La Montée du Mont-Carmel (page 7)

Jean de la Croix · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Œuvres spirituelles du Bienheureux Jean de la Croix / La montée du Mont-Carmel · 16 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Néanmoins comme mon dessein n’est pas de m’arrêter plus long-temps à donner des règles, pour distinguer les visions qui viennent de Dieu, d’avec celles qui viennent du prince des ténèbres, je prétends seulement montrer, qu’on ne doit pas s’embarrasser ni dans les visions qui sont bonnes, de peur d’opposer quelque obstacle à l’union divine, ni dans les visions qui sont illusoires, de peur d’être séduits et entraînés dans le précipice. Au contraire, il faut rejeter le plus qu’on peut les unes et les autres, afin que l’ame soit plus pure, plus simple et plus propre pour s’unir à son Créateur. La raison est, parce que toutes les représentations imaginaires sont renfermées dans des bornes très-étroites ; et la sagesse divine à laquelle l’entendement doit s’unir est infinie, toute pure, toute simple, et n’est bornée d’aucune connaissance distincte, particulière et finie. Il est donc nécessaire que l’ame qui veut s’unir à la sagesse divine, ait quelque proportion et quelque ressemblance avec elle, et conséquemment qu’elle soit affranchie des espèces de l’imagination, lesquelles lui donneraient des limites. Il faut qu’elle ne soit point attachée à aucune connaissance particulière, et qu’elle soit pure, simple, sans bornes, sans idées matérielles, afin d’approcher en quelque manière de Dieu, qui n’est resserré dans aucune espèce corporelle, ni dans aucune intelligence particulière, comme le Saint-Esprit nous l’apprend dans le Déutéronome, lorsqu’il dit : Vous avez entendu ses paroles, et vous n’avez nullement vu sa figure. Ce qui ne l’empêche pas de dire qu’il y avait là des ténèbres, des nuées et de l’obscurité, qui signifient la connaissance confuse, en laquelle l’ame acquiert l’union de Dieu. L’esprit divin dit encore : Vous n’avez vu ni image ni ressemblance de Dieu, lorsque le Seigneur parla du milieu du feu sur le Mont Horeb.

Dieu nous fait aussi comprendre, que ces représentations matérielles ne peuvent élever l’ame à l’union divine, lorsqu’en reprenant Aaron et Marie, qui avaient murmuré contre Moyse leur frère, il leur déclare le sublime état de l’union et de l’amitié, que ce saint homme avait avec lui, comme il est rapporté dans le Livre des Nombres. S’il se trouve quelque Prophète parmi vous, je lui apparaîtrai en vision, ou je lui parlerai en songe. Mais mon serviteur Moyse, qui est très-fidèle en ma maison, n’est pas semblable à eux, je lui parle bouche à bouche, et il me voit, non point par énigmes ni par figures, mais distinctement et avec clarté.

Il paraît par-là que dans cet éminent état d’union et d’amour, Dieu ne se communique pas à l’ame par des visions imaginaires, par des ressemblances et par des figures, mais qu’il lui parle bouche à bouche, c’est-à-dire, dans sa pure essence, qui est en quelque façon sa bouche, pour entretenir le commerce de l’amour divin ; et dans la pure essence de l’ame, lorsque la volonté donne son consentement pour aimer Dieu. C’est pourquoi l’ame se doit garantir de toutes ces représentations corporelles, quand elle veut jouir de l’union divine ; puisque toutes ces opérations ne sauraient être un moyen propre pour y parvenir. En effet, si elle devait s’y arrêter, ce serait principalement à cause du fruit qu’elle en recevrait. Mais ces visions ne lui sont nullement nécessaires pour profiter ; au contraire, il lui sera plus utile de les refuser. Car tout ce qu’elles peuvent faire, c’est de lui donner des connaissances et de l’amour, et des consolations intérieures. Néanmoins elles ne contribuent rien à ces effets, parce que Dieu produit incontinent lui-même ces choses dans l’ame, qui les reçoit alors d’une manière passive, comme le verre reçoit les rayons du soleil, sans y pouvoir résister, lorsqu’il n’est pas couvert de taches. De même lorsque l’ame est délivrée des souillures de ces espèces matérielles, elle est pénétrée et remplie des lumières et de l’amour de Dieu, lesquelles se répandent dans elle sans aucun obstacle.

Ainsi l’ame doit toujours d’un côté se détacher de ces représentations imaginaires, et de l’autre tenir ses yeux attachés sur ce qu’elle ne voit pas et qui ne tombe pas sous les sens ; à savoir sur la Foi, qui est le moyen prochain pour la conduire à l’union de Dieu.

Mais, dira-t-on, si Dieu forme surnaturellement dans l’ame ces figures imaginaires, afin qu’elle ne les accepte pas, qu’elle ne s’y appuye point, et qu’elle n’en fasse nul état ; pour quelle fin les lui imprime-t-il ? puisque d’ailleurs elles peuvent la jeter dans l’erreur, ou l’empêcher d’avancer en la vie spirituelle ; puisque Dieu peut aussi lui communiquer spirituellement et par lui-même, tout ce qu’il fait en elle par l’usage de ces images matérielles ? Nous répondrons à ce doute dans le Chapitre suivant, qui contient une doctrine de grande importance, et même selon mon sens très-nécessaire aux personnes spirituelles et à leurs directeurs.

Car quelques-uns croient que quand ces visions viennent de Dieu, l’ame doit adhérer et s’y appuyer, ne considérant pas qu’elle y aura de l’attachement, et qu’elle y trouvera des obstacles préjudiciables à son avancement spirituel. Cependant ils s’imaginent qu’il est utile à l’ame d’admettre l’impression de ces espèces, pourvu qu’elle s’éloigne des créatures. Mais après tout, ils exposent de cette sorte les personnes qu’ils conduisent et eux-mêmes, à de grands dangers et à de fàcheuses peines, en s’engageant à faire le discernement des choses vraies d’avec les choses fausses. Dieu ne veut pas néanmoins que des ames simples et sincères s’embarrassent dans ces difficultés, puisqu’elles ont la Foi, qui est un moyen sûr pour faire du progrès en la vie intérieure.

C’est ce que nous enseigne saint Pierre, quand il dit qu’encore que la vision de la gloire de Jésus-Christ dans sa transfiguration fût certaine, toutefois nous avons la parole des Prophètes plus établie, et à laquelle vous faites bien de vous attacher, étant comme une lampe qui éclaire dans un lieu obscur. Cette comparaison explique très-bien notre doctrine. En effet, dire que nous devons nous attacher à la Foi qui éclaire dans un lieu obscur, c’est dire qu’il faut fermer les yeux de l’ame à toutes les autres lumières, et demeurer dans l’obscurité, afin que la Foi qui est elle-même obscure, soit la seule lumière en laquelle nous mettons notre appui. Passons maintenant à la résolution du doute qu’on a formé ci-dessus.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME.

Pour satisfaire à la difficulté proposée, on déclare la fin que Dieu regarde, et la manière dont il se sert, pour verser dans l’ame par sens, ses biens spirituels.

On demande donc pourquoi Dieu présente ces visions imaginaires à l’ame, puisqu’elles l’empêchent de s’unir à lui, et qu’elles peuvent même la conduire dans l’erreur. Pour répondre à cette question, il faut supposer trois principes. Le premier est de saint Paul, qui dit que Dieu a établi avec ordre tout ce qui est dans le monde. Le second est du Saint-Esprit. Dieu dispose toutes choses avec douceur, c’est-à-dire, quoique la sagesse de Dieu passe d’une extrémité à une autre extrémité, néanmoins elle fait tout ce qu’elle fait, d’une manière douce et sans violence. Le troisième est de plusieurs Théologiens, qui soutiennent que Dieu meut et fait agir les créatures selon leur nature et leurs qualités. Il s’ensuit de ces trois principes, que Dieu doit mouvoir l’ame suivant sa nature et ses qualités, pour l’élever du terme de sa bassesse au terme de la sublimité de l’union divine. Or comme l’ordre de la connaissance de l’ame, et la manière d’acquérir cette connaissance consistent dans la dépendance des sens et dans les figures imaginaires des choses matérielles, il faut nécessairement que Dieu commence à l’éclairer par l’opération des sens qui est l’extrémité la plus basse, et qu’il la conduise à la connaissance purement spirituelle qui est l’extrémité la plus haute, afin qu’il la gouverne avec douceur et avec plaisir. C’est pour cette fin qu’il l’instruit d’abord par des espèces et des visions imaginaires soit naturelles ou surnaturelles, par le raisonnement et par les considérations. Il lui communique ensuite des lumières spirituelles, et dégagées de toutes ces représentations corporelles et sensibles.

À la vérité, Dieu voudrait bien lui donner d’abord l’esprit tout pur comme il est en lui-même ; mais comme ces deux extrémités, l’humain et le divin, le sens et l’esprit, ne peuvent dans le cours ordinaire des choses, s’unir ensemble par un seul acte d’entendement ou de volonté, il est nécessaire de produire auparavant plusieurs actes, qui soient des dispositions propres pour faire cette union. De sorte que les premiers servent de fondement et de disposition aux seconds, les seconds aux troisièmes, et ainsi des autres, afin que ces deux extrémités se joignent d’une manière douce et agréable. Comme nous voyons que dans les agens naturels, les premières dispositions qu’on introduit dans un sujet servent aux secondes, et les secondes aux troisièmes, c’est de la même sorte que Dieu s’accommodant à la nature de l’homme, il le conduit par les choses les plus basses qui sont les extérieures, aux choses les plus élevées qui sont les intérieures.

Voilà pourquoi il excite au commencement l’ame à faire un bon usage de ses sens extérieurs, en les appliquant à de bons objets, tels que sont ceux-ci : entendre la Messe et les Prédications, regarder avec respect les choses saintes, mortifier le goût et l’appétit des viandes, l’odorat et l’inclination de sentir des odeurs délicieuses, l’attouchement en pratiquant des austérités qui l’affligent. Ensuite lorsque l’homme a préparé ses sens de cette sorte, Dieu lui donne ordinairement des grâces et des consolations surnaturelles, pour perfectionner les opérations de ses sens : telles sont les apparitions corporelles des Saints, les odeurs toutes célestes, les paroles sensibles et pleines de douceur et de charmes. Ce qui inspire à l’homme de la fermeté dans la vertu, et de l’aversion des objets criminels et pernicieux.

De plus, Dieu emploie les considérations, les méditations, les saints discours, pour perfectionner l’homme selon ses sens intérieurs, pour l’accoutumer au bien, et pour instruire l’esprit de la manière que ces opérations conviennent à l’imagination et à la fantaisie, lesquelles étant disposées suffisamment par ces exercices naturels, Dieu use des images et des visions surnaturelles, pour élever ces deux puissances à un degré plus spirituel et plus utile à l’esprit ; car il dépouille l’esprit de ce qu’il a de plus grossier et de plus contraire à cet état, pour le former peu à peu à la vie intérieure : et de cette façon il fait entrer l’ame par degrés dans les choses les plus spirituelles. Néanmoins il ne garde pas toujours l’ordre que nous venons de décrire ; quelquefois il mène l’ame à l’un de ces états sans passer par l’autre, selon qu’il le juge plus avantageux pour elle, et il la comble tout-à-coup de grâces extraordinaires.

De là vient que plus l’ame s’approche de Dieu, plus elle se vide de toutes ses espèces imaginaires, de tous ces raisonnemens, et de toutes les autres choses matérielles qui concernent les sens extérieurs et intérieurs. Tellement que quand elle est parvenue au point d’avoir un étroit commerce d’esprit avec Dieu, il faut nécessairement qu’elle se soit dénuée auparavant de toutes les idées sensibles et corporelles, que les sens lui présentaient au regard de Dieu et des choses divines. Car comme celui qui quitte un terme pour aller à un autre terme, plus il approche du dernier, plus il s’éloigne du premier ; et lorsqu’il est arrivé à celui-là, il est entièrement séparé de celui-ci : de même l’ame se sépare entièrement de tout ce qui tombe sous les sens à l’égard de son Créateur, lorsqu’elle est unie étroitement avec lui. C’est pourquoi on dit communément que quand on a goûté l’esprit, la chair n’a plus de saveur, c’est-à-dire, que lorsqu’on jouit de la douceur et du plaisir de l’esprit, les délices de la chair sont insipides, ou ce qui signifie la même chose, les consolations de la terre et les joies sensibles ne sont plus agréables. Paroles qui comprennent toutes les opérations que les sens extérieurs et intérieurs produisent à l’égard des choses spirituelles. Ce qui est évident ; car si c’est le pur esprit qui agit, il ne s’assujettit point au sens ; et si c’est la chair qui opère, l’esprit ne conserve plus sa pureté ; parce que plus la chair et les sens engagent l’esprit en leurs opérations, moins l’esprit est pur et moins il conserve son état surnaturel.

Ainsi celui qui est parvenu à la perfection, n’use plus du ministère des sens pour aller à Dieu, comme il faisait avant qu’il eut fait de grands progrès dans les voies purement spirituelles. Et c’est ce que l’Apôtre exprime clairement dans sa première Lettre aux Corinthiens. Lors, dit-il, que j’étais enfant, je parlais en enfant, j’avais des sentimens d’enfant ; mais quand je suis devenu homme, j’ai laissé ce qui tenait de l’enfance. Nous avons déjà fait voir que se servir des sens pour connaître les choses célestes, c’est l’exercice des enfans ou des commençans en la vie intérieure. Si l’ame voulait s’attacher toujours aux sens, elle serait semblable à un enfant ; elle ne parlerait de Dieu, elle n’en aurait des pensées et des sentimens que comme un enfant ; puisqu’elle ne s’arrêterait qu’à l’écorce qui est le sens et elle ne pénétrerait pas dans la substance qui en est l’esprit ou la perfection de la vie spirituelle. Comme on ôte donc à un enfant la mamelle de sa nourrice pour lui donner des viandes solides, de même l’ame doit s’abstenir de la légère nourriture que les sens lui fournissent, pour user de celle que l’esprit et la contemplation lui donnent dans ce nouveau degré de perfection.

Il me semble qu’on voit maintenant assez clairement que l’ame doit renoncer aux images des objets que les sens extérieurs et intérieurs lui présentent, quoique ces images soient infuses surnaturellement. L’ame ne doit donc s’arrêter qu’au pur esprit qui la conduit à l’union divine, ayant soin de le conserver en sa pureté, tandis qu’elle s’adonnera aux bonnes œuvres pour la gloire du Seigneur. Il faut examiner après cela, les dommages qu’elle recevrait de la mauvaise conduite qu’on tiendrait sur elle, si on ignorait le secret de ces voies.

CHAPITRE DIX-HUITIÈME.

Des dommages que les Maîtres de la vie spirituelle peuvent causer aux ames, quand ils ne les dirigent pas bien pendant qu’elles reçoivent ces visions imaginaires ; et comment ces représentations, quoiqu’elles viennent de Dieu, peuvent jeter ces ames dans l’erreur.

J’ai remarqué, selon mon sens, assez peu de discernement en quelques-uns de ceux qui font profession d’instruire les ames de la vie spirituelle, pour ne pas distinguer ce qu’ils doivent faire, lorsque Dieu communique des visions imaginaires. Car les regardant comme des effets de l’opération divine, ils croient marcher par des routes sûres ; ils mènent par un même chemin les personnes qui se mettent sous leur direction ; ils les engagent dans les égaremens et dans la confusion ; parce que, comme Jésus-Christ le dit, lorsqu’un aveugle conduit un autre aveugle, ils tombent tous deux dans un précipice.. Il ne dit pas qu’ils tomberont, mais qu’ils tombent. Car il n’est pas nécessaire pour tomber, qu’ils voient leur erreur ; il ne faut que vouloir et qu’oser conduire quelqu’un par le chemin des visions surnaturelles, pour faire cette chute.

En effet, il y en a qui s’embarrassent, en permettant aux ames l’usage de ces représentations corporelles, en estimant ces voies extraordinaires, en s’y fiant comme à des moyens que Dieu donne pour profiter dans la perfection : cependant ils n’établissent pas solidement ces ames dans la Foi, et ils les empêchent d’arriver à la pureté de l’esprit et à l’union de Dieu. Car suivant l’exemple de leurs directeurs, elles font état de ces choses ; elles s’y plaisent ; elles les goûtent comme plus commodes aux sens ; elles n’entrent point dans l’obscurité et dans l’abîme de la Foi, qui les conduirait à Dieu d’une manière purement spirituelle.

De là maissent plusieurs imperfections : une ame en devient moins humble, se persuadant qu’elle est de quelque considération devant Dieu ; qu’elle a son approbation ; qu’elle possède un bien spirituel de grand prix elle en reçoit de la joie, et elle est contente d’elle-même ; ce qui blesse assurément l’humilité. D’ailleurs le démon augmente ces sentimens si finement, que l’ame ne s’en aperçoit pas. Il lui suggère aussi ou de l’estime pour ceux qui jouissent de semblables visions, ou du mépris de ceux qui en sont privés. Et tout cela est contraire à la sainte simplicité, qui exige de l’ame qu’elle se tienne dans une solitude intérieure, sans se mêler des autres. Or ceux qui ne sont pas avancés en la Foi, ne se peuvent garantir de ces pertes. Il est vrai que toutes les visions ne sont pas si sensibles que celles-ci ; mais il y en a de plus subtiles et de plus odieuses à la Majesté divine, comme il arrive lorsque l’ame ne vit pas dans une entière nudité spirituelle. Néanmoins devant en parler ailleurs, je me contente de remarquer présentement, que quand le maître de la vie intérieure a de l’estime pour ces révélations et s’y plaît, il imprime lors même qu’il n’y pense pas, les mêmes sentimens dans le cœur de son disciple ; de sorte qu’encore que le disciple soit peut-être plus parfait que le maître, il en souffre un dommage considérable ; parce que l’un ne peut jamais si bien cacher son estime et son goût, que l’autre ne les découvre et ne les embarasse.

Mais laissons-là une matière si sublime, et supposons seulement que le Confesseur n’a pas assez de prudence et de circonspection, pour dégager son pénitent de ces visions, et même qu’il en fasse le principal sujet de ses entretiens avec lui, et qu’il lui donne le moyen de distinguer les bonnes visions d’avec les mauvaises, et les vraies d’avec les fausses. Je dis que quoique ce discernement soit utile, il n’est pas à propos d’exposer le disciple à ce travail, à ce soin, à ce péril, sinon en quelques cas rares et en quelques nécessités inévitables.

Toutefois l’affaire n’en demeure pas là. Il y a des Pères spirituels qui obligent les personnes que Dieu favorise de ces dons célestes, à demander à la Majesté divine des révélations touchant plusieurs choses particulières ; et ces gens simples leur obéissent, persuadés qu’il est permis de désirer ces sortes de connaissances extraordinaires ; parce qu’ils croient qu’ils peuvent légitimement faire des prières, pour obtenir ces révélations ; d’autant que Dieu veut quelquefois révéler plusieurs choses, pour des fins qu’il lui plaît d’envisager. Et s’il arrive que la bonté divine leur accorde les révélations qu’ils lui ont demandées, ils s’encouragent à en demander de nouvelles, s’imaginant que cette manière d’agir est agréable à Dieu, quoi qu’en effet elle lui déplaise, et qu’il ne trouve pas bon qu’on en use avec lui de cette sorte. Or comme leur cœur s’attache naturellement et consent à ce commerce avec Dieu, ils en prennent une habitude si forte, qu’ils assurent en plusieurs rencontres avec beaucoup de fermeté, qu’ils ont des révélations de Dieu. Mais ils se trompent souvent, et les effets ne répondent pas à leurs prétendues révélations : ils s’en étonnent, et ils doutent si elles viennent de Dieu ou non ; car ils s’étaient mis d’abord en tête ces deux points : le premier, que Dieu était l’auteur de ces révélations, puisqu’elles étaient si bien gravées en leur esprit ; quoiqu’elles ne fussent que les effets du grand penchant que la nature avait pour les révélations, et que cette vive impression ne fût que naturelle. Le second point est, qu’ils pensaient que ces révélations venant de Dieu, devaient s’accomplir de la manière qu’ils s’étaient représentés.

En quoi il y a sans doute un extrême égarement. Les révélations et les paroles intérieures de Dieu ne réussissent pas toujours comme nous les comprenons, ni selon la force avec laquelle elles sont exprimées. Il ne faut donc pas y ajouter entièrement foi ni s’y fonder avec sûreté, quoiqu’il soit constant qu’elles sont divines. Considérées en elles-mêmes, elles peuvent être véritables et très-certaines ; mais la connaissance que nous en avons n’est pas toujours infaillible, et nous pouvons nous tromper, comme nous verrons incontinent.

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME.

On montre par des autorités de l’Écriture, que les révélations et les paroles intérieures de Dieu, quoique véritables, nous peuvent être occasion de surprise.

Nous venons de dire que les révélations et les paroles intérieures de Dieu, quoique certaines, ne nous paraissent pas toujours véritables, soit parce que la connaissance que nous en avons est défectueuse, soit parce que le fondement sur lequel elles sont établies est incertaine ; puisque la plupart sont accompagnées ou de menaces ou de conditions ; par exemple, lorsqu’une faute de laquelle Dieu avait prédit le châtiment est corrigée, ou que la chose dont il s’agissait dans la prédiction, est déjà exécutée. Il est évident que ces connaissances et ces paroles extraordinaires n’ont pas le caractère de vérité, que les mots qui les expriment pris dans un sens absolu semblent marquer. C’est ce que quelques endroits de l’Écriture prouvent clairement.

En effet, comme Dieu est d’une sagesse infinie, il a pour l’ordinaire des pensées et des sentimens dans ses Prophéties, lesquels sont fort différents du sens que nous leur donnons quelquefois : et cependant ces Prophéties sont d’une vérité d’autant plus constante, que selon notre pensée elles en ont moins les apparences. Ainsi plusieurs d’entre les Juifs prenant trop à la lettre quelques-unes des prédictions de Dieu, ne les ont pas vu réussir comme ils espéraient, et comme les exemples suivans le montrent. Lorsque Dieu eut conduit Abraham dans la Chananée, il lui dit : Je te donnerai cette terre. Et lui ayant répété plusieurs fois la même promesse, sans l’avoir mis en possession de ce pays, Abraham lui demanda comment il connaîtrait qu’il en aurait enfin la jouissance. Alors le Seigneur lui révéla clairement qu’il la posséderait non pas en sa personne, mais en la personne de ses enfans ; ce qui arriverait dans cinq cents ans. On voit par-là qu’Abraham se trompa d’abord, croyant que cette prédiction le regardait en sa personne ; et s’il se fût mis en devoir de se rendre maître de la Chananée, on se fût moqué de ses efforts, et après sa mort on se fut imaginé que la Prophétie était illusoire. Mais enfin il en reçut de Dieu la véritable intelligence.

Quelque temps après, lorsque Jacob son petit-fils allait en Égypte, Dieu lui apparut et lui dit : J’irai avec vous en ce pays-là, et je vous ramenerai lorsque vous en reviendrez. Ce qui ne s’accomplit pas néanmoins selon la propre signification de ces paroles, puisque ce saint homme mourut en Égypte. Mais cette promesse devait s’exécuter en sa postérité, lorsqu’après plusieurs années Dieu l’en retirerait et la conduirait lui-même en son voyage. Cela prouve que celui-là se fût trompé, qui eût cru que Jacob devait sortir d’Égypte pendant sa vie comme il y était entré, et voyant le contraire, il se fût imaginé que cette prédiction était fausse, quoiqu’elle fût en effet très-véritable selon le dessein de Dieu.

Il est aussi rapporté dans le Livre des Juges, que les Gabaonites qui étaient de la Tribu de Benjamin, ayant commis un horrible crime contre un Lévite, les autres Tribus levèrent une armée de quatre cents mille hommes ; que Dieu leur nomma pour Général un appelé Judas ; qu’il leur répondit lorsqu’ils le consultèrent, qu’ils combatissent ; qu’ayant perdu la première bataille, il les fit combattre une seconde fois ; et qu’après avoir été encore défaits, il leur promit enfin la victoire ; et en effet, ils surmontèrent leurs ennemis. Ainsi le succès ne fut pas conforme à leur idée, Dieu ne leur donnant l’avantage qu’au troisième combat, quoiqu’ils l’espérassent dès la première bataille. D’où je conclus que les ames se trompent souvent, en interprétant les révélations divines selon la force des mots qui les déclarent, et non selon les intentions de Dieu, lesquelles sont ordinairement cachées, de telle sorte, qu’on ne les comprend qu’avec peine. Car c’est là l’esprit des prédictions du Seigneur ; et les paroles dont il se sert n’en sont que la lettre. De sorte que celui qui s’attachera à cette écorce, ne peut se défendre d’erreur et de confusion, se trouvant si éloigné du vrai sens des Prophéties de Dieu. Ainsi selon le langage de l’Apôtre, la lettre tue, et l’esprit donne la vie. Pour cette cause on doit s’arrêter, non pas au sens des paroles prises à la lettre, mais au sens que la Foi nous présente, et que l’esprit et l’intelligence de l’homme ne peuvent pas facilement concevoir. C’est cette interprétation littérale et grossière des Prophéties, qui a surpris la plupart des Juifs. Comme les événemens n’étaient pas tels qu’ils se les imaginaient, ils méprisaient ses oracles divins ; ils ne les croyaient pas ; ils en faisaient même un proverbe commun ou une raillerie publique, et ils disaient, selon le rapport d’Isaïe : À qui fera-t-il entendre ses prédictions et ses paroles ? Est-ce aux enfans qu’on vient de sévrer de la mamelle ? Commandez ; donnez ordre ; attendez un peu. Car il parlera sa langue à ce peuple, et cette langue lui sera étrangère et inconnue. C’est ainsi que les Juifs avaient coutume de se moquer des Prophéties, et de dire, attendez, pour signifier qu’elles ne s’accompliraient jamais, parce qu’ils les expliquaient suivant la signification naturelle des paroles, et non pas selon le sens de l’esprit ; de sorte qu’ils goûtaient comme des enfans, le lait du sens littéral, qui est opposé à la solide viande du sens spirituel ; et ils ne comprenaient pas ce que Dieu leur déclarait par ses Prophètes, dont le langage ne leur paraissait pas intelligible.

Puis donc que le langage de Dieu considéré selon l’esprit et le sens est si différent de notre manière d’entendre ses prédictions, nous ne devons avoir nul égard à nos pensées ni à notre interprétation en ces rencontres. Certes Jérémie, quoique Prophète semble même s’être mépris en l’intelligence des paroles de Dieu, lorsqu’il s’écrie : Hélas ! Seigneur, avez-vous donc trompé ce peuple et la ville de Jérusalem, en leur disant : Vous aurez la paix, et néanmoins ils périssent par le fer de leurs ennemis ? Or la paix que Dieu leur avait promise, était celle que le Messie devait faire entre Dieu et le genre humain, et ils entendaient ses promesses d’une paix temporelle. De sorte que quand ils souffraient des guerres, des calamités publiques, et d’autres accidens contraires à leurs attentes, ils se persuadaient que les Prophéties de Dieu étaient vaines, et ils s’en plaignaient avec beaucoup d’aigreur et de murmure. Il était donc impossible qu’en s’attachant à la lettre, et en se conduisant selon cette règle, ils ne fussent pas trompés.

Mais qui est-ce qui ne se fut abusé, en donnant un sens purement littéral à cette Prophétie de David, quand il parle de Jésus-Christ dans le Psaume soixante et onzième, et principalement en cet endroit ? Il régnera depuis une mer jusqu’à une autre mer, et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre. Et ailleurs : Il délivrera de la tyrannie du puissant, le pauvre qui n’avait personne pour lui donner du secours. Ne sera-t-il pas confus, lorsqu’il considérera que le Fils de Dieu est né dans l’obscurité, a vécu dans une pauvreté extrême, n’a pas régné dans le monde, s’est soumis aux personnes les plus viles ; et loin de délivrer ses disciples de la puissance des Grands de la terre, il a permis qu’ils aient été persécutés et mis à mort ; il a perdu enfin la vie sous le gouvernement de Pilate, accablé de douleurs, couvert de confusion, noirci de calomnies ? Celui-là pourra-t-il se garantir d’une erreur grossière, qui n’interprétera pas ces Prophéties selon le sens spirituel, où l’on trouve leur vérité et leur certitude ? Car enfin il est constant que le Sauveur des hommes est le souverain Seigneur du Ciel et de la terre, et qu’il devait affranchir de l’empire du démon les pauvres qui le suivraient et l’imiteraient, et qu’il devait leur donner le royaume éternel. Dieu parlait donc dans ces Prophéties du règne éternel de son Fils, et de la liberté éternelle des hommes ; et les Juifs n’entendaient par ces prédictions qu’un royaume temporel et qu’une liberté passagère. Ainsi le sens littéral et l’ignorance du sens spirituel les ayant aveuglés, ils ont fait mourir leur Dieu et leur Seigneur. Car, comme dit saint Paul, les habitans de Jérusalem et leurs Princes ne l’ayant pas connu accomplirent en le condamnant, les paroles des Prophètes qui se lisent chaque jour de sabbat.

Cette difficulté d’expliquer comme il faut les paroles de Dieu a été si grande, que les Disciples mêmes de Notre-Seigneur qui avaient vécu long-temps avec lui, ne les comprirent pas. Car ceux qui allaient quelques jours après sa mort au village d’Emmaüs, pleins de tristesse et de défiance, avouèrent qu’ils avaient espéré que leur Maître délivrerait les Juifs de la domination des étrangers, mais qu’ils avaient perdu cette espérance ; parce qu’ils ne s’étaient mis dans l’esprit qu’une captivité et qu’une délivrance temporelles. Le jour même que ce divin Sauveur monta au Ciel, quelques uns de ses Disciples furent si peu intelligens, qu’ils lui demandèrent si ce serait en ce temps-là qu’il rétablirait le royaume d’Israël. Quelquefois aussi le Saint-Esprit inspire aux hommes des vérités, qu’ils ne comprennent pas lorsqu’ils croient les entendre. Ainsi Caiphe dit dans l’assemblée des Princes des Prêtres et des Pharisiens, qu’il était expédient que Jésus-Christ mourût pour le peuple, afin que toute leur nation ne périt pas, se proposant la conservation temporelle de son pays, et ne connaissant pas le dessein de Dieu et de son Fils notre Sauveur.

Il est donc constant que nous ne pouvons nous fonder sûrement sur les révélations divines, puisqu’il est facile de nous tromper nous-mêmes, en leur attribuant un sens éloigné des desseins de Dieu. Ses paroles sont des abymes que nous ne saurions approfondir ; et les vouloir resserrer dans la petitesse de notre esprit, c’est vouloir renfermer en nos mains l’air et les atômes, qui s’évanouissent au moment que nous tâchons de les prendre. C’est pourquoi le directeur doit empêcher son disciple de faire état de ces représentations ou révélations surnaturelles, qui ont quelque rapport avec les atômes de l’air, en ce qu’elles laissent vide l’esprit qui veut s’en remplir, comme ces corpuscules s’échappent des mains de ceux qui les poursuivent. Il faut donc que le Père spirituel confirme son pénitent dans la liberté de l’esprit et dans l’obscurité de la Foi, où résident la lumière de l’entendement, et l’intelligence des paroles intérieures de Dieu. Car il est impossible qu’un homme qui n’est pas spirituel juge bien des choses divines, et qu’il en ait même une médiocre connaissance. Or celui qui en juge selon le sens littéral des paroles, n’est pas spirituel ; et les vérités divines étant couvertes de l’écorce de la lettre, il ne peut les développer ni en faire le juste discernement ; parce que, selon le sentiment de saint Paul, l’homme charnel ne comprend pas les choses qui viennent de l’esprit de Dieu ; car elles ne lui paraissent que folie, et il n’est pas capable de les concevoir, étant purement spirituelles ; mais l’homme spirituel juge de toutes choses. L’homme charnel se peut prendre ici pour celui qui ne suit que le sens des paroles, et l’homme spirituel pour celui qui ne s’y arrête pas et qui passe jusqu’à l’esprit. C’est donc une grande témérité d’employer les sens du corps et les représentations de l’imagination, quoique surnaturelles, pour traiter avec Dieu des choses qu’il révèle. Nous allons le montrer clairement par quelques exemples.

Supposons qu’un homme d’une sainteté distinguée souffre une cruelle persécution, et que Dieu lui révèle qu’il l’en délivrera. Si ses ennemis avaient néanmoins l’avantage et le mettaient à mort, ceux qui rapporteraient cette Prophétie à sa délivrance temporelle, croiraient que cet homme aurait été trompé, quoique la prédiction pût être très-véritable. Parce que Dieu n’aurait parlé que de la délivrance de l’ame, de la victoire qu’elle remporterait sur ses adversaires, et de la liberté dont elle jouirait dans le Ciel. Si bien que cette Prophétie promettrait de plus grands biens, que celui qui l’entendrait du temps présent ne pourrait comprendre. Car Dieu prétend toujours donner à ses paroles le sens le plus relevé et le plus utile ; il n’envisage que le bien des hommes le plus considérable, quoique leur connaissance puisse être fausse en cet endroit.

Cette vérité paraît évidemment en la Prophétie que David a faite de Jésus-Christ. Vous les gouvernerez, dit-il, avec la verge de fer, et vous les briserez comme le pot d’un potier. Dieu parle en ce lieu de la principale domination de son Fils, laquelle est éternelle, et non de sa moindre domination, qui n’a duré que pendant sa vie mortelle, et n’a pas eu l’effet que le Prophète décrit si distinctement.

Ajoutons un autre exemple. Un saint homme brûle du désir du martyre ; il demande à Dieu cette grâce singulière ; Dieu lui dit intérieurement qu’il sera martyrisé ; il le comble de joie ; il le remplit d’espérance. Cependant cet homme meurt d’une mort naturelle sans aucune violence. Comment est-ce donc que cette promesse divine est véritable ? C’est parce que Dieu lui enflamme le cœur d’une si grande charité, qu’il en fait un martyr d’amour. Il le jette dans un abyme d’afflictions si amères et si continuelles, qu’il lui fait sentir toute la rigueur d’un long martyre. Tellement qu’il lui accorde ce qu’il y a de plus essentiel au martyre, avec la récompense et les prérogatives de cet état. En effet, le violent amour qu’on a pour Dieu est un martyre continuel, qui porte en tout temps le cœur à s’unir à son objet ; comme il n’en peut avoir une pleine jouissance en cette vie, il endure une mort pénible et douloureuse à proportion qu’il est éloigné de la parfaite union de Dieu. Les souffrances lui causent aussi une perpétuelle douleur, qui le prive de toutes les consolations de la vie. Et parce que sa volonté embrasse avec une ardeur toute spirituelle, les langueurs de son amour dévorant et la dureté de ses croix inévitables, il en reçoit les coups avec soumission comme les coups des bourreaux qui exercent leur cruauté sur les martyrs. C’est pourquoi l’ame pénétrée du désir du martyre et contente d’en éprouver ainsi la peine, en acquiert tout le mérite devant Dieu de telle sorte, que selon la révélation de Dieu, elle a le caractère et la félicité des martyrs, quoiqu’elle ait pu s’abuser, en croyant que le Seigneur lui avait promis et destiné un martyre de corps et des tourmens extérieurs. Voilà de quelle manière Dieu satisfait cet homme désireux du martyre, et comment selon le Prophète-Roi, il écoute le désir des pauvres, et donne aux justes ce qu’ils souhaitent, comme Salomon l’assure en ses Proverbes.

Il faut donc avouer que plusieurs Saints ont demandé à Dieu des choses particulières, et les ont obtenues, non pas en cette vie comme ils espéraient, mais en l’autre vie ou d’une autre manière ; et qu’ainsi les promesses que Dieu leur avait faites se sont enfin trouvées très-véritables. Nous devons conclure aussi, qu’encore que les paroles et les révélations de Dieu soient certaines, nous pouvons errer en les détournant à un sens différent de la fin que Dieu regarde. Tellement que le conseil le plus sage et le plus sûr que les Maîtres de la vie spirituelle puissent suivre, c’est de détacher les ames de ces visions surnaturelles, et de les confirmer dans une Foi simple et obscure, qui est le véritable moyen d’arriver à l’union divine.

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