La Montée du Mont-Carmel (page 5)
CHAPITRE HUITIÈME.
Ni les créatures, ni les connaissances naturelles de l’esprit humain, ne peuvent être un moyen prochain pour s’unir à Dieu.
Avant que je parle de la foi, qui est le moyen le plus propre pour s’unir à Dieu, il est nécessaire de montrer, que ni les créatures ni les connaissances naturelles de l’esprit ne peuvent élever l’homme à l’union divine, et qu’au contraire, s’il voulait s’en servir, ce serait un obstacle qui l’en éloignerait infiniment. C’est ce que nous ferons voir premièrement en général : secondement nous descendrons dans le détail des connaissances que l’entendement peut avoir ; enfin nous apporterons les inconvéniens que l’ame en peut souffrir, et qui l’empêcheront de profiter en cette voie lorsqu’elle s’appuyera sur la foi.
Selon la doctrine des philosophes, les moyens doivent avoir de la convenance, de la ressemblance, de la proportion avec la fin ; de telle sorte qu’ils nous y conduisent efficacement et sûrement. Par exemple, si quelqu’un veut aller en quelque ville, il doit prendre un chemin qui soit un moyen propre pour l’y mener. Ou si on veut introduire la forme du feu dans du bois, il est nécessaire que la chaleur, qui est le moyen pour unir le feu avec le bois, soit proportionnée à cette union, afin que le bois étant pénétré du feu, ait une entière ressemblance avec lui. Au contraire si quelqu’un voulait employer de l’eau ou de la terre pour disposer le bois à recevoir la forme du feu, il lui serait impossible d’y réussir. De même il est nécessaire que celui qui veut unir son entendement à Dieu autant qu’il est possible en cette vie, prenne un moyen propre pour faire cette union parfaite.
Il faut considérer en cet endroit, que nulle créature supérieure ou inférieure ne peut nous unir à Dieu, et n’a aucune ressemblance avec sa nature. Car encore qu’il soit vrai comme les théologiens l’enseignent, que toutes les choses créées sont des participations de l’être divin, et qu’elles aient un rapport essentiel à leur Créateur, les unes plus, les autres moins, selon leur perfection plus grande ou plus petite, toutefois il n’y a point de ressemblance d’essence entre Dieu et elles ; au contraire, il y a une différence infinie ; de sorte que l’entendement ne peut parvenir par leur moyen jusques à Dieu. C’est pourquoi David parlant des créatures célestes : Seigneur, dit-il, il n’y en a point de semblable à vous entre les Dieux, entendant par les Dieux les anges et les ames saintes. Mon Dieu, dit le même ailleurs, vos voies et vos œuvres sont pleines de sainteté. Mais quel Dieu est aussi grand que notre Dieu ? Comme s’il disait, que le chemin qui nous mène à Dieu est un chemin de sainteté, à savoir la pureté de la foi. Car où peut-on voir un homme aussi grand que Dieu ? C’est-à-dire, qui des bienheureux, qui des anges, quoiqu’il soit d’une nature très-élevée, sera jamais assez grand pour être un chemin proportionné et suffisant, pour nous conduire à vous ? Ce saint Roi parlant encore des créatures célestes et des terrestres, dit : Que le Seigneur est haut, et qu’il regarde de près les choses basses, et de loin les choses hautes. Pour nous apprendre que Dieu ayant un être infiniment sublime, reconnaît que les créatures terrestres comparées à la hauteur de son essence sont très-basses et très-viles, et les créatures célestes, quoiqu’elles paraissent glus grandes, sont infiniment éloignées de sa nature. Il s’ensuit de là que toutes les choses créées ne peuvent être un moyen propre pour nous unir parfaitement à Dieu.
Toutes les représentations de l’imagination, et toutes les opérations de l’entendement ne peuvent être aussi un moyen prochain pour nous rendre participans de l’union divine ; car les connaissances naturelles dépendant des sens et des fantômes matériels ne peuvent rien contribuer à cette union, qui est spirituelle et divine. Pour ce qui regarde les connaissances surnaturelles, il est certain que l’entendement étant renfermé dans une masse de chair, n’a pas les dispositions propres pour recevoir la claire connaissance de Dieu. C’est pourquoi Dieu dit autrefois à Moïse : qu’aucun homme vivant ne peut le voir. Saint Jean assure de même, que personne n’a jamais vu Dieu.
Saint Paul dit encore, que l’œil n’a point vu, ni l’oreille n’a point entendu, ni le cœur de l’homme n’a point connu ; c’est ce qui empêcha Moyse de regarder avec attention le buisson ardent où Dieu se faisait voir. Car quoique la crainte de Moyse pût venir de la grande idée qu’il avait conçue de Dieu, néanmoins il savait bien que son esprit n’était pas capable de le connaître comme il faut.
Le très-saint prophète Élie, notre père, étant sur la montagne d’Horeb, se couvrit le visage en la présence de Dieu, pour nous signifier qu’il tenait son entendement dans un aveuglement volontaire, et qu’il n’osait se servir d’un instrument si abject, pour arriver à la connaissance d’une chose si sublime ; car il ne doutait pas que tout ce qu’il pourrait connaître de Dieu ne fût infiniment éloigné de ce que Dieu est en son essence et en ses perfections.
Ce qui prouve que la connaissance qu’on a de Dieu en cette vie, ne saurait être un moyen prochain pour nous élever à l’éminente union du Seigneur, puisque tout ce que l’entendement peut comprendre, tout ce que la volonté peut goûter, et tout ce que l’imagination peut figurer, n’a nulle proportion avec Dieu, comme le prophète Isaïe le déclare admirablement en ces termes : A qui avez-vous comparé Dieu ? Quelle image et quelle ressemblance en ferez-vous ? Le sculpteur n’en a-t-il point fait la statue, ou l’orfèvre n’en a-t-il point fondu la figure, ou celui qui travaille en argent ne l’a-t-il point exprimé sur des lames de ce métal ? Pour appliquer dans un sens mystique ces paroles à notre sujet, il faut entendre par le sculpteur notre entendement, qui forme les connaissances et qui les dégage des fantômes matériels de l’imagination ; et par l’orfèvre, il faut exprimer notre volonté, qui est capable de recevoir les plaisirs, que son amour pour les objets qui lui sont agréables lui présente. Enfin, celui qui travaille en argent signifie la mémoire et l’imagination, dont les espèces ressemblent à des lames d’argent, qui ne peuvent recevoir la véritable image de Dieu. Le prophète semble donc dire, selon cette interprétation, que l’entendement ne peut rien concevoir de semblable à Dieu ; que la volonté ne peut goûter des délices qui approchent des délices de Dieu ; et que la mémoire et l’imagination ne peuvent former des connaissances et des idées, qui le représentent comme il est en lui-même.
Il est donc très-manifeste que les facultés de l’ame ne peuvent parvenir à Dieu, qu’en se tenant dans l’aveuglement et dans les ténèbres, et qu’en s’ouvrant aux seuls rayons de la foi. De là vient qu’on appelle théologie mystique, la contemplation dont Dieu éclaire l’esprit ; comme si on disait que cette contemplation est la secrète sagesse de Dieu, parce qu’elle est cachée à l’entendement qui la reçoit. Saint Denis la nomme aussi un rayon qui luit dans les ténèbres ; et c’est de quoi le prophète Baruch parle, quand il dit qu’ils n’ont pas connu la voie de la sagesse, et qu’ils ne se sont pas souvenus de ses sentiers. Ce qui montre qu’il faut aveugler l’entendement au regard de tous ces sentiers, c’est-à-dire, de toutes les connaissances qu’il peut acquérir pour s’unir à Dieu.
Aristote enseigne que comme les yeux la chauve-souris ne sauraient souffrir l’éclat du soleil, et qu’au contraire, ils s’obscurcissent de telle sorte qu’ils ne voient pas, de même notre entendement n’est pas capable de supporter ce qu’il y a de plus éclatant en Dieu ; car ses lumières excessives couvrent de ténèbres notre esprit. Le même philosophe dit, que plus les choses divines sont sublimes et claires en elle-mêmes, plus elles nous sont obscures et inconnues.
Je ne finirais jamais, si je voulais apporter toutes les autorités et toutes les raisons, qui prouvent que l’entendement ne peut se servir d’aucunes choses créées, comme d’un moyen prochain pour entrer dans l’union divine ; au contraire, s’il voulait user ou de toutes les créatures ensemble, ou de quelques-unes en particulier non-seulement elles l’empêcheraient d’y parvenir, mais elles le jetteraient en plusieurs erreurs, pendant qu’il prétendrait monter sur cette montagne mystique.
CHAPITRE NEUVIÈME.
De quelle manière la foi est à l’entendement un moyen prochain et proportionné, pour élever l’ame à l’union divine. On apporte quelques passages et quelques figures de l’Écriture Sainte, pour prouver cette vérité.
On peut recueillir de ce que j’ai dit jusqu’ici, que l’entendement, pour avoir les dispositions propres à l’union divine, doit être épuré et vide non-seulement des objets qui frappent les sens, mais aussi de toutes les choses qu’il peut connaître avec évidence : de telle sorte qu’il soit tranquille en lui-même, et solidement établi en la foi ; car la foi seule est un moyen prochain et proportionné pour unir l’ame à Dieu ; puisqu’il n’y a point d’autre différence, sinon qu’on voit Dieu ou clairement par la vision béatifique, ou obscurément par les lumières de la foi. Car la foi nous le propose tel qu’il est, immense, infini, un en nature, trine en personnes ; et de cette manière la foi est le moyen par lequel Dieu se découvre à l’ame dans sa divine lumière, qui surpasse la portée de tout entendement humain. Ainsi plus la foi est grande, plus l’union de l’ame avec Dieu est étroite. Et c’est ce que Saint Paul a voulu signifier quand il a dit, que quiconque s’approche de Dieu doit croire qu’il y en a un ; c’est-à-dire qu’il doit aller à Dieu par la foi. Ce qui se fait, lorsque l’entendement étant aveuglé en lui-même, est élevé par la foi seule, et lorsque Dieu s’unit à l’esprit par la foi, et qu’il se tient caché dans ses ténèbres, selon la portée de David : Il y a un nuage, dit-il, sous ses pieds, et il est monté sur les Chérubins, et il a volé sur les ailes des vents, et il s’est caché dans des nuées ténébreuses, qui le couvrent de tous côtés comme un pavillon. Ces paroles : Il y a un nuage sous ses pieds, et il s’est caché dans des nuées ténébreuses qui le couvrent de tous côtés comme un pavillon, représentent l’obscurité de la foi où Dieu se cache. Et celles-ci : Il est monté sur les Chérubins, et il a volé sur les ailes des vents, nous apprennent que Dieu vole et s’élève au-dessus des forces de l’entendement. Car les Chérubins signifient des esprits intelligens. Et les ailes des vents ne sont autre chose que les sublimes connaissances de l’entendement ; et comme l’être de Dieu est infiniment au-dessus de toutes ces choses, il n’est point de créature qui le puisse concevoir. Nous en avons une figure dans les saints livres. Lorsque Salomon eut achevé le temple de Jérusalem, Dieu y descendit dans un nuage et remplit tellement le temple, que les Israélites ne purent le voir et Salomon dit alors ces paroles : Le Seigneur a promis de demeurer dans une nuée. Lors aussi que Moyse était sur la montagne de Sinaï, Dieu lui apparut environné d’un nuage. Toutes les fois enfin qu’il a eu quelque commerce sensible avec les hommes, il ne s’est montré que sous le voile des ténèbres, comme il est marqué dans le livre de Job. Ce saint homme assure que Dieu lui parla du milieu d’un nuage épais ; ce qui nous montre l’obscurité de la foi, sous laquelle la Divinité, lorsqu’elle se communique à l’ame, se tient cachée. Communication qui sera parfaite, lorsque selon la doctrine de Saint Paul, ce qui est imparfait cessera, c’est-à-dire les ténèbres de la foi, et lorsque la perfection sera venue, c’est-à-dire, la clarté de Dieu. La conduite de Gédéon dans la guerre qu’il fit aux Madianites, exprime encore cette vérité.Dedit tubas in manibus eorum, lagenasque vacuas ae lampades in medio lagenarum. Judic. 7. 16. Il donna à ses soldats des lampes allumées, et renfermées dans des pots de terre ; de sorte qu’ils ne voyaient pas la lumière ; mais quand ils eurent cassé les pots ils la virent ; de même la foi que ces pots représente, contient cette divine lumière, je veux dire, la vérité essentielle qui est Dieu même ; et lorsque ce sacré vase sera rompu par la mort qui fera la séparation de l’ame d’avec le corps, la lumière et la gloire de Dieu éclateront. Il est donc constant que l’ame qui veut se procurer l’union de Dieu, doit entrer dans les ténèbres de la foi, avant que de participer à la claire vue du Seigneur. Il me reste maintenant à expliquer toutes les connaissances qui peuvent tomber dans l’esprit, et tous les obstacles qui en peuvent naître dans le chemin de la foi. Il faut dire aussi comment l’ame se doit gouverner, pour en tirer du profit au lieu d’en recevoir du dommage.
CHAPITRE DIXIÈME.
La distinction des diverses connaissances qui peuvent venir de l’esprit.
Pour traiter en particulier de l’utilité et des dommages que les connaissances peuvent apporter à l’ame en ce qui regarde son union avec Dieu par la foi, il est nécessaire de proposer ici les lumières, tant naturelles que surnaturelles, qui peuvent entrer dans l’esprit, afin qu’en regardant l’ordre qu’elles doivent avoir entre elles, nous conduisions l’entendement dans la nuit obscure de la foi.
Je dis donc que l’esprit acquiert la connaissance des choses par deux moyens ; l’un est naturel, l’autre est surnaturel ; le naturel est, lorsque l’entendement connaît par le ministère des sens extérieurs, ou lorsqu’il tire lui-même des conséquences qui lui donnent des connaissances nouvelles ; le surnaturel est, lorsque l’esprit reçoit par infusion des connaissances qui surpassent ses forces et sa capacité naturelle. Entre les connaissances surnaturelles, les unes sont matérielles, les autres sont spirituelles ; les matérielles sont de deux sortes : les unes procèdent des sens corporels extérieurs, les autres des sens corporels intérieurs, et surtout de l’imagination.
Il y a aussi deux différences dans les connaissances surnaturelles ; l’une de ces connaissances est distincte, claire et particulière ; l’autre est confuse, obscure et universelle. La première se divise en quatre espèces de connaissances particulières, qui sont communiquées à l’esprit sans l’opération des sens corporels ; et ce sont les visions, les révélations, les paroles intérieures et les sentimens spirituels : la seconde est la seule contemplation que Dieu donne à l’ame dans la foi ou par la foi ; et c’est à ce terme où nous prétendons mener l’ame par ces connaissances particulières. Nous commencerons par les connaissances naturelles, afin d’apprendre à l’ame la manière de s’en dépouiller.
CHAPITRE ONZIÈME.
De la perte et des obstacles que les connaissances de l’esprit peuvent causer à l’ame par les objets, qui sont présentés surnaturellement aux sens extérieurs, et de quelle manière l’ame s’y doit comporter.
Les premières connaissances dont nous venons de parler, sont celles que l’entendement forme par des voies naturelles ; mais comme nous en avons suffisamment traité dans le premier Livre, où nous avons conduit l’ame dans la nuit ou la mortification des sens, nous ne parlerons en ce Chapitre que des connaissances que l’esprit produit par les voies surnaturelles des sens extérieurs, qui sont la vue, l’ouïe et le goût, l’odorat et l’attouchement, dans lequel plusieurs objets ont coutume de se présenter surnaturellement aux personnes spirituelles. Car les Saints et les Anges bons ou mauvais, ont quelquefois des lumières et des splendeurs extraordinaires qui paraissent aux yeux du corps. Quelquefois les oreilles sont frappées de certaines paroles, soit qu’on voie ceux qui les profèrent, soit qu’on ne les voie pas. L’odorat est quelquefois rempli sensiblement de très-agréables odeurs, dont la cause est inconnue, et le goût est touché de saveurs très-douces. Enfin l’attouchement sent des plaisirs proportionnés à sa nature, et quelquefois si pénétrans, que tous les os et toutes les moëlles du corps semblent nager dans un torrent de joie. Cette douceur a quelque chose de semblable à celle que nous appelons onction d’esprit, et qui se répand dans les ames fort simples et fort pures. Au reste ces délices des sens coulent d’ordinaire de la dévotion sensible, et les personnes spirituelles les goûtent plus ou moins chacune selon ses dispositions.
Mais il est nécessaire de remarquer, que quoique les sens du corps puissent percevoir toutes ces choses par l’opération de Dieu, il ne faut pas néanmoins s’y fier ni les recevoir. Il est même plus à propos de les fuir, et de n’examiner jamais si elles sont bonnes ou mauvaises ; car plus elles sont extérieures et corporelles, moins il est certain que Dieu en est la cause et qu’elles viennent de lui ; puisque c’est plus le propre de Dieu de se communiquer à l’esprit qu’aux sens, qui sont très-souvent sujets à de grandes illusions ; parce que quoiqu’ils soient matériels, ils se font juges des choses spirituelles, les estimant telles qu’ils les sentent ; et néanmoins il y a entre eux et elles une aussi grande différence, qu’on en voit entre le corps et l’ame ; et ils sont aussi incapables d’en juger, que les bêtes les plus stupides sont éloignées des choses raisonnables ; c’est pourquoi celui-là se trompe qui a de l’estime pour ces sortes d’opérations, et il s’expose à de grands dangers, ou du moins il se fait lui-même un grand obstacle à la vie spirituelle.
De sorte qu’on doit toujours craindre que ce ne soit plutôt le démon que Dieu, qui produise tous ces effets dans les sens : car il a plus de pouvoir sur les choses corporelles et extérieures, que sur les choses intérieures et spirituelles, et il trouve plus de facilité à s’en servir pour nous séduire. De plus, l’extrême opposition que les objets matériels ont avec les choses spirituelles, les rend d’autant plus inutiles à l’ame qu’ils sont tout-à-fait extérieurs ; car quoiqu’ils contribuent quelque chose à la dévotion et à la ferveur, comme il arrive toujours quand Dieu opère lui-même, l’effet toutefois est beaucoup moindre, que si ces connaissances étaient purement spirituelles et intérieures. D’ailleurs ces opérations jettent l’ame dans l’erreur, dans la présomption et dans la vanité ; car comme elles sont matérielles et palpables, elles frappent les sens et les excitent de telle sorte, que l’ame croit qu’elles sont fort sublimes, parce qu’elles les sent davantage. Ainsi elle les suit aveuglément, persuadée qu’elles sont la lumière et le guide, qui la peuvent conduire à l’union divine, quoiqu’elle s’en éloigne d’autant plus, qu’elle estime davantage ces choses, puisque la foi seule est le moyen d’y parvenir.
Outre cela, lorsque l’ame s’aperçoit de ces opérations extraordinaires, elle conçoit souvent une secrète estime de soi-même, s’imaginant qu’elle a déjà quelque mérité devant Dieu ; ce qui est contraire à l’humilité. Le malin esprit sait bien lui faire prendre alors de la satisfaction en elle-même, d’une manière quelquefois cachée, et quelquefois connue. C’est pour cet effet qu’il représente aux sens ces sortes d’objets, à savoir, aux yeux, des images de Saints, et des lumières éclatantes ; aux oreilles, de belles paroles ; à l’odorat, de fines odeurs ; au goût, des saveurs agréables ; à l’attouchement, des plaisirs charmans ; afin qu’ayant ainsi gagné les hommes, il les entraîne dans les déréglemens les plus horribles.
Il faut donc rejeter toutes ces représentations et tous ces goûts. Car supposé que ce soit Dieu qui en soit l’auteur, l’ame ne lui fait nulle injure, lorsqu’elle les refuse ; et d’ailleurs elle ne perd pas le fruit que Dieu voulait faire en elle par ces opérations. La raison est, parce que si elles viennent de Dieu, elles font leur effet en un moment, et ne donnent pas le temps à l’ame de délibérer si elle les acceptera ou non ; car comme Dieu commence à les produire surnaturellement, sans que l’ame agisse de son côté, de même il fait en elle, sans sa coopération, l’effet qu’il prétend faire par les moyens qu’il emploie, parce que l’esprit est alors dans un état passif ; et toutes ces choses se passent en lui de telle sorte, que l’effet ne dépend ni de son consentement ni de son refus. Cela se fait de la même manière, que si on jetait du feu sur un homme nu ; soit qu’il le voulût ou qu’il ne le voulût pas, le feu ne laisserait pas de le brûler de même les visions et les représentations qui portent au bien, produisent leurs principaux effets dans l’ame plutôt que dans le corps, quoique l’ame y résiste. C’est aussi de cette sorte que les opérations du démon causent à l’ame, quoiqu’elle n’y consente pas, de l’inquiétude, du trouble, de l’aridité, de la vanité, et de la présomption. Il est vrai pourtant que ces opérations ne sont pas si efficaces pour nuire à l’ame, que les opérations de Dieu le sont pour engager l’ame à faire le bien : les unes n’excitent tout au plus que des mouvemens indélibérés, et ne peuvent entraîner l’ame dans de plus grands désordres, lorsqu’elle les réprime promptement. Ainsi l’inquiétude qu’elles font ne dure pas si ce n’est peut-être que la faiblesse de l’ame et son peu de précaution donnent lieu à cette inquiétude de subsister ; mais les autres mouvemens pénètrent l’ame intimément ; ils l’enflamment, ils l’attirent par des attraits victorieux, à donner son consentement avec liberté et avec amour, au bien qui lui est présenté ; ils l’y disposent, ils lui en facilitent l’acquisition et la jouissance. Cependant quoique ces opérations viennent de Dieu, si l’ame y adhère trop, et si elle se détermine à les recevoir, il en arrive six inconvéniens.
Le premier, elle diminue la perfection qu’elle pratique, en se conduisant par les lumières de la foi ; puisque les choses qu’elle connaît par l’expérience des sens, ôtent à la foi sa pureté et son excellence, qui l’élèvent au-dessus de tous les sens ; c’est pourquoi si l’ame ne se détache pas de tous les objets des sens, elle s’éloigne du moyen qu’elle a d’atteindre à l’union divine.
Le second, est l’empêchement que ces objets, si on ne les renonce pas, apportent à l’esprit ; car ils l’attachent si étroitement aux goûts et aux visions sensibles, qu’elle ne peut s’élever aux choses spirituelles et invisibles. Et c’est là une des raisons qu’eut Jésus-Christ de dire à ses disciples, qu’il était à propos qu’il retournât au ciel, afin qu’ils fussent disposés par la privation de sa présence visible, à recevoir le Saint-Esprit ; et après sa résurrection, il ne permit pas Marie-Magdelaine de se prosterner à ses pieds, afin qu’étant privée de cette satisfaction sensible, elle s’établit plus solidement en la foi.
Le troisième inconvénient est, que l’ame s’accoutume à jouir de son amour propre, et qu’elle ne tend pas à la véritable résignation, ni à la parfaite nudité d’esprit.
Le quatrième, elle perd peu-à-peu l’effet que ces visions surnaturelles avaient fait dans l’intérieur ; car elle regarde ce qu’elles ont de sensible, quoique ce soit le moins considérable. Et de cette façon elle ne reçoit pas si abondamment l’effet qu’elles produisent, et qui s’imprime et se conserve d’autant mieux, qu’on se dépouille davantage de toutes ces choses sensibles.
Le cinquième, l’ame est privée de toutes les faveurs de Dieu, parce qu’elle s’y attache par un esprit de propriété, et qu’elle n’en use pas pour s’avancer en la vie spirituelle. Mais agir de la sorte, c’est se les attribuer à soi-même, s’en occuper, et y prendre plaisir. Ce n’est pas là néanmoins la fin pour laquelle Dieu accorde ces grâces. L’ame même en cet état peut facilement se persuader, que ces sortes de dons ne viennent pas de Dieu.
Le sixième, l’ame en recevant ces opérations, donne occasion au démon de la tromper par de semblables représentations, auxquelles il sait si bien donner l’air de vraisemblables, qu’elles paraissent très-bonnes et très-sûres ; car, comme dit l’apôtre : Il se transforme en Ange de lumière. Il est donc expédient, que l’ame les méprise et les rejette, de quelque endroit qu’elles puissent venir. Si elle en use autrement, le démon la remplira de ces visions et de ces goûts ; tellement qu’elle prendra souvent ses propres opérations pour les opérations de Dieu de plus les opérations du malin esprit se multiplieront, et celles de Dieu diminueront et cesseront de telle sorte, qu’il ne restera plus rien de la part de Dieu, et que tout se fera par le démon, et se rapportera à lui comme à sa cause. C’est ce qui est arrivé à plusieurs personnes qui ne s’en sont pas gardées, et qui s’y sont abandonnées si opiniâtrément, qu’on a eu de la peine à les ramener à Dieu par la pureté de la foi. Il y en a même qui n’y sont jamais retournées, tant l’esprit de ténèbres s’était rendu maître d’elles.
C’est pourquoi il est de la prudence et de la nécessité, de craindre toutes ces choses et de leur fermer l’entrée ; car en les fuyant, on évite les surprises du démon, et on rompt les empêchemens de la vraie foi : enfin l’esprit en retire beaucoup de fruit.
Véritablement comme Dieu détruit insensiblement ces opérations, lorsque l’ame se les rend propres et ne s’en sert pas comme il faut ; et comme le démon les suggère et les augmente, lorsque l’ame y consent ; de même quand l’ame qui les sent est fort indifférente, et ne se met pas en peine de les avoir ou de les perdre, cet ennemi cesse d’opérer, voyant bien qu’il ne peut nuire à l’ame. D’ailleurs Dieu multiplie ses dons dans l’ame parce qu’elle s’humilie et qu’elle abhorre toute propriété : et comme le maître dont il est parlé dans l’Évangile, établit sur de grandes choses son serviteur, qui avait été fidèle en de petites choses, de même Dieu donne de grandes choses à l’ame, qui a fait un fidèle usage des petites qu’il lui avait données auparavant. Que si elle persévère dans sa fidélité, Dieu continue à la favoriser de nouvelles grâces, jusqu’à ce qu’il la conduise par degrés à l’union et à la transformation divine.
Car il éprouve l’ame avec ordre et en diverses manières, pour l’élever au terme qu’il se propose. Premièrement, en s’accommodant à son peu de capacité, il la visite plus selon les sens que selon l’esprit, afin que si elle use prudemment de cette première nourriture pour acquérir des forces spirituelles, il lui donne des viandes plus excellentes et plus abondantes. Secondement, si dans ce premier état elle gagne la victoire sur le démon, Dieu lui offre une seconde nourriture plus exquise. En troisième lieu, si elle est victorieuse en ce second combat, il la fait passer à une troisième sorte de viande plus divine ; et avançant ainsi, elle passe par sept demeures, qui sont les sept degrés de l’amour divin, jusques à ce que son époux céleste la mette dans la plus haute et la plus parfaite charité.,
Ô qu’heureuse est l’ame qui a pu vaincre cette bête dont Saint Jean parle dans son Apocalypse, qui a sept têtes opposées aux sept degrés de l’amour divin, qui s’efforce de détruire chaque degré, et qui combat l’ame dans chacune de ces sept demeures, lorsqu’elle travaille pour monter au plus haut degré de l’amour céleste. Assurément si elle se défend avec fidélité dans chaque degré, et si elle remporte l’avantage, elle méritera de passer de degré en degré jusqu’au dernier, après avoir coupé les sept têtes, avec lesquelles la bête lui faisait une guerre si cruelle, car, comme dit Saint Jean : Cette bête a le pouvoir de faire la guerre aux Saints et de les vaincre. Ce qu’elle exécute en les attaquant chacune dans ces degrés, avec toute la force de ses armes.
Si bien que c’est une chose affligeante d’en voir plusieurs, qui sont entrés dans ce combat de la vie spirituelle contre la bête, et qui n’ont pas assez de courage pour lui trancher la première tête, en renonçant aux choses sensibles. Que si quelques-uns en viennent à bout, ils ne lui enlèvent pas néanmoins la seconde tête en rejetant les apparitions et les goûts dont nous parlons. Mais ce qui est encore plus digne de compassion, après que quelques-uns lui ont coupé non-seulement la première et la seconde tête, mais aussi la troisième qui représente les sens intérieurs, en passant de la méditation à un degré d’oraison plus excellente ; au lieu d’entrer dans la pureté de l’esprit, ils donnent occasion à cette bête de les assaillir de nouveau et de les surmonter, en sorte qu’elle ressuscite et rétablit sa première tête, et alors la fin de ces gens-là devient pire en leur rechute que leur commencement, parce que la bête prend avec elle sept autres esprits plus méchans qu’elle, et fait la guerre avec plus de cruauté qu’auparavant. L’homme spirituel doit donc se défaire de toutes les représentations, et de toutes les douceurs qui flattent les sens extérieurs, s’il désire couper la première et la seconde tête de ce monstre. Il doit en même temps entrer par l’exercice d’une vive foi, dans la première et dans la seconde demeure de l’amour, ne s’embarassant nullement des choses sensibles, parce qu’elles sont un grand obstacle à la nuit spirituelle de la foi.
Ce qui prouve que toutes ces visions et tous ces sentimens ne peuvent être un moyen pour acquérir l’union divine, n’ayant nulle proportion avec elle, et donnant lieu au démon de tenter l’ame qui s’y plaît, et de la précipiter en plusieurs, et de la perdre sans ressource. D’où il s’ensuit qu’on doit abhorrer ces visions et ces sentimens, et qu’il ne faut jamais les recevoir, sinon rarement et en de certains cas, selon qu’une personne docte, spirituelle et expérimentée en jugera.
CHAPITRE DOUZIÈME.
On traite des représentations imaginaires et purement naturelles. On montre de quelle nature elles sont, et qu’elles ne peuvent être un moyen proportionné pour arriver à l’union de Dieu, et combien elles nuisent à l’ame, lorsque l’ame ne s’en détache pas.
Avant que nous parlions des visions qui sont présentées surnaturellement à l’imagination et à la fantaisie, il est nécessaire de traiter des représentations que ces sens intérieurs forment naturellement, afin que nous passions des plus petites choses aux plus grandes, et des plus extérieures aux plus intérieures, jusqu’à ce que nous parvenions aux recueillement intime où l’ame s’unit à son Dieu.
Il s’agit donc maintenant de deux sens corporels et intérieurs, à savoir l’imagination et la fantaisie, dont l’un sert à l’autre selon l’ordre naturel qu’ils ont ensemble. Car la fantaisie qu’on appelle aussi la ratiocinative, fait une espèce de raisonnement imparfait, et l’imaginative forme les images des choses que les sens extérieurs perçoivent.
Et pour ce qui regarde notre dessein, ce que nous dirons de l’un de ces sens se doit entendre aussi de l’autre, comme si nous parlions des deux ensemble ; et on doit appliquer à un seul, ce que nous écrirons de l’un et de l’autre.
Or, on appelle images, représentations ou figures corporelles, tout ce que ces deux sens intérieurs forment, en opérant eux-mêmes par leurs forces naturelles et de cette sorte ces deux puissances contribuent par l’usage de ces espèces, à la méditation qui renferme le raisonnement et le discours ; comme il arrive lors, par exemple, qu’on s’imagine Jésus-Christ attaché à la colonne ou à la croix, ou qu’on se représente Dieu même revêtu d’une grande majesté est assis sur un trône fort élevé, ou la gloire céleste comme une très-belle lumière, ou les autres choses divines et humaines, qui peuvent frapper l’imagination.
L’ame doit se vider de toutes ces représentations corporelles, pour être participante de l’union de Dieu. Elles n’ont nulle proportion avec Dieu, et ne peuvent non plus que les objets matériels des sens extérieurs, conduire l’ame à cette union. La raison est, parce que l’imagination ne se peut figurer que ce qu’elle a reçu par la vue, ou par l’ouïe, ou par les autres sens extérieurs, et tout au plus elle peut former les images des choses qui sont venues par les sens jusqu’à elle, lesquelles ne sont pas néanmoins plus nobles que les objets mêmes de ces sens. En effet, quoique l’imagination se représente des palais de pierres précieuses et des montagnes d’or, parce qu’elle a reçu des sens extérieurs les images des pierres précieuses et de l’or ; néanmoins tout cet ouvrage n’est ni plus excellent ni plus grand, que la substance d’un grain d’or et d’une pierre précieuse, quoique l’imagination ait fait en elle-même avec art et avec ordre, la composition de ces palais et de ces montagnes. Et parce que les créatures n’ont nulle proportion avec l’essence divine, il est constant que toutes celles que l’imagination se représente, ne peuvent être à l’ame un moyen prochain pour s’unir à son Créateur.
Et de cette manière ceux-là sont éloignés de Dieu, qui se servent de ses figures imaginaires pour le connaître ; par exemple, ceux qui se l’imaginent comme un grand feu, comme une lumière éclatante, comme quelque chose de semblable. Car quoique ces sortes de représentations soient nécessaires à ceux qui commencent à s’exercer en la méditation, pour s’enflammer de l’amour divin par l’entremise des sens, et pour donner à leur ame de la nourriture spirituelle : quoique ces opérations soient aussi des moyens éloignés de s’unir à Dieu, et que les personnes spirituelles doivent ordinairement passer par-là, pour arriver à leur terme qui est leur repos dans le Seigneur : toutefois il faut user tellement de ces choses, qu’on se contente d’y passer ; car si on s’y arrêtait toujours, on n’atteindrait jamais au terme de l’union divine, qui n’a nulle proportion avec ces moyens éloignés. On comprendra facilement cette vérité par la comparaison suivante. Comme les degrés d’un escalier n’ont rien de semblable à la chambre où ils conduisent ; et comme celui qui veut monter à cette chambre, les doit tous passer de telle sorte, que s’il s’arrêtait à quelqu’un d’eux, il n’irait pas à son terme : de même ces moyens n’ont rien qui approche de Dieu ; on n’en doit user qu’en passant ; il ne faut pas y demeurer ; et si l’on s’y attache, on ne parviendra jamais à cette union.
C’est pourquoi celui qui désire de s’unir à Dieu de cette manière, doit s’élever au-dessus des considérations, des figures imaginaires, et des impressions des sens intérieurs ; puisqu’elles n’ont nulle proportion avec Dieu, qui est le terme qu’il cherche, comme Saint Paul même l’enseigne dans les actes des Apôtres : Nous ne devons pas, dit-il, nous imaginer, que la divinité soit semblable à aucune figure d’or ou d’argent, ou de pierre travaillée par le dessein et par l’industrie des hommes..
De là vient qu’il y a des hommes spirituels, qui se trompent en cet endroit. Car après qu’ils se sont servi long-temps comme doivent faire ceux qui commencent, des représentations imaginaires et des méditations, pour s’approcher de Dieu le plus près qu’il leur était possible ; néanmoins lorsque Dieu veut les attirer à la jouissance des biens spirituels et plus intérieurs, en les privant du goût de l’oraison où ils ont accoutumé de raisonner et d’occuper leur imagination, ils reculent, ils résistent aux attraits divins ; ils n’osent, et ne peuvent même se résoudre à quitter ces manières de prier sensibles et palpables ; ils s’efforcent de les conserver ; ils se persuadent enfin qu’ils doivent marcher toujours par ce chemin, et garder toujours cette méthode.