La Montée du Mont-Carmel (page 9)
Cependant encore que selon le cours ordinaire, on ne puisse avoir en cette vie une claire connaissance de ces visions, on les peut néanmoins connaître dans l’ame par le moyen d’une certaine connaissance amoureuse, accompagnée de touches intérieures très-douces, qui regardent les sentimens spirituels, dont nous traiterons ci-après avec le secours de Dieu.
Je dis maintenant que les visions des substances corporelles que l’ame reçoit spirituellement, sont semblables en la manière de les produire aux visions matérielles. Comme les yeux voient les choses corporelles par la lumière naturelle, de même l’œil de l’ame qui est l’entendement, voit intérieurement, les mêmes choses corporelles par la lumière surnaturelle que Dieu lui donne, et il n’y a de la différence qu’en la manière de voir. Néanmoins l’ame voit plus clairement et plus subtilement les choses spirituelles, que les yeux ne voient les choses corporelles : parce que Dieu répand en elle quand il lui plaît, une lumière surnaturelle, qui lui fait voir toutes les choses qui sont dans le Ciel et sur la terre sans que ni leur absence ni leur présence y apportent aucun obstacle. Cela se fait de la même façon, que si on ouvrait une porte, au travers de laquelle on verrait par intervalle des éclairs, qui perceraient les nuées pendant une nuit obscure, et qui feraient paraître distinctement quelques objets, et les laisseraient ensuite dans les ténèbres, comme ils étaient auparavant. Alors les images des choses qu’on aurait vues demeureraient dans l’imagination. Or les visions des choses spirituelles se font ainsi dans l’ame, mais beaucoup plus parfaitement. Car quelquefois ce qu’elle a vu en esprit avec le secours de cette lumière surnaturelle, lui est si profondément imprimé, qu’elle le voit dans elle-même comme elle le voyait au commencement : Cela se passe en elle, comme on voit dans un miroir la figure des objets qu’on lui présente. Si bien que les espèces des choses que l’ame a vues spirituellement, ne se séparent jamais de l’ame, quoiqu’elles semblent quelquefois en être éloignées.
Les effets que ces visions font dans l’ame, sont le repos, la lumière, la joie semblable en quelque façon à celle des Bienheureux, la douceur, la pureté, le penchant ou l’élévation de l’esprit vers Dieu ; et l’ame les sent quelquefois plus, quelquefois moins ; quelquefois elle sent une chose plus abondamment qu’une autre selon la capacité de l’esprit qui reçoit ces goûts spirituels, ou selon qu’il plaît à Dieu de les exciter dans l’ame.
Le démon peut aussi faire dans l’ame de semblables visions, par le moyen de quelque lumière naturelle, en se servant de la fantaisie, dans laquelle il représente des objets présens ou absens, revêtus d’une lumière spirituelle. C’est pourquoi il y a des Docteurs qui enseignent, qu’il montra au Fils de Dieu par une vision intellectuelle, tous les royaumes du monde et toute leur gloire ; étant impossible qu’il les lui fit voir des yeux du corps. Mais on remarque une grande différence entre les visions que le malin esprit produit, et celles dont Dieu est l’auteur, et entre les effets des unes et des autres. Les visions du démon jettent l’ame dans l’aridité et dans la sécheresse d’esprit pendant l’oraison. Elles la portent à s’estimer soi-même, à recevoir volontiers ces visions, à en faire beaucoup d’état. Elles ne lui laissent aucun désir de l’humilité chrétienne, ni aucune tendresse de l’amour divin. De plus elles ne s’impriment pas dans l’ame avec douceur et avec consolation, comme les visions de Dieu ; elles n’y demeurent pas long-temps, et même elles s’effacent promptement, si ce n’est que l’estime que l’ame en fait, l’excite à s’en souvenir et à les conserver : mais alors elle ne sent pas les bons effets, que les visions divines ont accoutumé de produire.
Ces visions ont encore un autre défaut ; lorsqu’elles représentent les créatures qui n’ont point de proportion avec Dieu, elles ne peuvent être à l’esprit un moyen prochain pour s’unir à Notre-Seigneur. Tellement qu’il est utile à l’ame de les repousser, afin qu’elle puisse avancer en la perfection par la pratique de la Foi, qui est le moyen plus prochain pour arriver à l’union divine. Ainsi l’ame ne doit ni les conserver ni s’appuyer sur elles. Ce serait s’occuper de ces images et des créatures qu’elles représentent dans l’intérieur ; ce serait aussi ne pas aller à Dieu par l’abnégation de toutes les choses créées. Que si néanmoins ces idées continuent à se présenter à l’ame, elles ne lui nuiront point, pourvu que l’ame les néglige. Il est vrai que la mémoire qu’elle en conserve, peut l’exciter à l’amour de Dieu et à la contemplation des choses divines ; mais la Foi pure et l’entière séparation de ces images la portent davantage à ces exercices, quoiqu’elle ne sache pas comment cela s’accomplit, ni d’où ces opérations procèdent. Le pur amour de Dieu l’embrasera et lui causera des inquiétudes, dont elle ignorera et le fondement et la source. En voici néanmoins la cause : C’est que quand l’ame s’est délivrée de toutes ces choses, quand elle est arrivée au parfait dénuement d’esprit, la Foi jette en elle de plus profondes racines, et s’étant augmentée, l’amour de Dieu devient aussi plus grand et plus ardent. De là vient que plus l’ame se dépouillera des choses extérieures et intérieures, plus elle recevra de foi, d’espérance et de charité. Néanmoins elle ne connaît pas quelquefois cet amour et ne le comprend nullement, parce qu’il réside, non pas dans le sentiment et dans la tendresse, mais dans la partie supérieure de l’ame, dans la force et dans l’efficace ; ce qui paraît par le courage que cet amour lui inspire pour agir. Il arrive cependant quelquefois qu’il se répand dans le sens, et qu’il lui fait goûter de la douceur et de la tendresse.
Voilà pourquoi il est nécessaire que l’ame qui veut jouir de cet amour et du plaisir spirituel de ces visions, soit soutenue d’une grande force, et appliquée à une sévère mortification, pour se priver de toutes choses, et pour mettre son amour et sa joie en Dieu, qu’elle ne voit et ne sent pas, qu’elle ne peut ni voir ni sentir en cette vie, et qui est incompréhensible à l’esprit, et élevé au-dessus des créatures. Si l’ame en use autrement encore qu’elle soit si éclairée, si humble et si forte, que le démon ne puisse la précipiter par ces visions dans l’erreur ni dans la présomption, toute fois elle ne passera pas plus outre dans les voies de la sainteté ; car elle opposera un grand obstacle à l’abnégation d’esprit, qui est requise pour s’unir à Notre-Seigneur.
CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.
Des révélations ; de leur nature, et de leur distinction.
Pour suivre l’ordre que nous nous sommes proposé, il faut parler maintenant de la seconde espèce de connaissances spirituelles, que nous avons appelées révélations, et dont quelques-unes regardent l’esprit de prophétie. Sur quoi on remarquera, que la révélation n’est autre chose que la déclaration d’une vérité cachée, ou d’un secret et d’un mystère inconnu par exemple, si Dieu découvrait à quelque personne une chose telle qu’elle est en elle-même, ou les actions qu’elle aurait faites, ou qu’elle fait, ou qu’elle se dispose à faire.
Suivant cette doctrine nous pouvons dire, qu’il y a deux sortes de révélations. Les unes sont la manifestation qui se fait à l’entendement de quelque vérité, et on les appelle connaissances intellectuelles ou intelligences. Les autres qu’on nomme proprement révélations, se font lorsqu’on fait connaître des choses secrètes. Les premières prises à la rigueur, ne sont pas des révélations, puisqu’elles consistent en ce que Dieu montre clairement à l’ame des vérités toutes simples et toutes nues, touchant les choses temporelles et spirituelles. J’ai cru néanmoins en devoir parler sous ce titre, à cause de la proximité et de la liaison qu’elles ont ensemble, et pour ne pas multiplier les distinctions sans nécessité. Nous traiterons de chacune dans les deux chapitres qui suivent.
CHAPITRE VINGT-SIXIÈME.
Des connaissances intellectuelles de la vérité toute nue ; de leurs différences, et comment l’ame s’y doit comporter.
Pour écrire comme il faut de la connaissance des vérités toutes nues il serait nécessaire que Dieu conduisit lui-même ma plume. Car vous devez savoir, mon cher Lecteur, que ces connaissances telles qu’elles sont en elles-mêmes, surpassent la portée de notre esprit et la force de nos expressions. Toutefois parce que j’en traite ici non pas exprès, mais autant qu’il est besoin pour instruire l’ame, et pour la conduire à l’union divine, vous agréerez, s’il vous plaît, que j’en parle en peu de mots selon les règles que je me suis prescrites.
La connaissance des vérités toutes nues est différente des visions, que nous avons expliquées dans le chapitre vingt-deuxième. L’entendement ne la reçoit pas de la manière qu’il connaît les choses corporelles. Car elle consiste en ce que l’esprit voit distinctement les vérités divines, ou les vérités qui regardent les choses passées, présentes ou futures : ce qui est conforme à l’esprit de prophétie. Il paraît par-là, que ce genre de connaissance se divise en deux espèces. Les unes regardent le Créateur ; les autres concernent les créatures. Et quoique toutes deux soient agréables à l’ame, néanmoins le plaisir que celles qui ont Dieu pour objet lui causent est si grand, qu’on ne peut rien trouver qui nous en donne une juste idée : les paroles même nous manquent pour l’exprimer. Car ce sont les connaissances et les délices de Dieu même, à qui rien ne saurait être semblable, selon le langage de David. Ces connaissances se font dans l’esprit directement à l’égard de Dieu, lorsqu’on prend de très-hauts sentimens de ses attributs, comme sont sa toute-puissance, sa bonté infinie et les autres : Toutes les fois aussi que cette divine intelligence éclaire l’ame, elle imprime à l’ame et lui fait sentir ce qu’elle découvre et sent elle-même. Car l’ame étant alors élevée à une pure contemplation, voit bien qu’il est impossible de rien dire de Dieu, sinon peut-être en termes généraux, que l’abondance des délices intérieures et des biens spirituels fait prononcer à l’ame, tandis qu’elle souffre passivement cette opération on ne peut néanmoins comprendre parfaitement ce qu’elle sent, et ce qu’elle goûte en cet état.
Le Prophète-Royal ayant expérimenté quelque chose de semblable, n’a pu s’en exprimer que d’une manière commune : Les jugemens du Seigneur, dit-il, sont véritables ; c’est-à-dire, les jugemens que nous faisons de Dieu, ou les sentimens que nous avons de ses perfections, et les choses que nous expérimentons sont véritables, justifiées en elles-mêmes, plus souhaitables que l’or et que les pierres précieuses, plus douces qu’un gâteau de miel.
Moyse n’explique aussi qu’en termes généraux, ce qu’il éprouva dans la connaissance que Dieu lui donna de soi-même. Car au moment que Dieu se présenta à lui en passant, il en fut si ébloui et si étonné qu’il tomba par terre, et qu’il s’écria : Ah ! Dieu souverain Seigneur de toutes choses, miséricordieux, clément, patient, plein de compassion, Dieu véritable, qui faites miséricorde à ceux à qui vous la promettez, en quelque grand nombre qu’ils soient. Saint Paul ne put non plus que David et que Moyse, faire entendre ce qu’il avait vu dans Dieu, lorsqu’il fut ravi jusques au troisième Ciel. De même l’ame en qui Dieu répand les connaissances extraordinaires de lui-même, ne saurait dire que très-imparfaitement ce qu’elle voit en lui, et ce qu’elle goûte en elle-même pendant cette sublime contemplation.
Ces connaissances générales de Dieu ne regardent jamais les choses particulières ; et en tant qu’elles sont attachées à ce souverain principe des créatures, on ne peut les expliquer en détail, si ce n’est peut-être lorsqu’elles ont pour objet quelque chose de créé ; et alors on n’en peut donner en quelque manière l’explication.
Personne ne peut avoir ces connaissances éminentes et amoureuses, avant que de jouir de l’union divine, puisqu’elles appartiennent à cette union, et qu’elles consistent en un certain attouchement spirituel, qui se fait entre Dieu et l’ame ; car c’est Dieu lui-même qu’on voit et qu’on goûte. Et quoique cette vue ne soit pas si claire qu’elle est dans la gloire du Paradis, toutefois cet attouchement spirituel est si sublime, qu’il pénètre tout l’intérieur, ou pour parler ainsi, toutes les moelles de l’ame. Cependant le démon ne peut se mêler dans les opérations divines, n’ayant pas le pouvoir de rien faire de semblable, puisqu’il n’y a rien qu’on puisse comparer à un bien si avantageux. Il ne peut non plus verser dans l’ame une pareille douceur ni un plaisir égal ; car cette connaissance fait goûter en quelque façon l’essence divine et la vie éternelle. Néanmoins le démon pourrait quelquefois représenter à l’ame des perfections et des goûts sensibles, qui sembleraient la rassasier et la remplir : il pourrait encore s’efforcer de lui persuader, que ce serait Dieu même qu’elle sentirait mais il ne pourrait faire couler ces fausses images et ces consolations imaginaires dans le fonds de l’ame, ni l’enflammer subitement de l’amour de Dieu, comme les douceurs divines font ordinairement.
Car quelques-unes de ces connaissances et de ces touches intérieures que Dieu répand dans l’âme, l’enrichissent de telle sorte, qu’une seule suffit non-seulement pour la délivrer tout d’un coup des imperfections, qu’elle n’avait pu vaincre durant tout le cours de sa vie ; mais aussi pour l’orner avec profusion des vertus chrétiennes et des dons divins. Ces mouvemens sacrés sont si agréables, et donnent à l’ame une si douce consolation, que toutes les peines de sa vie et toutes ses douleurs lui semblent bien récompensées ; elle devient si courageuse et elle est tellement animée à souffrir pour Dieu, qu’elle s’afflige lorsqu’elle n’est pas assiégée de toutes sortes de souffrances.
Elle ne saurait cependant s’élever à ces connaissances et à ces touches divines par sa coopération, ni par les efforts de son imagination et de son esprit ; car ces connaissances sont au-dessus de toutes ses choses ; et Dieu les produit en elle, sans qu’elle y contribue par ses puissances ni par sa capacité. Il les lui accorde, lorsqu’elle y pense et qu’elle les désire le moins. Il ne faut qu’un léger souvenir de la Majesté divine, ou de quelque autre chose quoique très-petite, pour exciter tous ces mouvemens en elle, lesquels sont quelquefois si sensibles et si puissans, qu’ils passent jusqu’au corps, et qu’ils le font trembler presque en toutes ses parties. D’autres fois ils se font sentir dans l’esprit lorsqu’il est tranquille, avec un plaisir tout divin, et sans causer aucun tremblement dans le corps.
Ils naissent quelquefois dans l’ame lorsque l’ame entend une parole de l’Écriture, ou qu’on lui parle de Dieu ; mais ils sont alors plus faibles et plus languissans, et n’ont pas la même efficace et la même douceur. Ils sont néanmoins d’une plus grande force, et il faut les estimer davantage, que toutes les connaissances des créatures et des œuvres de Dieu.
Et parce que ces lumières et ces touches intérieures viennent de Dieu subitement, et sans attendre le consentement de la volonté, l’ame ne doit pas s’efforcer de les obtenir de lui, ou de les acquérir par son travail ; mais elle doit s’humilier et se résigner à ses ordres : car il achevera son ouvrage de la manière qu’il lui plaira. Je ne dis pas que l’ame doive se tenir dans un état purement négatif à l’égard de ces opérations, comme je l’ai dit à l’égard des autres connaissances, parce que celles-ci sont une partie de l’union à laquelle nous désirons conduire l’ame.
Or le moyen le plus excellent que nous ayons pour recevoir ces connaissances et ces mouvemens divins, c’est l’humilité, et la résolution de souffrir la privation de ces dons pour l’amour de Dieu, avec une parfaite résignation à sa volonté, et sans regarder nulle récompense. Car les personnes qui se font propriétaires des biens surnaturels de Dieu, n’en sont jamais favorisées, puisque Dieu ne les distribue qu’aux ames qu’il aime, et dont il est aimé purement et sans intérêt. C’est ce que le Fils de Dieu nous a voulu faire entendre par ces paroles que S. Jean rapporte : Celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et je l’aimerai, et je me découvrirai à lui : où l’on voit assez clairement, qu’il signifie les connaissances et les touches intérieures, que Dieu communique à l’ame qui l’aime en vérité et sans dissimulation.
La seconde espèce des connaissances ou visions que Dieu nous donne intérieurement, est différente de celle dont nous avons traité, en ce que celle-ci regarde les choses qui sont au-dessous de Dieu. Cette espèce contient la connaissance de la vérité des choses comme elles sont en elles-mêmes, et de celles qui se passent entre les hommes, et des accidens aussi qui leur arrivent. Elle est de telle nature, que quand l’ame connaît ces vérités, elle y donne son consentement avec tant de fermeté, lors même que personne ne lui en parle, qu’elle ne peut consentir à ce qui est contraire, quoiqu’elle se fasse violence pour cet effet parce que son esprit découvre quelque autre chose en ce qui lui est représenté spirituellement, et il en est aussi convaincu, que s’il en avait une connaissance intuitive. Ce qui peut se rapporter à l’esprit de prophétie ou à la grâce extraordinaire, que saint Paul appelle le don de discernement des esprits. Mais après tout, quelque indubitable que soit cette connaissance, l’ame doit suivre les ordres de son directeur, lorsqu’il lui commande d’y renoncer, afin qu’il la dispose par l’exercice de la Foi à l’union divine, à laquelle elle doit aller plutôt par la Foi que par les connaissances extraordinaires.
Nous avons dans les Livres sacrés des témoignages évidens de ces deux articles. Le Sage parle du premier, savoir de la connaissance particulière des choses, en ces termes : Dieu m’a donné la véritable connaissance des choses créées, afin que je connaisse la disposition de l’univers, la vertu des Élémens, le commencement, le milieu et la fin des temps, leurs changemens, le cours des années, la disposition des étoiles, la nature des animaux, la fureur des bêtes, la force des vents, les pensées des hommes, les différences des moindres arbres, la vertu des herbes ; tellement que j’ai appris tout ce qu’il y a de plus caché et de plus inconnu. Car la sagesse qui est l’ouvrière de toutes les créatures me les a enseignées. (Sap. 7. 17. 18. etc.) Or quoique cette connaissance dont Dieu a éclairé l’esprit de Salomon soit générale, elle est néanmoins une marque des connaissances particulières, que Dieu donne à l’ame par des voies surnaturelles : non pas qu’il lui accorde une science générale et habituelle comme il l’a communiquée à Salomon, mais c’est qu’il lui découvre évidemment la vérité de quelques-unes des choses, dont le Sage fait ici le détail. Et s’il arrive que Dieu favorise quelques ames de ces connaissances habituelles, ces connaissances ne sont pas toutefois si universelles que celles de Salomon ; mais elles sont réglées selon la différence des dons que saint Paul remarque, et que Dieu distribue aux hommes comme il lui plaît, entre lesquels sont, la Sagesse, la Science, la Foi, la Prophétie, le discernement des Esprits, la connaissance et l’interprétation des Langues. (i. Cor. 12. 10. 11.) Dieu fait part gratuitement de ces dons à qui il le trouve bon, comme aux Prophètes, aux Apôtres, et à plusieurs autres Saints.
Mais ce que nous disons maintenant est, qu’outre ces grâces gratuites, les personnes qui sont parvenues à la perfection ou qui en approchent, ont d’ordinaire la connaissance des choses présentes et même des choses absentes, parce qu’elles les voient par la lumière, qui est répandue en leur esprit, lorsqu’il a été purifié de tout ce qu’il avait de grossier et de terrestre. À quoi nous pouvons appliquer ces paroles des Proverbes : Comme on voit dans l’eau le visage de ceux qui s’y regardent, de même le cœur des hommes est découvert aux sages ; c’est-à-dire, à ceux qui ont acquis la sagesse des Saints. De même les esprits illuminés du Ciel connaissent souvent plusieurs choses ; ils ne les connaissent pas néanmoins toutes les fois qu’ils voudraient : c’est le propre de ceux-là seulement qui sont pleins de ces connaissances habituelles. Toutefois ils ne connaissent pas toujours toutes choses, puisque cela dépend du bon plaisir de Dieu, qui fait cette faveur quand il juge à propos.
Il faut cependant savoir que ceux qui ont ainsi dégagé leur esprit de toute impureté, obtiennent plus facilement la connaissance des secrets du cœur, des sentimens cachés, de tout l’intérieur des autres, de leurs inclinations et de leurs talens, et ils les connaissent ordinairement par des signes extérieurs, quoique fort légers ; par exemple, une parole, un tour d’œil, un mouvement de tête, ou quelqu’autre geste, sera capable de les faire pénétrer dans le fonds de l’ame. En effet, comme le démon peut connaître de cette sorte notre intérieur, parce qu’il est tout esprit, de même l’homme spirituel y peut avoir accès par ces moyens, puisque, selon le langage de l’Apôtre, l’homme spirituel juge de toutes choses, et que l’esprit divin sonde ce qu’il y a de plus caché, jusqu’aux plus profonds secrets de Dieu..
Il est vrai que ces signes extérieurs ne peuvent les conduire naturellement à la connaissance des pensées et de tout l’intérieur des hommes, mais ils le peuvent surnaturellement par les lumières que les spirituels reçoivent d’en-haut en cette occasion. Que, s’ils se trompent quelquefois, ils découvrent néanmoins très-souvent la vérité. Il ne faut pas cependant se fier à ces sortes de connaissances ; il faut même les rejeter et n’en faire nul état, par la raison que le démon a coutume de s’y mêler pour nous séduire.
À l’égard de ce que font les hommes ou de ce qui leur arrive, il est constant, par un témoignage tiré du quatrième Livre des Rois, que les hommes spirituels en ont la connaissance, quoiqu’ils en soient éloignés. Car il est rapporté, en cet endroit, que Giézi, serviteur de notre père saint Élisée, lui ayant voulu céler l’argent qu’il avait reçu de Naaman, ce Prophète lui dit : N’étais-je pas là présent en esprit lorsque cet homme est revenu au-devant de vous ?. Ce qui se fit de cette manière, parce qu’Elisée voyait en esprit les choses, comme si on les eût fait en sa présence. Nous avons encore dans le même Livre, une preuve de cette vérité ; car Élisée connaissait tout ce que le Roi de Syrie disait en secret, et traitait avec les princes de son royaume ; et ce Prophète en faisait un fidèle rapport au Roi d’Israël, qui prevenait, par ce moyen, les desseins de son ennemi : ce qui donna sujet au roi de Syrie de se plaindre, et de dire à ses ministres : Pourquoi ne me déclarez-vous pas celui qui me trahit auprès du roi d’Israël ? Non, seigneur, répondit un de ses serviteurs, on ne vous trahit pas ; mais c’est le Prophète Élisée, qui demeure en Israel, et qui dit à son roi toutes les résolutions que vous avez prises dans votre cabinet..
Ces deux espèces de connaissances sont aussi données à l’ame, d’une manière passive et sans aucune coopération de sa part ; car lorsqu’elle n’y pense nullement, elle reçoit une intelligence très-vive de ce qu’elle lit ou de ce qu’elle entend dire, et cette intelligence est souvent plus claire que les paroles ne signifient ; et, quoiqu’elle ne comprenne pas les paroles, et qu’elle ne sache pas même si elles sont latines ou non, elle connaît distinctement ce qui lui est représenté.
Il y a beaucoup de choses à dire ici des artifices que le malin esprit emploie pour nous tromper ; car il se sert des sens corporels pour former les idées des choses qu’il présente à l’ame, et il lui en imprime les connaissances intellectuelles si vivement, qu’elles lui paraissent très-véritables et très-certaines de sorte que, si l’ame n’est très-humble et très-circonspecte, il lui persuadera sans doute mille mensonges. En effet, les suggestions font une grande violence à l’ame, surtout lorsqu’elle a quelque chose de la faiblesse des sens : il lui imprime alors les connaissances qu’il veut avec tant d’efficacité, de force, de persuasion et de fermeté, qu’elle a besoin, pour les chasser, de beaucoup de prières et d’efforts. Car il fait voir souvent avec évidence, quoique faussement, les péchés d’autrui, les mauvaises consciences, les personnes criminelles, et il le fait à dessein de ternir leur réputation, et d’inspirer le désir d’en parler mal, afin qu’on commette plusieurs péchés. Il allume même le zèle des spirituels, et il tâche de leur persuader qu’ils n’ont point d’autre vue que de faire prier Dieu pour ces pécheurs. Car encore qu’on ne puisse douter que Dieu révèle quelquefois à ses Saints les besoins de leur prochain, afin qu’ils le prient de leur donner les remèdes nécessaires, comme il fit connaître à Jérémie l’infirmité du prophète Baruch, (Jerem. 45. 2.) pour l’instruire des moyens de le soulager ; néanmoins le démon fait souvent la même chose, quoique ce ne soit qu’une illusion, afin de noircir les justes des taches de plusieurs péchés imaginaires, ou de les accabler d’afflictions, comme l’expérience nous l’apprend depuis long-temps. Il offre encore à l’esprit, et il y verse d’autres connaissances, qu’il s’efforce de faire recevoir et croire. comme véritables.
Ces lumières extraordinaires, soit qu’elles viennent de Dieu ou du démon, sont peu avantageuses à l’ame pour s’approcher du Seigneur, principalement lorsqu’elle veut s’en servir et s’y attacher ; au contraire, si elle n’a pas soin de les refuser et de s’en délivrer, elles lui seront un empêchement d’aller à son Créateur, et la jeteront en plusieurs erreurs, puisqu’elle tombera dans tous les inconvéniens dont nous avons parlé jusqu’à présent. C’est pourquoi en ayant traité suffisamment ci-dessus, je n’en dirai rien davantage, mais je me contenterai d’avertir les personnes spirituelles de repousser soigneusement cette sorte de connaissance, de marcher vers Dieu par le chemin de l’ignorance et de la simplicité, de rendre un compte exact à leur Confesseur ou à leur Directeur, de tout ce qui leur arrive en cette matière, et d’exécuter ses ordres avec une fidélité inviolable. Pour ce qui est de celui qui les dirige, il doit les faire passer promptement par ce dangereux chemin, et ne pas souffrir qu’elles s’y arrêtent, puisque tout cela ne contribue rien à les unir à Dieu ; d’autant que, sans ce secours, les effets des connaissances que l’ame reçoit, demeurent dans elle quand Dieu le veut et l’ordonne ; si bien qu’il n’est pas nécessaire de m’étendre plus au long sur ces effets, de peur de fatiguer le lecteur. Il suffit de dire que, comme les bonnes connaissances produisent de bons effets et tendent à de bonnes fins, de même les mauvaises connaissances produisent de mauvais effets, et tendent à de mauvaises fins. Il faut donc y renoncer de la manière que nous l’avons auparavant enseigné.
CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME.
Des secondes révélations, qui consistent à manifester les secrets et les mystères cachés ; de quel usage elles sont pour aller à l’union divine ; de quelle manière elles peuvent l’empêcher, et comment le démon peut tromper l’ame en cette matière.
Les secondes révélations contiennent la manifestation des secrets et des mystères cachés, laquelle se peut faire en deux manières. La première regarde Dieu comme il est en lui-même, et comprend la révélation de l’unité de Dieu et de la Trinité des personnes ; la seconde regarde encore Dieu en tant qu’il est dans ses ouvrages, et renferme tous les articles de la foi catholique, et toutes les propositions des vérités qu’on en peut tirer par des conséquences nécessaires et évidentes, telles que sont les Prophéties, les promesses de Dieu, les menaces, et les autres choses qui étaient autrefois futures, ou qui le sont encore présentement. Nous pouvons aussi rapporter à ces révélations plusieurs autres événemens particuliers que Dieu révèle à l’égard tant de tout le monde en général, qu’en particulier des royaumes, des provinces, des états, des familles et des personnes. L’Écriture, et surtout les Prophètes, nous en fournissent plusieurs exemples que je ne veux pas écrire ici, car personne presque ne les ignore. Je dis seulement, que Dieu n’use pas toujours de la seule parole pour exprimer ces révélations ; mais qu’il se sert quelquefois de signes, de figures, d’images, de similitudes ; quelquefois encore de paroles et de signes tout ensemble, comme on voit dans les Prophètes, et en particulier dans l’Apocalypse, où l’on trouve toutes les révélations et toutes les manières de révéler, que nous avons expliquées jusqu’ici.
Dieu fait encore en ce temps-ci des révélations de cette nature à certaines personnes, à qui il révèle, par exemple, la fin de leur vie, les croix qu’elles auront, les accidens qui arriveront à tel homme, à telle famille, à tel royaume. Il donne aussi l’intelligence des mystères de notre foi, ou, pour mieux dire, il explique plus clairement les vérités qu’il a déjà révélées.
Or le démon se glisse souvent en ces sortes de révélations ; car, comme elles se font d’ordinaire par le moyen des paroles, des figures, des ressemblances, il peut feindre les mêmes choses. Mais s’il nous suggérait des sentimens différens de nos mystères, ou contraires aux vérités éternelles, il n’y faudrait nullement consentir, comme l’Apôtre nous l’enseigne. Qui que ce soit, dit-il, qui vous annonce un autre Évangile que celui que nous vous avons annoncé, quand ce serait nous mêmes ou un Ange du Ciel, qu’il soit anathème.. C’est pourquoi l’ame ne doit point admettre ce qui lui serait révélé de nouveau touchant la foi, sinon ce qui lui serait utile et convenable, soit parce qu’elle doit se précautionner contre la variété des sentimens que ces révélations pourraient lui donner, soit parce qu’elle doit se conserver dans la pureté de la foi, sans y mêler aucune erreur. C’est pourquoi il faut qu’elle captive son entendement, et qu’elle s’attache avec simplicité à la doctrine de l’Église et à la Foi, qui vient de l’ouïe, comme parle saint Paul. De sorte que, si elle ne veut pas être trompée, elle ne doit pas croire légèrement les choses que ces révélations lui découvriraient de nouveau ; car le Prince des ténèbres mêle des mensonges pour la séduire. Et d’abord il lui montre des vérités constantes et des choses vraisemblables pour la rassurer. Ensuite il lui persuade sans peine toutes les faussetés qu’il lui plaît, imitant en cette conduite le cordonnier, qui passe une soie dure par le cuir sur lequel il travaille, et qui y fait entrer son fil facilement avec ce petit secours. Il est donc nécessaire d’user d’une grande circonspection. Car quoiqu’il fût certain qu’il n’y aurait aucun danger de surprise, il serait néanmoins plus avantageux à l’ame de ne pas appliquer son entendement à comprendre les choses manifestes d’elle-mêmes, afin qu’elle ait le mérite de sa foi tout pur et tout entier, et qu’elle parvienne par l’obscurité de l’entendement à la lumière de l’union divine. Il est si important d’embrasser aveuglément les vérités des anciennes Prophéties, quelques révélations nouvelles qu’on ait, que, quoique saint Pierre eût vu à découvert, sur le Thabor, la gloire du Fils de Dieu : Toutefois, dit-il, nous avons la parole des Prophètes, qui est plus établie, et à laquelle vous faites bien de vous attacher. C’est-à-dire, encore que la vision que nous avons eue de Jésus-Christ, sur la montagne de Thabor, soit véritable, néanmoins la parole des Prophètes est plus constante et plus certaine, et vous faites bien de croire sans hésiter ces révélations, et de vous y arrêter uniquement.
Que si les raisons que je viens d’apporter nous doivent convaincre, qu’il n’est nullement à propos de donner entrée en notre esprit aux révélations nouvelles qui regardent la foi ; combien davantage est-il nécessaire de refuser notre créance à celles qui nous représentent des objets opposés à la foi, et que le démon s’efforce de nous graver dans le cœur ? Ainsi j’estime fort probable que la plupart de ces révélations sont des piéges, où ceux-là donnent, qui ne les repoussent pas avec soin et avec fidélité. En effet, Satan les couvre de si belles apparences, il leur donne un si grand air de vérité, il les imprime si vivement dans l’imagination, que l’ame ne doute presque pas que les choses n’arrivent comme elle les voit en cet état. De sorte que si elle n’est soutenue d’une solide humilité, à peine peut-on la retirer de son opinion, et lui persuader le contraire.
Ainsi l’ame simple, pure, prudente, humble, doit résister à ces révélations, puisqu’il n’y a nulle nécessité d’y faire attention, et qu’au contraire il est besoin de les négliger pour acquérir l’union de l’amour divin. C’est ce que Salomon a voulu signifier quand il a dit : Qu’est-il nécessaire à l’homme de chercher des choses qui le surpassent ? comme s’il disait : Il n’est pas nécessaire, pour aller à la perfection, d’opérer des choses surnaturelles par des voies extraordinaires, et de rechercher les choses qui sont au-dessus de notre capacité.
CHAPITRE VINGT-HUITIÈME.
Des paroles intérieures qui sont présentées surnaturellement à l’esprit, et de leurs différences.
Il est nécessaire que le lecteur prudent se souvienne toujours que la fin que je me suis proposée en ce Livre est de conduire l’ame à l’union divine par la pureté de la foi et par toutes les connaissances naturelles et surnaturelles qu’elle peut avoir, de telle sorte qu’elle ne tombe point dans l’erreur et l’égarement. Or quoiqu’en ce sujet je ne descende pas dans des détails aussi grands qu’on pourrait peut-être désirer, il me semble que j’ai donné des avis suffisans pour apprendre à l’ame à se gouverner avec prudence, dans les cas qui peuvent lui arriver à l’égard de l’intérieur et de l’extérieur, afin qu’elle avance sans cesse dans le chemin de la perfection. Et c’est pour cela que j’ai expliqué brièvement les Prophéties que j’ai alléguées, et les autres choses desquelles l’ame tirera assez de lumière, pour connaître la conduite qu’elle doit tenir dans de semblables opérations.
Je suivrai la même méthode dans l’explication de la troisième espèce de connaissances, qui sont les paroles intérieures et surnaturelles, lesquelles se forment dans l’esprit des personnes spirituelles, sans que les sens corporels opèrent. Quoiqu’il y en ait de plusieurs espèces, je les réduis à trois, aux paroles successives, aux paroles formelles, aux paroles substantielles. J’appelle successives, les paroles et les raisonnemens que l’esprit receuilli et resserré en lui-même, a coutume de former et de faire. J’appelle formelles, les paroles distinctes et formées que l’esprit, soit qu’il soit recueilli, soit qu’il ne le soit pas, entend et reçoit de quelque autre personne. J’appelle enfin substantielles les paroles qui sont formées et imprimées dans l’esprit, en son recueillement ou hors de son recueillement ; lesquelles produisent dans le fonds et l’intérieur de l’ame, la substance, la vertu et la force qu’elles signifient. Nous allons traiter de chacune en particulier.
CHAPITRE VINGT-NEUVIÈME.
On parle de la première espèce des paroles que l’esprit forme en lui-même dans son recueillement ; et on apporte leur cause, leur utilité et leurs dommages.
L’esprit forme ordinairement les paroles que nous avons appelé successives, lorsqu’étant rentré en lui-même, il s’applique fortement à la considération de quelque vérité. Il s’y absorde tout entier ; il fait alors de très-justes raisonnemens sur son sujet, avec facilité, avec clarté, avec distinction ; il y découvre des choses qu’il ignorait auparavant. Il lui semble que ce n’est pas lui-même qui opère, mais que c’est un autre qui lui parle, qui lui répond, qui l’instruit intérieurement. Et véritablement il a lieu de le penser et même de le croire ; car il parle lui-même avec soi-même, et il se répond, comme si un homme s’entretenait avec un autre homme. Et en effet, cela se passe chez lui de la sorte ; parce qu’encore que ce soit l’esprit lui-même qui fait ces effets, néanmoins le Saint-Esprit lui donne souvent le secours de sa grâce pour former des pensées, des raisonnemens et des paroles conformes à la vérité qu’il médite. D’où vient qu’il prononce ces paroles et qu’il se les dit à soi-même, comme si c’était une personne distincte. Car l’entendement étant uni à la vérité de l’objet qu’il contemple, étant joint aussi à l’esprit divin qui l’aide, il se représente successivement les vérités, qui sont des suites nécessaires de l’objet qu’il considère ; mais il n’agit de la sorte qu’avec l’assistance du Saint-Esprit qui lui en donne l’ouverture, qui l’éclaire et qui l’enseigne. Et c’est-là une des manières dont Dieu se sert pour instruire l’entendement. De sorte que nous pouvons appliquer ici ces paroles de la Génèse : Cette voix est à la vérité la voix de Jacob, mais ces mains sont les mains d’Esaü. De même cette opération est à la vérité l’opération de l’entendement ; mais cette lumière est la lumière de l’esprit divin. Jamais l’entendement ne pourra se persuader que ce qu’il fait vienne de lui seul ; mais il croira toujours que c’est l’ouvrage d’une autre personne. Car il ne comprend pas comment il peut former des paroles, qui expriment les pensées et les vérités qu’un autre lui communique.
Et quoiqu’il n’y ait ni mensonge ni tromperie en cette communication et en cette lumière de l’esprit, considérées en elles-mêmes, il peut néanmoins s’en trouver, et en effet il s’en trouve souvent dans les paroles et dans les raisonnemens que l’entendement forme sur ces connaissances. Car, comme la lumière qu’il reçoit d’en-haut est quelquefois si subtile et si spirituelle qu’il ne la connaît pas parfaitement, et, comme c’est lui-même qui raisonne de son propre fonds, ses raisonnemens sont quelquefois faux, et quelquefois vraisemblables, et toujours défectueux ; parce qu’ayant commencé par la contemplation de la vérité solide et certaine, et se servant pour opérer de sa capacité, ou plutôt de sa grossièreté et de sa bassesse, il lui est facile de prendre le change, et d’inventer beaucoup de choses, comme si c’était un autre qui parlât. J’ai connu une personne qui formait des paroles successives, et entre les paroles véritables qu’elle formait sur le très-saint Sacrement de l’Eucharistie, il y en avait de fausses et d’erronées. Et je suis étonné de ce qui se passe en ce temps-ci. Il y a des personnes qui n’ont qu’une légère teinture de la méditation ; néanmoins lorsqu’elles font un retour en elles-mêmes, si elles sentent quelques-unes de ces paroles intérieures, elles s’imaginent que ces paroles sont de Dieu, et elles disent sans façon Dieu m’a dit telle chose, Dieu m’a répondu telle chose, encore que cela ne soit pas véritable, et que ce soit elles qui se parlent à elles-mêmes. L’amour qu’elles ont pour ces paroles intérieures, et le désir qui les porte à y parvenir, est cause qu’elles se répondent à elles-mêmes, et qu’elles se persuadent que c’est Dieu qui leur fait ces réponses. Voilà pourquoi ces gens-là tombent dans de grandes extravagances, s’ils ne se resserrent dans des bornes raisonnables, et si leur Confesseur ou leur Directeur spirituel n’a soin de les détacher de tous ces discours intérieurs, dont ils tirent plus de subtilités frivoles et d’impureté d’ame, que d’humilité et de mortification d’esprit. Ils s’imaginent qu’ils ont acquis quelque chose de grand, et que Dieu leur a parlé, quoique tout cela ne soit rien. En effet, tout ce qui ne nous inspire ni l’humilité, ni la charité, ni la mortification, ni la simplicité, ni le silence, qu’est-ce, je vous prie, et que pouvons-nous en penser ? Cela me fait dire que c’est un très-grand obstacle à l’union divine, et que l’ame qui en fait état s’éloigne de la foi obscure où l’entendement doit demeurer, afin d’aller à Dieu par amour, et non par la lumière de plusieurs raisonnemens.