Là il m’a donné ses mamelles,
Là il m’a enseigné une science très-savoureuse ;
Et je me suis donnée effectivement tout à lui, sans réserver aucune chose ;
Là je lui ai promis d’étre son Épouse.
L’épouse parle en ce Cantique de la donation mutuelle de Dieu et de l’ame. Elle s’est faite lorsque Dieu a communiqué sa sagesse et son amour à l’ame, et lui a ouvert son sein et son cœur : lors aussi que l’ame s’est transportée en Dieu par la véhémence de son amour, et lui a promis d’être éternellement son Épouse.
Là il m’a donné ses mamelles.
L’ame veut dire par cette expression figurée, que Dieu l’a faite participante de son amour et de ses secrets, par les flammes dont il l’a brûlée, et par les lumières qu’il a répandues en son esprit. Car elle ajoute :
Là il m’a enseigné une science très-savoureuse.
Cette science savoureuse est la secrète connaissance de Dieu, que les spirituels appellent théologie mystique ou contemplation. Elle est d’un goût agréable, parce que c’est l’amour qui l’enseigne à l’ame avec les agrémens qu’il donne à toutes choses : de plus, parce que c’est la connaissance de Dieu et le principe de l’amour dont l’ame est ravie en Dieu. C’est ce qui l’engage à se donner toute à lui sans réserve :
Et je me suis donnée effectivement toute à lui, sans réserver aucune chose.
Afin que cette donation soit entière, l’ame ne se réserve rien ; et Dieu en la transformant en lui-même, la vide de tout ce qui lui restait, et qui la rendait moins pure. C’est pourquoi elle se donne actuellement à Dieu, comme Dieu s’est donné à elle effectivement. Ainsi leurs volontés sont contentes dans leur union, et l’une n’est jamais contraire à l’autre. Et comme l’ame veut être constamment à son Époux, elle lui donne sa parole et sa foi d’être toujours son Épouse :
Là je lui ai promis d’étre son Épouse.
Parce que l’ame n’a pour lors ni affections en la volonté, ni connaissances en l’entendement, ni mouvemens dans les passions, ni désirs, ni actions, qu’elle ne rapporte à Dieu sans partage. Elle est en quelque façon tellement changée en Dieu, que les premiers mouvemens de toutes ses puissances tendent régulièrement à Dieu, à cause de son inviolable attachement au bien, de son union étroite avec Dieu, et des grâces abondantes qu’elle en reçoit. Le prophète David nous fait le tableau de son ame en cet état : Mon ame, dit-il, ne se soumettra-t-elle pas à Dieu, de qui mon salut dépend ? Car il est mon Dieu, et mon salut, et mon protecteur ; c’est pourquoi je ne serai pas beaucoup agité, et je ne changerai pas. Quand il l’appelle son protecteur, il montre que son ame étant unie à lui et étant sous sa protection, ne sera plus inquiétée des premiers mouvemens qui sont opposés à Dieu, et qui la rendraient désagréable à la Majesté divine.
VINGTIÈME CANTIQUE.
Mi alma se ha empleado, y todo mi caudal en su servicio ;
Ya no guardo ganado, ni ya tengo otro oficio,
Que ya solo en amar es mi exercitio.
Mon ame et toute ma substance s’emploient à son service ;
Je ne garde plus mon troupeau, et je ne fais plus d’autre office.
Car tout mon exercice est d’aimer.
L’épouse s’étant donnée à Dieu sans réserve, explique présentement de quelle manière elle gardera sa foi et accomplira ses promesses. Elle dit donc qu’elle emploira son ame, son corps, ses puissances au service de son Époux, sans avoir égard à ses propres commodités, et sans s’occuper d’autre chose que de l’amour de son Dieu, parce que toute sa vie n’est plus qu’amour.
Mon ame et toute ma substance s’emploient à son service.
Lorsqu’elle dit qu’elle emploie toute son ame pour son Époux, elle marque la donation qu’elle lui a faite de soi-même dans l’union de l’amour, afin qu’elle applique son entendement à connaître ce qui lui est le plus agréable pour l’exécuter ; sa volonté, à aimer ce qui lui plaît davantage, et à le rapporter à sa gloire ; et sa mémoire, à prendre soin de ce qui est plus avantageux à son service.
Toute sa substance comprend non-seulement sa partie supérieure, mais aussi sa partie inférieure ; savoir, le corps avec toutes ses facultés, ses sens intérieurs et extérieurs, et ses quatre principales passions, la joie, la douleur, l’espérance, la crainte. Elle les a consacrées à Dieu ; et pour accomplir ce sacrifice, elle gouverne selon Dieu son corps, ses sens, ses passions, ses inclinations, ses désirs toutes ses opérations, toutes ses actions ; de sorte que sans presque y prendre garde, elle les rapporte à Dieu dans les mouvemens même les plus subits et les plus imprévus, parce que l’habitude et l’accoutumance qu’elle a d’aller à Dieu seul, l’y conduisent sans qu’elle ait besoin d’y faire réflexion expressément. Il s’ensuit de cette consécration que l’Épouse dit :
Je ne garde plus mon troupeau, et je ne fais plus d’autre office.
C’est-à-dire, qu’elle n’a plus soin de contenter ses sens et ses passions ; elle renonce même à ses occupations ordinaires, qui étaient de penser, de parler, d’agir selon les mouvemens de la nature. Car bien loin de s’assujettir à ses imperfections, elle n’est plus animée en tout cela que de l’esprit de Dieu et de son amour. En effet,
Tout son exercice est d’aimer,
Parce que l’amour seul la gouverne ; elle fait tout par amour, elle souffre tout par amour ; sa contemplation et son commerce avec Dieu ; tous ses exercices spirituels et toutes ces œuvres corporelles ; universellement tout ce qui est renfermé dans les fonctions du corps et de l’ame, n’a point d’autre principe, ni d’autre fin que l’amour. Ô heureux état ! ô vie heureuse ! ô heureuse ame ! qui est arrivée au point de ne sentir plus ni joie, ni tristesse, ni amertume, ni douceur, ni bien, ni mal que pour l’amour, que par l’amour, et que dans l’amour de Dieu.
VINGT ET UNIÈME CANTIQUE.
Pues ya si en el exido de oy masuo fuere vista ni hellada ;
Direïs, que me he perdido ; que andando enamorada, mi hize perdidiza, y fui ganada.
Si donc d’ici en avant on ne me voit plus dans les prés, et si on ne m’y trouve plus,
Dites que je me suis perdue ; car étant toute enflammée d’amour, je me suis volontairement perdue, mais ensuite on m’a recouvrée.
L’épouse répond au reproche que les gens du monde ont coutume de faire à ceux qui se donnent sérieusement à Dieu. Ils les accusent d’être trop retirés, trop abstraits, et de n’être bons à rien, parce qu’ils abandonnent ce qu’on estime et ce qu’on recherche dans le siècle. Mais elle dit à ces censeurs, qu’elle méprise tout cela pour l’amour de son bien-aimé, qu’elle s’en éloigne très-volontiers ; que s’ils se persuadent qu’agir de la
sorte c’est se perdre, elle compte sa perte pour le plus grand gain qu’elle puisse faire ; qu’elle s’en fait un plaisir, un mérite, un honneur, et qu’elle ne songe plus qu’a chercher son divin Époux par la pratique de toutes les vertus les plus parfaites.
Si donc d’ici en avant on ne me voit plus dans les prés, et si on ne m’y trouve plus, dites que je me suis perdue.
Par les prés elle entend le monde où les séculiers se promènent, se réjouissent, et paissent le troupeau de leurs passions, comme dans un pré fertile et agréable. Elle dit que s’ils ne la trouvent plus en ce lieu, elle veut bien qu’ils croient qu’elle est morte à toutes ces satisfactions sensuelles, et qu’ils le publient partout ; elle s’en réjouit ; elle ne rougit pas de faire de bonnes œuvres pour Dieu ; la honte ne les lui fait pas dérober à la vue des mondains qui les condamnent : elle sait ce que dit son bien aimé : Si quelqu’un rougit de moi et de mes paroles, le Fils de l’Homme aussi, quand il viendra dans sa gloire, et dans celle de son Père et des saints Anges, rougira de lui. Ainsi l’Épouse, soutenue de l’amour divin, ne se met point en peine de toutes ses contradictions.
Mais on voit peu de personnes spirituelles qui aient ce courage et cette résolution. Car quoiqu’elles s’imaginent avoir fait d’assez grands progrès pour négliger le sentiment des ennemis de la vertu, néanmoins elles ne sont pas mortes à elles-mêmes et au respect humain ; de telle sorte qu’elles agissent purement pour Dieu, sans craindre le jugement et le blâme des séculiers. Elles n’osent pas confesser Jésus-Christ par la sainteté de leurs œuvres ; et la vaine considération des hommes est plus forte sur leur esprit que la volonté de Dieu, que toutes les grandeurs divines, et que tous les intérêts de l’ame. Assurément elles ne vivent pas en Notre Seigneur, comme cette fidèle Épouse, qui dit, qu’en pratiquant les vertus elle était toute enflammée de l’amour de Dieu.
Car étant toute embrasée d’amour, je me suis perdue volontairement ; mais ensuite on m’a recouvrée.
Elle s’est volontairement perdue, mais c’est dans cette perte qu’elle s’est gagnée elle-même. Or elle s’est perdue en deux façons. Premièrement, en se donnant à son Époux d’une manière si désintéressée, qu’elle n’a nullement regardé son utilité, de quelque nature qu’elle soit. Secondement, en étouffant son estime et son amour pour toutes les créatures afin de n’avoir en vue que la gloire, l’honneur et l’amour de son Époux. Ainsi celui qui aime véritablement Dieu, ne cherche dans son service, ni profit, ni récompense, mais il désire seulement de s’oublier, ou plutôt de se perdre soi-même pour l’amour de son Créateur, comme saint Paul l’a pratiqué. Car si je meurs, dit-il, c’est mon avantage. En effet, se perdre de la sorte pour Dieu, c’est se trouver selon les oracles de Jésus-Christ. Puisque celui, dit-il, qui voudra sauver sa vie, la perdra ; et celui qui la perdra pour l’amour de moi, la trouvera. Que si nous voulons donner à ces paroles un sens spirituel et plus propre à notre sujet, nous dirons que l’ame se perd de telle sorte dans ses entretiens avec Dieu, qu’elle oublie toutes ses manières naturelles d’agir, qu’elle abandonne tous ses sens, et qu’elle n’agit avec Dieu que par foi et par amour.
VINGT-DEUXIÈME CANTIQUE.
De flores y esmeraldas
En las frescas magnanas escogidas
Haremos las guirnaldas,
En tu amor florezidas
Y en un cabello mio entretexidas.
De fleurs et d’émeraudes
Choisies dès le grand matin,
Nous ferons des bouquets,
Fleuris en votre amour,
Et liés de l’un de mes cheveux.
L’épouse adresse tout de nouveau sa parole à son Époux, pour s’entretenir de la consolation et de la joie qu’ils reçoivent tous deux ensemble, de la possession des vertus et des dons qui leur sont communs dans leur union. Elle appelle ces biens spirituels, des bouquets précieux, lesquels doivent être faits des plus belles fleurs des vertus chrétiennes et des bienfaits de Notre-Seigneurs.
De fleurs et d’émeraudes.
Les fleurs sont les vertus de l’ame, et les éméraudes sont les dons qu’elle a reçus du Fils de Dieu.
Choisies dès le grand matin.
L’Épouse a cueilli ces fleurs dès le grand matin, c’est-à-dire, qu’elle a acquis les vertus en sa jeunesse ; mais vertus excellentes et agréables à Dieu, parce que la victoire qu’elle a remportée sur les passions qui s’y opposaient, et sur la nature qui n’y avait nul penchant, en augmente le prix. D’ailleurs ces premières vertus sont des degrés pour monter aux vertus les plus parfaites dans un âge plus avancé. L’Épouse dit donc qu’elle les a choisis le matin, pour exprimer les actes d’amour qu’elle a faits en acquérant les vertus. L’air du matin, lorsqu’il est chargé de brouillards, signifie les sécheresses d’esprit, et les difficultés qu’on a souffertes dans l’acquisition des vertus ; mais aussi elles sont plus solides, et plaisent davantage à Dieu que celles qu’on a cultivées en une saison douce et avec beaucoup de contentement. Car le travail et les peines, dit saint Paul, perfectionnent la vertu. C’est pourquoi l’Épouse dit fort à propos, qu’elle a ramassé le matin des fleurs pour en faire une couronne à son Époux. Et parce qu’il prend un singulier plaisir à voir ces fleurs, c’est-à-dire, à trouver ces éminentes vertus dans son Épouse, ils en font ensemble des bouquets.