La Montée du Mont-Carmel (page 4)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je dis donc que l’ame pour être élevée à ce sublime état, doit demeurer dans l’obscurité, non-seulement selon sa partie inférieure, qui regarde les choses créées et matérielles, mais encore selon la partie supérieure, qui regarde Dieu et les choses spirituelles. Car, il est certain que pour arriver à la transformation surnaturelle d’elle-même en Dieu, elle doit être obscurcie, c’est-à-dire, privée de la lumière qu’elle peut recevoir de tout le sensible et de tout le raisonnable, qui ne sort point des bornes de la nature, puisque tout ce qui est surnaturel surpasse les choses qui ne sont que naturelles, et qui demeurent dans un rang inférieur. Car comme cette union et cette transformation divine ne peut ni s’abaisser jusques aux sens, ni dépendre d’eux, l’ame doit se vider de toutes les choses corporelles, et se détacher de tout l’amour et de tout le penchant qu’elle pourrait avoir pour elles, afin de s’unir à Dieu, et de se transformer en lui, parce que rien ne peut alors empêcher Dieu d’opérer dans l’ame qui est ainsi dépouillée, et d’y faire tout ce qu’il lui plaira.

C’est pourquoi l’ame se doit épuiser, et pour ainsi dire, s’anéantir de telle sorte, que quoiqu’elle jouisse de plusieurs dons surnaturels, elle se regarde toujours comme si elle en était dénuée ; et elle demeure comme un aveugle dans les ténèbres, en s’appuyant sur la foi, en la prenant pour sa lumière et pour sa conduite, et en ne s’attachant point aux choses qu’elle peut connaître, ou goûter, ou sentir, ou imaginer soit parce qu’elles lui sont à son égard des ténèbres qui l’occupent et l’éloignent de la vraie lumière, soit parce que la foi surpasse toutes les connaissances naturelles de l’ame, tout le goût qu’elle a des créatures, et toutes les opérations des sens ; de sorte que si elle ne s’en prive, elle ne pourra jamais arriver à la parfaite intelligence des choses que la foi nous enseigne.

Certainement, comme celui qui n’est pas tout-à-fait aveugle, ne se laisse pas facilement conduire à son serviteur, et s’imaginant qu’un chemin est bon, parce qu’il n’en voit pas un autre qui est meilleur, il oblige son guide à le mener par-là, et le jette ainsi dans l’erreur. De même l’ame s’égare, quand elle n’a pas entièrement renoncé à la connaissance qu’elle a des choses créées, et qu’elle en retient quelque lumière pour se conduire. Il faut donc qu’elle soit tout-à-fait aveugle au regard des créatures, et qu’elle suive uniquement le flambeau de la foi. Saint-Paul semble l’insinuer lorsqu’il dit : que celui qui veut s’approcher de Dieu, doit croire qu’il est. Comme s’il disait, que l’ame qui aspire à l’union divine, doit y tendre, non pas en s’arrêtant à la connaissance, ou au goût, à l’imagination, au sentiment qu’elle a des choses matérielles, mais à la foi, en croyant les perfections infinies de l’essence divine, que nul entendement, nulle imagination, nul de nos sens ne peut connaître ; et même tout ce qu’on en peut comprendre de plus sublime, est infiniment éloigné de sa nature et de ses grandeurs.

Pour cette raison Isaïe dit : que l’œil n’a pas vu les choses que Dieu a disposées pour ceux qui le désirent et l’attendent. Et Saint-Paul : l’œil, dit-il, n’a point vu, et l’oreille n’a point entendu, et le cœur de l’homme n’a point conçu les choses que Dieu a préparées pour ceux qui l’aiment. De quelque manière donc que l’ame voudra s’unir par la grâce et par l’amour parfait, à celui à qui elle doit être unie par la gloire, il est constant qu’elle doit faire cette union, en se mettant elle-même dans l’obscurité, c’est-à-dire en se privant de tout ce qu’elle peut connaître par les sens, de tout ce que l’œil peut voir, de tout ce que l’oreille peut entendre, de tout ce que l’imagination peut représenter, et de tout ce que l’esprit peut comprendre : c’est pourquoi l’ame qui va à l’état sublime de l’union, et qui ne sait ou n’emploie pas le moyen de se dépouiller de toutes ces choses, souffre de grands obstacles, pour peu qu’elle adhère à ses connaissances, à ses sentimens, à son imagination, à son jugement, à sa volonté, à quoi que ce soit qui lui soit propre ; parce que le terme où elle tend, surpasse infiniment toutes ses opérations, et toute la connaissance qu’elle peut avoir présentement.

Ainsi dans le chemin qui conduit à l’union, sortir de sa propre voie, c’est entrer dans la véritable voie, et parvenir à son but ; et quitter sa manière de connaître et d’agir, c’est se transformer en Dieu. En effet, l’ame qui est dans cet état, n’a plus ses manières de connaître, de goûter les choses créées, de les sentir, et ne peut plus s’y attacher ; quoiqu’on puisse dire qu’elle les contient toutes, parce qu’elles se trouvent toutes éminemment et par excellence dans les choses surnaturelles dont elle a la jouissance. C’est à ce terme que l’ame doit continuellement aller avec ardeur, en méprisant tout ce qu’elle peut connaître ou par l’esprit ou par les sens, et en estimant uniquement le souverain bien qu’elle désire ; c’est de cette sorte qu’elle s’en approchera davantage, et qu’étant aveugle dans ses propres lumières, elle verra par les lumières de la foi les choses surnaturelles : si bien qu’on lui peut appliquer ces paroles de Jésus-Christ : Je suis venu en ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. Ce qui peut s’entendre de ce chemin spirituel, où l’ame est dénuée de ses lumières naturelles et ne voit pas, et où elle est révêtue des lumières surnaturelles et voit les choses divines.

CHAPITRE CINQUIÈME.

Ce que c’est que l’union de l’ame avec Dieu. Sur quoi on apporte une similitude.

On peut bien connaître de ce que nous avons dit jusqu’à présent, ce que c’est que l’union de l’ame avec Dieu ; mais pour l’entendre plus clairement, je laisse les autres sortes d’unions, et je ne parle ici que de l’union totale et permanente de l’ame selon sa substance, et de l’union de ses puissances, en ce qui concerne l’habitude et non l’acte de cette union.

Elle se fait, non par la présence substantielle de Dieu à toutes les créatures par laquelle il conserve l’être, mais par l’amour qui transforme l’ame en Dieu, de telle sorte qu’il y ait une ressemblance d’amour entre Dieu et l’ame c’est pourquoi on l’appelle union de ressemblance, parce que la volonté de l’ame et la volonté de Dieu sont si semblables et si uniformes, que l’ame veut tout ce que Dieu veut, et qu’elle ne veut pas tout ce qui n’est pas conforme à la volonté de Dieu.

Ce qui s’entend non-seulement des choses qui sont contraires à la volonté de Dieu selon les actes, mais aussi de celles qui lui sont opposées selon les habitudes. Ainsi l’ame doit éviter les actes volontaires de toutes sortes d’imperfections, et se défaire des habitudes qu’elle en a contractées. Et parce que nulle créature ne peut ni par son action, ni par sa capacité atteindre à Dieu, l’ame doit se priver de toutes créatures, de toutes actions, de toutes capacités, c’est-à-dire, de sa science, de son intelligence, de son sentiment, de toutes les autres choses, qui sont éloignées de la volonté de Dieu, afin qu’elle puisse avoir de la ressemblance avec lui, et que n’ayant plus rien qui ne soit selon la volonté de Dieu, elle soit toute transformée en lui.

Mais il faut remarquer que cette union et cette transformation ont des degrés différens, selon les différens degrés de l’amour des ames qui sont unies à Dieu et transformées en lui car les unes ont plus de degrés d’amour, les autres en ont moins, d’autres aiment Dieu de toutes leurs forces ; et par ce moyen les unes ont la volonté plus conforme à la volonté divine, les autres l’ont moins conforme, les autres l’ont conforme totalement et sans partage. C’est pourquoi Dieu se communique à elles suivant cette différence d’amour et de conformité à sa volonté, et il les transforme surnaturellement en lui, ou moins ou plus parfaitement.

Saint-Jean semble exprimer ceci par ces paroles : Il a donné pouvoir de devenir enfans de Dieu à ceux qui ne sont pas nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais qui sont nés de Dieu ; car il veut dire que Dieu n’accorde le bonheur de devenir ses enfans qu’à ceux, qui étant morts volontairement au vieil homme et à toutes ses opérations, et renaissant par la grâce divine, s’élèvent au-dessus d’eux-mêmes, et reçoivent cette filiation, qui est plus sublime et plus excellente, que tout ce qu’on peut imaginer de grand sur la terre. Car comme le même évangéliste rapporte ailleurs : Quiconque ne renaît pas de l’eau et du Saint-Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu ; ce qu’on peut expliquer de la sorte : quiconque ne renaît pas du Saint-Esprit, ne peut voir ce Royaume de Dieu, à savoir, cet état d’union parfaite avec Dieu. Or, renaître parfaitement du Saint-Esprit en cette vie, c’est avoir l’ame très-semblable à Dieu en pureté, sans mélange d’aucune imperfection et de cette manière l’ame se peut transformer en Dieu, non pas essentiellement, mais par la participation de l’union que Dieu lui communique.

La comparaison suivante nous rendra cette vérité plus facile à comprendre. Lorsque le soleil donne sur les vitres d’une fenêtre, si le verre a des taches noires et fort épaisses, les rayons ne peuvent le pénépoint de taches : cependant ce n’est pas le soleil qui manque à éclairer le verre, mais c’est le verre qui manque à recevoir les rayons du soleil. Que si le verre est tellement plein de lumière, qu’il ne paraisse plus qu’un rayon, quoiqu’il soit d’une nature et d’une substance différente de la nature et de la substance du rayon, nous pouvons alors l’appeler un rayon, par la participation de la lumière que le soleil répand sur lui, parce que son éclat ne semble être que la lumière même du soleil. Ainsi l’ame est devant Dieu comme un verre ; la lumière de l’essence divine réjaillit continuellement sur elle, ou pour mieux dire, elle demeure en elle de la manière que nous l’avons expliqué. Lors donc que l’ame se met en état de recevoir cette lumière, en se purifiant des plus petites souillures, et en unissant sa volonté à celle de Dieu par un parfait amour elle est toute remplie des rayons de la divinité, et toute transformée en son Créateur. Car Dieu lui communique surnaturellement son être, de telle sorte qu’elle semble être Dieu-même, qu’elle a ce que Dieu a, et que tout ce qui est à Dieu et tout ce qui est à l’ame, semble être une même chose par cette transformation. On pourrait même dire que l’ame paraît être plus Dieu par cette participation qu’elle n’est ame, quoiqu’il soit vrai qu’elle retient son être, et que son être est distingué de l’être divin, comme le verre est distingué du rayon qui l’éclaire et le pénètre. Il est facile d’inférer de là, que la grande pureté et l’amour parfait sont les dispositions nécessaires pour unir l’ame à Dieu, et pour la transformer toute en lui.

J’ajoute une seconde comparaison, pour donner plus de jour à cette pensée. Imaginez-vous, s’il vous plaît, une figure peinte par un savant ouvrier, avec toute la délicatesse de son art, et toute la beauté des couleurs les plus fines. Comme les traits en sont extraordinairement subtils, les yeux faibles n’en font pas un juste discernement ; mais les yeux vifs et perçans les aperçoivent sans peine. De sorte que si quelqu’un a les yeux plus pénétrans que tous les autres, il verra plus distinctement qu’eux tous ces traits et toute leur délicatessé. Néanmoins comme cette figure renferme une infinité de perfections, il en reste toujours plus à voir qu’on n’en découvre, quelque attention qu’on apporte à la regarder.

Je dis de même, que les ames sont unies à Dieu et transformées en lui ou plus ou moins parfaitement, selon les différens degrés de leur capacité ; et qu’ainsi elles sont plus ou moins remplies de la lumière divine, et qu’elles voient Dieu plus clairement ou moins clairement, de la même manière que les bienheureux le voient plus ou moins distinctement dans le ciel ; ce qui ne les empêche pas d’être contens, comme les ames sont aussi très-contentes dans cette diversité d’union et de transformation, et dans l’inégalité de cette faveur surnaturelle. Celles-là seulement ne sont pas satisfaites, qui ne sont point dépouillées de toutes choses, parce qu’elles n’arrivent jamais à la pure et simple union de Dieu, sans laquelle leur contentement ne peut être entier.

CHAPITRE SIXIÈME.

Les trois vertus Théologales doivent perfectionner les trois puissances de l’ame. De quelle manière ces trois vertus les privent de toutes choses, et les réduisent dans l’obscurité. On explique deux passages de l’écriture ; l’un de Saint-Luc, l’autre d’Isaïe.

Puisqueje suis obligé de dire la manière d’introduire dans la nuit spirituelle les trois puissances de l’ame, l’entendement, la mémoire et la volonté, il est nécessaire de montrer comment les trois vertus théologales, par lesquelles l’ame acquiert l’union divine, produisent la nudité et l’obscurité chacune dans chaque puissance ; savoir : la foi dans l’entendement, l’espérance dans la mémoire, et la charité dans la volonté. Nous dirons ensuite comment l’entendement se doit perfectionner dans les ténèbres de la foi, la mémoire dans le vide et le dépouillement de l’espérance, et la volonté dans la nudité de l’amour, afin que l’ame puisse aller à Dieu ; c’est ce qui se fait de la sorte.

La foi nous propose des choses, que l’entendement ne peut concevoir par la force de sa raison et de sa lumière naturelle : c’est pourquoi Saint Paul la nomme le soutien des choses que nous espérons. Et quoique l’entendement y consente avec beaucoup de certitude et de fermeté, il ne les pénètre pas néanmoins, et ne les connaît pas clairement ; car s’il en avait une connaissance claire et évidente, la foi ne serait plus foi, puisqu’elle donne des lumières qui sont à la vérité très-certaines, mais qui sont toujours accompagnées d’obscurité.

On ne doit pas non plus douter que l’espérance ne fasse dans la mémoire un semblable effet, en la vidant de toutes les choses qui regardent la vie présente et la vie future ; car nous n’espérons que ce que nous ne possédons pas, et si nous possédions quelque chose, nous ne l’espérerions plus. De sorte, dit saint Paul, que ce n’est pas à ce que l’on voit présent que l’espérance se porte ; car qui espère ce qu’il voit ? Cette vertu tient donc la mémoire dans l’obscurité, en la privant de toutes choses.

La charité dépouille aussi notre volonté de toutes les créatures, en détachant notre amour de tout ce qui n’est pas Dieu, ou de tout ce que nous n’aimons pas uniquement pour Dieu, et en nous unissant à Dieu par les liens d’un amour très-pur et très-parfait. C’est ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ nous enseigne, lorsqu’il nous assure, que quiconque ne renonce pas, au moins de volonté, à tout ce qu’il possède, il ne peut être son disciple. On voit par là la foi, l’espérance et la charité mettent l’ame dans l’obscurité et dans la nudité de toutes les choses créées.

Les trois pains qu’un ami alla demander sur l’heure de minuit à son ami, comme le Fils de Dieu le dit dans une parabole, expriment très-bien ces trois vertus, et nous apprennent que l’ame doit tenir ses puissances dans les ténèbres, pour acquérir ces vertus tandis qu’elle est dans la nuit spirituelle, et pour les posséder dans leur dernière perfection.

Nous en avons encore une figure dans le sixième chapitre d’Isaïe. Ce prophète vit aux côtés du Seigneur deux Séraphins, qui avaient chacun six ailes ; ils cachaient leurs pieds de deux ailes, pour nous représenter que la volonté doit éteindre par la force de son amour pour Dieu, toute l’affection qu’elle pourrait avoir pour les créatures. Ils couvraient de deux autres ailes leur visage, pour nous faire comprendre que l’entendement doit demeurer devant Dieu dans les ténèbres ; ils employaient enfin les deux autres à voler, pour nous signifier que l’espérance l’élève au-dessus de tout ce qu’on peut posséder hors de Dieu, et qu’elle vole vers les choses qu’on ne possède pas encore, et qu’on attend avec confiance.

Nous devons donc disposer les trois puissances de notre ame à acquérir ces trois vertus, en affermissant notre entendement dans la foi, en éloignant notre mémoire de la jouissance des créatures, et en allumant l’amour de Dieu dans notre volonté. En les séparant ainsi de tout ce qui ne convient pas à chaque vertu, nous les mettrons dans une obscurité parfaite.

Voilà la nuit spirituelle que nous avons appelée active, parce que l’ame fait ce qu’elle peut de sa part pour s’y introduire. Au reste le moyen d’y entrer que nous venons d’expliquer, est très-bon et très-sûr, pour nous garantir des artifices du démon, et pour nous délivrer de l’amour propre et des vices. Cet amour trompe subtilement les personnes spirituelles, et arrête leurs progrès en la vertu, parce qu’elles n’ont pas le secret de s’écarter des choses créées, ni de se gouverner suivant ces trois vertus ; de sorte qu’elles ne goûtent jamais les biens spirituels dans toute leur pureté, et qu’elles ne marchent pas à la perfection, par un chemin aussi court et aussi droit qu’elles pourraient faire. Ce que nous disons ici regarde, non pas les commençans pour qui nous écrirons plus au long, mais ceux qui sont déjà parvenus à l’état de contemplation.

CHAPITRE SEPTIÈME.

Combien le chemin qui conduit à la vie est étroit, et combien il faut être libre et dégagé de toutes choses pour y marcher. On commence aussi à parler de la nudité de l’entendement.

Il faudrait avoir plus de science et plus d’esprit que je n’ai, pour persuader aux gens spirituels combien le chemin qui conduit à la vie selon les oracles de Notre-Seigneur est étroit, afin qu’étant convaincus de cette vérité, ils ne fussent pas étonnés de ce que nous sommes obligés à laisser les puissances de notre ame dans le vuide et la nudité, pendant que la nuit et l’obscurité spirituelle dont nous parlons subsiste. Sur quoi on doit peser les paroles de Jésus-Christ, rapportées par saint Mathieu : Que la porte de la vie est petite ! que le chemin qui y mène est étroit ! et qu’il y a peu de personnes qui le trouvent ! Pour les accommoder à notre sujet, on fera attention sur la force de cette particule, que ; car c’est la même chose, que si le fils de Dieu disait : En vérité je vous dis que cette porte est plus petite que vous ne croyez. De plus on remarquera que notre Sauveur parle d’abord d’une porte trés-petite, pour nous insinuer que l’ame qui veut y passer pour entrer dans le chemin de la vie, doit se resserrer, et se faire très-petite, en étouffant dans sa volonté tout l’amour des choses sensibles et passagères ; mais ce dénuement regarde la nuit du sens, comme nous l’avons expliquée.

Notre-Seigneur ajoute que le chemin est étroit, c’est-à-dire, le chemin de la perfection, pour nous apprendre que celui qui désire d’y entrer, doit non-seulement passer par cette petite porte, en abandonnant tout ce qui flatte les sens, mais renoncer encore à toute propriété, en s’affrachissant de tout ce qui concerne l’esprit et la partie supérieure. Ainsi nous pouvons appliquer à la partie animale, ce que le fils de Dieu dit de la porte très-petite, et à la partie raisonnable, ce qu’il assure de la voie étroite.

Au reste, quand il affirme qu’il y a peu de personnes qui trouvent cette voie, cela vient de ce que peu de gens connaissent ou veulent pratiquer ce dépouillement d’esprit ; car le chemin qui conduit à la montagne de la perfection, va nécessairement en haut et est fort étroit ; il faut donc que ceux qui souhaitent d’y passer, ne soient chargés d’aucun fardeau qui les tire en bas, et ne souffrent aucun obstacle qui les empêche de monter. Et comme Dieu seul est le terme où l’on prétend d’arriver dans ce commerce sacré, on ne doit s’occuper qu’à le chercher seul, et qu’à parvenir à sa possession.

C’est pourquoi il ne suffit pas que l’ame fasse divorce avec les créatures, elle doit encore s’anéantir en tout ce qui touche l’esprit, et quitter toute sorte de propriété ; c’est l’admirable doctrine que le Sauveur de tous les hommes nous a enseignée en son évangile, et que la plupart des personnes spirituelles pratiquent peu, si je l’ose dire, quoiqu’elle soit très-nécessaire et très-utile ; et parce qu’elle convient à mon sujet, je la rapporterai dans les propres termes de saint Marc, et j’en donnerai l’explication suivant son sens littéral et naturel. Voici donc comme Notre-Seigneur parle : Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renonce soi-même ; qu’il porte sa croix et qu’il me suive ; car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie pour l’amour de moi et de l’évangile, il la sauvera.

Ô qui pourrait exprimer dignement ! qui pourrait fidèlement pratiquer ce qui est compris dans cette éminente science de l’abnégation de nous-mêmes ! Ô si les personnes spirituelles pouvaient parfaitement connaître combien le moyen qu’il faudrait prendre pour entrer dans ce renoncement est différent de celui que plusieurs d’entr’eux estiment très-bon, s’imaginant que c’est assez pour eux de se réformer en quelque chose ! Il est vrai que quelques-uns s’adonnent à la vertu, à l’oraison, et à la mortification ; mais ils n’arrivent jamais à cette nudité, à cette pauvreté, à cette abnégation, à cette pureté spirituelle, que Jésus-Christ nous recommande en cet endroit. La raison est, parce qu’ils nourrissent leur ame de consolations intérieures au lieu de s’en priver pour l’amour de Notre-Seigneur, se persuadant qu’il leur suffit de renoncer aux choses grossières de ce monde, et qu’il n’est pas nécessaire de se purifier de ces douceurs spirituelles, qu’ils goûtent comme un bien qui leur est propre.

De là vient qu’ils abhorrent comme la mort, les sécheresses, les aridités, les dégoûts, les peines intérieures, qui sont les croix spirituelles et la pauvreté d’esprit, que le Sauveur nous conseille d’embrasser ; et qu’au contraire, ils ne cherchent les délices, que les communications de Dieu les plus douces, et les rassasiemens spirituels qu’ils y trouvent ; ce qu’on ne peut appeler abnégation de soi-même ni nudité d’esprit, mais c’est ce qu’on doit nommer gourmandise spirituelle.

En quoi on peut dire que ces gens-là sont les ennemis de la croix de Jésus-Christ. Les véritables spirituels cherchent plutôt ce qui est insipide, que ce qui est savoureux ; ils se portent plutôt aux souffrances qu’aux consolations, à la privation de tout bien pour l’amour de Dieu, qu’à la possession ; à l’aridité et à l’affliction, qu’au goût et qu’aux douceurs intérieures : ils savent que se dépouiller ainsi de tout, c’est suivre Jésus-Christ, et que vouloir goûter ces délices spirituelles, c’est se rechercher soi-même : ce qui est assurément fort contraire au pur amour. En effet, se rechercher en Dieu, c’est s’attacher aux plaisirs qu’il répand dans les ames ; mais chercher Dieu en lui-même, non-seulement c’est se soustraire volontairement à soi-même tous ces contentemens spirituels, mais c’est vouloir et choisir à cause de notre Sauveur, tout ce qu’il y a de plus désolant dans la vie intérieure, soit qu’il vienne de Dieu, soit qu’il vienne des créatures et c’est là sans doute un véritable amour pour Dieu.

Ô qui peut dire jusques à quelle rigueur Dieu veut que nous portions cette abnégation ; elle doit être, quant à ce qui regarde la volonté, une espèce de mort naturelle et d’anéantissement de toutes les choses créées ; et c’est proprement dans cette mort spirituelle que tout notre bien se trouve, comme le Fils de Dieu nous le montre, quand il dit : que quiconque voudra sauver son ame, il la perdra : c’est-à-dire, que quiconque voudra posséder ou chercher quelque chose, il en sera privé ; et que quiconque perdra son ame à cause de moi, il la sauvera : c’est-à-dire que celui qui renoncera pour l’amour de Jésus-Christ, à toutes les choses que la volonté peut désirer ou goûter, et qui embrassera ce qui est plus conforme à la croix de notre Sauveur, ou, comme parle saint Jean, qui haïra son ame, il la sauvera. C’est ce que ce divin Maître enseigna à ses deux disciples, qui le priaient de les faire asseoir, l’un à sa droite, l’autre à sa gauche. Au lieu de contenter leur ambition, il leur présenta le calice qu’il devait boire lui-même, pour leur faire entendre que les afflictions sont plus sûres pour aller à Dieu et plus précieuses, que la joie et les douceurs qu’ils lui demandaient par l’intercession de leur mère.

Or, ce calice consite à mourir à la nature, et à se décharger des choses créées, pour tenir le chemin étroit de l’évangile : et c’est le bâton sur lequel il faut s’appuyer pour marcher avec plus de fermeté et de consolation, afin d’expérimenter ce que dit le Sauveur de tous les hommes : Que son joug est doux, et son fardeau léger, c’est-à-dire, que sa croix est légère ; car si quelqu’un s’était résolu avec beaucoup de courage, de porter la croix de Jésus-Christ, c’est-à-dire, de souffrir pour Dieu toutes sortes de peines sans avoir égard à soi-même, il trouverait dans ses souffrances une solide nourriture d’esprit, et une véritable douceur spirituelle, quoiqu’il ne voulut pas s’y attacher.

Je voudrais bien pouvoir persuader à ceux qui s’appliquent à la vie intérieure, que les voies qui nous conduisent à Dieu, ne consistent pas à faire beaucoup de méditations, ni à sentir du goût dans la piété, mais à se renoncer soi-même au regard de l’intérieur et de l’extérieur, à s’exposer pour Jésus-Christ à toutes sortes de douleurs, et à s’anéantir en toutes choses ; car s’ils pratiquent fidèlement cette abnégation, qui est sans doute le fondement et la consommation des vertus, ils y trouveront plus de bien, et ils feront plus de progrès qu’en aucun autre exercice : mais s’ils s’y comportent lâchement, de quelque manière qu’ils agissent, ils quitteront le solide de la vertu pour s’amuser aux apparences, et jamais quelques sublimes que soient leurs contemplations et leurs communications avec Dieu, ils n’avanceront beaucoup en cette perfection.

Notre véritable avancement en la vie spirituelle ne se trouve qu’en l’Imitation de Jésus-Christ, qui est le chemin, la vérité et la vie, et personne ne vient à son père que par lui, parce qu’il est la porte, et que celui qui entrera par lui sera sauvé. C’est pourquoi je ne puis croire que celui-là soit poussé d’un bon esprit, qui veut aller à Dieu par des consolations et des moyens faciles et commodes, et qui ne veut pas marcher sur les pas de notre Sauveur.

Et parce que j’ai dit que le Fils de Dieu est le chemin, et que ce chemin n’est autre chose que mourir à la nature en tout ce qui concerne les sens et l’esprit, je dirai ici comment cela se doit faire en suivant notre Seigneur, qui est notre exemplaire et notre lumière.

En premier lieu, il est certain que Jésus-Christ pendant qu’il a vécu sur la terre, est mort spirituellement à sa partie sensitive, jusques à ce que sa mort naturelle l’en ait privé tout-à-fait sur la croix. Aussi comme il le dit dans Saint Mathieu, il ne voulut pas avoir où reposer sa tête, (Matt. 84. 20.) tant il était mort à tout ce qui pouvait contenter les sens.

En second lieu, il est pareillement mort à sa partie spirituelle et supérieure, par une continuelle abnégation, dont il donna des marques sur-tout avant sa mort naturelle, lorsqu’il fit connaître par des paroles fort touchantes sont délaissement. (Matt. 27. 46.) Car son père céleste l’avait privé de toutes consolations intérieures, et l’avait plongé dans une extrême amertume de cœur. Mais comme cet abandonnement fut le plus grand qu’il ait jamais éprouvé, aussi ce fut en ce temps-là qu’il acheva le plus grand ouvrage qu’on puisse jamais imaginer, à savoir, la rédemption de tous les hommes, et leur réconciliation avec Dieu : ce fut, dis-je, dans le temps où il était perdu et comme anéanti dans l’estime des juifs, qui le voyant expirer sur une croix, le prenaient pour un misérable et s’en moquaient. Ainsi sa mort, et le mépris qu’on faisait de lui, semblaient le réduire alors dans le néant.

Son père, en retirant tout ce qui pouvait le consoler, parut aussi l’anéantir en quelque façon, afin qu’étant délaissé de la sorte, et abaissé jusqu’au néant, il payât à la rigueur les dettes du genre humain. Ce qui découvre aux personnes spirituelles le mystère de la porte et du chemin par où elles doivent passer, pour arriver à l’union divine : tellement que plus elles seront anéanties selon la partie animale et la partie raisonnable, plus elles seront unies étroitement à Dieu, et posséderont enfin le plus sublime état où l’on puisse parvenir en cette vie. On trouve donc cette éminente perfection dans la mort volontaire et spirituelle des sens et de l’esprit, de l’intérieur et de l’extérieur, et non dans les goûts et les douceurs, que la contemplation des choses divines peuvent verser dans l’ame.

Tous les livres