La Montée du Mont-Carmel (page 11)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vous direz peut-être que l’ame ne peut chasser de sa mémoire les idées des choses de telle sorte qu’elle puisse monter à un état si éminent. Il s’y trouve deux difficultés qui surpassent les forces de l’homme : l’une est de se défaire de ce qui est naturel, l’autre d’arriver et de s’unir à ce qui est surnaturel. J’avoue bien que les forces humaines sont trop faibles pour faire cet effet, mais je dis que Dieu conduit l’ame à cette perfection surnaturelle par une grâce extraordinaire, de telle façon néanmoins qu’elle s’y dispose elle-même autant qu’elle peut, étant soutenue de l’assistance divine. C’est pourquoi lorsqu’elle se prive ainsi de ces espèces, Dieu l’introduit en la possession de son union ; il opère en elle passivement, et il achève de former l’habitude de l’union parfaite, selon la disposition de cette ame. Nous ne rapporterons pas dans cette nuit, c’est-à-dire dans cette purgation active des puissances de l’ame, les effets divins que l’union parfaite produit dans l’entendement, dans la mémoire et dans la volonté. L’union divine n’arrive pas à son dernier achèvement par la seule nuit ou purgation active la nuit passive dont nous parlerons y contribue aussi et la perfectionne.

Nous ajouterons seulement que celui qui veut mettre sa mémoire dans cette nuit active, c’est-à-dire qui veut la purifier des images qui la remplissent, ne doit nullement conserver en elle, comme en un trésor, les idées des choses qu’il aura ou vues, ou entendues, ou senties, ou goûtées, ou touchées ; qu’il doit les laisser passer par son esprit, qu’il n’y doit faire aucune réflexion, qu’il doit enfin les négliger, et ne s’en pas souvenir autant qu’il lui sera possible, si ce n’est lorsqu’elles lui seront nécessaires pour faire des raisonnemens dans la méditation.

Mais il faut remarquer que, quand je dis qu’il est à propos d’oublier les espèces et les connaissances des objets matériels, je ne prétends nullement parler de Jésus-Christ ni de son humanité sacrée. Quoique l’ame n’en ait pas quelquefois la mémoire dans sa plus haute contemplation, et dans le simple regard de la divinité, parce que Dieu élève l’esprit à cette connaissance confuse et surnaturelle, néanmoins il ne faut jamais négliger exprès la représentation de cette adorable humanité ni en effacer le souvenir ou l’idée, ni en affaiblir la connaissance ; puisque la vue qu’on en a, et la considération amoureuse qu’on en fait, exciteront l’ame à toutes sortes de biens, et l’aideront à acquérir la plus éminente union de Dieu. Il est manifeste qu’encore qu’il soit expédient d’ensevelir dans l’oubli les autres choses corporelles et visibles, comme des obstacles à l’union divine, il n’y faut pas comprendre celui qui s’est fait homme pour réparer notre salut, et qui est la vérité, la porte, le chemin, le guide à tout bien.

Supposant donc cette doctrine comme certaine et infaillible, je reviens à ce que j’ai avancé, et je dis que l’ame doit tâcher de retirer sa mémoire des espèces et de la connaissance des choses créées, afin de la présenter à Dieu libre, dégagée, et comme perdue dans une sainte oubliance des créatures.

Il est cependant nécessaire de faire réflexion que, quoiqu’on ne s’aperçoive pas d’abord de l’utilité qu’on tire de la suspension de ces espèces et de ces connaissances, on ne doit pas se lasser ni perdre cœur dans cet exercice. Dieu ne manquera pas de donner en son temps à l’ame le secours dont elle aura besoin pour se perfectionner et pour persévérer ; de sorte qu’elle doit souffrir avec patience et avec espérance les peines que cet état lui cause, afin qu’elle se puisse enrichir d’un bien si considérable.

À la vérité on trouve peu d’ames à qui Dieu communique ces sortes de mouvemens en tous temps et en toutes choses, et dont les puissances soient touchées et émues sans cesse d’une manière divine, dans une continuelle union de ces ames avec leur Créateur. On en voit néanmoins quelques-unes, qui reçoivent d’ordinaire ces touches divines en leurs opérations ; et ce n’est pas elles qui se meuvent alors, mais elles éprouvent ce que dit saint Paul, quand il assure que les enfans de Dieu, c’est-à-dire, ceux qui sont unis à Dieu et transformés en lui, sont poussés par son esprit, c’est-à-dire sont excités en leurs puissances à faire des actions toutes divines. Ce qui ne doit pas nous étonner, puisque l’union dans laquelle l’ame se trouve est aussi toute divine.

CHAPITRE DEUXIÈME.

L’ame qui ne s’aveugle pas à l’égard des images et des connaissances de la mémoire en ne les regardant nullement, tombe en trois sortes de dommages, dont on propose ici le premier.

Tandis que l’homme spirituel se servira des espèces naturelles de la mémoire pour aller à Dieu, il sera nécessairement exposé à trois sortes d’inconvéniens, deux desquels sont positifs, et le troisième est privatif. Le premier naît des choses de ce monde. Le second vient du démon. Le dernier est l’empêchement que ces connaissances apportent à ceux qui aspirent à l’union divine.

Le premier traîne avec soi, par le moyen de ces opérations de la mémoire, plusieurs pertes particulières, telles que sont les faussetés, les passions, les jugemens, la perte du temps et plusieurs autres, qui remplissent l’ame d’impuretés. Pour ce qui est des faussetés, il est clair que les idées qui restent dans la mémoire jettent l’ame, malgré elle, dans de fausses connaissances. En effet, elle prendra souvent le faux pour le vrai, et le douteux pour le certain, en sorte qu’elle ne connaîtra jamais à fonds la vérité. Elle se délivrera toutefois de ce mal, si elle s’affranchit de l’idée des choses que la mémoire lui retrace en l’esprit.

Quant aux imperfections, la mémoire y engagera l’ame presque à chaque moment dans les choses dont elle aura reçu les images par la vue, par l’ouïe, par le goût, par l’odorat, par l’attouchement ; parce que le ressouvenir de ces objets élevera dans le cœur des mouvemens, tantôt de douleur, tantôt de crainte, tantôt de haine, tantôt de vaine espérance, de vaine joie, de vaine gloire. On ne peut nier que ce ne soit du moins des imperfections, et quelquefois même des péchés véniels, et que toutes ces choses ne blessent la parfaite pureté de l’ame et ne rompent sa très-simple union avec Dieu.

Les mêmes représentations de la mémoire soulèvent les passions, puisque vouloir discourir sur les choses que la mémoire fournit, vouloir acquérir de nouvelles connaissances, cela suffit pour exciter les passions et pour les nourrir.

Les différens jugemens tirent encore de là leur origine, l’ame ne pouvant s’empêcher de juger du bien et du mal d’autrui, et de prendre quelquefois l’un pour l’autre. Ce qu’elle évitera sans doute, lorsqu’elle effacera les espèces naturelles de la mémoire.

Que si vous soutenez qu’un homme peut facilement vaincre toutes ces difficultés, je vous répondrai que cela est impossible, supposé qu’il estime ces connaissances et qu’il s’y attache. Il s’y glisse mille extravagances, et quelques unes sont si fines, qu’elles souillent l’ame sans qu’elle y fasse réflexion, comme la poix noire gâte les mains presque imperceptiblement. De plus, je dis qu’on se débarasse tout d’un coup de ces obstacles lorsqu’on rejette entièrement le souvenir de tous les objets extérieurs.

Vous me direz encore que, quoique ces choses soient véritables, l’ame est néanmoins dénuée de plusieurs pensées et de plusieurs considérations qui lui seraient d’un grand secours pour obtenir de Dieu des faveurs singulières ; mais je vous réplique qu’il faut dégager tout-à-fait la mémoire, non pas de ce qui est purement Dieu, et de ce qui nous aide à parvenir à la connaissance de Dieu, confuse, universelle, pure, simple, amoureuse, mais de toutes les choses absolument qui nous sont représentées par des espèces, par des ressemblances, ou par d’autres moyens corporels.

Or la pureté est surtout nécessaire à l’ame pour recevoir les dons de Dieu, et elle consiste à n’aimer rien de créé et de passager, et même à n’y faire aucune attention. Mais je crois que l’imperfection des puissances de l’ame la fait tomber souvent dans ces attaches et dans ces réflexions sur les créatures. C’est pourquoi il sera plus utile et plus prudent d’apprendre le moyen de retenir les facultés de l’ame dans le silence et dans le repos, afin que Dieu lui parle et qu’elle l’écoute, puisque les opérations naturelles de ses puissances doivent cesser pour acquérir cet état : ce qui arrive lorsque Dieu conduit l’ame et ses puissances dans la solitude, et que, selon l’expression d’un Prophète, il lui parle : Je la menerai, dit-il, dans la solitude, et je lui parlerai au cœur.

Si vous ajoutez néanmoins, que si la mémoire ne contribue point à contempler les choses divines et à réfléchir sur Dieu même, l’ame ne pourra ni faire ni recevoir aucun bien, et qu’au contraire, elle tombera dans les distractions, dans la dissipation et dans la tiédeur. Je vous dirai que la mémoire, se séparant de l’idée des choses présentes et des futures, et se tenant recueillie en elle-même, ne donnera nulle entrée aux égaremens, au relâchement ni aux autres imperfections humaines, lesquelles n’entrent jamais dans l’ame, que quand elle se répand parmi les créatures. Ainsi la porte étant fermée à tous ces empêchemens, l’esprit seul demeurera en silence, prêt à entendre la parole intérieure de Dieu à qui il dira avec le Prophète : Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute. L’époux sacré souhaite, comme il est écrit dans les Cantiques, que sa sainte épouse soit ornée des mêmes dons, lorsqu’il dit que sa sœur, son épouse, est un jardin fermé et une fontaine scellée ; c’est un jardin fermé à toutes les choses extérieures qui peuvent y entrer, afin que l’ame soit délivrée de tout soin et de toute peine, et que celui qui entra autrefois corporellement chez ses disciples, les portes étant fermées, et qui leur donna sa paix lorsqu’ils ne savaient et ne pensaient pas même que cela pût se faire ; afin, dis-je, qu’il entre dans l’ame, sans qu’elle connaisse de quelle manière il entre, et sans qu’elle y coopère de sa part ; pourvu néanmoins qu’elle tienne fermées aux images des créatures, les portes de la mémoire, de l’entendement et de la volonté : alors il la remplira d’une douce consolation, en faisant couler dans elle, comme parle Isaïe, un fleuve de paix. De sorte qu’il la garantira des soupçons, des défiances, des troubles, des obscurités et des autres peines qui lui donnaient sujet de craindre qu’elle ne s’écartât du droit chemin, et qu’elle ne courût à sa perte. Elle doit cependant s’appliquer avec soin à l’oraison, et attendre avec patience dans la nudité et le vide de toutes choses ; car Dieu ne tardera pas à la combler des biens spirituels.

CHAPITRE TROISIÈME.

De la seconde perte que le démon cause à l’ame par les espèces naturelles de la mémoire.

Le second désavantage que l’ame peut recevoir des idées de la mémoire est l’effet du malin esprit, qui devient par ce moyen très-puissant sur elle. Il peut grossir les images des objets extérieurs, et souiller l’ame des fantômes de l’orgueil, de l’avarice, de l’envie, de la colère, et des autres passions ; il lui est possible même d’allumer en elle une haine injuste, un amour vain et profane, d’autres affections déréglées, et de la séduire de plusieurs autres manières. Il a coutume aussi d’imprimer si vivement dans l’imagination ce qu’il lui plaît, que les choses véritables paraissent fausses, et que les fausses semblent véritables. Il porte enfin ses piéges jusque dans l’ame, par les espèces qui restent dans la mémoire. Mais après tout, l’ame s’en mettra facilement à couvert, lorsqu’elle effacera de la mémoire les images des créatures, en les ensevelissant dans un éternel oubli ce qui lui sera sans doute très-avantageux ; car, comme le démon ne peut agir sur elle que par l’entremise des figures imaginaires, l’ame coupe chemin à toutes ses surprises et à tous ses efforts contre elle, dès là qu’elle anéantit dans la mémoire les idées qu’il emploie pour la tromper ; parce qu’il ne trouve plus rien ni dans elle ni dans les autres puissances qui ont une liaison nécessaire avec elle, dont il se puisse servir pour attirer l’ame et pour l’engager dans ses piéges.

Je souhaiterais que les personnes spirituelles fussent persuadées des grandes pertes que l’ame souffre de la part des démons, quand elle s’arrête aux espèces de la mémoire. Je voudrais bien qu’elles comprissent la tristesse, les afflictions, la vaine joie que ces mauvais génies lui impriment à l’égard tant des pensées qu’elles ont de Dieu, que des sentimens qu’elles ont des choses de ce monde. Je désirerais de tout mon cœur qu’elles se représentassent fortement les impuretés que ces ennemis implacables font couler de l’esprit dans l’ame, en la détournant de sa profonde récollection, qui consiste à s’attacher au souverain bien selon toutes ses puissances, et à se conserver dans une parfaite séparation de toutes les choses matérielles et intelligibles ; ce qui est assurément un bien très-considérable, parce qu’on s’exempte par-là de beaucoup d’affliction et de tristesse ; et il faudrait tâcher de parvenir à cette perfection, quand même le bonheur qu’on a de s’unir ainsi à Dieu ne serait pas le fruit de ce dénuement, sans parler des imperfections et des péchés dont on se préserve par ce moyen.

CHAPITRE QUATRIÈME.

Du troisième dommage qui vient des connaissances distinctes et naturelles de la mémoire, et qui rejaillit sur l’ame.

Le troisième dommage que les idées naturelles de la mémoire apportent à l’ame est privatif, parce que ces idées la privent du bien moral et du bien spirituel qu’elle posséderait. Pour se convaincre qu’elles l’empêchent de jouir du bien moral qu’elle pourrait acquérir, il faut savoir que ce bien consiste à réprimer les passions, d’où naissent la tranquillité, le repos et la paix de l’ame. Or elle ne peut étouffer ces mouvemens intérieurs, à moins qu’elle ne chasse de sa mémoire les fantômes qui les excitent dans le cœur, puisque c’est la seule cause qui les allume. L’expérience nous montre souvent cette vérité ; car, lorsque l’ame pense à quelque chose, elle en reçoit l’impression ; et le changement qu’elle en souffre paraît petit ou grand, selon l’idée qu’elle se forme de cet objet. S’il est fâcheux, elle en sent de la tristesse ; s’il est contraire, elle en conçoit de la haine ; s’il est agréable, elle s’en réjouit ; s’il est avantageux, elle le désire. Il faut donc que cette altération soulève les passions de l’ame, et qu’elle soit agitée de divers emportemens qui troublent son calme, et qui la privent du bien moral qu’elle goûterait avec plaisir si les espèces qui résident dans la mémoire ne causaient pas ce désordre.

Il s’ensuit de là qu’elle perd aussi le bien spirituel dont elle n’est pas capable, tandis que n’étant plus soutenue des vertus morales, elle est battue et troublée par les agitations de ses passions différentes. En effet, Dieu ne verse ses grâces extraordinaires que dans les ames tranquilles. Lors donc qu’elle se liera étroitement aux connaissances que sa mémoire lui forme, il lui sera impossible d’avoir la liberté et la facilité de s’unir constamment au bien incompréhensible qui est Dieu, puisqu’elle doit aller à lui plutôt par une sainte ignorance que par une connaissance subtile, et en changeant le bien muable et intelligible en un bien incompréhensible et immuable.

CHAPITRE CINQUIÈME.

Des biens différens que la destruction des espèces naturelles de la mémoire apporte à l’ame.

Les inconvéniens que nous venons de remarquer nous font connaître, par la science des contraires, les avantages que la destruction des espèces naturelles de la mémoire procure à l’ame.

En premier lieu, étant délivrée du trouble et des mouvemens que les opérations de la mémoire lui causaient, elle jouit d’une paix agréable et d’une grande pureté de conscience ce qui la dispose à la sagesse tant divine qu’humaine, et à la pratique des vertus chrétiennes et morales.

En second lieu, l’ame est exempte des suggestions, des tentations et des impressions du démon, qui emploie les images de la mémoire pour la tenter, et pour la jeter en quelque impureté et en quelque péché, comme nous avons dit, selon le langage du Prophète-Roi : Ils ont pensé au mal, ils en ont parlé. Or le démon n’a plus ce pouvoir lorsqu’on a détruit ces idées.

Troisièmement, cet oubli prépare l’ame à recevoir les opérations et les lumières du Saint-Esprit, qui se retire, comme dit le Sage, des pensées folles et impures.

Mais quand l’homme spirituel ne recueillerait point d’autre fruit d’avoir purgé sa mémoire de ses espèces, que de se délivrer de ses peines et de ses passions, il serait assurément bien récompensé ; puisque d’ailleurs ces mouvemens et ce trouble ne servent de rien à l’ame pour détourner les accidens qui lui arrivent, ni pour appaiser la douleur qu’elle en conçoit. C’est dans ce sens que David dit, que l’homme passe comme une vaine image, et qu’il se trouble inutilement, parce que le trouble ne lui peut être d’aucune utilité. De sorte que si tout le monde se renversait, se serait en vain qu’on s’en troublerait, et l’ame en recevrait plutôt du mal que du bien ; au lieu que si elle supportait paisiblement tout ce désordre, non-seulement elle en profiterait davantage, mais elle jugerait encore plus sainement des adversités, et y apporterait le remède convenable avec plus de facilité et d’efficacité.

Salomon était sans doute bien informé de la perte que ce trouble cause, et du fruit que cette paix produit, lorsqu’il disait : J’ai reconnu qu’il n’est rien de meilleur que de conserver la joie de son cœur, et de faire tout le bien qu’on peut en sa vie. Pour nous apprendre qu’en tous les événemens les plus contraires, il vaut mieux nous réjouir que nous affliger, de peur de perdre le calme de l’esprit et la douceur intérieure qui nous aident à porter patiemment la bonne et la mauvaise fortune. Or il est constant que personne n’entrera dans cette agréable tranquillité sans sortir des idées et des opérations de sa mémoire, et sans se soustraire aux occasions de voir, d’entendre ce qui se passe, et de converser avec le monde. Nous sommes naturellement si fragiles et si enclins aux choses extérieures, qu’encore que nous nous soyons accoutumés et exercés à nous en priver, néanmoins si nous envisageons ce que la mémoire nous présente, à peine pourrons-nous éviter la rencontre de quelque objet qui aura la force d’interrompre la paix de notre cœur, de nous jeter dans quelque fàcheuse altération, comme le Prophète Jérémie craignait de l’éprouver. Je me souviendrai des créatures, dit-il, et mon ame sèchera en moi-même.

CHAPITRE SIXIÈME.

Du second genre des opérations de la mémoire, savoir de ses connaissances imaginaires et surnaturelles.

Quoique nous ayons expliqué suffisamment les connaissances imaginaires du premier genre et de l’ordre purement naturel, il est à propos de diviser cette matière en un second ordre, qui contient les idées et la connaissance des choses surnaturelles que la mémoire conserve en elle-même, telles que sont les visions, les révélations, les paroles intérieures et les sentimens spirituels que Dieu communique surnaturellement à l’ame et dont les images demeurent d’ordinaire dans la fantaisie, tant elles y sont vivement gravées ce qui nous oblige à donner aussi quelque avis à l’homme spirituel, de peur qu’il n’y embarrasse sa mémoire, et qu’il ne s’en fasse un obstacle à l’union divine.

Je dis donc que l’ame qui veut obtenir ce bien ne doit jamais réfléchir sur les choses claires, distinctes et particulières dont elle a eu l’expérience par une voie surnaturelle, de peur que les images n’en restent dans la mémoire. Il faut toujours présupposer, comme un principe nécessaire en ce sujet, que, plus l’ame se fixera dans la connaissance distincte, claire et surnaturelle de quelque objet, moins elle aura de disposition et de capacité pour entrer dans l’abyme de la foi, où toutes les autres choses sont absorbées. Nulle des espèces et des connaissances surnaturelles qui peuvent se présenter à la mémoire n’est Dieu lui-même et n’a aucune proportion avec Dieu, et ne peut être un moyen prochain pour s’unir à lui. Il est cependant de la dernière nécessité que l’ame se vide de tout ce qui n’est pas Dieu pour aller à lui et pour y parvenir par la foi. La mémoire doit, pour cette raison, se dégager de toutes ses idées, afin de s’unir aussi à Dieu par l’espérance. En effet, la possession est contraire à l’espérance, puisqu’on n’espère que ce qu’on ne possède pas. Car la foi, dit saint Paul, (Hebr. ii. i.) est le soutien des choses que nous espérons, et l’évidence de celles que nous ne voyons pas. Ainsi plus la mémoire se dépouille de ses espèces, plus elle a d’espérance, et conséquemment elle est unie plus étroitement au Seigneur.

À l’égard de Dieu, plus l’ame espère, plus elle obtient : or elle espère plus quand elle se prive de toute possession ; et lorsqu’elle s’en sera privée entièrement, elle possédera Dieu aussi parfaitement qu’on peut s’unir à lui en cette vie. Il se trouve néanmoins des personnes qui ne veulent nullement rejeter la consolation que les représentations de la mémoire leur donnent, et qui ne peuvent ensuite goûter la douceur que la possession de leur Créateur verserait abondamment en leur ame ; car celui qui ne renonce pas à toutes les choses qu’il possède ne peut être le Disciple de Jésus-Christ, ni impétrer de la bonté divine l’union et la jouissance de Dieu.

CHAPITRE SEPTIÈME.

Des pertes que les connaissances des choses surnaturelles peuvent apporter à l’ame lorsqu’elle y fait quelque réflexion. On en propose le nombre, et on traite de la première.

Lorsque l’homme spirituel fait des retours sur les choses qu’il connaît par quelque impression surnaturelle, il s’attire cinq sortes de pertes :

La première est qu’il se trompe souvent en prenant une chose pour une autre ;

La deuxième, il est dans l’occasion prochaine de concevoir de la présomption et de la vanité ;

La troisième, l’esprit de ténèbres a beaucoup de facilité à le séduire par ces idées ;

La quatrième, il se forme à lui-même un empêchement de s’unir à Dieu par l’espérance ;

La cinquième, ces espèces lui suggèrent d’ordinaire de très-bas sentimens de Dieu.

Quant à la première perte dont nous parlons maintenant, il est certain que l’homme spirituel qui s’arrête à ces sortes d’images et de connaissances, en fera de temps en temps un jugement faux et trompeur. Car si personne ne peut bien connaître ce qui se passe naturellement en son imagination, ni en former un jugement pur et infaillible, nous pouvons beaucoup moins juger sûrement des choses surnaturelles, tant parce qu’elles surpassent la portée de notre esprit que parce que nous n’en avons que très-rarement l’expépérience. Si bien qu’il prendra de fois à autre l’ouvrage de la fantaisie pour l’ouvrage de Dieu, l’ouvrage de Dieu pour l’ouvrage du démon, et l’ouvrage du démon pour l’ouvrage de son Créateur. Les images même de son bien et de son mal, du bien et du mal d’autrui, et les autres espèces de cette nature s’attacheront avec tant de force à son imagination, et lui paraîtront si vraisemblables, qu’il les estimera très-certaines, quoique ce ne soit que des illusions et des mensonges. Quelquefois aussi celles qui seront véritables passeront dans son esprit pour fausses.

Mais au cas qu’il ne s’égare pas quant à la vérité de ces choses, il pourra néanmoins errer, quant à leur qualité, en pensant que celles qui ne sont que petites sont grandes, et que celles qui sont grandes ne sont en effet que très-petites ; et que ce qu’il garde en son imagination est une chose de telle nature, au lieu que c’est une chose d’une autre nature, en prenant ainsi, selon l’expression d’Isaïe, les ténèbres pour la lumière, et la lumière pour les ténèbres, l’amer pour le doux, et le doux pour l’amer. Ce sera enfin une espèce de miracle, si, ne se trompant pas en une chose, il ne se trompe pas en une autre ; car, quoiqu’il n’en juge pas fort déterminément, c’est assez qu’en les estimant beaucoup, il en porte jugement, quoiqu’avec peu d’application, pour souffrir ou le dommage que j’explique, ou quelqu’un de ceux que nous remarquerons dans les Chapitres suivans.

Si l’homme spirituel veut donc prévenir toutes sortes de tromperies, il ne doit point examiner ce qu’il a dans l’esprit ni ce qu’il sent, ni quelle est cette vision, cette connaissance, ou ce sentiment ; il ne doit non plus ou les désirer, ou en faire état, ou s’en rafraîchir la mémoire, sinon pour les dire à son directeur, afin qu’il apprenne de lui comment il les faut anéantir dans sa mémoire, et de quelle façon il se doit comporter en tel cas et en telle occurrence : puisque toutes ses idées, quelles qu’elles puissent être, ne sauraient l’exciter à un si grand amour de Dieu que le moindre acte d’une foi vive et d’une ferme espérance qu’il produira lorsqu’il aura effacé tout cela de sa mémoire.

CHAPITRE HUITIÈME.

De la seconde espèce de dommage, qui consiste dans le danger de s’estimer soi-même, et de présumer de ses bonnes qualités.

Les connaissances surnaturelles qui se conservent dans la mémoire donnent occasion aux personnes spirituelles qui les estiment de se laisser emporter à la présomption et à la vanité. Car comme celui qui n’a nulle part à ces dons célestes est éloigné de ce vice, ne remarquant rien en lui qui soit un sujet d’y penser ; de même celui qui en est participant s’imagine aussitôt qu’elles l’élèvent à un degré d’excellence qui le distingue du commun. À la vérité il peut bien les rapporter à Dieu comme à l’auteur, lui en rendre ses actions de grâces, et croire qu’il en est indigne ; mais après tout, il se glisse en son cœur je ne sais quelle satisfaction secrète, je ne sais quelle estime de ces grâces, qui ont accoutumé d’enfler d’orgueil les hommes spirituels. C’est de quoi ils pourront se convaincre, lorsqu’ils feront attention sur le chagrin qui les anime contre ceux, lesquels n’approuvent pas leur attrait ni leur esprit et leur conduite, ni ces impressions surnaturelles ; et lorsqu’ils réfléchiront sur la douleur qui les pénètre, quand ils apprennent ou quand ils pensent que d’autres qu’eux jouissent des bienfaits de Dieu peut-être plus éminens et plus précieux. Tous ces sentimens sont sans doute les effets d’un orgueil occulte, dont ces gens-là toutefois ne croient pas être enflés, se persuadant qu’il leur suffit, pour en être exempts, de reconnaître devant Dieu leur misère quoiqu’ils soient effectivement pleins de l’estime d’eux-mêmes, et de la complaisance qu’ils sentent plus pour leurs biens spirituels que pour les dons surnaturels des autres ; tellement qu’ils ressemblent au Pharisien qui remerciait Dieu avec beaucoup de présomption et de plaisir, pour les vertus particulières dont il se flattait. Je vous rends grâces, mon Dieu, disait-il, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes qui sont voleurs, injustes, adultères, et tel aussi que ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine, et je paye la dîme de tout ce que je possède. J’avoue bien qu’ils ne prononcent pas ces paroles comme le Pharisien, mais ils en ont la pensée ; et quelques-uns d’entre eux s’abandonnent quelquefois à un orgueil caché de telle sorte qu’ils sont plus méchans en ce point que le démon même. Lorsqu’ils goûtent ces douceurs intérieures comme des écoulemens de Dieu, selon leur sens, ils en conçoivent une très-grande complaisance, et ils ne doutent pas qu’ils ne soient proches de Dieu, et que ceux qui ne sont pas favorisés de ces consolations spirituelles n’en soient éloignés ; et ainsi, à l’exemple du Pharisien, ils en font un grand mépris.

Mais, pour guérir ce mal contagieux et désagréable aux yeux de Dieu, ils doivent avoir toujours dans l’esprit ces deux remèdes. Le premier est, de se bien persuader que la vertu n’est point renfermée dans ces sentimens divins, quelque sublimes qu’ils soient, ni dans aucune autre chose semblable au contraire, elle se trouve plutôt dans le profond mépris de soi-même et de ses bonnes qualités, et dans le plaisir qu’on prend à voir ces dons surnaturels dans le prochain.

Le second est de graver en leur cœur cette vérité, savoir : que toutes les visions, toutes les révélations, et tout ce qu’ils peuvent se représenter de plus grand en cette matière, n’est pas d’un si grand prix que le moindre acte d’humilité qui procède de la charité, laquelle porte un homme à n’estimer jamais ses avantages, à ne point chercher ses intérêts, à ne point penser mal de personne sinon de soi-même, à ne s’attribuer aucun bien, et à croire que tous les autres sont bons. Il est donc expédient qu’ils ne s’élèvent pas au-dessus des autres à cause de ces grâces surnaturelles, qu’ils ne s’en laissent pas éblouir, et qu’ils s’étudient plûtôt à les mettre en oubli, et à s’en retirer le plus promptement qu’il sera possible.

CHAPITRE NEUVIÈME.

Du troisième dommage que le démon peut apporter à l’ame par les fantômes qui remplissent la mémoire.

On peut recueillir de ce que nous avons dit, et on peut comprendre, en combien de pertes le démon engage l’ame par le moyen de ces représentations surnaturelles. En effet, il lui montre plusieurs images trompeuses, qui ont de si belles apparences, que l’ame les croit véritables, et qu’elle ne peut en douter ; parce que cet esprit de ténèbres se transforme en Ange de lumière, et l’ame le regarde alors comme une lumière sûre et certaine. Il peut aussi la tenter en diverses manières, lorsque Dieu révèle lui-même à l’ame quelques vérités. Car il est facile alors au démon d’émouvoir les passions et les appétits ou spirituels ou sensitifs ; parce que ces idées imaginaires donnent du goût et du plaisir à l’ame, et le démon lui peut augmenter le désir d’en jouir, et la jeter dans la gourmandise spirituelle et dans d’autres imperfections. Pour exécuter son dessein, il a coutume de faire couler dans les sens des douceurs extraordinaires qui naissent des choses divines, afin que l’ame étant rassasiée de leur abondance et aveuglée de leur éclat, se tourne plutôt du côté de la volupté spirituelle que de l’amour divin, ou du moins afin qu’elle aime moins Dieu qu’elle ne ferait, et qu’elle estime davantage ces fantômes que la privation de ces choses et que la nudité et la pauvreté d’esprit qu’on acquiert dans la pratique d’une foi simple, d’une espérance ferme, et d’un amour pur et parfait. Car lorsque l’ame est frappée de cet aveuglement, la fausseté et le mal ne lui paraissent pas mal et fausseté ; les ténèbres ont l’air de lumière, et la lumière a la couleur des ténèbres : elle s’engage en mille folies, et, au lieu de la douceur, de la fermeté et de la constance qu’elle avait dans les choses naturelles, et morales et spirituelles, elle n’y trouve que de l’amertume, de la légèreté et de l’inconstance. La cause de ce désordre est la négligence de l’ame à repousser au commencement la délectation de ces impressions surnaturelles, de laquelle elle ne s’est pas gardée, parce que cette délectation était d’abord petite et innocente, et qu’elle s’est augmentée peu à peu pendant que l’ame s’y attachait avec déréglement.

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