Cantique spirituel (page 5)
Nous ferons des bouquets.
C’est-à-dire, que comme on cueille chaque fleur en particulier, et qu’ensuite on les lie toutes ensemble pour en faire un bouquet et pour s’en parer, de même l’Épouse acquiert chaque vertu en particulier ; et de toutes ensemble elle compose avec l’Époux le bouquet de la perfection qui les orne et qui les réjouit. Ce sont ces bouquets spirituels et ces émeraudes précieuses qui rehaussent tellement la beauté de l’ame, qu’elle ose paraître comme une Reine à la droite du Roi céleste, comme parle David, couverte d’une robe d’or dont la variété est admirable. C’est-à-dire, embellie de l’or de la charité divine, et des différens dons de Dieu.
L’Épouse ajoute, que ni elle seule, ni son Époux seul, mais que tous deux ensemble feront ces bouquets, parce qu’elle ne peut arriver à la perfection sans le secours de Dieu. À la vérité, dit saint Jacques, tout bienfait excellent, et tout don parfait vient d’en haut, et descend du Père des lumières ; mais l’ame ne le reçoit pas sans y coopérer. Pour cette cause, l’Épouse dit dans les Cantiques : Attirez-moi après vous, et nous courrons. Ainsi le mouvement qui nous porte au bien, est de Dieu seul ; mais ensuite ; Dieu et l’ame courent ensemble, c’est-à-dire, produisent ensemble l’action.
Fleuris en votre amour.
La fleur des œuvres saintes et des vertus, n’est autre chose que la beauté et la force qu’elle reçoit de l’amour divin, sans lequel ces vertus ne fleuriraient pas et seraient de nulle valeur devant Dieu, quoiqu’elles parussent parfaites aux hommes. Outre cela, ces sacrés bouquets sont liés avec un cheveu de l’Epouse.
Et liés de l’un de mes cheveux.
Ce cheveu est la volonté de l’ame et son amour pour son bien-aimé. Or comme le fil lie les fleurs, de même cet amour lie les vertus de l’ame ; et il est, suivant la doctrine de l’Apôtre, le lien de la perfection. Si l’ame perdait cet amour en se séparant de Dieu, toutes ses vertus se dissiperaient comme les fleurs d’un bouquet se dissipent quand elles ne sont plus liées ensemble. Ce n’est donc pas assez que Dieu nous aime pour nous donner les vertus, il faut que nous l’aimions réciproquement pour les conserver.
L’Épouse dit un cheveu, et non plusieurs cheveux, pour marquer que sa volonté doit s’attacher à Dieu seul, en se détachant de toutes les choses créées. On connaît par-là le prix et l’excellence des vertus, puisqu’elles tirent toute leur perfection de l’amour que Dieu a pour les ames, que Dieu a pour les ames, et de l’amour que les ames ont pour Dieu.
VINGT-TROISIÈME CANTIQUE.
En solo aquel cabello,
Que en mi cuello bolar consideraste,
Mirastele en mi cuello
Y en el preso quedaste,
Y en uno de mis ojos te llagaste.
Dans ce seul cheveu
Que vous avez considéré volant sur mon cou ;
Et que vous avez regardé sur mon cou,
Vous avez été lié,
Et vous avez été blessé par l’un de mes yeux.
L’épousse dit trois choses en ce Cantique : premièrement, que l’amour qui unit ensemble les vertus, est un amour très-fort, puisqu’il doit avoir de la force pour les faire subsister en cette union. Secondement, que le cheveu qui est le symbole de cet amour, a beaucoup agréé à Dieu à cause de sa grande force. En troisième lieu, que l’Époux l’a aimée tendrement à cause de la pureté et de la vivacité de sa foi.
Dans ce seul cheveu
Que vous avez considéré volant sur mon cou.
Il ne suffit pas, pour conserver les vertus, que l’amour de l’Épouse ne s’attache qu’à Dieu seul ; il faut encore qu’il soit extrêmement fort, afin qu’il puisse détruire les vices contraires à chaque vertu. Car elles sont unies ensemble de telle sorte, que si une seule vient à manquer, toutes les autres s’évanouissent.
Le cou de l’Épouse signifie sa force, et le cheveu qui vole sur le cou, représente son amour qui vole vers Dieu avec beaucoup de vitesse et de force. Et comme le vent fait voler les cheveux sur le cou, de même le Saint-Esprit fait voler l’amour vers Dieu.
Le bien-aimé a considéré ce cheveu lorsqu’il volait sur le cou de l’Épouse, pour faire comprendre que notre amour doit être généreux et vif dans ses opérations, et que Dieu fait une attention particulière sur la générosité, et sur la vivacité de cet amour.
Vous l’avez regardé sur mon cou.
Ces paroles signifient que Dieu s’est plu à voir l’amour de l’ame pour lui, parce qu’il est fort et sans faiblesse, hardi et sans crainte, seul et pur, sans mélange d’aucun amour étranger ; prompt et sans lenteur, fervent et sans tiédeur, agissant sans retardement. C’est pourquoi l’Épouse dit :
Vous en avez été lié.
C’est-à-dire, que Dieu a pris plaisir à voir le mouvement et le vol de ce cheveu sur le cou de l’Épouse, et qu’il a bien voulu s’en laisser lier comme d’une agréable chaîne. Cette expression figurée signifie, dans le sens propre, que Dieu jetant sur nous des regards pleins de miséricorde, s’est abaissé jusqu’à notre néant, nous a aimé par les seuls mouvemens de sa bonté infinie, s’est uni à notre nature, nous a élevés jusqu’à sa divinité, et a donné un vol si sublime à notre amour, qu’il est arrivé jusqu’à lui comme à son dernier terme. Ô quel sujet d’admiration, de joie, de reconnaissance, d’amour, de transport de nos cœurs en Dieu ! L’Épouse ajoute, qu’un seul de ses regards a blessé son divin Époux.
Et vous avez été blessé par l’un de mes yeux.
L’œil de l’Épouse exprime en cet endroit sa fidélité pour son Époux. Il n’est parlé que d’un œil, parce que l’Épouse doit être pure et attachée à Dieu seul, sans se partager à d’autres objets. L’Époux en reçoit une blessure, parce que cette fidélité excite son amour pour l’ame fidèle. Il attribue le même effet à cet œil qu’à ce cheveu de l’Épouse, parce que l’un et l’autre lui ont blessé le cœur. Vous m’avez blessé le cœur, ma Sœur, mon Épouse ; vous m’avez blessé le cœur d’un seul de vos yeux, et d’un seul des cheveux de votre cou. (Cant. 4. 9.) L’Épouse répète deux fois la même chose que son Époux, afin de lui rendre grâces de ce bienfait signalé, et de faire éclater la joie qu’elle sent de son heureux sort.
VINGT-QUATRIÈME CANTIQUE.
Quando tu me miravas,
Tu gracia en mi tus ojos imprimian ;
Por esso me adamavas,
Y en esso merecian,
Los mios adorar lo que enti vian.
Lorsque vous me regardiez,
Vos yeux m’imprimaient votre grâce ;
C’est pourquoi vous m’aimez.
En cela mes yeux méritaient d’adorer ce qu’ils voyaient
en vous.
Comme c’est le propre de l’amour parfait de ne s’attribuer aucune chose, mais de donner tout à l’objet aimé, l’Épouse qui semblait avoir je ne sais quelle complaisance de ce qu’elle avait lié son Époux de l’un de ses cheveux, et blessé de l’un de ses regards, reconnaît que ces faveurs sont dues à l’Époux, et non pas à elle, puisqu’il en est l’auteur et la cause. Elle avoue que son bonheur vient de ce qu’il a daigné la regarder favorablement pour la rendre agréable à ses yeux, et pour la combler de gloire. Elle lui en fait ses actions de grâces, et s’oblige à faire, pour l’amour de lui et sans intérêt, tout ce qu’il lui sera possible.
Lorsque vous me regardiez,
Vos yeux m’imprimaient votre grâce.
Les regards de l’Époux ne sont autre chose que son amour pour l’Épouse, et ses yeux signifient sa divinité, qui lui imprime son amour, et qui verse ses grâces dans son ame pour la faire participante de sa nature divine. Cet honneur fait reconnaître à l’ame que Dieu l’aime ardemment :
C’est pourquoi vous m’aimez.
Or la cause d’un amour si véhément n’est autre que la grâce dont il a déjà enrichi l’ame, et par laquelle il lui a donné la capacité de recevoir son amour, ou d’être l’objet de son amour. C’est pourquoi saint Jean dit, que nous avons tout reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce. C’est-à-dire, une seconde grâce pour une première grâce, une seconde grâce plus grande pour une première grâce moins grande. Car nous ne pouvons sans sa grâce mériter l’augmentation de sa grâce. Pour mieux entendre ceci, il faut remarquer que comme Dieu aime à cause de soi-même tout ce qui est hors de lui-même, ainsi il aime toutes choses autant que soi-même, parce qu’il les aime par rapport à soi-même, et que l’amour de lui-même est la fin de son amour pour les créatures. De sorte qu’en aimant l’ame, il la met en quelque façon dans lui-même ; il l’aime avec lui-même et en lui-même ; il l’aime du même amour qu’il s’aime soi-même. De là vient que l’ame ; favorisée de cette grâce, et animée de cet amour, mérite, par toutes ses bonnes œuvres, de voir ce qui est en Dieu, comme elle dit en ces vers :
Et en cela mes yeux méritaient
D’adorer ce qu’ils voyaient en vous.
Car ayant reçu la grâce de Dieu, ses yeux, c’est-à-dire ses puissances spirituelles étaient délivrées de leur bassesse et de leur aveuglement naturel ; elles étaient élevées au-dessus de la nature, et éclairées d’une lumière surnaturelle ; elles étaient agréables à la majesté divine, et méritaient d’adorer ce qu’elles voyaient en Dieu. Mais qu’y voyaient-elles ? la grandeur de ses vertus, l’abondance de ses douceurs, l’infinité de ses bontés, de son amour, de sa miséricorde le nombre inexplicable des bienfaits qu’elle a reçus, soit dans l’état de grâce, soit hors de l’état de grâce. Mais avant que l’ame ait été comblée de ces dons, ses yeux, ou ses puissances, ne méritaient ni de voir, ni d’adorer, ni même de considérer en Dieu toutes ces choses.
VINGT-CINQUIÈME CANTIQUE.
No quieras despreciarme ;
Que si color moreno en mi hallaste,
Ya bien puedes mirarme,
Despues que mi miraste,
Que gracia, y hermosura en mi dexaste.
Ne me méprisez pas ;
Car si vous avez trouvé en moi une couleur noire,
Vous pouvez maintenant me regarder,
Après que vous m’avez déjà regardée.
Car vous m’avez laissé de la grâce et de la beauté.
L’épouse fondée sur les dons de Dieu, commence à croire que quoiqu’elle soit, à cause de ses bassesses naturelles, indigne de toute estime, elle en mérite néanmoins à cause des bienfaits de Dieu. C’est pour cette raison qu’elle prend la liberté de prier son Époux de ne la pas mépriser, mais de la regarder de bon œil, afin qu’il augmente ses grâces et sa beauté. Elle espère d’autant plus cette nouvelle faveur, qu’il a daigné abaisser ses yeux sur elle lorsque ses imperfections l’en rendaient indigne.
Ne me méprisez pas ;
Car si vous avez trouvé en moi une couleur noire,
Vous pouvez maintenant me regarder,
Après que vous m’avez déjà regardée.
Comme si elle disait : Puisque vous avez répandu sur moi tant de biens spirituels, ne concevez plus de mépris pour moi. Car si vous ayez trouvé en mon ame, avant que vous m’ayez régardée, les taches de mes péchés et de mes vices, et la bassesse de ma condition naturelle, vous m’avez affranchie de cette honte ; vous avez effacé la couleur qui me noircissait, et me faisait un objet désagréable à voir ; vous pouvez donc attacher vos yeux sur moi, et me regarder plusieurs fois, parce que vous m’avez laissée en possession des grâces et de la beauté que vous m’avez données.
Après votre premier regard, ô mon Dieu, qui m’a élevé au comble des grâces, de l’honneur, de la gloire, des richesses divines, vous pouvez me regarder d’ici en avant sans discontinuation. En effet, Dieu met sa complaisance en une ame embellie de sa grâce : la voyant ennoblie par le commerce qu’elle a avec lui, il y demeure avec plaisir ; il l’aime avec une tendresse incroyable : dans toutes ses entreprises il lui fait de nouveaux dons plus grands que les premiers ; il lui accorde tout ce qu’elle lui demande. Nous avons une figure naturelle de cette libéralité de Dieu, en ce qu’il fit lui-même à Jacob. Depuis, lui dit-il, que je vous ai revêtu de gloire et d’honneur, je vous ai aimé. C’est-à-dire, l’honneur et la gloire que vous avez reçus de moi, vous ont rendu digne d’un plus grand amour, et d’un bienfait plus considérable. L’Épouse nous en fournit encore une noble idée dans ces Cantiques : Filles de Jérusalem, je suis noire, mais je suis belle ; c’est pourquoi le Roi céleste m’a aimée et m’a menée en sa chambre. Comme si elle disait : Quoique j’aie naturellement le teint noir, néanmoins mon Époux m’a donné de la beauté. Ce qui l’a engagé à m’aimer plus fortement, à me découvrir ses secrets les plus cachés, et à me faire de plus grands biens.
VINGT-SIXIÈME CANTIQUE.
Cogednos las raposas ;
Que esta ya florezida nuestra vina,
En tanto que de rosas,
Hazemos una pina,
Yno parezca nadie en la montina.
Prenez-nous les renards ;
Car notre vigne est déjà fleurie,
Pendant que nous faisons un bouquet de roses
En forme de pomme de pin,
Et qu’aucun ne paraisse dans nos collines.
L’épouse prie les Anges et les esprits bien-heureux d’empêcher les passions, les inclinations naturelles, les imaginations, les inquiétudes, les tentations, les autres mouvemens de l’ame et du corps, de troubler le repos et le plaisir spirituel qu’elle goûte en la jouissance de ses vertus avec son bien-aimé. Et parce qu’elle cherche à lui plaire uniquement, elle les lui offre toutes ; elle se donne aussi elle-même, comme un bouquet de fleurs célestes. L’Époux les accepte comme une marque du service signalé qu’elle lui rend. Elle désire encore de vivre avec lui dans une solitude où nulle créature ne lui occupe l’esprit, et n’interrompe son sacré commerce avec l’Époux divin.
Prenez-nous les renards ;
Car notre vigne est fleurie.
Cette vigne est le plan des vertus qui fournissent à l’ame un vin mystique d’une admirable douceur. Elle fleurit, lorsque l’ame unie de volonté à son Époux, est pleine de consolations intérieures, et jouit avec lui du fruit de toutes ses vertus.
Mais alors l’imagination et la mémoire se remplissent de diverses images. Plusieurs mouvemens s’élèvent dans la partie animale, et fatiguent l’ame et la privent de ses délices spirituelles. Les démons l’agitent de craintes, d’horreur, d’autres troubles qui la désolent. L’Épouse dit que ces malins esprits sont des renards. Car ils empêchent l’ame, par les prompts et légers mouvemens de l’imagination, de goûter la douceur qu’elle trouve en la conversation de l’Époux, comme les renards en sautant souvent par-dessus le ceps de vigne en abattent les fleurs. De plus, comme ces bêtes ont beaucoup d’adresse pour faire du mal, de même ces esprits ont beaucoup de finesse pour tromper l’ame par les opérations de ce sens intérieur. Pour ces raisons l’Épouse désire dans les Cantiques, qu’on prenne ces animaux, qui ruinent les vignes Lorsqu’elles sont en fleur.
Pendant que nous faisons un bouquet de roses.
Tandis que l’ame réunit dans le cœur de son bien-aimé toutes les vertus qu’elle a acquises, et qu’elle jouit de l’agréable odeur qu’elles répandent comme des vignes qui sont en fleur, elle les lie toutes ensemble, elle les présente à son Époux avec tout l’amour dont elle est capable, soutenue cependant du secours de son Époux. Et alors ils font tous deux ensemble un bouquet de roses.
En forme de pomme de pin.
C’est-à-dire, comme une pomme de pin est très-forte, de même toutes ces vertus unies et liées ensemble, sont d’une grande force pour conserver la perfection de l’ame : et comme la pomme de pin contient plusieurs pignons, de même la perfection de l’ame renferme plusieurs vertus qui la composent. Mais afin que l’Épouse offre ce bouquet à son bien-aimé avec plus de repos et d’amour, il est nécessaire de donner la chasse aux renards, jusques à ce qu’aucun ne paraisse plus dans les collines où sont ses vignes.
(1)
Et qu’aucun ne paraisse dans nos collines.
L’Épouse signifie par cette expression, que pour s’entretenir intérieurement avec son Époux, il faut chasser les idées des créatures qui lui viennent de la part de ses sens et de son imagination. Cet état étant surnaturel, ne souffre pas même les opérations purement naturelles des puissances de l’ame, parce que l’ame est uniquement occupée en cette union à aimer Dieu, et à se transformer en lui.
VINGT-SEPTIÈME CANTIQUE.
Detente cierço muerto,
Ven austro que recuerdas los amores ;
Aspira por mi huerto,
Y corran sus odores,
Y pacera el amado entre las flores.
Arrétes-toi, vent de septentrion qui donnes la mort ;
Viens, vent de midi qui réveilles les amours ;
Souffles par mon jardin,
Et que ses odeurs se répandent,
Et que mon bien-aimé se repaisse entre les fleurs.
L’épouse appréhendant que l’aridité de l’esprit ne la prive de ces douceurs intérieures, fait deux choses. En premier lieu, elle entretient sa dévotion et sa ferveur, de peur que la sécheresse n’entre dans son cœur. En second lieu, elle implore souvent le se
cours du Saint-Esprit, pour augmenter sa dévotion, et pour l’aider à pratiquer fidèlement ces vertus, afin qu’elle puisse plaire davantage à son Époux.
Arrêtes-toi, vent de septentrion qui donnes la mort.
Le vent de nord est fort froid, il sèche et flétrit les fleurs. L’ame compare l’aridité avec ce vent, parce qu’elle sèche la dévotion, et éteint le goût et la douceur spirituelle qui la nourissent. L’Épouse se préserve de ses effets, par le soin qu’elle a de faire ses actions avec ferveur, et d’éviter les occasions de tomber dans la sécheresse.
Viens, vent de midi qui réveilles les amours.
Le vent de midi est doux et pluvieux : il fait croître les herbes, éclore les fleurs, et répandre leur odeur. Il est, selon la pensée de l’Épouse, le symbole du Saint-Esprit, qui enflamme l’ame par la chaleur de ses inspirations, qui allume son amour, qui la rend féconde par la pluie de ses grâces, qui excite sa volonté, et qui embrase ses affections par la douceur de son souffle.
Souffles par mon jardin.
L’ame n’est pas seulement une vigne, elle est encore un jardin plein des fleurs de toutes les vertus. Elle ne dit pas : Soufles dans mon jardin, mais par mon jardin. Car il y a une grande différence entre ces deux expressions : Dieu souffle dans l’ame, et Dieu souffle par l’ame. Nous prétendons dire par la première, que Dieu donne à l’ame sa grâce, ses dons et les vertus. Par la seconde, que par ses inspirations il excite ces vertus à agir, et à répandre la bonne odeur de leurs effets, comme les herbes odoriférantes répandent leur odeur lorsqu’on les remue. Car avant que de recevoir le mouvement de la grâce, elle ne faisait pas éclater ses vertus, elle n’en communiquait pas l’odeur, elle était semblable aux parfums qui sont dans des boîtes bien fermées, et qui n’exhalent point leurs odeurs jusques à ce qu’on les découvre. Il est vrai que Dieu cache ordinairement à l’ame les richesses spirituelles dont il l’a comblée ; mais cela n’empêche pas qu’il ne les fasse quelquefois paraître, afin qu’elles édifient le prochain, et qu’elles l’attirent à la perfection par la douceur du bon exemple. Et alors l’ame jouit de toutes les consolations intérieures qu’elle peut porter en cet état : c’est ce qu’elle appelle l’épanchement de ses odeurs.
Et que ses odeurs se répandent.
Ces odeurs sont souvent si abondantes, qu’elles ne remplissent pas seulement tout l’intérieur de l’ame, mais elles sortent au-dehors et se font sentir à tous ceux qui s’en approchent. De là vient que les Saints ont je ne sais quel air de dignité, de majesté, de douceur qui leur attirent la vénération de tout le monde. Ainsi Moyse revenant de ses communications avec Dieu, parut éclatant de gloire ; en sorte que les Israélites n’osaient le regarder fixement au visage, tant ils avaient de respect pour lui.
Après que le Saint-Esprit a fait sentir à l’Épouse les effets sacrés de son amour, le Fils de Dieu se communique à elle avec de plus grandes grâces. Car c’est ainsi qu’il lui envoie son esprit, pour la préparer à le recevoir par les douceurs inconcevables qu’il verse en son cœur. Si bien que l’ame désire ardemment ces divines visites, non pas pour ses intérêts particuliers, mais pour donner plus de contentement à son Époux ; c’est pourquoi elle ajoute :
Mon bien-aimé se repaîtra entre les fleurs.
C’est-à-dire, l’Époux se nourrit dans l’ame entre les vertus qui sont représentées par les fleurs, ou bien il demeure dans l’ame, dans laquelle il trouve une nourriture pleine de force et de délices. Mais il ne se nourrit pas seulement dans l’ame, il nourrit encore l’ame en la transformant en lui-même. L’Épouse sacrée explique tout ce mystère en ces termes : Mon bien-aimé est venu dans son jardin, et dans le parterre des fleurs, pour s’y repaître, et pour y cueillir des lis. Elle dit ensuite : Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi. Pour signifier qu’il se plaît à demeurer dans l’ame entre le lis de ses vertus et de ses perfections.
VINGT-HUITIEME CANTIQUE.
Entrado se ha la Esposa,
En el ameno huerto deseado,
Ya su sabor reposa,
El cuello reclinado,
Sobre los dulzes braços del amado.
L’Epouse est maintenant entrée
Dans l’agréable jardin qu’elle désirait,
Et elle repose à son gré,
Le cou penché,
Sur les doux bras de son bien-aimé.
Deux choses sont contenues en ce Cantique ; l’une, que l’ame après avoir vaincu les obstacles de sa perfection, est parvenue à l’union qu’elle desirait avoir avec le divin Époux ; l’autre, qu’elle repose maintenant selon ses vœux, appuyant son cou sur les bras de son bien-aimé.
L’Épouse est maintenant entrée.
Il a fallu que l’Épouse sortît de tout ce qui est naturel, de toutes les tentations, de toutes les peines, de tous les troubles, de tous les soins qui l’ont occupée, et qu’elle renonçât aux images ou espèces matérielles de l’imagination et des objets corporels, parce qu’elles ne sont pas des moyens propres pour l’élever à cette sublime union de Dieu. Ensuite elle est entrée
Dans l’agréable jardin qu’elle désirait.
Elle appelle Dieu un jardin, à cause de l’agréable demeure qu’elle trouve en lui. Elle entre dans ce jardin, lorsqu’elle se transforme en Dieu : elle y prend des plaisirs ineffables, lorsqu’elle est unie si étroitement avec lui, qu’elle semble n’être presque qu’une même chose avec lui, comme la lumière d’une chandelle ne semble être qu’une même lumière avec celle du soleil qui luit. Aussi elle ne vit plus que de la vie de son Époux, et elle peut dire avec saint Paul : Je vis, non plus moi, mais Jésus-Christ vit en moi. On peut conjecturer quelle est cette heureuse vie, où non-seulement elle ne sent aucune amertume, mais elle est comblée de délices et revêtue de la gloire de son Dieu ; ainsi
Elle repose à son gré,
Tenant le cou penché,
Sur les doux bras de son bien-aimé.
C’est-à-dire, joignant la force qu’elle a dans la pratique des vertus à la force de Dieu, ou plutôt se fondant sur cette puissance divine. Ce sont ces bras, c’est cette force qui la protègent contre le démon, le monde, la chair, les passions, les inclinations naturelles, tous les ennemis qui l’attaquaient. Ils n’osent plus l’inquiéter dans cette admirable transformation ; mais ils la laissent goûter à loisir les consolations divines. De sorte que ces paroles s’accomplissent en elle : L’hiver est passé, la pluie est cessée, les fleurs paraissent déjà en nos terres, le temps de tailler est venu, on a entendu chanter les tourterelles, etc.
VINGT-NEUVIÈME CANTIQUE
Debaxo del mancano
Alli con migo fuiste desposada ;
Alli te di la mano,
Y fuiste reparada
Donde tu madre fuera violada.
Sous un pommier
Je vous ai épousée ;
Là je vous ai donné la main,
Et vous avez été réparée
Où votre mère avait été violée.
L’époux dit en ce Cantique à son épouse, de quelle manière, pour lui marquer son amour, il lui fait connaître intérieurement les mystères de son incarnation, et de la rédemption des hommes ; et que comme Ève s’est perdue par le mauvais usage du fruit de l’arbre de vie, qui était dans le paradis terrestre, de même il a sauvé la nature humaine par le fruit de l’arbre de la croix où il est mort de sorte qu’il l’a lavée de ses taches, et l’a ornée de dons tout divins, pour la rendre agréable à ses yeux.
Sous un pommier
Je vous ai épousée ;
Là je vous ai donné la main.
C’est-à-dire, sur l’arbre de la Croix, où j’ai perdu la vie pour racheter la nature humaine, j’ai épousé toutes les ames, et leur ai donné la main pour gage de ma fidélité. C’est-là, mon Épouse, où je vous ai enrichie de mes grâces et élevée par une faveur singulière à l’état sublime où vous êtes, en vous appliquant les mérites de ma passion et de ma mort.
Et vous avez été réparée
Où votre mère avait été violée.
Comme s’il disait : La nature humaine, votre mère, a été infectée du péché sous un arbre, et vous avez été rétablie sous l’arbre de la croix ; elle vous a engagée sous un arbre à mourir, et sous l’arbre de la croix je vous ai reudu la vie. Ainsi il lui découvre de quelle manière sa sagesse règle si juste toutes choses, qu’elle tire le bien du mal, et la vie de la mort. L’Époux se sert dans les Cantiques des mêmes paroles, pour exprimer à son Épouse les mêmes mystères..