La Montée du Mont-Carmel (page 6)
Cependant ils se donnent beaucoup de peine, et ils en tirent peu de fruits ; leur travail même, leur aridité et leur inquiétude s’augmente d’autant plus ; qu’ils s’appliquent davantage à jouir de ces sortes de douceurs spirituelles, parce qu’on ne peut les trouver dans ce premier moyen d’aller à Dieu, ni dans cette première espèce de méditation. En effet, l’ame ne goûte plus une viande si sensible ; mais elle en demande une plus délicate et plus spirituelle, qui consiste non pas dans les opérations de l’imagination, mais dans le repos que cette nourriture procure à l’ame, en la laissant dans sa paix et dans sa tranquillité. Car plus l’ame avance en la perfection intérieure, plus les opérations de ses puissances envers les objets particuliers cessent. Elle ne fait sur tous ces objets qu’un seul acte général et très-pur ; et ainsi ses facultés n’opèrent plus pour arriver au terme où elles allaient auparavant, parce que l’ame y est déjà parvenue elle-même. Il en va comme d’un voyageur : quand il a fait tout son chemin il s’arrête ; car s’il marchait toujours, jamais il ne pourrait voir la fin de son voyage : de même si on employait toujours les moyens qui nous conduisent à la fin, et si on s’arrêtait là sans passer plus outre, on ne pourrait jamais arriver à son terme.
Si bien que c’est une chose déplorable, de voir des personnes qui troublent le repos de leur ame, lorsqu’elle veut demeurer dans la paix intérieure, où Dieu la nourrit de ses douceurs célestes ; ils la contraignent de revenir aux choses extérieures ; de retourner en arrière sur ses pas, et de quitter le terme où elle repose, pour se servir tout de nouveau des moyens qui l’y menaient, et qui sont les considérations et la méditation : ce que l’ame ne peut faire sans une extrême résistance. Car comme celui qui est arrivé avec beaucoup de travail au lieu où il jouit d’un profond repos, s’afflige lorsqu’on le force à travailler tout de nouveau, de même l’ame qui est dans le centre de sa paix, sent beaucoup de répugnance à reprendre les premières opérations qui la fatiguaient auparavant. Mais parce que ces gens-là ne pénètrent pas dans le secret de cet état, qui leur paraît nouveau n’en ayant pas encore l’expérience, ils s’imaginent qu’ils ne font rien dans l’oraison. De sorte qu’ils ne peuvent s’abandonner à cette paix et à cette tranquillité intérieure, et qu’ils s’efforcent de raisonner dans leurs méditations, et d’y faire des considérations suivant leurs premières idées.
Et voilà la source de leurs aridités et de leurs sécheresses. Ils cherchent avec empressement les goûts et la dévotion sensible, qu’ils ne trouveront plus en cette voie. Et nous pouvons leur appliquer ce proverbe : Plus il gêle, plus il serre. Car plus ils s’obstineront à discourir dans l’oraison mentale plus ils s’en trouveront mal, puisqu’ils éloigneront davantage leur ame de son calme spirituel. Se comporter de la sorte, ce n’est autre chose, que laisser le plus pour le moins, faire ce qu’on a déjà fait, et reculer en arrière.
Au reste, il faut recommander à ces personnes-là, de se conserver dans le repos en s’appliquant à Dieu avec attention et avec amour et de négliger les opérations de l’imagination, puisque les puissances n’opèrent pas alors, et qu’elles sont tranquilles dans cette simple, et douce, et amoureuse vue de Dieu. Que si elles font quelque opération, elle ne la font pas avec violence ni avec un discours prémédité, mais avec un amour plein de douceur ; tellement qu’elles agissent plutôt par le mouvement de Dieu, que par la capacité de l’ame. Ce que nous avons dit suffit maintenant pour montrer qu’il est nécessaire que ceux qui veulent profiter, se débarrassent des opérations de l’imagination et de la fantaisie, lorsque leur avancement spirituel le demande en l’état où ils se trouvent. Mais afin qu’on voie clairement quand cela se doit faire, nous en donnerons des marques dans le Chapitre suivant.
CHAPITRE TREIZIÈME.
On propose les signes que l’homme spirituels peut remarquer en lui-même, pour commencer à renoncer aux représentations imaginaires, et au discours dans la méditation.
Afin que la doctrine que nous expliquons ne paraisse ni confuse, ni obscure, il est nécessaire de montrer quel est le temps commode pour quitter les opérations de l’imagination, et les raisonnemens de l’entendement, de peur que l’homme spirituel ne les abandonne ou plutôt ou plus tard, que l’esprit ne le demande. Comme il est expédient de les omettre en son temps, de peur qu’ils n’empêchent d’aller à Dieu, de même il ne faut pas les interrompre avant le temps, de peur qu’au lieu d’avancer on ne recule en ce chemin. Car quoiqu’ils ne soient pas un moyen prochain de l’union divine, à ceux qui ont déjà fait de grands progrès en cette voie, ils sont néanmoins utiles comme des moyens éloignés à ceux qui commencent ; afin qu’en se servant des sens ils disposent l’ame et l’accoutument aux choses spirituelles, et qu’ils prennent occasion de là d’effacer toutes les images des choses temporelles, séculières et naturelles. Pour cette fin nous apporterons des marques pour juger s’il est à propos de soustraire ou non les opérations de ces puissances.
Or il y a trois signes, le premier est quand on reconnaît qu’on ne peut plus ni méditer, ni se servir de l’imagination, non pas absolument dans ses opérations naturelrelles, mais à l’égard de Dieu dans la contemplation surnaturelle ; quand on ne trouve aucun goût, ni aucune nourriture de l’ame comme auparavant, mais plutôt on y souffre de l’aridité dans les choses où l’on avait coutume de nourrir les sens, et d’où on tirait du suc et de la pâture spirituelle. Toutefois pendant que l’homme spirituel pourra raisonner en méditant, et goûter quelques douceurs intérieures, il ne faut pas qu’il renonce à la méditation, sinon peut-être lorsque son ame s’est établie dans une tranquillité parfaite.
Le second est, lorsque l’homme spirituel ne sent nul désir d’appliquer l’imagination aux choses particulières, intérieures ou extérieures. Je ne parle pas pourtant des égaremens de cette faculté qui est si volage, qu’au temps même de la récollection la plus sévère, elle va de tous côtés ; mais je veux dire seulement, que l’ame ne prend plus aucun plaisir à employer l’imagination dans les autres choses.
Le troisième signe, qui est le plus certain de tous, c’est lorsque l’ame se plaît à demeurer seule en son fonds, à faire une attention amoureuse à Dieu, sans s’occuper d’aucunes considérations particulières, et à jouir d’une grande paix intérieure et d’un profond repos, sans faire aucun acte développé, étendu ou formel, soit de la mémoire, soit de l’entendement, soit de la volonté ; car, elle est alors pénétrée d’une connaissance de Dieu générale et affectueuse sans concevoir rien de particulier, et elle se tient attachée à lui par les doux transports d’un amour paisible et dégagé de tout autre objet.
L’homme spirituel doit remarquer sûrement en lui-même ces trois signes, pour se résoudre à se laisser conduire de la méditation à la contemplation extraordinaire. Le premier n’est pas seul suffisant pour lui faire ce changement. La difficulté ou l’impuissance qu’il aurait d’opérer de l’imagination et de méditer les choses divines, pourrait venir de ses distractions et de sa négligence. C’est pourquoi il est nécessaire qu’il découvre encore en lui-même le second signe, qui consiste à ne sentir aucun désir de penser à d’autres choses étrangères, ou éloignées de son objet qui est Dieu. En effet, lorsque les égaremens d’esprit et la tiédeur empêchent quelqu’un de fixer son imagination et son entendement dans les choses célestes, il se porte iucontinent et s’attache à des objets différens, qui l’écartent de la contemplation de Dieu.
Ce n’est pas néanmoins assez d’être convaincu qu’on a la première et la seconde marque ; il faut avoir la troisième. Car quoiqu’on fût persuadé par sa propre expérience, qu’on ne pourrait ni discourir, ni méditer, et qu’on n’aurait aucun désir de songer à d’autres objets, toutefois cela pourrait venir ou de la mélancolie, ou de quelque autre humeur, qui remplirait le cerveau ou le cœur, et qui suspendrait tellement l’opération des sens, qu’on ne voudrait point s’appliquer à la méditation, et qu’on ne se plairait qu’à rester dans cet agréable transport, ou dans ce doux assoupissement. Il est donc à propos d’avoir le troisième signe, c’est-à-dire, de se voir en état de faire une amoureuse attention au Seigneur, avec une grande tranquillité intérieure.
Il faut cependant avouer que quand on commence à entrer dans cette contemplation, on n’y prend presque pas garde, et on ne s’aperçoit presque pas de cette amoureuse connaissance de Dieu, pour deux raisons : l’une est, parce que cette connaissance est au commencement très-subtile, très-délicate et presque imperceptible ; l’autre est, parce que l’ame qui est accoutumée à faire la méditation d’une manière sensible, ne remarque pas presque cette manière de contempler insensible et spirituelle. Ce qui lui arrive pour l’ordinaire, parce qu’elle ne connaît pas encore ce nouvel état, et qu’ensuite elle s’efforce d’opérer toujours avec goût et avec sentiment : ainsi quoique sa paix intérieure soit plus abondante en ce nouveau genre de contemplation, elle y met elle-même de l’obstacle, et elle se prive de ce repos par son attachement à ses premières habitudes. Il est vrai pourtant que plus elle se disposera à cette tranquillité, plus elle avancera en cette amoureuse et générale connaissance de Dieu, lequel la comblera de paix, de douceur et de plaisir spirituel. Mais afin que ce que nous avons dit soit plus évident, nous apporterons dans le Chapitre suivant les raisons qui prouvent la nécessité d’avoir ces trois signes.
CHAPITRE QUARTORZIÈME.
On apporte les raisons qui prouvent la nécessité d’avoir ces trois signes, pour faire de plus grands progrès en la vie spirituelle.
Pour ce qui concerne le premier signe, il faut savoir que quand l’homme spirituel ne goûte plus les opérations de l’imagination, et ne peut plus discourir dans la méditation, il doit quitter cette voie pour deux raisons. La première est, parce que l’ame a reçu en quelque façon tout le bien spirituel qu’elle pouvait trouver dans les choses divines par la méditation et par le discours. Ce qui paraît en ce qu’elle ne peut plus ni méditer, ni raisonner, ni sentir aucune douceur comme elle sentait auparavant : elle n’a pas àcquis pour lors l’expérience des goûts spirituels que ces choses répandent dans l’ame. En effet, toutes les fois que l’ame est enrichie de quelque nouveau bien spirituel, elle le reçoit en le goûtant, au moins en esprit, de la manière qu’il lui est donné et qu’il lui est utile ; aussi serait-ce une espèce de miracle, si elle recueillait sans ce goût quelque fruit de ce bien spirituel ; parce que tout cela se passe comme les Philosophes disent, savoir que ce qui a de la saveur et du goût nourrit. C’est pourquoi le saint homme Job disait : Qui pourra manger des viandes insipides, et nullement assaisonnées de sel ? Ainsi la privation de ces consolations spirituelles et de cette utilité, l’empêche de faire des considérations et des raisonnemens dans l’oraison.
La seconde raison est, parce que l’ame a déjà acquis l’esprit de méditation quant à la substance et à l’habitude ; car la fin ou le terme de la méditation et du discours est d’en recueillir quelque connaissance et quelque amour de Dieu, pour en produire les actes et comme toutes sortes d’actes souvent réitérés font des habitudes dans l’ame, de même les actes de cette connaissance et de cet amour répété fréquemment, produisent des habitudes en celui qui s’y adonne. À quoi j’ajoute que Dieu fait quelquefois le même effet dans l’ame, en l’élevant à la contemplation sans se servir de ces actes, ou du moins avant que l’ame en ait fait plusieurs.
Et c’est ainsi qu’elle acquiert par l’usage et par l’habitude, la connaissance amoureuse et générale de Dieu, laquelle elle n’avait auparavant que par le travail de la méditation, et qu’en détail, avec partage et avec distinction. C’est pourquoi aussitôt qu’elle s’est mise en oraison, semblable à celui qui a de l’eau toute prête à boire, elle boit dans ces sources divines avec un plaisir admirable, sans avoir besoin des considérations de l’esprit ni des espèces de l’imagination : tellement qu’aussitôt qu’elle s’est mise en la présence de Dieu, elle produit les actes d’une connaissance de Dieu confuse, affectueuse, paisible, pleine de repos, et elle y puise de la sagesse, de l’amour et des délices toutes célestes. De là vient qu’elle sent une extrême peine et une grande résistance, lorsque jouissant de cette paix on la force à méditer et à discourir sur des sujets qui ne contribuent qu’à lui donner des connaissances particulières. Il lui arrive alors la même chose qu’à un enfant, à qui on arracherait la mamelle lorsqu’il en suce le lait avec plaisir, et que l’on contraindrait de chercher avec peine une autre mamelle, et de sucer avec chagrin un autre lait. Ou bien comme à celui qui aurait déjà dépouillé un fruit de son écorce, et au lieu de le manger il serait obligé d’en préparer un autre sans en goûter ; ou enfin comme à celui, lequel tenant sa proie entre les mains, la lâcherait par la vaine espérance qu’il aurait d’en trouver une meilleure. Plusieurs d’entre ceux qui commencent à entrer en ce genre de contemplation, tombent dans ces inconvéniens. Ils croient que cet état consiste à raisonner, et à connaître par des représentations imaginaires plusieurs objets particuliers ; et parce qu’ils ne découvrent pas ces lumières particulières dans ce repos affectueux où l’ame voudrait demeurer, ils se persuadent qu’ils s’égarent du droit chemin, et qu’ils passent inutilement le temps dans l’oraison. C’est pourquoi ils retournent au discours de l’entendement et aux opérations de l’imagination, mais en vain ces choses s’étant déjà dissipées ne se présentent plus à l’esprit ; de sorte que ces gens-là s’imaginent qu’ils reculent et se perdent ; ils s’affligent cruellement et ne goûtent aucune consolation. À la vérité ils se perdent ; mais ce n’est pas de la manière qu’ils le pensent ; ils se perdent quant à leur sens, et quant aux premiers moyens de connaître par le ministère de l’imagination et du raisonnement ; mais cette perte leur est utile, en leur procurant une vie plus spirituelle, laquelle moins ils comprennent, plus ils entrent dans la nuit de l’esprit par laquelle ils doivent passer pour s’unir à Dieu, en s’élevant au-dessus de toute connaissance particulière.
À l’égard du second signe, il en reste peu de chose à dire. Car il est certain que les images naturelles des choses créées, et même celles qui sont infuses surnaturellement dans l’ame, quoiqu’elles lui soient plus convenables et plus conformes, ne lui peuvent être agréables, et elle les rejette de toutes ses forces. Il faut seulement se souvenir que pendant ce recueillement, l’imagination est agitée d’égaremens perpétuels malgré la volonté, qui sent même alors de la douleur, de ce que sa paix intérieure est troublée par la légèreté de cette puissance volage.
Quant à la troisième marque, qui regarde la nécessité de quitter la méditation, et qui est renfermée dans la connaissance amoureuse et générale de Dieu, il me semble qu’il n’est pas besoin d’en parler ici, puisque cette difficulté a été suffisamment éclaircie dans le premier signe.
Toutefois nous apporterons maintenant une seule raison, pour prouver qu’au cas que celui qui est appelé à la contemplation doive quitter la méditation ordinaire, cette amoureuse attention à Dieu lui est nécessaire. Cette raison est, que si l’ame abandonnait l’exercice de la méditation où elle se servait de ses sens intérieurs, et si elle était en même temps privée de la contemplation, qui consiste en cette connaissance générale et confuse de Dieu et dans laquelle l’ame occupe effectivement sa mémoire, son entendement et sa volonté, elle ne ferait aucun acte envers Dieu ; elle ne recevrait rien de lui ; elle ne pourrait persévérer en cette oraison, puisqu’elle n’aurait plus l’usage des moyens propres pour y demeurer. Car elle use de ses puissances sensitives pour considérer, pour discourir, et pour acquérir la connaissance particulière des objets de ses opérations elle emploie aussi ses ses facultés spirituelles pour s’unir à Dieu dans la contemplation, sans avoir la peine de faire des considérations et des raisonnemens. Tellement qu’il y a la même différence entre les opérations des puissances sensitives de l’ame et les opérations de ses puissances intellectuelles, qui se trouve entre celui qui fait un ouvrage, et celui qui en a la jouissance lorsqu’il est achevé ; ou entre celui qui reçoit quelque chose, et celui qui en a l’usage ; ou entre le travail qu’on prend à marcher, et le repos qu’on goûte quand on est arrivé au terme de son voyage ; ou entre celui qui apprête des viandes, et celui qui les mange avec plaisir. Que si l’ame ne faisait rien ni dans la méditation ni dans la contemplation, on ne pourrait dire qu’elle fût occupée. C’est pourquoi il faut nécessairement que quand elle s’éloigne de la méditation, elle s’attache à la simple et affectueuse connaissance de son Dieu.
Au reste, cette connaissance générale de Dieu quand elle est plus pure qu’au commencement, plus simple, plus parfaite, plus spirituelle et plus intime, elle est quelquefois si délicate, que l’ame qui en est remplie, ne l’aperçoit presque pas. Ce qui arrive ordinairement, lorsque cette connoissance est en elle-même très-pure, très-simple et très-tranquille or elle est telle, quand elle trouve l’ame pure et dégagée des connaissances particulières, que l’esprit et les sens lui avaient acquises ; et l’ame ne la remarque pas. Car étant accoutumée aux opérations sensibles des sens et de l’entendement, elle ne sent pas une connaissance purement spirituelle et incapable de frapper les sens grossiers et matériels.
Voilà pourquoi plus cette connaissance est épurée de la matière, plus elle paraît obscure à l’esprit et au contraire, moins elle est pure, plus elle semble claire à l’entendement, d’autant qu’étant revêtue d’images matérielles, elle est plus facile à comprendre, et elle a plus de proportion avec l’esprit, qui a coutume de former ses connaissances sur les espèces de l’imagination.
On peut donner de l’éclaircissement à cette vérité par la comparaison suivante. Si nous regardons les rayons qui passent par une fenêtre, plus l’air est plein d’atômes, plus ils paraissent sensibles à la vue et néanmoins comme ils sont mêlés de ces corpuscules, ils est évident qu’ils sont moins purs, moins clairs et moins parfaits. Au contraire, s’ils étaient séparés de cette poudre volante, ils seraient moins visibles et l’œil ne les apercevrait presque point ; parce que la lumière qui rend les objets visibles, n’est pas visible elle-même, à moins qu’elle ne soit terminée par quelque corps qui l’arrête de là vient que si un rayon entrait par une fenêtre et en sortait par une autre fenêtre, on ne le verrait pas dans le milieu de son passage, quoiqu’il fût plus pur et plus clair, que s’il était mêlé de choses matérielles et palpables.
On peut dire la même chose de l’œil de l’ame, je veux dire l’entendement, au regard de la lumière spirituelle et surnatuturelle. Comme elle est dépouillée de l’image des choses matérielles, qui sont des objets proportionnés aux sens et à l’imagination, elle entre dans l’entendement d’une manière si pure et si simple, qu’il ne la découvre presque pas. Il arrive même quelquefois, qu’étant plus pure qu’à l’ordinaire et plus éloignée des choses corporelles, elle jette l’entendement dans l’obscurité, parce qu’elle le détache des espèces matérielles de l’imagination ; et alors il s’aperçoit bien qu’il est pénétré de ténèbres.
Quelquefois aussi cette lumière divine frappe l’ame avec tant de force et la remplit si intimement, que l’ame ne reconnaît ni l’obscurité où elle était auparavant, ni la lumière qui l’éclaire : il lui semble même qu’elle ne comprend rien ni de ce qui concerne cette obscurité, ni de ce qui regarde cette lumière. C’est pourquoi elle est comme ensevelie dans un profond oubli de toutes choses, ne sachant ni ce qu’elle a fait, ni combien de temps cette opération a duré. Elle demeure en cet état pendant plusieurs heures, qui ne lui paraissent qu’un moment lorsqu’elle est revenue à elle-même.
La cause de cet oubli n’est autre que la pureté et la simplicité de cette lumière, laquelle s’étant répandue dans l’ame la rend pure et simple comme elle, en la vidant de toutes les images des sens et de la mémoire, dont elle usait dans ses opérations et de cette façon l’ame continue à demeurer dans son oubli, sans faire aucune réflexion sur la longueur ou sur la briéveté du temps. Ainsi cette oraison quoique très-longue, lui semble très-courte, parce que l’ame la fait dans une connaissance très-spirituelle et très-épurée de toute idée matérielle. Et c’est cette courte oraison, dont on dit communément qu’elle pénètre le Ciel. On l’appelle courte, parce qu’on ne prend pas garde à sa durée. On dit qu’elle pénètre le Ciel, parce que l’ame y est unie à Dieu dans une connaissance toute céleste : connaissance qui fait dans l’ame, sans qu’elle s’en aperçoive, de grands effets, lesquels se conservent en elle lorsque l’ame sort de ce doux sommeil, et qui élèvent l’esprit à une lumière divine, et le séparent d’avec les idées des choses matérielles. C’est sans doute ce que le Prophète-Roi expérimenta autrefois, lorsque revenant de son transport, il dit : J’ai veillé, et je suis devenu semblable à un passereau solitaire sur le haut d’une maison, c’est-à-dire, éloigné de toutes les choses corporelles. Ces paroles, sur le haut d’une maison, signifient l’ame élevée en haut, ne se souvenant plus des créatures et connaissant Dieu seul sans savoir comment cela se passe. Ainsi l’Épouse sacrée met l’ignorance ou l’oubli des choses créées entre les effets que ce sommeil mystérieux a produits en elle, quand elle dit : Je n’ai point su, c’est-à-dire, je n’ai point connu d’où cela me vient. Néanmoins quoiqu’il semble à l’Épouse qu’étant pleine de cette lumière céleste elle ne fait rien, d’autant qu’elle n’opère point par les sens, toutefois elle se persuade sûrement qu’elle ne perd pas le temps. En effet quoique les opérations de ses puissances cessent à l’égard des choses corporelles, son intelligence continue sans aucune interruption.
Tellement que cette prudente Épouse répond elle-même à l’objection qu’on peut faire sur ce sujet, en disant qu’elle dort et que son cœur veille. Elle veut dire, qu’à la vérité elle dort selon la condition de la nature, en cessant d’agir ; mais que son cœur veille surnaturellement étant élevé à une connaissance surnaturelle. La marque qu’on peut donc avoir pour juger si cette connaissance de Dieu, secrète, intime et surnaturelle est communiquée à l’ame, c’est lorsqu’elle ne désire plus de connaître rien de créé, soit grand ou petit, soit noble ou abject et méprisable.
Il n’est pas cependant nécessaire que cette connaissance surnaturelle produise toujours dans l’ame l’ignorance et l’oubli des choses créées. Cela n’arrive que quand Dieu sépare l’ame particulièrement d’avec les créatures ; ce qu’il ne fait pas d’ordinaire, parce que cette lumière n’occupe pas toujours l’ame.
Il suffit donc pour se retirer de la méditation et du discours, que l’entendement se détache de toute considération particulière, et que la volonté n’ait nul penchant à aimer les objets en matériels ou spirituels. On pourra connaître par-là que l’ame est dans cet oubli de toutes choses, puisque cette lumière surnaturelle est répandue dans le seul esprit. Car quand Dieu la verse aussi dans la volonté, comme ordinairement il la verse dans elle, l’ame voit bien que cette divine connaissance l’occupe, en étant persuadée par la douceur de l’amour qui l’enflamme, quoiqu’elle n’ait pas un parfait discernement de ce qu’elle aime. C’est pour cette raison que cette connaissance est appelée amoureuse et générale, tant au regard de l’entendement, parce qu’il la possède avec obscurité, qu’à l’égard de la volonté ; parce qu’elle aime confusément, sans distinguer l’objet de son amour.
Mais encore que cette matière soit obscure d’elle-même, je n’en dirai rien davantage, et je me contenterai de répondre dans le Chapitre qui suit, à une objection qu’on peut faire.
CHAPITRE QUINZIÈME.
Il est quelquefois expédient à ceux qui avancent en l’oraison, et qui commencent à entrer dans la contemplation, de se servir du discours et des opérations de leurs puissances naturelles.
ON peut maintenant demander, si ceux que Dieu commence à introduire en la contemplation surnaturelle, ne doivent plus reprendre la méditation ordinaire, ni le discours, ni les autres opérations de leurs puissances. On répond que la doctrine que nous avons expliquée jusqu’à présent ne se doit pas entendre de telle sorte que ceux qui commencent à jouir de cette connaissance affectueuse, ne doivent jamais user de la méditation, ni tâcher d’y retourner. Ils n’ont pas dans ces commencemens une si parfaite habitude de cette connaissance amoureuse, qu’ils puissent quand ils voudront en faire les actes, ou s’y établir et y demeurer constamment. Ils ne sont pas aussi tellement éloignés de la méditation, qu’ils n’aient encore la puissance de méditer comme ils méditaient auparavant, et de raisonner quelquefois, pour découvrir de nouvelles vérités. Lors même que suivant les trois marques que nous avons apportées, ils auront reconnu que l’ame n’a pas acquis ce repos et cette connaissance amoureuse, il est nécessaire qu’ils s’appliquent au discours dans l’oraison, jusques à ce que leur habitude soit tout-à-fait formée. Or elle sera tout-à-fait formée, quand ils seront pénétrés de la douceur de cette connaissance, et qu’ils ne pourront incliner leur volonté à faire la méditation ; car ceux qui profitent en cette voie, avant que de parvenir à la parfaite habitude de cette connaissance affectueuse, ils passent tantôt de l’état de la méditation à celui de la contemplation surnaturelle, et tantôt de l’état de la contemplation surnaturelle à celui de la méditation : de sorte qu’ils sont quelquefois plongés dans cette amoureuse attention à Dieu, sans faire agir leurs puissances naturelles sur les objets matériels, et quelquefois ils ont besoin de recourir à la méditation et au discours pour rentrer dans cette connaissance ; et quand ils y sont rentrés, l’ame ne raisonne plus, et n’emploie plus ses puissances au regard des choses corporelles ; mais elle reçoit plutôt cette intelligence et cette douceur que Dieu y produit surnaturellement, qu’elle n’opère elle-même par ses forces naturelles ; et il lui suffit alors de s’attacher à Dieu avec attention et avec amour, ne désirant point de rien voir, et en s’abandonnant à la conduite de Dieu, qui se communique alors à elle, la lumière du soleil se communique à celui qui tient les yeux ouverts, sans faire autre chose que de recevoir cette lumière. Il est seulement nécessaire pour participer avec comme plus de simplicité et d’abondance à cette lumière divine, que l’ame ne s’efforce point d’avoir d’autres connaissances sensibles, comme sont celles qui viennent des sens et du discours, parce qu’elles n’ont aucune proportion avec cette lumière toute pure et toute simple. C’est pourquoi si l’ame voulait considérer dans ces momens-là, et comprendre des choses particulières quoique spirituelles, elle empêcherait par ces objets comme par autant de taches, le cours et l’infusion de cette lumière délicate, et elle souffrirait le même inconvénient que souffrirait celui à qui on mettrait un bandeau sur les yeux, et à qui on déroberait la vue des objets qu’il voyait auparavant.
Il s’ensuit de là, qu’aussitôt que l’ame s’est dégagée de l’image sensible des choses matérielles, elle demeure en cette lumière pure et simple ; et étant éclairée de la même lumière elle arrive à la perfection. Car cette lumière est toujours prête à se répandre dans l’ame ; mais les images des créatures que l’imagination représente s’oppose à son infusion, laquelle ne manque jamais de se faire lorsque tous ces obstacles sont levés. Et alors l’ame étant dans une pure nudité ou pauvreté d’esprit, et devenant elle-même pure et simple, elle est transformée en la pure et simple sagesse divine, qui est le fils de Dieu ; parce que quand l’amour divin dont elle est blessée, l’a dépouillée de tout le naturel, Dieu la remplit de dons surnaturels.
Que l’homme spirituel apprenne donc quand il ne peut plus méditer, à tenir son esprit en paix, et à jeter des regards amoureux vers le Seigneur, quoiqu’il s’imagine qu’il ne fait rien et qu’il passe inutilement le temps. Il goûtera bientôt les douceurs d’un calme divin, et sera pénétré des connaissances sublimes et de l’amour admirable de son Dieu. Qu’il ne s’embarrasse plus des imaginations, des méditations, ni des raisonnemens ordinaires, de peur de troubler sa paix et son repos, et de retirer son ame de ses délices célestes, et de la rappeler malgré elle aux exercices qui lui donnent du chagrin. Qu’il se souvienne enfin, que c’est beaucoup faire que d’arrêter l’activité, les désirs et les opérations naturelles de son ame pour se dénuer intérieurement de toutes les choses créées, et pour voir avec plaisir qu’il y a un Dieu qui comble son ame de biens spirituels, selon cette parole du Roi-Prophète : Délivrez votre cœur des créatures, et considérez attentivement qu’il n’y a que moi qui suis Dieu, et que vous devez uniquement chercher.
CHAPITRE SEIZIÈME.
Les représentations imaginaires que Dieu opère surnaturellement dans la fantaisie ne peuvent servir comme moyen prochain à l’ame, pour parvenir à l’union divine.
Puisque nous avons parlé des représentations que l’ame peut recevoir naturellement par les opérations de l’imagination et de la fantaisie, il est juste de traiter de celles qui lui sont infuses surnaturellement, et qui étant assujetties aux images corporelles, appartiennent aussi aux sens intérieurs et matériels. Or nous entendons par ces représentations imaginaires, toutes sortes d’espèces et de figures, qui peuvent être gravées surnaturellement dans l’imagination, et qui représentent les choses plus parfaitement que les images naturelles, et frappent plus vivement l’esprit et le cœur. Car les espèces corporelles que les sens extérieurs produisent, qui représentent les objets à l’ame, et qui y résident comme dans leur siége naturel, peuvent être aussi présentées surnaturellement à l’ame sans le secours des mêmes sens ; parce que la fantaisie et la mémoire sont comme le réservoir de ces images au regard de l’entendement, lequel les y contemple, en forme ses connaissances, et en porte tel jugement qu’il lui plaît.
Il faut donc savoir, que comme les sens extérieurs proposent naturellement les images de leurs objets aux sens intérieurs, qui sont la fantaisie et l’imagination : ainsi les mêmes images leur peuvent être représentées surnaturellement sans le ministère des mêmes sens extérieurs, et faire même une impression plus vive et plus efficace. C’est de ces espèces dont Dieu se sert pour faire connaître plusieurs choses à l’ame, comme on le peut voir dans l’Écriture. En effet, il montra autrefois sa gloire sous la figure de la fumée, qui remplit le Tabernacle du temps de Moyse. Il la fit éclater par le moyen des Séraphins, qui lui couvraient de leurs ailes le visage et les pieds. Il fit voir à Jérémie une verge qui veillait. Il donna ainsi plusieurs visions imaginaires au Prophète Daniel.
Le démon s’efforce pareillement de séduire les ames par des représentations qui paraissent vraisemblables, comme il est marqué dans le troisième livre des Rois. Car il forma des cornes de fer dans l’imagination des Prophètes que le roi Achab consulta, pour signifier que ce roi détruirait les Assyriens mais l’effet prouva que cette prédiction était fausse ; et de cette manière le démon trompa ce malheureux Prince. La vision que la femme de Pilate eut en dormant, et qui ne tendait qu’à empêcher les juifs de condamner Jésus-Christ à mort, et plusieurs autres vues imaginaires sont de même nature, et n’ont pour fin que de surprendre les hommes.
Or ces sortes de visions imaginaires arrivent plus souvent à ceux qui ont fait quelque progrès dans les voies de Dieu, que les figures corporelles des sens extérieurs : de plus en tant que toutes sont des images, elles ne diffèrent pas les unes des autres. Mais en ce qui regarde leurs perfections et leurs effets, il y a une différence considérable. Celles qui sont surnaturelles et plus intimes à l’ame, sont plus subtiles et plus délicates, et font de plus grands effets. Celles qui sont tout ensemble surnaturelles et extérieures, sont moins intimes à l’ame et moins subtiles. Ce qui n’empêche pas que quelques-unes de ces images extérieures ne produisent des effets plus forts, selon qu’il plaît au Seigneur de se communiquer à l’ame : mais nous ne parlons ici des premières figures, qu’en tant qu’elles sont intérieures et plus étroitement unies à l’ame.
Au reste, c’est dans l’imagination que le malin esprit fait tous ses efforts et emploie tous ses artifices contre l’homme ; parce que ce sens est la porte qui lui donne entrée dans l’ame : l’entendement y prend aussi ou y laisse les espèces intelligibles, qui l’aident à former ses connaissances spirituelles. Si bien que Dieu d’un côté et le démon de l’autre se servent de ce sens, pour offrir les figures imaginaires à l’entendement mais comme Dieu est toujours dans l’ame, il use toujours de ce moyen pour l’instruire ; il l’enseigne encore par lui-même ou par d’autres voies spirituelles.