La Montée du Mont-Carmel (page 14)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais il faut remarquer que le plaisir peut se répandre dans les sens, ou de la part de l’esprit par une communication divine qu’il reçoit intérieurement, ou de la part des objets matériels qui frappent les sens extérieurs. Suivant ce que nous venons de dire, il est certain que la partie sensitive de l’homme ne peut connaître Dieu, ni par la voie de l’esprit, ni par l’entremise des sens. Car étant destituée de la capacité d’atteindre à un objet si sublime, elle ne peut avoir la connaissance des choses spirituelles que d’une manière corporelle et sensible. Il s’ensuit de là que vouloir occuper la volonté du plaisir qui naît de ces opérations, c’est une chose vaine et inutile ; c’est empêcher aussi la volonté de s’appliquer à Dieu, en mettant toute sa joie en lui. En effet, elle ne saurait jamais être à lui parfaitement, qu’en se privant de cette sorte de satisfaction, aussi bien que des autres contentemens dont nous venons de parler. Car lorsque l’ame ne s’y arrête point, et quand la volonté commence à goûter le plaisir que les sens de la vue, de l’ouïe, de l’attouchement, de l’odorat et du goût lui présentent, elle se sert de ce plaisir même comme d’un motif efficace pour s’élever à Dieu ; elle fait une chose qui lui est avantageuse et en ce cas non-seulement il ne faut ni réprimer ni finir ces mouvemens, puisqu’ils produisent dans l’ame cette sorte d’oraison et de dévotion ; mais il est bon aussi d’en user pour se perfectionner dans ce saint exercice, puisque plusieurs personnes sont attirées à Dieu par ces sortes d’objets sensibles.

Il est néanmoins nécessaire d’y apporter beaucoup de circonspection, en examinant leurs effets ; car plusieurs d’entre les gens spirituels s’entretiennent dans ces délectations sensuelles, sous prétexte de s’adonner à la méditation et de s’unir à Dieu : mais après tout, ils cherchent plus à se satisfaire qu’à contenter leur Créateur. On peut appeler cet exercice plutôt la jouissance du plaisir, que la pratique de l’oraison ; et quoiqu’ils semblent n’avoir point d’autre intention que d’aller à Dieu, ils montrent néanmoins par les effets, qu’ils envisagent la satisfaction des sens. Ainsi ils s’affaiblissent plutôt par les imperfections qu’ils y puisent, qu’ils ne se fortifient par une volonté obéissante aux attraits de Dieu et attachée à son service.

C’est pourquoi il est à propos de donner ici le moyen de connaître quand ces plaisirs sensuels sont utiles ou non ; et le voici. Lorsque l’homme spirituel entendra de la musique ou quelqu’autre chant harmonieux, lorsqu’il flairera des odeurs douces, ou qu’il goûtera des saveurs délicieuses ou qu’il touchera ou verra quelque objet agréable, il doit transporter aussitôt son esprit à la connaissance, et sa volonté à l’amour de Dieu, de telle manière qu’il s’y plaise davantage qu’en ce contentement sensible, et qu’il ne s’y arrête point, sinon pour cette fin. Car c’est une marque du fruit qu’il en recueille et du progrès qu’il fait en la vie intérieure ; tellement qu’il peut se servir ainsi et non autrement de ces satisfactions, puisqu’elles aident alors à connaître et à aimer Dieu, qui est la fin qu’il s’est proposée. Mais il faut observer que celui en qui ces objets sensibles font un effet purement spirituel, ne les doit ni désirer ni estimer, quoique quand d’eux-mêmes il se présentent, il y goûte du plaisir à cause du sentiment qu’ils lui donnent de Dieu. Voilà pourquoi il ne se met pas en peine de les avoir ; et lorsqu’ils s’offrent sans qu’il y coopère, il en détache incontinent sa volonté pour l’attacher à son Créateur. La raison est, parce que quand l’esprit se plaît à s’élever à Dieu en passant légèrement par toutes ces choses, il est si pénétré des douceurs de Dieu, si rempli de ses faveurs et si satisfait, que rien ne lui manque, qu’il ne souhaite rien davantage, et que s’il lui arrive de sentir quelque désir des choses qui l’aident à s’unir à Dieu, il s’en défait, et ces objets s’évanouissent de sa mémoire comme des songes.

Au contraire, les mêmes objets nuisent beaucoup à ceux qui y prennent quelque plaisir sensible, et qui ne laissent pas à leur cœur la liberté de se porter à Dieu avec amour et avec facilité ; c’est pourquoi ils doivent s’en priver. Car quoiqu’ils se servent de l’entendement et de la raison pour aller à Dieu, néanmoins il y a apparence qu’ils en souffrent plus de dommage qu’ils n’en reçoivent d’utilité ; d’autant que l’appétit sensuel goûte les effets sensibles de ces opérations. Et conséquemment si ces gens-là ont du penchant pour ces sortes de satisfactions, ils doivent réprimer cette inclination, puisque plus elle sera grande et puissante, plus ils deviendront faibles et imparfaits.

Ce qui nous fait dire que l’homme spirituel ne doit user du contentement des sens, que par rapport au Seigneur ; et suivant cette règle il doit référer à Dieu toute la joie de son ame, afin de se la rendre utile, et de l’épurer de toute imperfection. Pour cet effet il doit considérer, que toute la délectation qui coule d’une autre source que du renoncement de toutes les joies sensuelles, est vaine et inutile, et empêche la volonté de s’unir à Dieu, quoique le sujet qui les cause soit d’ailleurs excellent et sublime.

CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.

Des dommages qui arrivent à l’ame, lorsque la volonté se réjouit des biens sensibles.

Si l’ame n’étouffe pas le plaisir que les objets sensibles lui donnent, et si elle ne le rectifie pas en le rapportant à Dieu, il est constant qu’elle souffrira les pertes qui naissent de toutes les satisfactions sensuelles dont nous avons parlé, et qui sont l’obscurcissement de la raison, la tiédeur, le dégoût, l’ennui dans les exercices intérieurs, et les autres de cette nature. Mais pour descendre dans un détail plus particulier, je dis que cette joie sensible peut apporter plusieurs dommages, tant corporels que spirituels.

En premier lieu, quiconque ne rejette pas pour l’amour de Dieu, le contentement dont les choses visibles et agréables le remplissent, il tombe dans la vanité d’esprit, dans les dissipations de cœur, dans les désordres de la concupiscence, dans l’impudicité, dans le déréglement de l’intérieur et de l’extérieur, dans l’impudence, dans l’envie, dans la jalousie, dans d’autres vices dangereux.

En second lieu, celui qui se plaît à entendre des choses inutiles, ne peut éviter les égaremens de l’imagination, la superfluité des paroles, les jugemens téméraires, la diversité de l’embarras des sentimens, et plusieurs autres dommages considérables.

Troisièmement, de la délectation des odeurs viennent le dégoût qu’on a des pauvres, l’aversion de les servir et de rendre service aux autres, le peu de courage à se vaincre dans les choses basses et abjectes, l’insensibilité d’esprit, au moins selon la faiblesse ou la véhémence des passions.

Quatrièmement, le plaisir des viandes engendre la gourmandise, l’ivrognerie, la colère, la discorde, le défaut de charité envers les pauvres, auquel le mauvais riche était sujet. De là naissent encore l’intempérie du corps, les infirmités, les émotions mal séantes, les autres causes des passions déshonnêtes.

De là coulent aussi comme des ruisseaux d’une féconde source, la stupidité et la grossièreté d’esprit. Le désir et le goût des choses spirituelles languissent de telle sorte, que l’ame n’y trouve plus de saveur, qu’elle ne peut ni s’y arrêter ni même en parler. La dissipation des sens et du cœur, le chagrin et l’amertume prennent de là leur commencement.

Mais l’attouchement des choses molles et douces est suivi de dommages plus nombreux et plus funestes à l’ame. Ce plaisir est la cause de l’exécrable crime de mollesse il rend l’esprit efféminé et timide ; il dispose ce sens à pécher ; il lui donne un si grand penchant aux chutes continuelles, qu’il n’a pas plus de résistance qu’une cire tendre et presque fondue. L’attouchement verse dans le cœur une vaine joie ; il nourrit la liberté de dire et de voir toutes choses ; il étourdit les autres sens, et il les obscurcit à proportion que cette passion animale est violente. Il prive le jugement de ses lumières et de sa droiture, et il le tient dans une ignorance grossière et dans une grande imbécillité spirituelle. Il inspire la pusillanimité et l’inconstance ; il aveugle l’ame, et il abat le courage de telle façon, qu’on craint lors même qu’il n’y a rien à craindre.

Cette molle délectation produit l’esprit de confusion et l’insensibilité de conscience dans les affaires, parce qu’elle débilite le bon sens et le réduit en tel état, que l’ame ne peut ni prendre ni donner de sages conseils, et qu’elle devient incapable des biens spirituels, et inutile pour toutes choses, comme un vase percé de tous côtés. Toutes ces pertes procèdent de cette satisfaction animale, et elles sont plus grandes en quelques-uns, et plus petites en quelques autres, selon la facilité et la faiblesse, ou la fermeté et la constance de ceux à qui elles arrivent. Car il y a des gens de telle complexion, que les moindres occasions leur sont plus pernicieuses, que les plus grandes ne le sont à d’autres.

J’ajoute aux effets de cette volupté le relâchement dans les exercices spirituels et dans les macérations du corps, et la tiédeur et l’indévotion dans l’usage des sacremens de Pénitence et d’Eucharistie. Mais je passe sous silence les autres maux dont elle accable ses esclaves, parce que je serais trop long à les déduire.

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME.

Des biens spirituels et temporels, dont la privation du plaisir des choses matérielles enrichit l’ame.

Les profits que l’ame retire de la privation de ce plaisir sont admirables. Il y en a de deux sortes, les spirituels et les temporels.

Le premier est, que l’ame en s’éloignant de la joie qu’elle reçoit des objets sensibles, et en se resserrant en elle-même, s’affranchit des distractions que les opérations trop vives des sens lui causaient. Ensuite elle s’approche plus facilement de Dieu, et conserve mieux l’esprit intérieur et les vertus qu’elle a acquises, et à qui elle donne de nouveaux accroissemens.

Le second est très-excellent. Car nous pouvons dire avec vérité, que celui qui étouffe en lui-même cette volupté, devient de sensuel tout spirituel d’animal tout raisonnable, d’humain tout angélique, tout céleste et tout divin. Comme un homme qui ne recherche que les douceurs de ces plaisirs ne mérite pas d’autres noms que ceux de sensuel, d’animal, de terrestre de même celui qui les abhorre est digne des qualités que nous venons de lui attribuer. Ce qui est certain, puisque l’usage des sens et la force de la sensualité sont directement contraires aux exercices et à la vigueur de l’esprit. Car la chair, dit l’Apôtre, combat par ses désirs contre l’esprit, et l’esprit contre la chair. De là vient que les forces de l’une des deux parties de l’homme diminuent ou croissent à proportion que les forces de l’autre croissent ou diminuent. Et de cette manière la partie supérieure qui ne tend d’elle-même qu’à Dieu, se perfectionne et s’unit à son Créateur ; elle acquiert les biens spirituels et célestes ; et c’est lui faire justice, que de l’orner de tous les titres illustres que nous avons rapportés. Cette doctrine est fondée sur l’autorité de saint Paul. Il nous enseigne que l’homme qui n’occupe son cœur qu’à goûter les délectations sensuelles est tout charnel, et ne comprend point les choses qui viennent de l’esprit de Dieu et celui qui attache sa volonté à Dieu est tout spirituel ; il pénètre dans les secrets du Seigneur ; il juge de toutes choses. Si bien que l’ame tire de là cet avantage, qu’elle est disposée, par cette abnégation, à recevoir tous les biens spirituels et tous les dons divins que la bonté de son Créateur voudra lui faire.

La troisième utilité consiste en une grande augmentation des délices intérieures, lesquelles remplissent le cœur de celui qui rejette les contentemens charnels. Car, selon la parole infaillible du Sauveur, il reçoit cent pour un : de manière que si vous renoncez une seule fois à cette joie, vous serez récompensé dès cette vie de cent douceurs spirituelles et même corporelles ; et au contraire, si vous la goûtez une seule fois, vous serez puni de cent amertumes très-fàcheuses. Car lorsque vous aurez purifié vos yeux du plaisir qu’ils avaient à voir, vous sentirez une consolation spirituelle très-agréable, parce qu’elle se rapportera uniquement à Dieu, soit que vous regardiez les choses divines, soit que vous arrêtiez votre vue sur les choses humaines. Vous serez pénétré de semblables délices entendant parler des choses divines ou humaines, lorsque vous aurez soustrait à vos oreilles la vaine satisfaction qu’elles reçoivent des entretiens du monde. Vous devez juger la même chose des autres sens, lorsque vous aurez retranché le contentement que les objets corporels leur donnent. Car comme dans l’état d’innocence tout ce qu’Adam et Ève voyaient, tout ce qu’ils disaient, tout ce qu’ils mangeaient les excitait à une douce contemplation des choses divines, parce que la partie inférieure était bien disposée et fort soumise à la raison : de même celui qui éloigne de ses sens tout le plaisir que les objets matériels leur présentent, qui les tient assujettis à l’esprit, et qui les dompte jusqu’à étouffer leurs premiers mouvemens, celui-là est pénétré des douceurs d’un étroit attachement au Seigneur, par la continuelle application de son cœur à la Majesté divine. C’est pourquoi toutes choses, soit basses, soit élevées, sont utiles à ceux qui sont purs, et elles augmentent leur pureté : au contraire, elles sont dommageables à ceux qui sont impurs, et elles les infectent d’une impureté plus étendue. Cependant quiconque ne surmonte pas la volupté de l’appétit animal, il ne jouira jamais par le moyen des créatures ni par ses propres opérations, de la joie que Dieu verse ordinairement dans les ames fidèles. Mais quiconque ne vit plus selon la corruption des sens, il a la consolation de voir ses opérations et ses puissances, tendre à la contemplation de Dieu comme à leur centre. Car, comme nous apprenons des philosophes, chaque chose subsiste et vit selon la nature de son être ; et conséquemment celui qui a changé sa vie animale en vie spirituelle, se porte sans résistance à Dieu, n’ayant plus que des affections et des actions spirituelles. Il s’ensuit de là qu’un homme qui est parvenu à cette pureté de cœur, aura facilement une connaissance de Dieu pure, spirituelle, agréable et pleine d’amour.

Je tire encore cette conséquence, que celui qui ne s’accoutume pas à vaincre sa sensualité, et qui n’use pas de tous les objets matériels pour aller à Dieu, il doit rejeter la satisfaction qui lui vient des choses sensibles, afin qu’il puisse délivrer son ame de la vie animale. Il doit craindre que n’étant pas assez intérieur, l’usage de ces choses ne nourrisse et ne fortifie plus ses sens que son esprit, parce que la partie sensitive étant la plus forte, domine dans ses opérations, et excite une sensualité plus grande et plus active. , dit le Sauveur ; et ce qui est né de l’esprit est esprit. Il faut bien peser ceci, puisque c’est une vérité constante. Que celui donc qui ne s’est pas encore mortifié parfaitement sur ce plaisir grossier, n’ait la présomption d’appliquer ses sens ni leurs opérations aux objets sensibles, s’imaginant que l’esprit en profitera davantage. En détruisant ce contentement et le désir qu’on a d’en jouir, on augmente plus les forces de l’ame, que si on s’occupait de ces choses matérielles.

Pour ce qui concerne la gloire que le refus de cette volupté nous procure en l’autre vie, il n’est pas nécessaire de la représenter en cet endroit. Outre que ceux qui auront abhorré cette sensualité, auront le corps revêtu des qualités glorieuses, bien plus excellentes que ceux qui n’auront pas méprisé la volupté, ils seront élevés à une gloire essentielle proportionnée à l’amour divin, qui les aura portés à combattre cette délectation, parce que, selon l’expression de saint Paul, les afflictions quoique courtes et légères que nous souffrons en cette vie, produisent en nous la durée éternelle d’une gloire incomparable.

Je ne crois pas aussi que je doive déduire ici les avantages que la privation de cette joie nous apporte, soit qu’ils regardent l’esprit, soit qu’ils concernent les mœurs, soit qu’ils soient commodes à la vie présente. Ils sont tous de même nature, que ceux dont nous avons parlé en traitant des autres espèces de plaisirs ; ils sont même beaucoup plus éminens, parce que ces contentemens étant plus conformes et plus unis à la nature humaine, celui qui s’en déclare ennemi, acquiert une pureté plus intérieure et plus achevée.

CHAPITRE VINGT-SIXIÈME.

On commence à traiter du quatrième genre de biens, qui sont les biens moraux ; et on déclare quels ils sont, et comment la volonté peut s’y plaire légitimement.

Le quatrième genre des biens, à quoi la volonté peut s’attacher avec plaisir, sont ceux que nous appelons moraux. Nous entendons par ces biens, les vertus morales et les habitudes qu’on acquiert en les pratiquant, toutes les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles, l’observation des lois divines et humaines, tous les exercices enfin qu’une personne de bon naturel et portée au bien, peut faire suivant les règles de l’honnêteté. Ils méritent peut-être mieux, quand on s’y applique, de donner de la joie à la volonté, que les trois autres espèces de biens que nous avons expliqués jusqu’ici. Car un homme peut se réjouir de ces biens, pour l’ame de ces deux raisons ; savoir, à cause de leur nature, ou à cause de l’utilité qu’ils procurent à l’homme, en tant qu’ils sont des moyens et des instrumens dont il se sert pour parvenir à la vertu.

De sorte que ces trois premiers genres de biens sont indignes des recherches et des joies de la volonté, soit parce qu’ils n’apportent à l’homme aucun avantage, soit parce qu’étant périssables, ils n’ont rien de grand ni d’important : au contraire, ils suscitent dans le cœur des peines, des douleurs et des afflictions très-sensibles. Car quoiqu’ils puissent être à l’homme un sujet de contentement, lorsqu’il en use pour monter jusqu’à Dieu, néanmoins ce bon usage est si incertain, qu’il est ordinairement plus nuisible qu’avantageux.

Mais le bien moral est de lui-même d’une excellence et d’une valeur si considérable, qu’il est juste d’en faire l’objet de nos délices. Car puisqu’il introduit avec soi dans l’ame la tranquillité et la paix, le droit usage de la raison, l’ordre et l’uniformité des opérations, un homme, parlant humainement, ne peut avoir la jouissance d’une meilleure chose. Ainsi il lui est permis de prendre de la satisfaction dans l’exercice des vertus et dans leur possession, à cause de leur beauté et de leur mérite, et en considération aussi des profits spirituels et temporels qu’elles produisent. C’est pour cette raison que les Philosophes, les Sages et les Princes les plus célèbres de l’antiquité païenne ont estimé les vertus, les ont louées, et se sont efforcés de les pratiquer et de les acquérir. De manière que non-seulement ils sont arrivés à l’abondance des biens, et à l’éclat de la réputation qu’ils cherchaient en ce monde, mais encore Dieu, que rien ne peut empêcher de faire le bien, dit le Sage, et qui l’aime dans le Gentil et dans le Barbare, leur a donné pour récompense de leurs bonnes mœurs, une longue vie, de grands honneurs, de puissans domaines, comme nous le voyons dans les Romains, auxquels il a soumis une grande partie de l’univers, à cause de l’équité de leurs lois et de leur gouvernement, leur infidélité les rendant d’ailleurs incapables de la félicité éternelle.

Les biens de cette nature sont si agréables à Dieu, qu’il combla Salomon de biens temporels, en vue des biens moraux que ce prince lui avait demandés. Parce que, lui dit-il, vous avez demandé, non pas une longue vie, ni de grandes richesses, ni la vie de vos ennemis, mais la sagesse pour juger avec discernement et avec équité, j’ai fait pour vous ce que vous m’avez prié de faire, et je vous ai donné un esprit si éclairé et si pénétrant, et une sagesse si profonde, qu’il n’y a point eu d’homme jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais de semblable à vous. Mais de plus, je vous ai accordé ce que vous ne m’avez pas demandé ; savoir, les richesses et la gloire en un degré si éminent, qu’aucun roi des siècles passés ne vous a été égal en biens et en réputation.

Néanmoins quoiqu’un chrétien puisse aimer ces biens comme commodes à ses intérêts, il ne doit pas borner là son contentement de la même manière que les païens, qui ne portaient pas leur vue au delà de cette vie mortelle : mais étant éclairé des lumières de la foi, qui lui découvre la vie éternelle qu’il doit espérer, et sans laquelle toutes les choses de ce monde ne sont de nulle valeur, il doit se proposer un motif de joie plus noble, savoir l’exercice de l’amour divin et la possession du ciel, parce que le bien moral contribue à perfectionner l’un et à conquêter l’autre. Ainsi l’obéissance, le service et l’honneur qu’il rend à Dieu, en cultivant les vertus morales et en sanctifiant ses mœurs doivent être la cause unique de sa joie. Sans cette intention et sans ce but, les vertus n’ont aucun prix devant Dieu, comme il est visible par la parabole des dix Vierges de l’Évangile. Toutes avaient gardé la chasteté et fait de bonnes œuvres avec beaucoup de soin et de constance. Mais parce que cinq d’entr’elles s’étaient réjouies de ce bien, en vue, non pas de l’honneur et de l’amour de Dieu, mais de leur satisfaction particulière et de leur propre gloire, elles furent privées de l’amour de l’Époux et de la félicité du Ciel. Plusicurs anciens ont aussi été très-illustres pour leurs vertus et leurs bonnes actions, et plusieurs chrétiens le sont encore aujour-d’hui pour les mêmes causes : mais tout cela leur sera inutile pour la vie future, parce qu’ils n’ont pas envisagé et n’envisagent pas la gloire et l’amour de Dieu. Il faut donc se réjouir, non pas de ses bonnes mœurs et de ses œuvres saintes, mais du seul amour qu’on a pour son Créateur. Plus les bonnes œuvres méritent de récompense et de gloire lorsqu’on les fait pour le seul honneur de Dieu, plus elles doivent donner de confusion à ceux qui les font par des motifs humains et frivoles.

Le Chrétien doit donc considérer pour s’exciter à rapporter à Dieu le plaisir qu’il a d’embrasser les vertus morales, que les œuvres de miséricorde, les jeûnes, les aumônes, les austérités, les oraisons, et les autres actions saintes, fondent leur valeur, non pas tant sur leur quantité et sur leur qualité, que sur l’amour de Dieu qu’on se propose en les faisant, et que plus cet amour sera pur, ardent et désinteressé pour cette vie et pour l’autre, plus elles seront parfaites et éminentes. Je conclus que l’homme spirituel doit d’un côté sevrer son cœur de toutes les consolations que le bien moral lui présente ; et de l’autre, le nourrir des seules douceurs que l’amour divin et la recherche de la gloire du Seigneur lui offrent. C’est ainsi qu’il unira sa volonté à Dieu avec toute sa force et toute sa vigueur.

CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME.

De sept dommages qui peuvent naître de la joie que les choses morales excitent dans la volonté.

Je trouve sept principaux dommages, que l’homme peut recevoir de la vaine satisfaction qu’il prend dans les choses morales, et qui lui sont extrêmement pernicieux, parce qu’ils se répandent dans l’esprit et dans l’intérieur. Je les expliquerai en peu de mots.

Le premier est la vanité, l’orgueil, la vaine gloire et la présomption de soi-même. On ne saurait concevoir de la complaisance de ses bonnes œuvres, sans les estimer, et sans avoir pour soi-même une estime particulière. De là vient l’arrogance, comme il paraît dans le Pharisien, qui priait dans le temple avec ostentation, et qui se glorifiait de ses jeûnes et de ses aumônes.

Le second a quelque connexion avec le premier. Un homme qui en est venu là, regarde les autres comme des gens imparfaits et méchans en comparaison de lui ; il les méprise en son cœur ; il ne croit pas qu’ils fassent aucune bonne œuvre ; il en parle même désavantageusement. Ce fut le malheur où tomba le Pharisien qui priait de cette sorte : Je vous rends grâces, mon Dieu, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes, adultères, ni tel aussi que ce Publicain. Je jeûne deux fois la semaine, et je paye la dime de tout ce que je possède. Et de cette manière un seul acte par lequel il s’estime soi-même et méprise les autres, lui attire ces deux dommages. Il s’en trouve aujourd’hui plusieurs qui l’imitent, en disant qu’ils ne sont pas comme un tel, qu’ils ne commettent pas tel ou tel péché, comme celui-ci ou celui-là. Ils sont même pire que le Pharisien. Car il eut bien à la vérité quelque mépris des autres, et en particulier du Publicain, mais ceux-ci passent plus outre ; ils s’enflamment de colère et d’envie contre les autres lorsqu’on les loue, ou qu’ils font de meilleures actions qu’eux.

Le troisième dommage est, que ne regardant en leurs actions que la douceur, ils ne les entreprennent d’ordinaire que par l’espérance de la consolation et des louanges qu’ils en attendent. Ils font toutes leurs œuvre, dit Jésus-Christ, non pas pour plaire à Dieu seul, mais pour être vus des hommes.

Le quatrième est une suite du troisième. Dieu ne récompensera pas ces gens-là du bien qu’ils font, parce que le seul plaisir, la seule gloire, le seul intérêt temporel est le terme de leurs prétentions. C’est pourquoi, je vous dis en vérité, ce sont les paroles de notre Sauveur, qu’ils ont déjà reçu leur récompense. Ainsi ils seront punis également par la privation de leur salaire, et par la confusion de leurs intentions corrompues.

Leur misère est si grande en cet endroit, que la plupart de leurs actions dont le public est témoin, sont ou vicieuses et de nul prix, ou du moins très-imparfaites aux yeux de Dieu, par la raison qu’ils ne se sont pas mis au-dessus de toutes ces vues humaines. Car enfin quel autre jugement peut-on faire d’eux, lorsqu’ils ne veulent rien entreprendre de considérable, à moins qu’ils n’en laissent des monumens publics, qui consacrent à la postérité leur nom, leur famille et leurs richesses, et qu’ils ne mettent leurs armes dans les Églises, comme s’ils voulaient qu’on fléchît le genou devant elles comme devant des images sacrées ? En vérité on peut dire, en quelque façon, que quelques-uns d’eux semblent s’estimer plus que Dieu même.

Mais laissons-là ceux qui en usent le plus mal à cet égard ; combien en voit-on qui perdent tout le fruit de leurs bonnes œuvres ? Les uns souhaitent qu’on leur en donne des louanges ; les autres désirent qu’on leur en sache gré et qu’on les en remercie ; quelques-uns en parlent avec plaisir, et sont bien aises qu’un tel ou un tel en ait connaissance ; ils voudraient même que le bruit s’en répandit par tout le monde. Quelques autres distribuent de leurs biens aux pauvres par des mains étrangères, et font d’autres œuvres d’éclat par le ministère d’autrui, afin que leur réputation vole de tous côtés. Il y en a enfin qui cherchent l’un et l’autre, le profit et l’applaudissement. (Matt. 6.) Agir de la sorte, ce n’est autre chose, selon le langage du Fils de Dieu, que faire sonner la trompette devant soi, que contenter sa vanité, et que renoncer volontairement aux biens éternels, dont Dieu comble les personnes adonnées aux actions vertueuses.

C’est pourquoi ceux qui veulent se mettre à couvert de ce mal, doivent cacher leurs bonnes œuvres, afin qu’elles ne soient connues qu’à Dieu et que les hommes n’aient pas lieu de s’en apercevoir ni de leur donner leur approbation. Il faut même qu’ils s’en dérobent à eux-mêmes la connaissance ; c’est-à-dire, qu’ils n’en fassent non plus d’estime et qu’ils n’y prennent non plus de complaisance, que s’ils les ignoraient, selon le sens spirituel de ces paroles de notre Seigneur : Que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite. Comme s’il disait : Ne regardez pas avec des yeux de chair les œuvres spirituelles que vous faites. C’est par ce moyen que toute la force de la volonté se réunira et s’attachera toute à Dieu, et que le bien qu’on fera devant les yeux de la Majesté divine, sera utile à l’ame et très-parfaite en lui-même. Si un homme se comporte autrement en ses saintes actions, non-seulement il ne méritera nulle récompense, mais la vanité qu’il en concevra intérieurement, sera la source de plusieurs péchés. À quoi on peut appliquer ce sentiment de Job : Si j’avais, dit-il, goûté de la joie dans le secret de mon ame, et si j’avais baisé ma main, mon péché serait très-grand. Pour entrer dans sa pensée, il faut entendre par la main les actions qu’on fait, et par la bouche, la volonté qui se plaît en ces actions. Et parce que cette complaisance est renfermée dans l’intérieur, Job dit : Si j’avais goûté de la joie dans le secret de mon ame ; ce qui serait un très-grand péché, et même, comme il ajoute, un renoncement de Dieu. Car s’attribuer à soi-même une bonne œuvre, c’est la dérober à Dieu, qui est l’auteur de tout bien, à l’exemple de Lucifer, qui prit une si grande complaisance en ces bonnes qualités, qu’il dépouilla Dieu de la gloire qui lui était due, et qu’il s’en revêtit lui-même comme s’il en eût été le principe et la cause.

Le cinquième dommage concerne ceux qui n’avancent point dans la vie spirituelle et dans la perfection. Ce qui leur arrive, lorsque la pratique des bonnes œuvres ne leur est pas une féconde source de délices intérieures comme ils prétendent ; et cette privation leur fait perdre le courage, la persévérance et le mérite. Or Dieu a coutume de priver de ces douceurs spirituelles, tous ceux auxquels il destine un plus éminent degré de sainteté. Il leur ôte le lait qui est la nourriture des enfans, et il leur donne le pain dont les hommes faits mangent d’ordinaire. Il met leurs forces à l’épreuve, et il change la délicatesse de leur goût et de leur appétit, en une grande avidité de la viande des forts et des parfaits. C’est ce dur traitement qui arrête ces esclaves des consolations spirituelles dans le chemin de la vertu, et à qui ces paroles de Salomon conviennent bien : Les mouches qui meurent dans un parfum, en galent toute la douceur. Car lorsque quelque mortification les surprend ils meurent pour les bonnes œuvres ; ils les abandonnent ; ils ne jouissent pas du plaisir, dont la persévérance remplit l’ame des personnes constantes et courageuses.

Le sixième dommage tombe sur ceux qui s’imposent très-souvent à eux-mêmes, en se persuadant que les actions qui sont pleines de délices spirituelles, sont préférables à celles qui en sont vides, et ils donnent autant d’approbation et de louanges à celles-là, qu’ils désapprouvent et méprisent celles-ci, quoiqu’ils dussent prendre des sentimens contraires. Les œuvres où l’homme mortifie davantage son amour-propre, lors principalement qu’il est éloigné du terme de la perfection, sont communément mieux reçues de Dieu, et doivent paraître d’un plus grand mérite à celui qui les fait à cause de l’abnégation de soi-même, que celles qui le flattent et le consolent beaucoup. Il peut facilement s’y rechercher, et se proposer soi-même comme le dernier terme de ses opérations et de ses desseins. C’est à ce propos que le prophète Michée parle : Ils appellent bien, dit-il, le mal que leurs mains font. C’est-à-dire, ils s’imaginent que ce qu’il y a de mauvais dans leurs actions, leur est avantageux. Ce qui vient de ce qu’ils ont plus à cœur leur propre satisfaction, que le bon plaisir de Dieu. Il faudrait un discours trop long pour représenter l’empire que ce dommage exerce sur les personnes spirituelles, et sur ceux qui mènent une vie commune, et pour dire en détail tous ces pernicieux effets. À peine se trouvera-t-il un homme qui vaque aux actions saintes en vue de Dieu seul, et non par la recherche secrète des douceurs intérieures, ou de quelque autre intérêt passager.

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