La Montée du Mont-Carmel (page 10)
Si vous demandez pourquoi l’entendement doit être privé de la connaissance des vérités dont le Saint-Esprit l’éclaire, et qui ne peuvent venir du démon, je vous répondrai que l’esprit de Dieu illumine l’entendement dans sa récollection, et selon la mesure de sa récollection ; et comme l’entendement ne saurait trouver de récollection plus grande que celle qu’il pratique dans la foi, le Saint-Esprit ne lui communique jamais de plus grandes lumières que dans la foi. Plus l’ame est pure et exacte en la perfection d’une foi vive, plus elle a de charité infuse. Or plus elle a de charité infuse, plus elle est enrichie des lumières et des dons de Notre-Seigneur. Et quoique je ne désavoue pas que l’ame reçoit quelque lumière de la connaissance de ces vérités cette lumière est aussi différente de la lumière obscure qu’elle puise dans la foi, que le métal le plus vil et le plus grossier est différent de l’or le plus pur et le plus éclatant. La même lumière de la foi surpasse aussi la lumière de cette connaissance, avec autant d’excès que la mer toute entière surpasse une goutte d’eau. Cette lumière découvre à l’ame une, ou deux, ou trois vérités ; et la lumière de la foi lui donne généralement la sagesse de Dieu qui est son Fils, avec une connaissance simple et universelle, qui se communique à l’ame dans la foi divine. Si vous me dites que ces deux choses sont bonnes, et que l’ame n’oppose aucun obstacle à l’autre, je vous répondrai qu’elles se font un empêchement mutuel l’une à l’autre, lorsque l’ame en fait de l’estime ; parce qu’elle s’occupe alors de choses à la vérité claires et évidentes, mais après tout qui ne sont de nulle importance. Elles suffisent néanmoins pour arrêter la communication de la foi dans ses plus profondes obscurités, où Dieu enseigne secrètement l’ame, et l’élève surnaturellement aux vertus et aux dons les plus sublimes, quoiqu’elle en ignore la manière.
Le fruit de cette communication successive ne consiste pas à y attacher l’entendement ; au contraire, l’entendement s’écarterait plutôt d’elle par ce moyen, comme la sagesse divine semble le dire à l’ame dans le Cantique. Détournez vos yeux de moi, car ils m’ont fait envoler. C’est-à-dire, ils me contraignent de m’éloigner de vous, et de m’élever au-dessus de moi. L’ame doit donc appliquer sa volonté à Dieu simplement, sincèrement et avec amour, sans faire aucun effort d’esprit, pour connaître les biens que Dieu lui donne surnaturellement ; car c’est par les mouvemens de l’amour qu’il les communique. Aussi ni la capacité naturelle de l’entendement, ni l’effort d’aucune autre puissance de l’ame ne peuvent atteindre à des choses si sublimes, puisqu’elles ne sont infuses dans l’ame que surnaturellement et d’une manière passive. Tellement que l’esprit qui s’efforcera de les comprendre, les rétressira, les changera, les rendra différentes de ce qu’elles sont en elles-mêmes ; et, de cette sorte, il s’exposera au péril de se tromper, en faisant des raisonnemens que son propre sens lui suggérera, où il n’y aura rien de surnaturel ni d’élevé, et où tout sera naturel, fort vil et fort abject.
Il se trouve néanmoins des esprits si vifs et si pénétrans, qu’aussitôt qu’ils se recueillent pour méditer une vérité, ils raisonnent naturellement avec une grande facilité ; ils forment incontinent des paroles intérieures et des expressions très-vives de leurs pensées, lesquelles cependant ils attribuent à Dieu, se persuadant qu’elles viennent de lui, quoiqu’en effet ce ne soit que l’ouvrage de l’entendement. Car lorsque l’entendement s’est dégagé, en quelque façon, de l’opération des sens, il peut faire toutes choses par la seule lumière naturelle, et sans aucun secours extraordinaire. Ce qui arrive souvent à plusieurs, qui s’abusent eux-mêmes en croyant qu’ils sont élevés à une oraison sublime et à de grandes communications avec Dieu, et qui écrivent même ou font écrire tout ce qui leur vient en l’esprit, quoique pour l’ordinaire ces prétendues merveilles ne contiennent aucune vertu solide, et ne soient bonnes qu’à nourrir l’orgueil et la vanité.
Il est nécessaire que ces gens-là s’accoutument à mépriser ces choses, et à se fonder dans la solidité d’un amour vraiment humble, et dans le continuel exercice des bonnes œuvres. Il faut encore qu’ils imitent la vie souffrante du Fils de Dieu, se mortifiant sévèrement en toutes choses, puisque c’est par cette voie et non par plusieurs discours intérieurs, qu’on acquiert les biens spirituels et surnaturels.
On remarquera aussi, que l’esprit de ténèbres s’insinue souvent en ces paroles intérieures que nous appelons successives, surtout lorsque les personnes qui les forment dans leur cœur y sont attachées ; car, au moment qu’elles commencent à se recueillir intérieurement, il leur présente des sujets d’égaremens si abondans, en suggérant à leur entendement diverses pensées et en formant diverses paroles, qu’il les détourne peu à peu de la vérité, et qu’il les engage dans l’erreur, par l’apparence de quelques objets vraisemblables. C’est ainsi qu’il a coutume d’agir avec ceux qui ont fait quelque pacte tacite ou exprès avec lui, et qu’il se communique à quelques hérétiques, et principalement au hérésiarques, en formant dans leur entendement des raisonnemens subtils à la vérité, mais faux et erronés.
Il s’ensuit de ce que nous avons dit jusqu’ici, que trois causes peuvent concourir à la production des paroles intérieures successives, savoir le Saint Esprit, qui meut l’entendement et qui l’éclaire ; la lumière naturelle de l’entendement même, et le démon par ses secrètes suggestions. Il faudrait donner maintenant des marques, pour connaître de laquelle de ces trois causes ces effets naissent ; mais il est très-difficile d’en apporter d’assez certaines, pour en faire le juste discernement. En voici toutefois quelques-unes qui sont générales. Lorsque l’ame, tandis qu’elle sent ces opérations, aime et joint à son amour l’humilité et le respect envers Dieu, c’est un signe de la présence et de l’action du Saint-Esprit, parce qu’il couvre et cache ainsi ses dons célestes. Mais quand le seul entendement agit par la force de ses lumières naturelles, il n’y a en tout cela aucune vertu, quoique la volonté puisse alors concevoir quelque amour pour Dieu. C’est pourquoi, à la fin de la méditation, la volonté demeure sèche, aride, froide, quoiqu’elle ne soit encline ni à la vanité ni au mal, sinon lorsque le malin esprit la tente et la porte à ces vices. Au contraire, lorsque ces paroles intérieures prennent leur origine de l’esprit divin, la volonté, après qu’elles se sont évanouies, conserve beaucoup d’amour de Dieu et d’inclination pour le bien. Il se peut néanmoins faire que Dieu la laissera, pour sa plus grande utilité, dans l’aridité et dans le dégoût. D’autres fois aussi elle ne sentira presque pas ces opérations ni les mouvemens qui l’excitent aux vertus, quoique les choses dont elle a joui dans sa contemplation soient effectivement bonnes et surnaturelles. C’est pourquoi j’ait dit qu’il est très-difficile de connaître clairement la différence qui s’y trouve, à cause de la diversité de leurs effets. Ceux néanmoins que nous venons de remarquer sont les plus communs et les plus ordinaires, quoiqu’ils soient quelquefois plus et quelquefois moins abondans.
Pour ce qui concerne les connaissances et les paroles intérieures qui procèdent du démon, on s’en aperçoit mal-aisément ; car quoiqu’elles affaiblissent la volonté dans l’amour de Dieu, et qu’elles inclinent l’ame à la vanité, à l’estime d’elle-même et à la complaisance en ses propres perfections, elles lui inspirent une fausse humilité et un amour vif et ardent, fondé en l’amour-propre ; de sorte que les seules personnes éclairées et spirituelles sont capables de les découvrir et de connaître les artifices de cet esprit de ténèbres. Il en use ainsi pour se cacher plus adroitement ; il excite, même dans le cœur, des sentimens si touchans qu’il en tire les larmes des yeux, et qu’il allume dans le fond de l’ame l’amour qu’il se propose. Mais son principal soin est d’émouvoir la volonté à faire beaucoup d’estime de ces communications intérieures, à s’y abandonner, surtout à celles où l’on ne pratique nulle vertu, et où l’ame a occasion de perdre les biens spirituels qu’elle avait acquis.
Il reste à nous servir de toute la circonspection nécessaire en ces deux sortes d’opérations, de peur d’être ou trompés, ou retardés en notre course. Cette circonspection consiste à ne faire nul état de ces communications, à conduire efficacement notre volonté à Dieu, à accomplir, avec toute la perfection possible, ses commandemens, ses conseils et ses desseins ; car c’est là toute la sagesse des Saints ; et il nous doit suffire de connaître les mystères divins et les vérités éternelles avec la simplicité et la sincérité avec laquelle l’Église nous les propose : c’est principalement ce qui nous enflamme de l’amour divin. Ne nous occupons donc point à entrer dans les profonds secrets de Dieu et dans les connaissances curieuses où l’on ne peut éviter, sans une espèce de miracle, le danger de se perdre ; et souvenons-nous selon cet avis salutaire de saint Paul, de ne vouloir pas être plus connaissans et plus sages qu’il ne faut. Voilà ce que nous avions à dire des paroles successives.
CHAPITRE TRENTIÈME.
On traite des paroles intérieures qui sont formées surnaturellement dans l’esprit. On avertit l’ame des dommages qu’elles peuvent apporter, et on donne les instructions nécessaires pour n’y pas être trompé.
Les paroles intérieures de la seconde espèce sont celles, que nous appelons formelles. Elles se forment surnaturellement dans l’esprit sans l’opération des sens corporels, soit que l’esprit se recueille, soit qu’il ne se recueille pas. J’ai dit que ces paroles sont formelles, parce que l’esprit s’aperçoit formellement qu’elles sont proférées par un autre, sans qu’il y contribue de sa part ; c’est pour cette raison qu’elles sont différentes de celles dont nous venons de parler. Mais ce n’est pas la seule différence qui s’y trouve, il y en a encore une autre, qui est que l’esprit est frappé de ces paroles lorsqu’il n’a aucune récollection, et même lorsqu’il n’y pense pas ; au lieu que le contraire arrive dans les paroles successives ; car elles ont toujours pour objet les choses que l’on considère dans la méditation.
Or les paroles dont il s’agit maintenant sont formées quelquefois distinctement, quelquefois avec peù de distinction ; elles sont souvent dans l’esprit comme des pensées par lesquelles on lui dit quelque chose, tantôt en lui parlant, tantôt en lui répondant. Quelquefois on n’entend qu’une parole, quelquefois on en entend deux, et quelquefois plusieurs qui se succèdent les unes aux autres. Car cet entretien intérieur dure quelquefois long-temps, soit en instruisant l’ame, soit en conférant avec elle de quelque matière ; de telle sorte néanmoins que l’esprit n’agit pas, et qu’on entend toutes ces paroles comme si une personne parlait à une autre. C’est ce que Daniel éprouva autrefois, lors, comme il le dit lui-même, que l’Ange Gabriel lui parla. (Can. 9. 22.) Car il prononçait formellement et successivement des paroles dans l’esprit de ce Prophète, et il lui apprenait ce qui devait arriver dans quelques années.
Ces paroles, lorsqu’elles demeurent dans le degré de paroles formelles, et qu’elles n’ont rien de distingué, ne font dans l’ame qu’un effet médiocre ; car elles ne contribuent d’ordinaire qu’à l’enseigner, ou qu’à lui donner un peu de lumière sur quelque sujet particulier, tellement qu’il n’est pas nécessaire qu’elles produisent des effets plus efficaces que la fin à laquelle ces paroles sont destinées. Mais, quand elles sont l’ouvrage de Dieu, elles éclairent toujours l’ame ; elles la rendent toujours prompte à exécuter tout ce qu’on lui commande et tout ce qu’on lui enseigne. Quelquefois néanmoins elles ne la délivrent pas de sa répugnance et de ses difficultés ; au contraire l’ame les sent quelquefois davantage, Dieu le permettant ainsi pour l’instruire et pour l’humilier, surtout quand il lui ordonne des choses qui peuvent procurer à l’ame ou quelque honneur, ou quelque degré d’excellence et d’élévation. Mais il lui donne, au même temps, beaucoup de facilité et de promptitude à embrasser les humiliations. De là vient, comme nous lisons dans l’Exode, que Moyse, lorsque Dieu lui commanda d’aller à Pharaon pour mettre le peuple Juif en liberté, fit paraître une si grande résistance, qu’il fut nécessaire de lui faire trois fois ce commandement, et d’y joindre des miracles. Tout cela néanmoins fut inutile, jusqu’à ce que Dieu lui donna son frère Aaron pour compagnon de son entreprise.
On expérimente le contraire, lorsque le démon est l’auteur de ces paroles et de ces communications. Il suggère de la facilité et de la promptitude à recevoir les choses honorables et importantes, et de la contrariété à souffrir les choses basses. Ainsi Dieu abhorre tellement une ame qui a du penchant pour les honneurs, que, lors même qu’il lui commande d’y aspirer ou qu’il l’élève actuellement plus haut, il ne veut pas qu’elle s’y porte elle-même.
Cette promptitude que Dieu inspire à l’ame marque encore une différence qui est entre les paroles formelles et les paroles successives ; celles-ci ne touchent pas si vivement l’esprit, et ne le rendent pas si prompt que celles-là, parce que les paroles formelles sont mieux exprimées, et l’entendement n’y mêle rien de son fonds. Ce qui n’empêche pas que les paroles successives ne produisent quelquefois un effet plus grand, à cause de l’abondante communication que l’esprit divin fait à l’esprit humain ; mais la manière en est différente. Dans les paroles formelles l’ame n’est pas en doute si elle les profère, car elle voit évidemment qu’elle ne les profère pas, vu principalement qu’elle ne pensait pas aux choses qu’on lui dit, et quand elle y eût pensé, elle connaît distinctement que ces paroles coulent d’une autre source.
L’ame cependant ne doit pas beaucoup estimer les paroles formelles, non plus que les paroles successives ; outre qu’elle tiendrait son esprit attaché à des objets qui ne sont pas des moyens propres et prochains pour s’unir à Dieu, telle qu’est la foi, elle serait facilement séduite par le démon ; elle ne pourrait juger si ce serait l’esprit divin ou le malin esprit qui proférerait ces paroles ; parce que les effets des paroles formelles étant communément petits et faibles, ne donnent pas lieu de faire ce discernement ; et les effets des paroles que le démon forme étant plus efficaces, dans les personnes imparfaites, que les effets des paroles de l’esprit de Dieu ne le sont dans les personnes spirituelles, ils empêchent de les distinguer. Il est encore à propos de ne pas faire promptement ce que ces paroles signifient, quelque esprit que ce soit qui les ait formées intérieurement. Il faut enfin donner connaissance de toutes ces choses à un Confesseur prudent et expérimenté, ou à quelque autre personne docte et discrète, pour recevoir ses avis et ses instructions ; et alors il sera de son devoir de régler la conduite de celui qui le consulte, et qui doit suivre les conseils qu’on lui donnera, en demeurant dans une entière soumission à la volonté du Directeur, et dans une parfaite indifférence à l’égard de toutes ces communications.
Que, si on ne trouve point d’homme d’une assez grande expérience en ces matières, il faut se contenter d’en tirer tout le fruit qu’on peut, de mépriser le reste, et de ne se déclarer à personne. On pourrait tomber entre les mains de certaines gens qui, au lieu d’édifier l’ame, la troubleraient et détruiraient l’état de son intérieur ; tout le monde n’étant pas propre à diriger les ames, à se bien conduire dans une affaire de si grande conséquence, et à se préserver des égaremens où l’on peut facilement s’engager.
L’ame doit aussi se garder de rien entreprendre par les seuls mouvemens de sa volonté et de recevoir sans beaucoup de prudence et de délibération, les choses que ces paroles intérieures expriment. Les tromperies qui s’y glissent sont si subtiles, qu’il est presque impossible de les éviter toutes, à moins qu’on n’ait de l’aversion de ces sortes d’opérations. Comme j’ai parlé de ces surprises dans les Chapitres 17, 18, 19, et 20 de ce Livre, j’ajouterai seulement ici que, pour marcher sûrement par un chemin si difficile, il faut suivre les lumières de la raison et la doctrine de l’Église.
CHAPITRE TRENTE-UNIÉME.
Des paroles substantielles qui se forment intérieurement dans l’esprit ; de leur différence d’avec les paroles formelles ; de leur utilité ; de la résignation et de la révérence avec lesquelles l’ame s’y doit comporter.
Le troisième genre est celui des paroles substantielles, qu’on peut aussi appeler formelles, parce qu’elles sont imprimées formellement dans l’ame ; mais elles différent des paroles formelles, en ce qu’elles font dans l’ame un effet vif et réel que les paroles ne peuvent produire. Ainsi quoique toute parole substantielle soit formelle, néanmoins toute parole formelle n’est pas substantielle : celle-là seulement étant substantielle qui imprime véritablement et réellement dans l’âme ce qu’elle signifie : comme il arriverait, par exemple, si Notre-Seigneur disait formellement à l’ame : Sois bonne ; et qu’aussitôt l’ame devînt bonne ; comme s’il disait encore : Aimez-moi ; et qu’au même moment elle eût en elle-même et sentit la substance de l’amour, c’est-à-dire, le véritable amour de Dieu : ou si, étant consternée de crainte, il lui disait : Ne craignez point, elle fût à l’instant remplie de courage, d’assurance et de paix. La raison est parce que, comme dit le Sage, la parole de Dieu est toute-puissante. C’est pourquoi elle fait réellement dans l’ame ce qu’elle exprime. Le Roi-Prophète marque le même sentiment, lorsqu’il dit : Il a donné de la vertu, de la force, de la puissance à sa voix. En effet, Dieu s’est comporté de cette sorte avec Abraham. Car lorsqu’il lui dit : Marchez en ma présence et soyez parfait, ce grand Patriarche fut à l’heure même élevé à la perfection ; et, depuis ce temps-là, il se conserva respectueusement en la présence de son créateur. Ce pouvoir éclate dans les paroles de Jésus-Christ ; puisque, selon le rapport des Évangélistes, il n’avait qu’à dire un mot pour guérir les malades et pour ressusciter les morts. Lorsque Dieu dit ces paroles substantielles à certaines personnes, elles font en leur ame des effets d’une si grande conséquence et d’une si grande valeur, qu’elles font toute la vie, toute la vertu, toute la force, et tout le bien de ces personnes ; car une seule parole de cette nature leur est plus utile que tout ce qu’elles ont fait dans le cours de leur vie naturelle.
Pour ce qui regarde ces paroles, l’ame n’a rien à faire d’elle-même, et ne doit nullement s’efforcer d’agir ; mais il faut qu’elle s’humilie et qu’elle s’abandonne à la conduite de Dieu, en lui donnant librement son consentement. Elle ne doit aussi ni refuser les impressions divines, ni les craindre, ni travailler pour accomplir ce qu’on lui présente. Dieu fait lui-même tout cela en elle par ces paroles substantielles, en opérant avec elle. Le contraire se passe dans les paroles formelles et dans les paroles successives. J’ai dit que l’ame ne doit pas refuser ces impressions divines, parce que leur effet, plein de richesses surnaturelles et uni, en quelque façon, substantiellement à l’ame, demeure en elle ; et, parce qu’elle le reçoit passivement, tous ses efforts ne seraient pas assez grands pour y parvenir. Elle ne doit pas aussi craindre d’être trompée, car l’entendement n’y a point de part, et le démon ne saurait en approcher ni produire en l’ame aucun effet substantiel, ni en imprimer l’image ou l’habitude. Il est néanmoins véritable qu’étant le maître des ames qui se sont données à lui par des pactes volontaires, il y demeure, et il les engage, par ses suggestions, à faire des actions d’une extrême malignité. En effet, nous voyons ce qu’une longue expérience nous apprend, que cet esprit de ténèbres fait beaucoup de violence à plusieurs gens de bien par l’efficace de ses tentations, et que, s’ils n’étaient pas aussi solidement établis en la vertu qu’ils le sont, il les attaquerait avec plus de fureur et de rage. Il ne peut néanmoins leur imprimer dans ces communications des effets qui aient de la vraisemblance, n’y ayant point de comparaison entre ses paroles et les paroles de Dieu. Car ses paroles et leurs effets comparés avec les paroles de Dieu et leurs effets, sont comme s’ils n’étaient pas. C’est pourquoi Dieu dit par la bouche de Jérémie : Quelle proportion y a-t-il entre la paille et le grain ? Mes paroles ne sont-elles pas comme un feu, et comme un marteau qui brise la pierre ? Ces paroles substantielles avancent beaucoup l’ame, et l’aident à s’unir à Dieu ; et, plus elles sont intérieures, plus elles sont substantielles, et lui apportent d’utilité ! Ô qu’heureuse est l’ame à qui Dieu a parlé de la sorte ! Parlez donc, Seigneur, car votre serviteur vous écoute.
CHAPITRE TRENTE-DEUXIÈME.
On parle des pensées que l’entendement reçoit des sentimens intérieurs, qui sont imprimés surnaturellement dans l’ame. On apporte leur cause, et on donne à l’ame le moyen de se gouverner en ces communications, de peur de détruire la voie de l’union divine.
Il me reste à traiter maintenant de la quatrième et dernière espèce des pensées qui passent dans l’entendement, et qui naissent des sentimens spirituels produits surnaturellement dans l’ame.
Il y a des sentimens de deux sortes : les uns sont dans la volonté, les autres, quoiqu’ils aient leur siége dans la volonté, néanmoins, parce qu’ils sont très-véhémens, très-sublimes, très-profonds, très-secrets, ils ne semblent pas la toucher, mais ils se font dans l’ame. Les uns et les autres se forment de diverses manières. Les premiers sont très-élevés, lorsqu’ils viennent de Dieu ; mais les derniers sont très-éminens et très-utiles ; l’ame cependant, ni celui qui a soin de son intérieur, ne peuvent comprendre leur origine et leur cause, ni connaître les bonnes œuvres en considération desquelles Dieu fait à l’homme spirituel des grâces si précieuses. Ces sentimens ne dépendent pas de toutes sortes d’actions saintes que l’ame peut faire, ni de ses méditations, quoique ces choses soient des dispositions pour les obtenir. Dieu les donné à qui il veut et pour les raisons qu’il lui plaît. Il se peut faire qu’une personne sera long-temps exercée en plusieurs bonnes œuvres, et qu’elle n’aura pas impétré de Dieu ces mouvemens intérieurs ; une autre, au contraire, aura fait peu de bien, et sera comblée de ces dons. De là vient qu’il n’est pas nécessaire que l’ame s’applique actuellement aux choses spirituelles, quoique ce moyen soit le meilleur pour recevoir de Notre-Seigneur ces touches intérieures, où l’ame puise ces sentimens ; néanmoins elle ne songe souvent à rien moins qu’à les obtenir. Or quelques-uns de ces mouvemens se font sentir distinctement et se dissipent en peu de temps, quelques autres sont moins distingués, mais ils durent davantage.
Ces sentimens, pris dans la signification que nous leur donnons ici, ne regardent pas l’entendement, mais la volonté ; c’est pourquoi je n’en parlerai pas exprès, jusqu’à ce que je traite de la nuit obscure ou de la mortification, et des moyens de purifier la volonté de ses affections : ce que ferai dans le troisième livre de cet ouvrage. Mais, parce qu’ils produisent dans l’entendement des connaissances distinctes et perceptibles, il est à propos, pour ce seul dessein, de dire ici quelque chose des mêmes connaissances.
Il faut donc savoir qu’il réjaillit de ces sentimens, soit qu’ils naissent des prompts mouvemens que Dieu excite dans l’ame, soit qu’ils viennent de ses touches successives et durables, il réjaillit, dis-je, dans l’entendement, une certaine connaissance qui n’est autre chose qu’un goût qu’on a de Dieu. Ce goût est si sublime et si agréable à l’esprit, qu’il n’y a point de nom propre pour l’exprimer tel qu’il est, et qu’on le sent.
Or ces connaissances nous viennent tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, et elles sont quelquefois moins, quelquefois plus élevées, selon la diversité des mouvemens divins qui produisent les sentimens d’où ces différens goûts procèdent.
Il n’est pas besoin d’employer beaucoup de paroles pour éclaircir l’entendement et pour lui apprendre avec quelle précaution il doit user de ces connaissances et de ces goûts, afin qu’il puisse aller par la foi à l’union de Dieu. Car, comme ces sentimens se produisent dans l’ame passivement, sans qu’elle concourre à les recevoir, de même les connaissances qui naissent de ces sentimens sont reçus passivement dans l’esprit, sans qu’il opère de sa part pour les avoir.
C’est pourquoi, de peur d’empêcher le fruit qu’on recueille de ces sentimens, l’esprit ne doit faire aucun effort, mais il doit demeurer dans un état passif, et incliner la volonté à donner avec liberté et avec plaisir son consentement à ces communications surnaturelles ; parce qu’il détruirait, par son activité, ces connaissances, qui sont extrêmement délicates et faciles à perdre. Car ce sont des goûts surnaturels savoureux, et agréables, que la capacité naturelle de l’entendement ne peut comprendre ni acquérir par aucune opération, puisqu’il ne peut faire autre chose que de les recevoir, lorsque Dieu l’en favorise. De plus, il ne doit point s’efforcer de les avoir, soit parce que, s’il s’excitait soi-même à agir, il pourrait produire d’autres connaissances que celles-ci, et ainsi il se tromperait soi-même, soit parce qu’il donnerait au démon l’occasion et le moyen de lui suggérer des connaissances fausses et erronnées, en interposant les sentimens dont nous venons de parler, en en faisant opérer les sens. De sorte que l’ame doit persister alors dans l’abandonnement d’elle-même aux attraits divins, dans une profonde humilité et dans une disposition passive, afin d’être toujours prête à recevoir ce que Dieu voudra lui donner, à cause de son abaissement volontaire et de son désintéressement. Ainsi elle ne mettra point d’obstacle aux avantages qu’elle y trouvera pour arriver à l’union, divine ; puisque toutes ces touches intérieures et surnaturelles tendent à l’union, qui se fait passivement en l’ame.
La doctrine que nous avons expliquée en ce Livre, touchant l’abstration totale de l’esprit, et la contemplation passive, où l’ame s’abandonne à Dieu, afin qu’il la conduise par l’oubli des choses créées et par le dépouillement des images matérielles, en l’occupant de la simple vue de la vérité suprême, et en y attachant son esprit ; cette doctrine, dis-je, se doit entendre non-seulement des actes de la parfaite contemplation, dont les discours et les considérations troublent le repos surnaturel de l’ame, lorsqu’elle s’y arrête, mais encore des momens où Notre-Seigneur donne à l’ame une simple, générale et amoureuse attention à Dieu, et où l’ame, aidée du discours de la grâce divine, s’est mise elle-même dans cette attention. Car il faut toujours avoir soin, en ce temps-là, de tenir l’esprit dans l’inaction, ne permettant point qu’aucunes images ni aucunes connaissances particulières y entrent, si ce n’est peut-être légèrement, en passant comme un éclair, et sans amour pour elles ce qui lui est nécessaire pour s’enflammer davantage de l’amour divin, et pour mieux goûter sa douceur. Hors de ce temps-là, l’ame dans tous ses exercices spirituels, dans tous ses actes et dans toutes ses œuvres, doit se servir de la mémoire et des méditations pour augmenter sa dévotion et l’utilité qu’elle en reçoit ; mais surtout elle considérera la vie, la passion et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que ses actions et toute sa vie soient conformes à ce divin modèle.
Nous acheverons ici le traité des pensées surnaturelles de l’entendement, en ce qui concerne sa conduite à l’union divine par la foi. Car il me semble que j’en ai parlé assez amplement pour donner à l’ame des règles de prudence et de précaution, dans tous les accidens qui peuvent lui arriver en cette matière. Et quoique Dieu puisse faire quelquefois dans l’ame des opérations différentes de celles que nous avons expliquées, et que je me persuade qu’elles pourront se rapporter à l’une des quatre espèces de connaissances que nous venons d’exposer, néanmoins il faudrait employer alors les remèdes que nous avons donnés, ou du moins se servir d’autres semblables industries.
Ainsi nous passerons au troisième Livre, où, avec la faveur divine, nous traiterons de la purgation spirituelle de la volonté ; c’est-à-dire, de ses affections intérieures ; et c’est ce que nous appelons la nuit active. Je prie le lecteur de lire cet Ouvrage avec un esprit plein de bonté et de sincérité, parce que, sans cette disposition, il ne profitera nullement de la sublime et parfaite doctrine qu’il contient, et qu’on n’estime peut-être pas autant qu’elle mérite. À plus forte raison la mépriserait-il, s’il avait égard à mon style, que j’avoue être rude, grossier et imparfait.
fin du tome premier.
CHAPITRE PREMIER.
Des connaissances de la mémoire, et de la manière de s’en priver, afin que l’ame se puisse unir à Dieu selon cette puissance.
Il est nécessaire que le lecteur ait toujours devant les yeux la fin que nous nous proposons en chacun de ces livres ; autrement il pourrait avoir en les lisant plusieurs doutes, non seulement sur ce que nous avons dit de l’entendement, mais encore sur ce que nous allons dire de la mémoire et de la volonté. Car, en considérant que nous anéantissons les facultés de l’ame dans leurs opérations, il jugera peut-être que nous travaillons plutôt à ruiner les voies de la vie spirituelle qu’à les établir solidement. Ce que nous ferions en effet si notre intention était de ne donner des instructions qu’à ceux qui commencent à marcher par ce chemin ; car ils ont besoin des images, des idées des connaissances, des raisonnemens dans l’oraison mentale, et des objets matériels qui frappent les sens extérieurs et l’imagination pour se disposer à la vie intérieure et à la perfection. Mais notre dessein est bien différent de cette entreprise. Présupposant que l’ame a déjà passé par ces premiers exercices spirituels, nous lui apprenons ici à faire de plus grands progrès en la contemplation, afin qu’elle soit élevée à l’union divine ; et c’est pour cette raison qu’elle doit quitter les opérations sensibles de ses puissances, et les tenir dans le repos et dans le silence, afin que Dieu opère lui-même et s’unisse parfaitement à l’ame. Pour cette cause, il est expédient de dégager ces facultés de leurs opérations et de leur activité naturelle, afin qu’étant vides, elles soient remplies de lumières surnaturelles ; car elles ne sont pas capables d’elles-mêmes de ces dons éminens, et leur bassesse même, si elles n’en étaient pas affranchies, les en délivrerait entièrement.
Or comme il est constant que l’ame, pour aller à Dieu, doit le connaître plutôt par ce qu’il n’est pas que par ce qu’il est ; plutôt en se représentant qu’il n’est rien de tout ce qu’elle peut concevoir dans ses créatures, qu’en comprenant ses perfections en elles-mêmes, il faut qu’elle renonce à toutes ses pensées naturelles et surnaturelles et c’est ce que nous prétendons faire à l’égard de la mémoire, en la tirant de ses bornes naturelles, et en l’élevant au-dessus d’elle-même et de toutes les connaissances distinctes, pour la conduire à l’union de son Créateur.
Je dis donc que les connaissances naturelles de la mémoire sont toutes celles qu’elle peut tirer des sens extérieurs de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût, de l’attouchement et toutes celles aussi qu’elle peut puiser elle-même dans son propre fonds. Elle doit se dépouiller si parfaitement de toutes ces idées qu’il ne lui en reste aucune impression imaginaire, comme si elle n’en avait jamais eu la connaissance. Elle ne saurait se dispenser d’effacer ainsi toutes ses espèces, si elle veut jouir de l’union divine, puisqu’elle doit, pour obtenir cette grâce, se séparer de toutes les figures imaginaires qui ne sont pas Dieu, et qui ne peuvent le représenter. Il n’y a ni espèce ni connaissance distincte et particulière qui puissent arriver jusqu’à lui, ni nous le mettre devant les yeux de l’esprit tel qu’il est en lui-même. Et comme, selon l’oracle de Jésus-Christ, nul ne peut servir deux maîtres, la mémoire ne saurait être unie en même temps à Dieu et aux idées matérielles qu’elle avait ; et, parce que Dieu n’a nulle image en lui-même que la mémoire puisse comprendre, de là vient que quand elle est unie à lui, comme l’expérience l’enseigne, elle est en quelque façon sans espèces, comme si l’imagination était détruite, et elle demeure liée au souverain bien et toute absordée en lui, ne se souvenant plus d’aucune chose. L’union divine la détache de la fantaisie ; elle abolit en quelque manière toutes ses images, et elle l’attire aux choses surnaturelles, en la laissant dans un si grand oubli des créatures qu’elle a besoin, après cela, de se faire violence pour s’en souvenir. Pendant que cette union dure, l’oubliance de la mémoire et la suspension de l’imagination sont telles qu’il s’écoule beaucoup de temps, dans ce commerce sacré, sans que l’ame s’en aperçoive et sans savoir ce qu’elle a fait. Si on faisait même souffrir le corps, elle n’y ferait nulle attention et, l’imagination ne serait pas alors capable d’en réveiller le sentiment. Cependant, quoiqu’il soit nécessaire de dépouiller ainsi la mémoire de toutes ses espèces, afin que Dieu opère dans l’ame une parfaite union, néanmoins ces abstractions et ces suspensions ne se font pas ainsi dans les parfaits, parce qu’elles ne regardent que les commencemens de l’union divine, et que les parfaits sont déjà parvenus à une union consommée. Vous me ferez peut-être cette objection : il s’ensuivrait que l’homme ne ferait aucun usage de ses puissances naturelles, et qu’il descendrait jusqu’au rang des bêtes, n’usant plus du raisonnement, et perdant la mémoire de ses opérations intellectuelles ; il oublierait même les choses raisonnables, les choses morales, et les choses naturelles où il doit s’exercer, parce qu’il renoncerait aux idées et aux connaissances qui lui sont nécessaires pour les représenter à son esprit. Il est néanmoins évident que Dieu ne veut pas détruire ainsi la nature, et qu’il prétend au contraire la perfectionner.
Pour répondre à cette objection, je dis que plus la mémoire est unie à Dieu, plus elle perd ses connaissances distinctes et particulières, jusqu’à ce qu’elle les oublie entièrement ce qui arrive lorsque l’ame est établie dans l’union parfaite. C’est pourquoi elle tombe d’abord dans un grand oubli, puisque le souvenir des espèces et des connaissances s’évanouit en elle. Ensuite elle se comporte à l’égard des choses extérieures avec une négligence si notable et un si grand mépris d’elle-même, qu’étant toute abîmée en Dieu, elle oublie le boire et le manger, et elle ne sait si elle a fait quelque chose ou non ; si elle a vu ou non ; si on lui a parlé ou non. Mais lorsqu’elle est affermie dans l’habitude de l’union, qui est son souverain bien, elle ne souffre plus ces oubliances dans les choses raisonnables, dans les choses morales, ni dans les choses naturelles : au contraire elle est plus parfaite dans les opérations convenables à son état, quoiqu’elle les produise par le ministère des images et des connaissances que Dieu excite d’une façon particulière dans la mémoire. Car lorsque l’habitude de l’union, qui est un état surnaturel, est formée, la mémoire et les autres puissances quittent leurs opérations naturelles et passent jusques à Dieu, qui est à leur égard un terme surnaturel. En sorte que la mémoire étant toute transformée en Dieu, ses opérations ne lui sont plus imprimées, et ne demeurent plus attachées à elle. La mémoire et les autres facultés de l’ame sont occupées de Dieu avec un empire si absolu, qu’elles semblent être toutes divines, et que c’est lui-même qui les meut par son esprit et par sa volonté divine, et qui les fait opérer en quelque façon divinement : Puisque celui, dit l’Apôtre, qui s’unit au Seigneur, devient un même esprit avec lui. Il est donc véritable que les opérations de l’ame, étant unies totalement à Dieu, sont toutes divines.
C’est pourquoi ces opérations sont toujours conformes à la raison, et ne sont jamais autres qu’elles doivent être ; car le Saint-Esprit fait savoir à ces ames ce qu’elles doivent savoir, ignorer ce qu’elles doivent ignorer, se souvenir de ce dont elles doivent se souvenir, oublier ce qu’elles doivent oublier, aimer ce qu’elles doivent aimer, et ne pas aimer ce qui n’est pas Dieu. Si bien que les premiers mouvemens de leurs puissances sont, en quelque sorte, divins, parce que ces puissances sont comme transformées en Dieu. Pour expliquer ceci plus clairement, j’apporterai quelques exemples. Le premier est d’une personne qui supplie quelqu’un de ceux qui sont élevés à cet état d’offrir à Dieu ses prières pour elle. Il ne reste plus en la mémoire de celui qui est prié aucune espèce ni aucune connaissance de cette demande, tellement qu’il ne se souvient pas d’offrir ses vœux au Seigneur pour cette personne. Mais s’il est expédient de présenter ses prières à Dieu pour cette personne, ce qu’il faut faire en effet lorsque la Majesté divine voudra les accepter, Dieu touchera la volonté de son serviteur, et lui donnera le désir de prier ; au contraire, s’il ne les aggrée pas, cet homme de bien, quelque effort qu’il fasse, n’aura ni le pouvoir ni la volonté de recommander cette personne à son Créateur ; Dieu même lui tournera le cœur ailleurs, et l’inspirera de prier pour des gens qu’il ne connaît pas, et dont il n’a jamais ouï parler. La raison est, parce que Dieu excite d’une façon particulière les puissances de ces ames à faire leurs opérations conformément aux ordres de la volonté divine, si bien que leurs entreprises ont toujours un heureux succès, et ne sont jamais privées de leurs effets.
Ainsi les oraisons et les actions de la glorieuse Mère de Dieu ont toujours impétré ce qu’elle voulait ; parce que jouissant de cet état, elle n’avait point dans l’ame les images des choses créées, et rien ne pouvait ni la distraire de Dieu, ni la porter à agir : le Saint-Esprit était le seul qui faisait les premiers mouvemens de son cœur.
Le second exemple est celui-ci : un homme doit aller faire, à une heure marquée, une affaire importante et nécessaire ; mais il n’en a aucune espèce dans la mémoire, et il ignore même comment il s’y doit comporter : alors Dieu lui en tracera l’idée dans la mémoire, et lui fera connaître infailliblement et sans défaut le temps et la manière de la faire.
Ce n’est pas en cela seulement que le Saint-Esprit éclaire ces ames, c’est encore en plusieurs autres choses, soit présentes, soit éloignées, soit futures, quoique la manière d’avoir ces connaissances leur soit quelquefois cachée. Il faut cependant rapporter toutes ces lumières à la sagesse divine comme à leur source. Elle les verse dans une ame qui s’étudie à ne rien connaître par les idées matérielles de ses sens et de ses puissances, de peur qu’elle n’y trouve quelque empêchement à son union avec Dieu ; et c’est en ce sens que nous prenons ces paroles de l’Écriture : La sagesse qui est l’ouvrière de toutes choses m’a enseigné.