La Montée du Mont-Carmel (page 13)
C’est aussi une vanité de se plaire en la pensée de prendre une femme ou un mari, puisqu’il n’est pas constant qu’on s’acquittera mieux des devoirs de chrétien. Les difficultés qu’on trouve en cet état, devraient plutôt donner de la confusion à ceux qui s’occupent de ce dessein ; puisque, selon l’Apôtre, l’attachement que les gens mariés ont l’un pour l’autre, les empêche de consacrer à Dieu un cœur entier et parfait. C’est pourquoi si vous êtes dégagé, dit-il, des liens d’une femme, ne cherchez point de femme. Mais si quelqu’un est engagé avec une femme, il lui est nécessaire de garder la même liberté de cœur, que s’il en était déchargé.
Le même saint Paul parlant encore des biens temporels dont nous avons déjà traité, dit ces belles paroles : Je vous le dit, mes Frères, le temps est court : Que ceux donc qui ont des femmes soient comme s’ils n’en avaient point ; que ceux qui pleurent soient comme s’ils ne pleuraient pas ; que ceux qui se réjouissent soient comme s’ils ne se réjouissaient pas ; que ceux qui achètent soient comme s’ils ne possédaient rien ; que ceux enfin qui usent de ce monde soient comme s’ils n’en usaient pas. Nous apprenons de là que c’est une chose frivole de puiser sa joie dans une autre source que dans ce qui appartient au culte de Dieu, puisque le contentement qui n’est pas conforme à ses lois et à sa volonté, ne peut être utile à l’ame.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME.
Des pertes que la joie qu’on met dans les biens temporels cause à l’ame.
Si nous étions obligés de faire le détail des dommages qui assiégent l’ame, lorsque la volonté s’attache aux biens temporels, le papier, l’encre et le temps nous manqueraient. Car comme les plus grands embrasemens peuvent naître de la moindre étincelle du feu qu’on n’éteint pas d’abord, de même les plus grands maux et les plus grandes pertes de biens peuvent venir des moindres causes dont on n’arrête pas les influences. Le principe et le fondement de tous ces inconvéniens, n’est autre que notre séparation d’avec Dieu, laquelle est l’effet ordinaire de cette vaine joie. Comme l’union de l’ame avec Dieu, par l’amour de la volonté, est l’origine de tous ses biens, de même sa désunion d’avec lui par son attache aux créatures, est la cause de tous ses maux, à proportion que la tendresse qu’elle sent pour elles, et la joie qu’elle y prend, sont ou grandes ou petites ; et comme c’est par ce moyen que l’ame s’écarte de Dieu, chacun pourra connaître la nature et la grandeur de ses pertes, par la mesure de son éloignement d’auprès de son Créateur.
Ce dommage que j’appelle privatif, et qui est la cause de tous les autres dommages privatifs et positifs, contient quatre degrés, dont les uns sont plus pernicieux que les autres en sorte que quand l’ame est arrivée jusqu’au quatrième degré, elle tombe dans des maux inexplicables. Moyse renferme ces quatre degrés en ces paroles : Celui que Dieu chérissait, s’étant engraissé, s’est révolté contre lui, et étant devenu gros et puissant, il a abandonné Dieu son créateur, et s’est éloigné de son Sauveur.
L’ame, qui était aimée de Dieu, s’engraisse et s’épaissit lorsqu’elle se remplit de la joie des créatures. Et c’est le premier pas qu’elle fait pour se retirer de Dieu, en quoi consiste le premier degré de ce dommage ; car elle entre dans un obscurcissement qui lui cache les biens de Dieu, comme les nuées qui assiégent l’air le privent de la clarté du soleil. En effet, aussitôt que l’homme spirituel consent à la satisfaction que les choses créées lui donnent, et qu’il laisse à sa passion la liberté de se repaître des bagatelles du monde, il se couvre lui-même de ténèbres qui lui dérobent la vue de Dieu, et il offusque cette simple intelligence d’esprit, qui lui faisait comprendre les choses divines. C’est ce que le Sage nous enseigne : L’enchantement des bagatelles, dit-il, obscurcit le bien et nous en ôte la connaissance ; l’inconstance de la passion et des désirs déréglés corrompt aussi l’esprit simple et innocent. II veut dire qu’encore que l’ame ne soit infectée d’aucune malignité, le seul souhait des choses créées, et le seul plaisir qu’on y trouve suffisent pour l’engager dans le premier degré de ce mal ; puisque ce degré n’est autre chose que la stupidité de l’entendement et l’obscurité du bon sens, pour juger sainement de la vérité et de chaque chose en particulier. À quoi la sainteté de l’ame et la vivacité de l’esprit ne servent de rien lorsqu’un homme contente ses passions et fait sa joie des biens temporels. C’est pourquoi vous ne recevrez point de présens, dit Moyse, parce qu’ils aveuglent les hommes les plus éclairés et les plus sages. Il parlait principalement à ceux qui devaient être les juges du peuple Juif ; car il est nécessaire que ces gens-là aient l’esprit pénétrant et le jugement net, pour connaître sans se tromper et pour juger sans se laisser prévenir. C’est néanmoins ce qui leur manquerait, si l’espérance des dons et la joie de les recevoir régnaient en leur cœur. Pour cette raison Dieu commanda à Moyse d’établir des juges qui fussent ennemis de l’avarice, de peur que cette passion ne corrompit leur jugement. Si bien qu’il ne dit pas seulement que c’est assez que ces gens-là se contentent de ne pas désirer les richesses, mais il veut encore qu’ils en conçoivent de l’horreur. Car lorsque quelqu’un veut se garantir d’une amitié dangereuse, il doit s’entretenir dans la haine de l’objet qu’il ne lui est pas permis d’aimer, parce que les contraires se défendent l’un de l’autre. Ainsi Samuel soutint toujours le caractère de juge avec beaucoup de justice et de prudence, d’autant qu’il ne reçut jamais aucun présent.
Le second degré de ce dommage privatif vient du premier, comme nous l’apprenons de ces paroles : Il est engraissé ; il est dilaté. Ce n’est autre chose que la dilatation de la volonté, qui se donne plus d’étendue à goûter les choses de la terre, et qui ne se fait plus de scrupule de s’y plaire. Ce qui lui arrive parce qu’elle a lâché la bride à la passion de la joie ; l’ame s’en est rassasiée avec excès, et la grossièreté du plaisir et de l’appétit a répandu davantage la volonté parmi les créatures, et l’a entraînée dans un plus grand élargissement, féconde source de maux considérables. Car ce second degré détache l’homme spirituel de son Créateur, lui rend les exercices de piété fort insipides, et l’en dégoûte enfin tout-à-fait, parce que l’ame ne court plus qu’après les vains divertissemens du siècle, et qu’elle n’occupe plus son cœur que des objets terrestres et passagers.
Ceux qui sont tombés dans ce degré n’ont pas seulement l’esprit fermé à la connaissance de la justice et de la vérité, comme l’ont ceux qui se trouvent dans le premier degré ; mais ils sont aussi très-tièdes et très-lâches à les pénétrer et à les réduire en pratique, comme l’étaient autrefois ceux dont Isaïe parle : Tous aiment les présens, dit-il, ils cherchent les récompenses ; ils ne rendent pas justice à l’orphelin, et la cause de la veuve ne va pas jusqu’à eux. Ils ne lui donnent point d’accès. C’est pourquoi ils pêchent, puisque le devoir de leurs charges les oblige à écouter tout le monde, et à juger équitablement sans acception de personne. De même ceux qui ont passé jusqu’au second degré ne sont pas, comme les gens du premier degré, exempts de malignité : aussi on les voit plus vides de la justice et des vertus chrétiennes, à cause de l’amour ardent dont leur volonté brûle pour les créatures. De là vient qu’ils ne s’acquittent que superficiellement des obligations de la vie spirituelle, ou du moins ils y emploient quelque temps plutôt par la contrainte, que par les mouvemens de l’amour de Dieu et de la perfection.
Le troisième degré consiste à quitter Dieu entièrement, à transgresser ses commandemens, de peur de se priver de la moindre satisfaction des choses créées, et à se précipiter dans les péchés mortels pour contenter leur cupidité. Ces paroles nous le marquent distinctement : Il a abandonné Dieu son Créateur. Et ceux-là ont le malheur de s’y trouver, qui ont donné entrée dans les puissances de leur ame, à l’estime, à l’amour et aux délices des objets corruptibles ; qui ne se soucient plus de satisfaire aux obligations que la loi divine leur impose, qui négligent le soin de leur salut éternel, et qui ne sentent plus de vivacité que pour la terre et que pour le monde. Tellement, que selon les paroles de Jésus-Christ, ce sont des enfans du siècle qui sont plus prudens en leurs affaires que les enfans de la lumière.
À proprement parler, ces gens-là sont avares, puisqu’ils ont sacrifié leurs affections aux créatures avec tant de force, qu’ils n’en peuvent jamais remplir l’avidité de leur passion. Ainsi leur soif croît sans cesse, s’étant éloignés de Dieu, qui peut seul les contenter pleinement. C’est d’eux que Dieu se plaint dans la prophétie de Jérémie : Ils m’ont abandonné, moi qui suis la fontaine d’eau vive, et ils se sont creusés des citernes percées, qui ne peuvent retenir l’eau. Cela vient de ce que les avares ne trouvent pas dans les créatures de quoi éteindre leur soif ; au contraire, elle s’enflamme davantage. Ensuite l’amour excessif des biens temporels les attire à toutes sortes de péchés, et on peut dire d’eux, selon l’expression de David, qu’ils se sont entièrement abandonnés aux pensées et aux affections criminelles de leur cœur.
Ces paroles, il a délaissé Dieu son Sauveur, expriment le quatrième degré auquel le troisième degré conduit les avares. Car dès-là que, passionnés pour les grands biens, ils ne font nul état d’observer la loi divine, ils se séparent de Dieu et ils l’effacent de leur mémoire, de leur entendement et de leur volonté, ne voulant plus reconnaître d’autre divinité que l’argent ; puisque, comme saint Paul nous l’enseigne, l’avarice est une idolâtrie. En effet, ils oublient Dieu de telle sorte, qu’au lieu de lui consacrer leur cœur, ils en font un sacrifice aux richesses, comme s’ils n’avaient point d’autre Dieu qu’elles.
Ce quatrième degré renferme encore ceux qui osent rapporter les choses divines et surnaturelles à leurs biens temporels comme à leur Dieu, et qui ne craignent pas de s’en servir pour établir leur fortune, quoique la foi, la raison et la justice les obligent de retirer leurs richesses à Dieu comme à leur fin. Il faut mettre en la compagnie de ces gens-là l’impie Balaam, qui vendit le don de prophétie que Dieu lui avait accordé, et Simon le Magicien, qui voulut acheter le pouvoir surnaturel de faire descendre le Saint-Esprit sur les Chrétiens, en leur imposant les mains. Cette action montre qu’ils estimaient plus l’argent que les grâces, et qu’ils se persuadaient que plusieurs seraient de leur sentiment, et donneraient pour de l’argent les dons de Dieu. Il s’en trouve beaucoup d’autres en ce temps-ci, qui entrent dans le même rang, étant tellement aveuglés par leur convoitise, qu’ils ont plus d’égard dans leurs exercices spirituels à leurs trésors qu’à leur Dieu. Ils font leurs actions plus par l’amour de ceux-là que par l’amour de celui-ci ; ils envisagent plutôt les récompenses de la terre que les couronnes du Ciel ; ils considèrent enfin l’argent comme leur prinpale divinité et comme leur fin dernière.
Nous réduisons aussi dans la même classe tous ces misérables, que l’attachement aux biens met hors de leur sens en sorte qu’ils le prennent pour leur Dieu, et qu’ils ne balancent pas à leur sacrifier leur vie lorsqu’ils reçoivent de grandes pertes. Le désespoir les précipite dans une cruelle mort, dont ils sont eux-mêmes les auteurs ; c’est ainsi que ce faux dieu récompense ses malheureux esclaves. Ne pouvant leur faire d’autres présens, il les contraint de désespérer et de s’arracher eux-mêmes la vie. Pour ceux à qui la persécution qu’il leur fait n’inspire pas un dessein si funeste, il les fait languir dans les soins, dans les misères et dans les douleurs, et il ne leur permet pas de goûter le moindre plaisir, ni de voir reluire sur eux le moindre rayon d’espérance. Mais il les force à lui payer sans relâche le tribut de leur cœur en amassant de l’argent avec des peines incroyables, et en se perdant eux-mêmes dans leur abondance. Car les riches, dit le Sage, ne conservent leurs biens que pour se faire du mal on voit enfin dans ce quatrième degré tout ceux que Dieu a livrés, dit saint Paul, à un sens egaré et corrompu. Car l’homme qui met toute sa fin et tout son contentement en ses grandes possessions, descend dans l’abyme de ces désastres. Ne craignez donc pas, selon l’avertissement du Prophète-Roi, la puissance de l’homme riche lorsqu’il mourra il n’emportera rien avec soi, et l’éclat de sa fortune, ni la douceur de sa joie, ni la pompe de sa gloire, ne l’accompagneront pas dans son tombeau.Et sicut non probaverunt Deum habere in notitia, tradidit illos Deus in reprobum sensum, ut faciant ea quæ non conveniunt. Rom. i. 28.
Ne timueris cùm dives factus fuerit homo, et cùm multiplicata fuerit gloria domus ejus. Quoniam cùm interierit, non sumet omnia ; neque descendet cum eo gloria ejus. Psal. 48. 17. 18.
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.
De l’utilité qui revient à l’ame, lorsqu’elle refuse la joie des biens de ce monde.
L’homme spirituel ne doit donc point s’affectionner aux biens de la terre, ni à la satisfaction qu’ils donnent, de peur qu’il ne passe insensiblement des petites pertes à de plus grandes. Les dommages les plus légers au commencement, deviennent enfin presque immenses. Il ne faut pas au reste, qu’il se fie à la modération de son attachement ni qu’il s’imagine être en assurance ; mais il doit rompre d’abord cette attache, sans se persuader qu’il pourra la détruire quand il lui plaira. S’il n’a pas le courage de la vaincre lorsqu’elle est encore faible, comment la surmontera-t-il quand elle sera fortifiée dans le cœur ? vu principalement, comme dit Notre-Seigneur, que celui qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes ; et que celui qui évite les moindres fautes, n’en fait pas de considérables. De plus, peu de chose est souvent la cause d’une grande perte, parce que les imperfections les plus légères attaquent le cœur comme des ennemis assiègent une citadelle, et ruinent ses défenses et ses remparts. Tellement qu’on peut appliquer aux progrès que ces défauts font contre l’ame, ce proverbe : Celui qui a bien commencé, a déjà fait la moitié de son ouvrage. C’est pourquoi David nous exhorte à ne pas laisser prendre notre cœur à l’amour des richesses que nous possédons.
Certes, quoiqu’un homme ne considérât point en cela la gloire de Dieu, ni la ni la perfection que le christianisme exige de lui, néanmoins les avantages qu’il en tirera, même à l’égard de la vie spirituelle, l’obligent à dégager son cœur de la joie que ces sortes de biens y font couler, puisque non-seulement il s’affranchit des dommages pernicieux à l’ame, dont nous avons parlé dans le Chapitre précédent, mais il acquiert encore la vertu de la libéralité, qui est une des principales perfections de Dieu, et qui ne saurait subsister avec l’avarice. Il jouit aussi d’une entière liberté de cœur, d’une raison éclairée et saine, d’un grand repos et d’une profonde paix, d’une parfaite confiance en Dieu, d’une volonté sincèrement attachée au culte divin. Et parce qu’il ne regarde pas les créatures avec un esprit de propriété et de possession, il goûte une douceur délicieuse et véritable. L’attache dont il se délivre, traîne après elle une multitude de soins empressés, qui lient l’esprit à la terre, et qui ne laissent à l’homme aucune grandeur ni aucune générosité de cœur. Ce dépouillement de tout plaisir l’introduit encore dans des lumières vives et pénétrantes, qui lui découvrent les vérités naturelles et surnaturelles. Pour cette cause, celui qui se prive de ce contentement, est favorisé des consolations célestes d’une manière bien différente de celui qui engage son cœur et son amour dans les satisfactions terrestres. L’un s’en réjouit selon ce que ces choses ont de véritable ; l’autre s’y plaît selon ce qu’elles ont de faux : l’un prend ce qu’il y a de meilleur, l’autre reçoit ce qu’il y a de plus mauvais ; l’un s’y arrête selon ce qui s’y trouve de substantiel, l’autre s’y attache selon ce qu’on y voit d’accidentel. Car le sens ne peut percevoir que l’accident ; l’esprit passe jusqu’à la substance et à la valeur, comme à son objet naturel et proportionné. La joie que les créatures apportent et qu’on reçoit volontairement, obscurcit le jugement comme un nuage épais, parce qu’on s’en fait un bien propre ; et le rebut qu’on fait de ce contentement laisse le bon sens et la raison dans une grande clarté, comme les brouillards, lorsqu’ils se dissipent, rendent à l’air la lumière du soleil. Ainsi l’un de ces deux hommes se réjouit de toutes ces choses, mais sans sentiment de possession et de propriété ; l’autre en les regardant comme son bien propre et particulier, n’est pas intimément pénétré de joie et de satisfaction. Celui-là en ne souffrant pas que les créatures lui occupent le cœur, en est le maître, selon le langage de saint Paul, comme n’ayant rien et possédant tout. Celui-ci permettant qu’elles captivent sa volonté, ne les possède pas en effet, mais il en est possédé lui-même. C’est pourquoi le peu de douceur et de plaisir qu’il y rencontre est mêlé de beaucoup d’amertume et de peine ; et celui qui se débarrasse de ces sensualités spirituelles, n’est attaqué ni dans l’oraison ni hors de l’oraison d’aucun ennemi, et sans perdre son temps il amasse de grandes richesses surnaturelles : au contraire, celui qui ne les repousse pas, consume son temps à penser sans cesse à ses chaînes, et ne peut retirer son cœur de son esclavage qu’avec une extrême difficulté.
Ainsi l’homme spirituel doit réprimer les premiers mouvemens de sa joie, quand il s’aperçoit qu’elle se borne à la créature, se souvenant qu’il ne faut nous réjouir des choses créées, qu’en tant qu’elles ont du rapport au service et à la gloire du Créateur, et que nous ne devons jamais y chercher notre plaisir ni notre consolation.
On recueille un autre profit très-considérable du renoncement de cette joie passagère, c’est qu’on a le cœur toujours libre pour aller à Dieu : disposition nécessaire pour nous attirer les grâces que la bonté divine veut répandre en nos ames, et sans laquelle nous ne serions pas propres à les recevoir. Ces grâces sont de telle nature que quand nous nous privons d’une seule satisfaction pour l’amour de Dieu et pour acquérir la perfection évangélique, nous sommes comblés même en cette vie de mille douceurs, selon la promesse de Jésus-Christ. (Matt. 19. 29.) Mais quand ces fruits ne nous reviendraient pas, l’homme spirituel devrait rejeter cette joie, par cette seule raison qu’elle est frivole et qu’elle déplaît à Dieu, comme le montre ce riche de l’Évangile qui se réjouissait de ses biens, et qui sentit au même temps l’indignation de Dieu, dont cette voix l’avertit : Insensé, on t’enlèvera l’ame cette nuit. Ce qui doit nous faire trembler, toutes les fois que nous flattons notre cœur de joie vaine et préjudiciable. Dieu ne manquera pas de nous punir, et de répandre en notre ame beaucoup plus d’armertume que nous n’aurons puisé de douceur dans la source des créatures ; car quoique Dieu commande dans l’Apocalypse de faire souffrir à Babylone autant de tourmens et d’afflictions, qu’elle s’est élevée par orgueil, et qu’elle s’est plongée dans les délices, néanmoins il ne garde pas toujours la même mesure ; il la rompt souvent ; il châtie d’une douleur plus affligeante la vaine joie ; il condamne à des supplices éternels pour des plaisirs d’un moment. Mais il parle de la sorte en cet endroit, pour nous faire entendre que chaque faute mérite un châtiment particulier, puisque celui qui punira une parole oiseuse, ne laissera pas impunie la joie déréglée.
CHAPITRE VINGTIÈME.
On montre que c’est une chose vaine d’établir la joie de la volonté dans les biens naturels, et comment il s’en faut servir pour rapporter ce plaisir à Dieu.
Par les biens naturels nous entendons la complexion, la beauté, la bonne grâce, l’agrément, les autres qualités du corps, avec l’esprit perçant, la discrétion, le bon sens, la raison droite, les autres perfections de l’ame. C’est une vanité et une illusion, de mettre sa joie en toutes ces choses, et de ne les pas référer à Dieu qui les a données aux hommes, afin qu’ils le connaissent, qu’ils l’aiment et qu’ils lui en rendent leurs actions de grâces. Aussi Salomon dit sur ce sujet ces belles paroles : Le bon air d’une femme est trompeur, et sa beauté est vaine. Celle-là seule qui craint Dieu sera louée. (1) Ce qui nous montre que les dons de la nature doivent plutôt nous donner de la crainte que de la joie, parce qu’ils sont capables d’éteindre en notre ame l’amour de Dieu, et de nous jeter dans l’erreur et dans la vanité. Voilà pourquoi le Sage assure que la bonne grâce du corps est trompeuse. Elle impose à l’homme, en lui inspirant du plaisir et de la complaisance pour soi-même, ou pour la personne qui a cet agrément, et en le portant à faire des choses qui ne lui sont ni convenables ni utiles. La beauté est vaine aussi selon son sentiment, parce qu’elle entraîne en plusieurs péchés celui à qui elle donne de l’estime pour elle-même et pour la satisfaction qu’on en reçoit, au lieu qu’un homme ne devrait en faire état ni s’y plaire, qu’autant qu’elle avance la gloire divine ou dans lui-même ou dans les autres. Il doit, au contraire, se comporter en ceci avec crainte et avec précaution, de peur qu’aimant trop ces qualités naturelles, il n’offense Dieu. De sorte que s’il est orné lui-même de ces dons, il n’en soit ni vain, ni fier, ni présomptueux, et qu’il n’en prenne jamais occasion de se séparer de Dieu. Ces avantages font si facilement tomber ceux qui les possèdent eux-mêmes, ou qui les admirent dans les autres, qu’à peine en trouve-t-on qui résistent à leurs attraits, et qui se dépètrent de leurs piéges. De là vient que plusieurs personnes spirituelles et vertueuses, que nous avons vues et connues ont obtenu de Dieu par leurs prières continuelles, d’être dépouillées de tous leurs dons naturels, de peur d’en concevoir de l’orgueil et de la complaisance, ou d’en faire concevoir aux autres.
Ainsi l’homme de bien qui veut épurer sa volonté, en la privant de ce contentement inutile, doit regarder les qualités naturelles comme la poussière de la terre, et la beauté, la bonne grâce, l’agrément, comme la fumée de l’air. Il faut ensuite qu’il élève son cœur à Dieu, et qu’il se réjouisse de ce que cet Être infini contient éminemment toutes ces perfections ; et de ce que, comme dit David, elles se passeront, elles s’évanouiront ; il ne changera jamais, il sera éternellement immuable. S’il en use autrement, il se trompera soi-même, et il méritera qu’on lui dise avec Salomon : Pourquoi vous imposez-vous à vous-mêmes, en cherchant du plaisir dans les créatures ?
CHAPITRE VINGT-UNIÈME.
Des maux qui arrivent à l’ame, lorsque la volonté se laisse toucher de la joie des biens naturels.
Quoique les maux et les biens que nous avons rapportés lorsque nous avons divisé les plaisirs en leurs genres et en leurs espèces, soient communs à toutes sortes de satisfactions, néanmoins parce qu’ils procèdent directement de l’usage ou du rebut que nous faisons de quelque contentement particulier, j’en fais le dénombrement dans les divisions de la joie, à cause de la liaison qu’ils ont avec elle. Toutefois ma principale intention est de marquer ici les dommages et les fruits particuliers qui naissent ou de la joie ou du refus de la joie. Je les appelle particuliers, parce qu’ils viennent immédiatement et en premier lieu d’un tel genre de joie, immédiatement et en second lieu d’une autre espèce de joie. Par exemple, toutes sortes de joie causent directement la tiédeur d’esprit, laquelle nous est si préjudiciable ; et ainsi ce dommage est commun aux six genres de joie dont nous avons fait mention. Néanmoins le premier dommage que la sensualité cause, est un dommage particulier qui prend directement son origine des biens surnaturels.
C’est pourquoi les dommages spirituels et corporels, qui tombent directement sur l’ame, quand elle s’abandonne à la joie des dons de nature, se réduisent à six principaux :
Le premier est la vaine gloire, la présomption, lorgueil, le mépris du prochain. Car personne ne peut faire une vive attention sur une chose et en avoir une estime singulière, qu’il ne détourne sa pensée des autres choses, et qu’il n’en conçoive du mépris ; au moins il ne tiendra compte d’elles, parce que le cœur s’éloigne naturellement des autres objets, lorsqu’il donne toute son estime et toute son affection à un objet particulier. De sorte qu’il est facile de passer ensuite au mépris formel des autres, non-seulement quant à l’intérieur, mais encore quant à l’extérieur, et de le témoigner par paroles, en disant : Un tel ou un tel n’est pas comme un tel ou comme un tel.
Le second consiste à exciter les sens à la complaisance et à la volupté sensuelle.
Le troisième est, de porter quelqu’un à faire des flatteries, et à donner des louanges excessives ; ce qui n’est que tromperie et que vanité. Mon peuple, dit Isaïe à ce propos, ceux qui vous appellent bienheureux vous trompent. Car quoiqu’on puisse quelquefois louer la beauté, néanmoins ce serait un miracle s’il n’y avait aucun mal à le faire, puisqu’on peut alors ou inspirer de la complaisance à ceux qu’on loue, ou fomenter leurs passions déréglées et leurs méchantes intentions.
Le quatrième dommage est général et commun ; c’est d’étourdir la raison et d’hébéter le bons sens comme il arrive dans le plaisir qu’on tire des biens temporels ; et cela se fait ici bien davantage. Car les qualités naturelles étant plus étroitement unies à l’homme que les biens de fortune, la joie qu’elles excitent dans le cœur, est plus vive, plus profondément enracinée, et plus propre à émousser la pointe de l’esprit. Tellement que la raison et le jugement ne sont plus éclairés dans leurs opérations ; au contraire, ils sont environnés et pénétrés de ténèbres qui donnent naissance au…
Cinquième dommage, lequel n’est autre chose que la dissipation et l’égarement de l’esprit parmi les créatures. De là suit…
Le sixième, qui est général, et qui croit au point d’accabler l’ame d’ennui et de tristesse dans les choses spirituelles et divines, jusques à ce qu’elle en ait conçu de l’horreur.
Lorsqu’on s’arrête au contentement que les avantages de nature font couler dans le cœur, il est certain qu’on perd la pureté de l’ame, du moins au commencement de ce plaisir. En effet, si on a quelque sentiment spirituel, il est très-sensuel et très-grossier ; il touche peu le cœur ; il n’est pas gravé dans l’intérieur de l’ame ; il est plutôt dans le goût sensible, que dans la force et la pointe de l’esprit. Car l’esprit qui se nourrit du plaisir des biens naturels, s’abaisse et s’affaiblit tellement, qu’il n’en peut déraciner l’habitude. Ce qui suffit pour le priver de la pureté, quoique d’ailleurs il ne consente pas à la joie, quand l’occasion se présente d’en jouir. On voit par la que l’ame vit plus alors dans la faiblesse du sens, que dans la vigueur de l’esprit ; ce qu’elle connaîtra par la force et par la perfection, avec quoi elle résistera aux occasions de suivre son habitude. À la vérité je ne disconviens pas que les vertus ne subsistent quelquefois avec des imperfections ; mais je soutiens qu’on ne peut avoir l’esprit pur, et l’intérieur plein de douceur et de paix, avant qu’on ait rejeté et tout-à-fait éteint les joies sensibles. Car la chair règne en quelque façon dans cet état, et fait la guerre à l’esprit ; et quoique l’esprit ne sente pas alors sa perte, il a un fonds de distractions qui lui est caché, et qui le dissipe sans qu’il y fasse réflexion.
Mais revenons au second dommage, qui en comprend une infinité d’autres. Je ne puis dire jusques à quel excès ils montent, et combien grand est le malheur où la joie qu’on reçoit de la beauté et de la bonne grâce naturelle précipite l’ame. Car c’est de là que viennent tous les jours les meurtres, les pertes de biens, les violences, la ruine des familles, les envies, les querelles, les combats, les adultères, les violemens, la pitoyable chute d’un si grand nombre de personnes vertueuses, qu’on les compare à la troisième partie des étoiles que le serpent fit tomber du Ciel. Ne peut-on pas s’écrier avec Jérémie : Comment l’or fin est-il terni ? comment sa douleur éclatante est-elle obscurcie ? Les pierres du Sanctuaire ont été dispersées par les places publiques. Les enfans de Sion les plus nobles et couverts d’habits d’or, sont semblables à des pots de terre dépouillés de leurs ornemens et de leur beauté. Où est-ce enfin que le venin de ce dommage ne se glisse pas ? Et qui est-ce qui ne boit pas dans la coupe dorée de cette femme de Babylone, dont il est parlé dans l’Apocalypse : J’ai vu, dit saint Jean, une femme assise sur une bête de couleur d’écarlate, pleine de blasphèmes ; elle avait sept têtes et dix cornes. Car quand elle est représentée assise sur une bête, et qu’on lui donne sept têtes et dix cornes, on nous fait comprendre qu’il n’est point d’homme, quelque élevé ou abaissé, quelque saint ou pécheur qu’il soit, à qui cette femme ne donne de son vin à boire, en captivant son cœur, sinon tout entier, au moins en partie ; puisque, comme il est remarqué au même endroit, elle a enivré du vin de sa prostitution tous les Rois de la terre. Elle exerce sa tyrannie sur tous les états des hommes, et même sur l’état sublime et tout divin du Sanctuaire et du Sacerdoce, en y mettant son abominable coupe de sorte, selon le langage de Daniel, que l’abomination de ta désolation sera dans le temple. En effet, il ne s’en trouve point d’assez fort pour lui résister, lorsqu’elle leur présente le plaisir et la joie, qu’elle leur fait goûter avec son vin infecté de corruption. Les Rois ont succombé à ses attraits, et très-peu, quoique fort saints, se sont défendus de ses délices et de ses enchantemens. Ce mot, ils ont été enivrés, exprime sa force et son empire. Aussitôt que quelqu’un a bu du vin de ses plaisirs, son cœur s’unit à ses objets, il en est ensorcelé, l’esprit et la raison s’obscurcissent et se brouillent, comme il arrive ordinairement à ceux qui sont ivres ; de sorte que si on n’use promptement de contre-poison, l’ame est en danger de perdre la vie de la grâce. Si la faiblesse de l’esprit s’augmente, le poison de cette joie grossière attirera sur cet homme de si grands malheurs, qu’étant privé des yeux de l’esprit, comme Samson le fut des yeux du corps, et dépouillé de sa première vertu, comme Samson le fut de ses cheveux où résidaient ses forces, il deviendra comme lui l’esclave de ses ennemis, et sera contraint de tourner quelque meule de moulin, pour mourir peut-être ensuite d’une mort spirituelle. Et alors ses ennemis lui insulteront et lui diront comme à Samson : Est-ce donc vous qui rompiez si facilement les chaînes les plus fortes, qui massacriez les Philistins, qui arrachiez les portes de la ville, qui vous dérobiez à la vengeance de vos ennemis ? Est-ce vous qui remportiez de si grandes victoires sur vos adversaires, et qui tombez maintenant sous leurs coups ? D’où vient ce désastre, sinon de ce que vous avez bu le vin délicieux, mais empoisonné, de cette femme de Babylone ? Mais voulez-vous d’ici en avant vous garder de son poison et de ses enchantemens ? mettez en œuvre les moyens que je vais vous suggérer.
D’abord que votre cœur sentira les premières atteintes de la joie, dont les biens naturels sont la source, retracez en votre mémoire combien il est vain, dangereux et préjudiciable de se réjouir d’autre chose que de l’honneur qu’on rend à Dieu. Considérez combien il a été funeste aux Anges de se plaire en leur beauté, puisqu’ils sont tombés aussitôt dans une horrible laideur et dans les abymes de l’enfer. Examinez encore combien de maux cette vaine joie attire sur l’ame. C’est pourquoi il est nécessaire que ceux qui commencent à sentir les charmes de ces biens, usent de bonne heure du remède qu’un ancien Poète leur prescrit, et qui consiste à résister aux premières impressions de la passion. Lorsqu’elle s’est fortifiée par la longueur du temps et par la multiplication des actes, il est difficile de l’étouffer. C’est ce que le Sage nous explique sous la figure du vin qu’on boit. Ne regardez pas, dit-il, le vin qui brille dans le verre. Il entre doucement et délicieusement, mais à la fin il mordra comme la couleuvre, et il répandra son venin comme le basilic.
CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
Des fruits dont l’ame est comblée, quand elle se rend insensible au plaisir des biens naturels.
La soustraction que l’ame se fait de la joie des biens naturels, lui apporte beaucoup d’utilité ; car outre qu’elle se dispose à l’amour divin et aux autres vertus, elle se prépare à pratiquer l’humilité en ce qui la regarde, et la charité, en ce qui regarde le prochain. En effet, lorsqu’elle ne s’attache à personne en particulier à cause de ses bonnes qualités, elle se conserve la liberté d’aimer spirituellement tout le monde comme Dieu l’ordonne. Il faut remarquer ici que personne ne mérite d’être aimé qu’à cause de sa vertu ; qu’aimer quelqu’un de la sorte, c’est l’aimer selon la volonté de Dieu et avec une grande liberté ; que si on l’aime d’une manière plus spirituelle, on s’unit davantage à Dieu. Car plus l’amour du prochain s’enflamme, plus l’amour de Dieu reçoit d’accroissement ; plus aussi l’amour de Dieu croît, plus l’amour du prochain se fortifie, parce que l’un et l’autre n’ont qu’un même principe et qu’une même origine.
L’ame tire encore de là un autre profit, qui est qu’elle accomplit ce que notre Sauveur déclare en ces termes : Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce soi-même. Ce que l’ame ne pourrait faire, si elle mettait sa joie dans les dons de nature, puisque celui qui s’estime soi-même et qui se plaît en ses qualités naturelles, ne se renonce pas et ne suit pas Jésus-Christ.
On trouve aussi dans la privation de ce plaisir une troisième utilité fort considérable. Car cette privation fait couler dans l’ame un fleuve de paix ; elle ferme l’entrée aux distractions qui interrompent la prière ; elle détache les sens des objets extérieurs. Aussitôt que l’ame s’interdit la jouissance de ces choses, elle n’en désire plus la vue ; elle n’y occupe plus les autres sens, de peur qu’ils ne la gagnent. Elle ne passe plus son temps à y penser, semblable au serpent et à l’aspic, qui se bouchent les oreilles de peur d’entendre la voix des enchanteurs, et de sentir l’efficacité de leurs charmes. En effet, les portes extérieures qui sont les sens étant bien gardées, il est facile à l’ame. de conserver son calme extérieur, et d’augmenter sa pureté.
Ceux qui sont avancés en la mortification de ce plaisir sensuel, se procurent aussi un grand avantage. Les objets vilains et les pensées déshonnêtes ne font pas sur leur esprit l’impression qu’ils font sur le cœur des personnes qui ont de la tendresse pour ces choses ; de sorte que le renoncement de ces délices fonde et entretient dans l’ame et dans le corps une pureté parfaite, c’est-à-dire dans l’esprit et dans les sens de l’homme spirituel, qui les purifie au point de les faire approcher de la pureté des Anges, de leur donner de la conformité avec Dieu, et de les faire le temple du Saint-Esprit. Or si l’homme permet à son cœur d’y laisser entrer le plaisir des dons de nature, il est certain qu’il ne pourra jamais être aussi pur qu’il le doit être. Au reste pour contracter cette impureté d’ame et de sens il n’est pas nécessaire de consentir formellement aux choses honteuses ; il suffit de les connaître et d’en ressentir de la joie, puisque le Saint-Esprit nous assure qu’il se retirera des pensées sans entendement ; c’est-à-dire, des pensées que la raison ne rapporte point à Dieu.
On recueille encore de là un bien général et fort étendu. Car outre que l’homme spirituel se défend des inconvéniens que nous venons de marquer, il se précautionne contre la vanité et contre plusieurs autres maux, tant corporels que spirituels, surtout contre le mépris ou du moins contre le peu d’estime que font des autres tous ceux qui se plaisent en ces avantages naturels. Au lieu que ceux qui ont la vraie prudence du chrétien, ne font état et ne se réjouissent que des choses qui sont agréables à Dieu.
Tous ces fruits en produisent un dernier, qui est sans doute le plus noble et le plus précieux ; c’est la liberté d’esprit si nécessaire pour vaincre les tentations, pour souffrir les afflictions patiemment, pour donner de l’augmentation aux vertus, et pour servir Dieu avec fidélité et avec constance.
CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
Du troisième genre de biens ; savoir des biens sensibles, qui peuvent exciter des mouvemens de joie dans la volonté. De leurs qualités, de leur quantité, et de leur diversité. Comment la volonté doit agir pour se défaire de ces plaisirs, et pour aller à Dieu.
Il faut parler maintenant des biens sensibles qui peuvent exciter dans la volonté quelques sentimens de joie. Nous renfermons en ces biens toutes les choses qui concernent la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, l’attouchement et les sens intérieurs, et desquelles l’imagination peut former l’idée, et fournit à l’entendement la matière des discours intérieurs qu’on en peut faire.
Or pour purifier la volonté de la satisfaction que les objets sensibles lui donnent, et pour la conduire à Dieu, il faut supposer, comme une vérité constante que les sens de la partie animale ne sont pas capables de connaître Dieu comme Dieu. En sorte qu’il est impossible à l’œil de le voir, ou de voir quelque chose qui lui ressemble ; à l’oreille, d’entendre sa voix ou quelque son qui approche de lui ; à l’odorat, de flairer une odeur aussi douce que lui ; au goût, de goûter une saveur aussi relevée ; à l’attouchement, de toucher un objet aussi subtil et aussi délicieux ; à l’imagination, de s’en faire une représentation, qui l’exprime tel qu’il est en lui-même, puisque les hommes, dit Isaïe, n’ont point entendu depuis la naissance des siècles, les oreilles n’ont point ouï et les yeux n’ont point vu, sans vous ô mon Dieu, ce que vous avez préparé pour ceux qui vous désirent.