La Montée du Mont-Carmel (page 12)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est donc du bien de l’ame qui veut prévenir ce mal de ne se point plaire en ces choses, parce que ce plaisir l’aveuglera, et la rendra toute languissante en son devoir, comme le Prophète-Roi semble le signifier. Les ténèbres, dit-il, m’environneront, et la nuit sera ma lumière dans mes délices ; ou, pour parler plus clairement, les ténèbres m’aveugleront peut-être en mes plaisirs, et je prendrai la nuit pour le jour.

CHAPITRE DIXIÉME.

Du quatrième dommage que l’ame reçoit des connaissances distinctes et surnaturelles de la mémoire, et qui consiste à empêcher son union avec Dieu.

J’ai peu de choses à dire de ce quatrième dommage, en ayant beaucoup parlé dans ce livre, où j’ai montré que l’ame doit renoncer à toutes les idées de la mémoire, pour arriver par l’espérance à l’union divine ; parce que, pour fixer uniquement son espérance en Dieu, on ne doit rien retenir en la mémoire que ce qui est Dieu même. Mais comme les images, soit naturelles ou surnaturelles qui peuvent rester dans la mémoire ne sont pas Dieu et n’ont rien de semblable à Dieu, il est constant que tout ce que la mémoire tâchera de s’imprimer fera un obstacle à l’ame pour s’unir à Dieu ; qu’elle s’embarrassera elle-même, soit parce que plus elle possédera, moins elle aura d’espérance parfaite. Il est donc nécessaire qu’elle s’occupe à oublier les idées que la mémoire conserve, afin de s’unir à Dieu par l’espérance sans aucun empêchement.

CHAPITRE ONZIÈME.

Du cinquième inconvénient des espèces surnaturelles de la mémoire, lorsque l’ame prend de bas sentimens de Dieu.

Ce n’est pas un inconvénient moins pernicieux à l’ame que les autres d’entretenir dans la mémoire la peinture imaginaire de ces connaissances surnaturelles, principalement lorsqu’elle veut les employer comme un moyen pour entrer dans l’union de Dieu. Il lui sera facile alors de se former des idées de l’essence de Dieu moins élevées que son incompréhensibilité ne l’exige. Car, quoique la raison et le bon sens l’empêchent de croire qu’il a de la ressemblance avec ces choses, néanmoins l’estime qu’elle fait de ces représentations surnaturelles sera cause que les pensées qu’elle aura de Dieu ne seront pas si sublimes que la foi demande, puisqu’elle nous propose un Dieu infini, incomparable et incompréhensible, En effet, jugeant de Dieu selon le tableau qu’elle se fait des créatures, elle l’abaisse en les relevant ; elle lui ôte quelque chose de son excellence en les estimant propres pour représenter ; elle les compare avec lui ; et, de cette sorte elle diminue la grandeur des connaissances et des sentimens qu’elle devrait en avoir ; parce que rien de créé, rien de naturel ni de surnaturel qui peut être l’objet des sens, quelque éminent qu’il soit, n’a de la proportion avec Dieu et ne lui peut être comparé. Il n’est renfermé dans aucun genre ni dans aucune espèce, et l’ame n’est pas capable en cette vie de connaître que les choses qui sont contenues en quelque espèce ou en quelque genre. C’est pourquoi personne, dit saint Jean, n’a jamais vu Dieu. Personne n’a jamais compris ce que c’est que Dieu. Car l’œil n’a point vu sans vous, ô mon Dieu ! ajoute Isaïe, ce que vous avez préparé pour ceux qui vous attendent.Celui-là ne peut donc ni concevoir Dieu ni l’estimer comme il est convenable, qui remplit sa mémoire et ses puissances de toutes ces choses.

Expliquons ceci par cette comparaison, quoique basse et indigne de Dieu. Il est hors de doute que, plus un homme estimera les serviteurs du Roi, plus il s’occupera de la considération qu’il a pour eux ; moins il aura dans ce moment et d’estime et d’égard pour sa Majesté. Quoique son entendement ne forme pas distinctement cette pensée, l’action de cet homme montre la préférence qu’il donne aux serviteurs et la prééminence qu’il ôte à leur Seigneur et conséquemment, tandis qu’il fera quelque état des domestiques, il ne prendra pas des idées assez hautes de son souverain. De même lorsque l’ame estime les créatures, et les regarde comme des portraits propres pour lui représenter Dieu, elle a dans ces momens moins d’estime pour lui qu’il ne faut ; et si elle n’a pas dans l’esprit cette pensée, elle donne néanmoins par son action l’avantage aux créatures, dépouillant, quelque façon, le Créateur de son excellence infinie. Il est donc nécessaire qu’elle retire les yeux de dessus les créatures pour les élever à Dieu seul, et pour les fixer en lui par la foi et par l’espérance. Ainsi tous ceux-là sont dans l’erreur qui aspirent à l’union divine par ces moyens ; leur entendement est moins éclairé de la foi, laquelle doit néanmoins l’unir à Dieu ; leur mémoire est aussi moins soutenue de l’espérance, laquelle doit toutefois la conduire à cette union.

CHAPITRE DOUZIÈME.

Les fruits que l’ame reçoit du retranchement des idées imaginaires. On répond à l’objection qu’on fait sur ce sujet, et on explique la différence qui se trouve entre les espèces naturelles et surnaturelles de l’imagination.

Outre les fruits qu’on tire du soin d’éviter les cinq inconvéniens que nous avons expliqués dans les Chapitres précédens, il y en a d’autres très-considérables. Le premier est que l’homme spirituel jouit d’une profonde paix, lorsqu’il s’est éloigné de ces représentations imaginaires ; le second, il se délivre de la peine d’examiner si elles sont bonnes ou mouvaises, et comment il doit se comporter à l’égard des unes et des autres ; le troisième, il se garantit du chagrin qu’il sentirait et de la perte de temps qu’il ferait à consulter les maîtres de la vie spirituelle, pour savoir si ces images sont bonnes ou non, et de quelle nature elles sont. Il n’est pas nécessaire d’avoir la connaissance de ces choses, lorsqu’on n’y fait nul fonds, et qu’on les rejette de la manière que nous l’avons marqué. Le quatrième fruit est que l’ame occupe ses forces et met son temps à unir sa volonté à Dieu, et à se procurer la nudité et la pauvreté spirituelle, qui consiste en la volonté sincère et en la ferme résolution de se priver de l’appui, du secours et de la consolation qu’on peut recevoir de toutes les choses qui tombent dans les sens extérieurs et intérieurs, et dont les espèces demeurent dans la mémoire. Alors l’ame s’approchera de Dieu d’autant plus qu’elle se séparera davantage de toutes ces idées.

Mais vous me ferez peut-être cette objection. Pourquoi les directeurs conseillent-ils aux personnes spirituelles de profiter autant qu’elles peuvent des communications et des impressions divines, et de concevoir le désir d’obtenir des dons de Dieu, afin d’avoir de quoi lui offrir : s’il ne nous donnait rien, nous n’aurions rien à lui rendre. D’ailleurs saint Paul dit : N’éteignez pas l’esprit ; et l’époux sacré dit aussi à l’épouse : Mettez-moi comme un sceau dans votre cœur, comme un cachet sur votre bras. Ces endroits de l’Écriture semblent signifier les connaissances ou les idées que nous formons des choses qui frappent nos sens. Or tant s’en faut, selon la doctrine que vous venez d’établir, qu’il faille désirer et rechercher ces choses, qu’au contraire il est nécesseire de les rejeter, quoique Dieu nous les donne lui-même et les imprime en notre esprit : ce qu’il fait pour une très-bonne fin, et on ne peut douter que les effets n’en soient aussi très-salutaires. Ce sont des pierres précieuses que nous ne devons pas refuser quand on nous les présente. Il y aurait même quelque sujet de nous accuser d’orgueil, si nous n’acceptions pas ces bienfaits de Dieu, comme si nous avions sans eux de quoi nous contenter nous-mêmes et nous enrichir.

Je réponds que nous avons déjà satisfait en partie à cette objection dans les Chapitres XV et XVI du second livre, où nous avons dit que le bien qui revient à l’ame des connaissances surnaturelles, lorsque Dieu en est l’auteur, lui est accordé d’une manière passive, dans le temps même où ces espèces se présentent aux sens de sorte que ses puissances n’y contribuent rien par leur opération. C’est pourquoi il n’est pas besoin que la volonté produise un acte formel pour les recevoir ; car si l’ame y voulait employer ses facultés, bien loin d’en profiter, elle empêcherait par une coopération si vile et si disproportionnée, les impressions surnaturelles que Dieu fait en elle. Il est même à propos qu’elle demeure alors dans un état purement passif, et que, suivant la doctrine que nous avons expliquée, elle n’y interpose aucun de ses actes ; et c’est ainsi qu’elle ne perdra point les sentimens de Dieu par la bassesse de ses opérations, et qu’elle les conservera en elle-même. C’est encore ainsi qu’elle n’éteindra point en elle l’esprit de Dieu : ce qu’elle ferait si elle voulait se gouverner autrement que Dieu ne la conduit. Or elle l’éteindrait en effet, si, lorsque Dieu le lui communique passivement, comme il fait d’ordinaire en ces représentations, elle s’efforçait d’être active et d’y mêler l’opération de l’entendement ; ou si elle désirait autre chose, en cela, que ce que Dieu lui donne par sa bonté infinie. La raison est, parce que si l’ame faisait des efforts pour opérer, son opération ne sortirait pas des bornes de la nature ; ou, si elle était surnaturelle, elle serait néanmoins inférieure à tout ce que Dieu produit en elle. Il peut faire de lui-même infiniment plus que l’ame ne peut faire de ses propres forces ; puisqu’elle ne saurait s’exciter elle-même ni s’élever aux choses surnaturelles : c’est Dieu qui l’y meut, qui l’y porte, et qui l’y établit, pourvu qu’elle y donne son consentement. Voilà pourquoi, si elle veut agir d’elle-même, elle empêche Dieu, autant qu’elle peut, de répandre en elle son esprit ; parce qu’elle se tient à sa propre opération, qui est d’une autre espèce que celle de Dieu, et qui a quelque chose de plus abject que ce que Dieu lui donne et c’est ce que j’appelle éteindre l’esprit de Dieu.

Il est manifeste aussi que ce genre d’opération est plus vil et plus ravalé ; car les puissances de l’ame ne peuvent, selon leur nature, ni agir ni se réfléchir, sinon sur quelques images sensibles, lesquelles ne sont, à proprement parler, que l’écorce et les accidens de la réalité et de l’esprit qui y sont renfermés et cachés. Ces espèces ne sauraient être unies par connaissance et par amour aux facultés de l’ame, sinon lorsque leur opération, qui est très-imparfaite, est interrompue et tout-à-fait cessée ; car la fin de cette opération n’est autre à l’égard de l’ame ; que de recevoir en elle-même la réalité des choses connues aimées et cachées sous ces idées.

De là vient qu’il y a la même différence entre l’opération active et l’impression passive, lorsqu’on les considère dans leur inégalité par laquelle l’une est au-dessus de l’autre, que celle qui se trouve entre une chose qu’on fait actuellement, et une chose qui est déjà faite ; entre ce que nous souhaitons d’acquérir, et ce que nous avons acquis. Il faut conclure que, si l’ame veut employer l’activité de ses puissances dans ses représentations surnaturelles, où Dieu lui donne passivement ce qu’elles ont de plus essentiel et de plus effectif, elle recommence à faire ce qui est déjà fait ; elle ne jouit pas de ce qu’elle possède ; elle empêche, par son opération active, les derniers traits de ce qui était presque achevé. Ces opérations ne peuvent élever l’ame à la possession de cet esprit intérieur que Dieu communiquait auparavant sans user de leur ministère. Et conséquemment, de peur d’éteindre l’esprit de Dieu, elle doit continuer à se tenir dans l’état passif ; et alors Dieu la comblera de dons plus rares, qu’elle ne pourrait se procurer par ses propres opérations. Il semble que c’est dans ce sens qu’un Prophète a parlé : Je m’arrêterai, dit-il, d’un pied ferme sur ma forteresse, et je considérerai ce qu’on me dira. Comme s’il disait : Je demeurerai debout sur la forteresse de mes puissances ; je ne ferai pas une seule démarche dans mes opérations ; mais je contemplerai à loisir ce qu’on m’aura dit ; je comprendrai et je goûterai ce que Dieu m’aura communiqué surnaturellement. Pour ce qui regarde le passage qu’on a allégué des Cantiques, il se doit entendre de l’amour que l’époux exige de l’épouse, et dont l’office est de rendre l’amant semblable à l’objet aimé. (Cant. 8. 6.) C’est pourquoi l’époux dit à l’épouse, qu’elle le mette comme un cachet sur son cœur ; car c’est le cœur que les flèches de l’amour ont accoutumé de percer, et ces flèches ne sont autre chose que les motifs et les actions de l’amour lesquelles flèches doivent voler à l’époux, afin que l’ame lui devienne semblable par les mouvemens et par les actes de l’amour, jusques à ce qu’elle soit transformée en lui. L’époux avertit aussi l’épouse de le mettre comme un sceau sur son bras, parce que l’exercice de l’amour consiste particulièrement à s’unir à lui comme à son objet unique ; car l’amour ne doit s’appuyer que sur lui et ne s’arrêter qu’à lui, et le bien-aimé ne se plaît qu’en cet amour.

Pour cette cause l’ame doit occuper toutes ses forces à mépriser les impressions qu’elle reçoit d’en-haut, soit visions, soit révélations, soit paroles intérieures, soit sentimens et goûts divins ; elle doit s’en séparer, pour s’appliquer au seul amour de Dieu, qui fait intérieurement ces effets en elle : elle doit estimer les sentimens d’amour qu’elle a, sans s’attacher à la douceur qu’ils répandent en son cœur. Elle peut aussi, pour le même effet, rappeler en sa mémoire les images qui ont contribué à l’enflammer de l’amour divin, afin de se remettre en l’esprit les motifs qui l’attirent à l’amour, et qui allument l’amour dans son cœur. Car, quoique le souvenir de ces choses ne produise pas un effet aussi fort que leur première impression et leur première vue, toutefois il réveille l’amour, il élève ensuite l’ame à Dieu ; sur-tout lorsqu’on se souvient des fantômes et des sentimens surnaturels qui sont gravés si profondément dans l’ame, qu’ils y demeurent long-temps, et que quelques-uns n’en sont presque jamais effacés. Les images qui sont imprimées de la sorte, et auxquelles l’ame a recours pour se rafraîchir la mémoire des choses qu’elle a connues, font des effets d’amour, de douceur, de lumières, de transports, de paix, quelquefois plus grands, quelquefois plus petits,quelquefois plus souvent, quelquefois plus rarement ; car c’est pour ce dessein que Dieu les lui a communiquées : si bien que celui-là est favorisé d’une grâce insigne en qui Dieu opère toutes ces merveilles, puisque c’est posséder des trésors infinis de biens célestes.

Ces espèces restent dans l’ame d’une manière vive et non pas morte, parce qu’elles y résident selon son entendement et sa mémoire ; et elles ne ressemblent pas aux images qui se conservent dans l’imagination. C’est pourquoi l’ame n’est pas obligée de les emprunter de cette faculté matérielle, lorsqu’elle veut s’en ressouvenir. Elle s’aperçoit bien qu’elle les a dans elle-même ; et elle les y voit comme on voit dans un miroir l’image de l’objet qu’on lui présente. S’il arrive donc qu’une ame remarque en elle-même ces idées, elle peut en réveiller la mémoire pour s’exciter à l’amour de Dieu, car ces espèces ne l’empêcheront pas de parvenir par la foi à l’union de l’amour, pourvu qu’elle ne s’attache point à ces images, qu’elle ne s’en occupe pas, et qu’elle les rejette aussitôt qu’elle sentira l’amour allumé dans son cœur.

Il est difficile de distinguer quand ces idées passent jusques aux choses purement spirituelles, quand elles atteignent et touchent directement ces choses comme leur terme ; ou si ces espèces sont tellement resserrées dans la fantaisie, qu’elles ne sortent point de ses bornes. Car cette faculté du corps en forme si souvent, que plusieurs personnes ont des visions qui ne sont que l’ouvrage de l’imagination, et qui sont représentées de même manière, soit que cela vienne de la vivacité de leur fantaisie, qui fait incontinent le portrait des choses qui leur tombent dans la pensée, soit que ce soit une opération du démon qui en imprime aussitôt l’image ; soit enfin que Dieu mette lui-même cette espèce dans cette puissance, sans la graver formellement dans l’ame. On peut néanmoins faire ce discernement par les effets. Car les images naturelles dont le malin esprit est l’auteur ne sont d’aucune utilité, et ne renouvellent point l’amour ni l’état spirituel de l’ame ; mais elles lui sont infructueuses, quoique l’ame en ait la mémoire présente. Au contraire les espèces qui sont bonnes, et qui viennent de Dieu, produisent à la vérité de bons effets dans l’ame quand elle s’en souvient, comme elles en ont produit la première fois qu’elle y a pensé : mais les images formelles, c’est-à-dire celles qui sont imprimées dans l’ame, font en elle des effets plus considérables lorsque l’ame fait un retour sur ces images, et qu’elle les regarde avec quelque attention. Celui qui aura quelque expérience de ces dernières espèces, découvrira facilement la différence qu’il y a entre elles et les premières images. Pour en marquer ici quelque chose, je dis seulement que celles qui sont imprimées formellement dans l’ame, et qui y persévèrent, sont très-rares. J’ajoute qu’il est du bien de l’ame, de quelque nature que soient ces images, de ne vouloir connaître et comprendre que Dieu par la foi, dans l’espérance de le posséder.

Je réponds enfin à ce qu’on dit, qu’il y aurait de l’orgueil à rejeter les bonnes choses qui se présentent à l’esprit ; je réponds, dis-je, que c’est au contraire l’effet d’une insigne humilité de se servir de ces choses avec prudence et avec utilité, et de prendre le chemin le plus sûr et le plus droit pour aller à son terme, qui est Dieu.

CHAPITRE TREIZIÈME.

On traite des connaissances spirituelles, en tant qu’elles peuvent convenir à la mémoire.

Nous avons dit que les connaissances spirituelles composent la troisième espèce des idées de la mémoire ; non pas qu’elles appartiennent comme les autres, au sens corporel de la fantaisie, mais parce qu’elles sont renfermées dans les opérations de la mémoire. L’ame peut se souvenir de celles qui lui ont été présentées, non pas à cause de quelque image qui soit restée d’elle dans le sens corporel, puisque ce sens, étant matériel, est incapable de recevoir des espèces spirituelles, mais à cause des espèces intellectuelles et spirituelles qui lui en sont demeurées ou du moins, elle les rappelle en la mémoire à cause des effets que ces connaissances ont produits. Et c’est pour cette raison que je leur donne rang parmi les idées de la mémoire, quoiqu’elles n’appartiennent pas directement à la fantaisie.

Pour ce qui est de la nature de ces connaissances, et de la manière d’en user afin que l’ame tende à l’union divine, nous en avons parlé suffisamment dans le vingt-quatrième Chapitre du second Livre, où nous en avons traité comme des connaissances de l’entendement ; nous en avons remarqué de deux sortes : les unes regardent les perfections divines, les autres représentent les choses créées. Or, quant à notre dessein, qui est de montrer comment il faut conduire la mémoire dans l’usage de ces connaissances pour aller à l’union, je dis, comme je viens d’expliquer dans le Chapitre précédent, en traitant des connaissances formelles à l’ordre desquelles celles-ci, qui sont les connaissance des créatures, se rapportent ; je dis que l’ame en peut renouveler le souvenir lorsqu’elle en produit de bons effets ; non pas pour les conserver en elle-même, mais pour donner de nouvelles forces à la connaissance qu’elle a de Dieu, et à l’amour dont elle est enflammée par lui. Mais s’il lui est inutile de s’en souvenir, elle n’y doit nullement penser. Au contraire, il faut qu’elle s’applique à se remettre en mémoire les représentations des choses incréées ; car elle y puisera de grands biens, savoir les touches intérieures et les sentimens qui naissent de l’union divine. Or ces touches et ces sentimens reviennent dans la mémoire, non pas à cause d’aucune image matérielle qu’ils aient imprimé d’eux-mêmes en l’ame ; car étant tout spirituels ils n’en peuvent produire ; mais à cause de la lumière, de l’amour, de la douceur, du renouvellement spirituel, des autres effets qu’ils font dans l’ame, et dont le seul souvenir lui inspire une ardeur nouvelle.

CHAPITRE QUATORZIÈME.

On prescrit à l’homme spirituel la manière générale de se comporter à l’égard de la mémoire.

Pour achever le Traité de la Mémoire, il est nécessaire de donner au lecteur une méthode courte et générale, qu’il pourra suivre pour s’unir à Dieu selon cette puissance ; car, quoiqu’il puisse la comprendre par ce que nous avons dit ci-dessus, néanmoins l’abrégé que nous ferons de ces principes lui en facilitera la connaissance. Voici donc ce que nous prétendons, et ce qu’il doit bien examiner : l’ame se doit unir à Dieu selon la mémoire par l’espérance. Elle ne peut espérer que ce qu’elle ne possède pas. Moins elle possède de choses, plus elle est capable d’espérer ce qu’elle se propose, et de concevoir une espérance plus parfaite ; au contraire, plus elle possède de choses, moins elle est propre à espérer ce qu’elle attend, et à donner de la perfection à son espécance. Outre cela, plus l’ame dépouille la mémoire des espèces et des objets dont elle peut se souvenir, hors Dieu et Jésus-Christ, dont le souvenir et la contemplation sont d’une conséquence et d’une efficacité très-grandes pour arriver à notre fin, puisqu’il est le veritable chemin par lequel nous devons marcher, le guide sûr que nous devons suivre, l’auteur de tous les biens dont nous pouvons jouir ; plus, dis-je, l’ame prive la mémoire de ces choses, plus elle l’attache à Dieu, et plus elle a sujet d’espérer qu’elle sera remplie de lui.

Ce que l’ame doit donc faire pour vivre dans une entière et pure espérance de posséder Dieu, c’est que quand ces images et ces connaissances distinctes et particulières lui reviendront en la mémoire, elle les néglige sans faire semblant de les apercevoir ; et qu’étant ainsi vide de toutes ces choses, elle s’élève à Dieu par un mouvement tendre et plein d’amour ; de sorte qu’elle n’ait ni pensée ni vue de ces espèces, sinon autant qu’elles lui sont nécessaires pour se souvenir des choses qu’elle est obligée de faire. Elle aura soin néanmoins de les retracer en son esprit de telle façon qu’il n’y ait ni attachement ni plaisir, de peur que ces espèces ne s’attirent l’affection de l’ame, et qu’elles ne lui apportent quelque empêchement à l’union divine. C’est pourquoi l’homme spirituel ne doit pas rejeter la mémoire ni la pensée des choses qu’il est obligé d’exécuter, pourvu qu’il ne s’affectionne point à ce souvenir comme à un bien qui lui est propre ; et alors il n’en recevra aucun dommage. Les vers que nous avons rapportés dans le premier Livre de cet ouvrage, Chapitre treizième, lui seront utiles pour cet effet.

Mais, mon cher lecteur, vous remarquerez, s’il vous plaît, que nous ne sommes pas d’accord avec quelques sectaires dans la doctrine que nous avons expliquée, et que nous ne pouvons être du sentiment de ces hommes pernicieux, lesquels, persuadés par l’orgueil et par l’envie du démon, tâchent d’abolir le culte légitime des images de Dieu et des Saints. Bien loin d’entrer dans leur parti, j’enseigne tout le contraire. Je ne dis pas qu’il ne faut ni avoir des images ni leur rendre la vénération qui leur est due, comme ils le soutiennent ; mais j’expose seulement la différence qui est entre les images de Dieu et Dieu même, afin que nous les considérions de telle sorte qu’elles ne nous empêchent pas d’aller à Dieu ; ce qu’elles feraient si nous nous attachions plus à elle qu’il n’est nécessaire pour faire nos opérations spirituelles. En effet, comme un moyen qui est bon et efficace nous conduit, lorsque nous en usons bien, à la fin que nous nous proposons, tels que sont les images qui nous retracent Dieu et les Saints dans la mémoire, de même lorsque nous nous y arrêtons plus que la nécessité n’exige, ce moyen devient un obstacle à notre dessein, et nous éloigne de notre terme. À combien plus forte raison ce que j’enseigne ici, et ce que je répète souvent, doit-il avoir lieu à l’égard des images et des visions intérieures qui se produisent dans l’ame, à causent des illusions, des surprises et des dangers qui s’y rencontrent ? Mais en ce qui concerne l’estime et le respect que nous devons avoir pour les images, selon l’intention de la Sainte Église Catholique qui nous les propose, il ne peut s’y glisser ni illusion ni péril ; et le souvenir que l’ame en a lui sera toujours très-utile, puisque cette mémoire est d’ordinaire accompagnée d’un mouvement d’amour pour l’objet que les images représentent ; et, tandis qu’elle s’en servira pour cette fin, elle en tirera du secours pour arriver à l’union divine, pourvu qu’en se laissant enlever aux attraits de la grâce que Dieu lui donnera, elle passe de la peinture morte à l’objet vivant, en oubliant toutes les créatures et tout ce qui s’étend jusqu’à elles.

CHAPITRE QUINZIÈME.

On commence à traiter de la nuit obscure ou mortification de la volonté, et on allègue deux passages : l’un du Deutéronome, l’autre de David. On apporte aussi la division des affections de la volonté.

Tout ce que nous avons écrit pour purifier l’entendement et la mémoire, afin de bien établir l’un dans la foi, l’autre dans l’espérance, serait inutile si nous ne purifiions aussi la volonté pour lui inspirer la charité qui donne tout le prix aux œuvres qu’on fait selon les lumières de la foi : Car la foi, dit saint Jacques, est morte sans les œuvres, c’est-à-dire, sans les œuvres qui sont animées de la charité.

Or pour parler de la nuit, ou nudité active de la volonté, afin de la perfectionner dans la charité de Dieu, je ne trouve point d’autorité plus propre à notre sujet que cet endroit du Deutéronome, où Moyse dit : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre ame, de toute votre force. Ces paroles contiennent tout ce que l’homme spirituel doit faire, et tout ce que je lui enseignerai pour unir sa volonté à Dieu par la charité. Ce commandement l’oblige à employer toutes ses puissances, toutes ses opérations et toutes ses affections à aimer Dieu ; tellement que toute la capacité, toute la force de son ame ne soient appliquées qu’à ce divin exercice, selon ce mot de David : Je conserverai ma force pour vous. Or la force de l’ame est renfermée dans les puissances et dans les passions : toutes lesquelles choses sont soumises à la direction de la volonté. Lors donc que la volonté les conduit à Dieu et les sépare d’avec ce qui n’est pas Dieu, elle garde pour Dieu toute la force de l’ame, qui aime ainsi Dieu antant qu’elle peut l’aimer. Mais, afin qu’elle puisse le faire, nous traiterons ici des moyens de délivrer la volonté de ses affections déréglées qui l’empêchent de consacrer toute sa force à l’amour divin. Ces affections ou ces passions sont quatre : la joie, l’espérance, la douleur, la crainte ; et elles rapportent à Dieu la force et la capacité de l’ame lorsqu’elles sont mises en usage suivant la droite raison, c’est-à-dire lorsque l’ame les tourne vers Dieu, de telle façon qu’elle ne se réjouit que de ce qui touche la gloire et l’honneur de Dieu Notre-Seigneur ; qu’elle n’espère autre chose que lui, qu’elle ne sent de la douleur que de l’offense de Dieu, et qu’elle n’est frappée que de la crainte de Dieu seul. Plus elle recevra de joie des créatures, moins elle mettra son contentement en Dieu ; plus elle s’appuyera sur les choses créées, moins elle établira son espérance en son Créateur, et ainsi des autres passions.

Mais afin de donner plus de jour à cette matière, nous parlerons en particulier de chacune de ces passions et de ces affections de la volonté ; car le point principal de cette affaire, qui regarde l’union divine, consiste à dégager la volonté de ses affections, afin que la volonté, toute humaine et toute vile qu’elle est, soit transformée en la volonté de Dieu, ne faisant, par cette union, qu’une même chose, en quelque manière, avec elle.

Ces quatre passions ont d’autant plus de pouvoir sur l’ame, et la combattent d’autant plus violemment, que la volonté est plus faible pour Dieu, et qu’elle dépend davantage des créatures, parce qu’elle se réjouit des choses qui ne le méritent pas ; elle espère celles qui ne lui sont point utiles ; elle conçoit de la douleur de celles qui devraient la remplir de joie ; elle a peur de celles qui ne sont nullement à craindre.

Les mêmes passions, quand elles sont déréglées, produisent tous les vices dans l’ame : elles y établissent aussi toutes les vertus quand elles sont domptées et bien conduites. Au reste, la manière d’en vaincre une, et de la gouverner selon les lumières de la raison, est propre pour régler toutes les autres. Elles ont une si grande liaison entre elles, et une si grande conformité, que toutes ensemble tendent virtuellement au but où l’une d’elles se porte actuellement ou que toutes s’en retirent quand une seule s’en écarte : ce qu’elles font toutes avec la même proportion. En effet, si la volonté est pénétrée de joie, aussitôt elle sera touchée d’espérance, de douleur et de crainte ; au contraire, si elle est affranchie de la première passion, elle sera délivrée des dernières, en gardant la même mesure dans ces différentes impressions. Elles ont quelque chose de semblable aux quatre animaux qu’Ezéchiel vit autrefois réunis en un seul corps. (Ezech. i. 8.) Ils avaient quatre faces ; les ailes de l’un étaient jointes aux ailes des autres ; ils marchaient tous chacun devant sa face, et ne retournaient point sur leurs pas. De même ces quatre passions ont les ailes tellement liées ensemble, que, de quelque côté que l’ame tourne sa face, c’est-à-dire son opération, les autres y vont du moins virtuellement : par exemple, si l’une s’abaisse vers la terre, les autres y descendent ; si elle s’élève vers le ciel, les autres l’accompagnent ; si l’espérance vole à quelque terme, la joie, la douleur et la crainte la suivent ; et si elle s’en rebute et s’en éloigne, les autres font les mêmes démarches.

Ce qui vous apprend, ô homme spirituel ! que, quelque parti qu’une de ces passions prenne, l’ame, sa volonté, et ses autres puissances, l’embrasseront, et seront les esclaves de cette passion. De plus il s’ensuit que les trois autres passions vivront en l’ame et par l’ame, pour la tourmenter et pour l’empêcher de jouir de sa liberté, et de la douceur de la contemplation et de l’union divine. C’est pourquoi, si vous désirez, dit Boëce, de connaître clairement la vérité, chassez loin de vous la joie, l’espérance, la crainte, la douleur. Pendant que ces passions dominent, elles privent l’ame de la tranquillité qui est nécessaire pour arriver à la sagesse, qu’on peut naturellement et surnaturellement acquérir.

CHAPITRE SEIZIÈME.

L’explication de la joie qui est la première affection de la volonté, et la distinction des sujets qui excitent la joie dans la volonté.

La joie, qui est la première des passions de l’ame et des affections de la volonté, n’est autre chose, dans le sens que nous lui donnons ici, qu’une satisfaction de la volonté, jointe à l’estime de quelque objet que l’esprit juge être convenable. Car jamais la volonté ne se délecte que dans les choses qui lui paraissent avoir du prix et de l’agrément. Ce qui doit s’entendre de la joie active que l’ame goûte lorsqu’elle comprend le sujet de son contentement, et qu’il est en son pouvoir de s’y plaire ou de ne s’y plaire pas. La joie passive est différente en ce que l’ame en est comblée quelquefois, sans savoir d’où elle vient, et sans pouvoir se la procurer ou ne se la procurer pas. Il s’agit ici de la joie active que la volonté reçoit des choses qui lui sont connues. Cette joie peut naître de six sortes de biens ; savoir des biens naturels, des biens sensuels, des biens moraux, des biens surnaturels et des biens spirituels. Nous parlerons de chacun en son rang, afin que la volonté se conforme à la raison, et que sans s’embarrasser de ces choses, elle ne mette point la solidité de sa joie en d’autres objets qu’en Dieu.

Mais, pour établir cette doctrine, il faut présupposer un fondement, sur lequel nous devons nous appuyer sans cesse, afin de référer à Dieu seul toute la joie que ces biens peuvent causer ; le voici : la volonté ne doit jamais accepter que la joie qui lui vient des choses, lesquelles regardent la gloire de Dieu. De plus, elle doit être persuadée que, garder les commandemens de Dieu, et le servir avec constance et avec fidélité, selon les maximes les plus sévères de l’Évangile, c’est le plus grand honneur que nous puissions lui procurer ; enfin que tout ce qui n’est pas renfermé dans ces bornes, est de nulle valeur et de nulle utilité.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.

On parle de la joie qui naît des biens temporels et on enseigne comment il faut la faire remonter à Dieu.

Les biens temporels sont les premiers que nous avons marqués, et que nous prenons ici pour les richesses, les domaines, les charges, les honneurs, les enfans, les parens, les mariages, et le reste, lesquels peuvent tous exciter de la joie dans la volonté. Il est facile de comprendre combien vaine et frivole est la satisfaction que les hommes tirent de ces choses. Si celui qui possède de grands biens servait Dieu, pour cette raison, avec plus de vertu et de sainteté, il aurait sujet de mettre son contentement dans sa fortune ; mais au contraire, les richesses l’entraînent dans l’offense de son Créateur, selon cette parole du Sage : Si vous devenez riche, vous ne serez pas exempt de péché. En effet, quoique les biens temporels n’engagent pas nécessairement dans le péché, néanmoins la fragilité de l’homme est si grande qu’il y attache son cœur, et qu’il manque à son devoir en ce qui concerne le culte de Dieu, tellement qu’il ne peut alors se garantir de péché : c’est pour cette cause, sans doute, que Notre-Seigneur Jésus-Christ appelle les richesses des épines, afin que nous sachions que celui qui les touchera avec quelque attachement de volonté, recevra la blessure de quelque crime. Mais qui est celui qui est semé, pour parler ainsi, comme du grain dans les épines, sinon celui qui écoute la parole de Dieu, et que les soins de ce siècle et la tromperie des richesses étouffent de telle sorte que la parole divine ne fait aucun fruit en son ame ? Il est raisonnable aussi de craindre ces paroles si affirmatives de Notre Sauveur : En vérité, je vous dis qu’il est difficile qu’un riche entre dans le royaume du Ciel. C’est-à-dire celui qui met toute sa joie dans ses biens. Ce qui nous apprend qu’aucun homme ne doit se repaître de cette sorte de contentement, puisqu’il s’expose à un danger si manifeste de perdre son salut éternel.

Le Prophète-Roi nous avertit encore, pour nous donner du dégoût de cette satisfaction, de ne pas aimer les richesses que nous avons. Il n’est pas besoin d’apporter un plus grand nombre de témoignages dans une matière si évidente ; car enfin comment pourrai-je décrire en détails tous les inconvéniens que Salomon rapporte dans son Ecclésiaste, lorsqu’il dit : Vanité des vanités et tout n’est que vanité ! Cet homme si sage, si riche, si bien instruit par sa propre expérience, assure que tout ce qui est sous le soleil n’est que vanité et que peine d’esprit. Il ajoute que les soins qu’on prend sont inutiles, et que celui qui s’attache aux biens de ce monde, et qui les amasse avec tant de travail, n’en recueillera aucun fruit.

Nous lisons aussi dans l’Évangile, que les richesses sont souvent préjudiciables à celui qui les possède, comme le montre l’exemple de cet homme, qui avait fait une récolte si abondante qu’il avait mis du blé dans ses greniers pour plusieurs années ; mais lorsqu’il s’en réjouissait, Dieu lui dit : Insensé, on te redemandera ton ame, cette nuit : pour qui sera tout ce que tu as amassé ? David nous enseigne la même chose : Ne craignez pas, dit-il, la puissance d’un homme qui est devenu riche ; car, lorsqu’il mourra, il n’emportera rien avec soi, et sa gloire ne l’accompagnera pas dans le tombeau. Le Prophète nous donne à entendre par là que le riche est plus digne de compassion que d’envie.

Il faut conclure de tous ces passages, que personne ne doit s’abandonner à la joie, à cause, ou de ses richesses ou des richesses de ses proches, si ce n’est seulement lorsqu’ils en usent pour le service de Dieu ; car c’est là le seul profit solide qui leur en restera. On doit juger la même chose des dignités, des emplois, des grandes terres, et de tous les autres biens. C’est une illusion et une vanité de s’en réjouir, à moins que ceux qui en ont la jouissance n’en rendent plus d’honneur à Dieu, et ne s’en fassent un chemin plus sûr pour arriver à la vie éternelle des bienheureux.

Mais parce que personne ne peut savoir avec évidence si les richesses lui sont avantageuses pour servir Dieu plus saintement, et pour faire plus sûrement son salut, la joie qu’il en conçoit ne peut être ni certaine ni raisonnable Car enfin, dit Notre-Seigneur, que servirait à un homme de gagner tout le monde, s’il perdait son ame ? Personne n’a donc sujet de mettre son contentement en ses biens, sinon lorsqu’il en tire du secours pour se sauver éternellement, et pour glorifier davantage son Créateur.

C’est aussi avec peu de raison, que les gens du monde se font un plaisir d’avoir des enfans considérables pour leurs bonnes qualités et par leurs grands biens, si tout cela ne les attache plus étroitement au culte de Dieu. Absalon n’ayant pas rendu à Dieu l’obéissance qu’il lui devait, l’éclat de sa naissance, de sa beauté et de sa fortune lui fut inutile, et la joie que ce fils donnait à David son père était fort vaine. Il paraît encore par là que c’est une vanité de désirer des enfans. Il y en a de si passionnés pour cela, qu’ils en sont incommodes à tout le monde. Cependant ils ne savent pas si ceux qu’ils souhaitent seraient gens de bien ; s’ils prendraient à cœur le service de Dieu ; si la joie, le repos, la consolation et la gloire qu’ils en espèrent, ne se changeraient point en tristesse, en peine, en désolation, en déshonneur ; si des enfans mal tournés ne leur donneraient pas occasion d’offenser la Majesté divine, comme il arrive à plusieurs pères et à plusieurs mères. Selon le langage du Fils de Dieu ils courent toute la terre et toutes les mers pour enrichir leurs enfans ; et le fruit de tant de travaux n’aboutit qu’à rendre ces enfans plus méchans, et qu’à les jeter dans leur dernière perte. C’est pourquoi celui à qui la fortune rit, et tout vient à souhait, doit plutôt craindre que se réjouir, parce que l’occasion et le danger d’oublier Dieu et de lui déplaire, croissent à proportion que ses biens augmentent. Aussi Salomon a dit dans son Ecclésiaste, qu’il se défiait de sa prospérité : J’ai pris le ris, dit-il, pour une erreur, et j’ai dit à celui qui se laisse emporter à la joie : Pourquoi vous trompez-vous inutilement ? Comme s’il disait : Lorsque toutes choses me réussissaient, j’ai cru que c’était un égarement d’esprit et une illusion d’en sentir la joie. En effet, un homme serait frappé d’étourdissement, auquel les choses qui lui semblent éclatantes et agréables, rempliraient le cœur de joie, ne sachant pas si elles contribueraient au bien éternel de son ame. C’est apparemment cette vérité qui a fait dire à Salomon, que le cœur des sages se trouve où est la tristesse, et le cœur des fous où est la joie ; parce que la vaine satisfaction aveugle l’esprit, et ne lui permet pas d’examiner les choses à fonds pour les connaître. Au contraire, la tristesse lui ouvre les yeux, et l’applique à la considération des commodités ou des dommages de tout ce qui se présente. Si bien, ajoute Salomon dans le même endroit, que la colère est plus utile que la joie, et qu’il vaut mieux aller dans une maison où l’on pleure, que d’aller dans une maison où l’on fait grande chère. Car la mort de ceux sur qui on verse des larmes, nous fait souvenir de la fin de tous les hommes.

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