La Montée du Mont-Carmel (page 8)
CHAPITRE VINGTIÈME.
On apporte des passages de la Sainte Écriture, pour nous convaincre que les paroles et les Prophéties de Dieu, quoique véritables en elles-mêmes, ne sont pas toujours certaines en leurs causes.
Il est à propos d’expliquer maintenant la seconde raison, pourquoi les visions que Dieu donne ne sont pas toujours certaines en leurs causes à notre égard, quoiqu’en elles-mêmes elles soient conformes à la vérité. Cela vient des motifs sur lesquels elles sont fondées, et de la fin qu’elles regardent. C’est pourquoi nous devons croire que Dieu les mettra en exécution, tandis que les causes qui ont excité Dieu à nous donner ces visions subsisteront, par exemple, si c’est le châtiment d’une nation criminelle, et si les causes de ce châtiment ne changent pas. Supposons donc que Dieu ait révélé à une sainte ame que dans un an il punira un royaume, la cause et le fondement de cette menace seront quelques péchés considérables, qu’on y commettra contre la Majesté divine. Mais si on vient à s’en abstenir, ou à en faire d’autres de différentes espèces la justice de Dieu pourra alors laisser ce châtiment, ou le changer en une autre peine. Cependant la menace de Dieu aurait été véritable, à cause des péchés actuels des sujets de ce royaume, dont le changement a suspendu l’effet de la prédiction comminatoire.
Le Prophète Jonas nous en fournit une preuve sensible. Dieu lui commanda de déclarer aux habitans de Ninive, que leur ville serait ruinée dans quarante jours jusques aux fondemens. Mais la pénitence qu’ils firent de leurs crimes, prévint l’effet de cette menace qui eut été infailliblement exécutée. Notre saint Patriarche Hélie menaça pareillement Achab et sa maison et son royaume, d’un grand châtiment à cause du crime atroce que ce prince avait commis. Mais s’étant couvert de sac et de cendre, et épuisé de jeunes, Dieu lui fit dire par le même Prophète : ces paroles : Puisqu’Achab s’est humilié pour l’amour de moi, je ne lui ferai point souffrir de mal pendant sa vie, mais je punirai sa famille pendant la vie de son fils. Ainsi ce Roi s’étant converti, Dieu quitta le dessein qu’il avait pris de le perdre. Ce qui nous donne lieu de conjecturer, que quoique Dieu révèle ou dise affirmativement à une personne soit du bien soit du mal, à son égard ou à l’égard d’autres personnes, tout cela pourra ou changer ou cesser entièrement, selon le changement et les différens états de cette personne, ou des causes et des fins qui faisaient agir Dieu dans ces rencontres. Si bien que les promesses ou les menaces divines ne vont pas toujours au terme que nous espérions ou que nous craignions, et nul autre que Dieu n’en sait la raison. Il a coutume de dire, d’enseigner, de promettre plusieurs choses, non pour en donner la connaissance ou la possession dans le temps qu’il parle, mais pour en différer l’intelligence et l’effet jusqu’au temps qu’il trouvera bon de nous les faire sentir. Le fils de Dieu en a usé de la sorte avec ses apôtres. Il leur disait plusieurs paraboles et leur tenait plusieurs discours, dont ils ne pénétrèrent pas les mystères ni la sagesse qu’ils renfermaient, jusques à ce qu’ils eurent reçu le Saint-Esprit qui leur manifesta ces vérités cachées et que le temps de les prêcher fût arrivé.
Saint Jean parlant aussi de l’entrée de Jésus-Christ à Jérusalem : Ses disciples, dit-il, ne connurent pas ces choses d’abord ; mais lorsque Jésus fut glorifié, ils se souvinrent qu’elles étaient écrites de lui. Ainsi Dieu peut faire plusieurs choses singulières ou les révéler à une ame, sans que son directeur ou elle-même les comprenne ; c’est ce que nous voyons dans le premier Livre des Rois. Dieu s’étant irrité contre le grand Prêtre Heli, de ce qu’il ne châtiait pas ses enfans de leurs sacriléges, il lui fit dire par Samuel ces paroles après plusieurs menaces : J’ai déclaré autrefois, que votre famille et celle de votre père feraient éternellement les fonctions du Sacerdoce en ma présence : mais je ne le veux pas maintenant, et je vous assure que je comblerai de gloire tous ceux qui me procureront de l’honneur. Car puisque l’office du Prêtre consistait surtout à glorifier Dieu, et que Dieu avait promis cette dignité au père d’Heli, pour la rendre perpétuelle en sa famille s’il remplissait son devoir, il ne lui garda pas sa promesse, parce qu’Heli en dissimulant le péché de ses deux fils, avait déshonoré Dieu. De sorte qu’encore que les révélations divines ne soient jamais fausses, nous ne devons pas penser que les événemens en soient infaillibles, selon la signification des paroles qui nous les expliquent ; car ces révélations sont liées avec les causes secondes, qui sont sujettes de leur nature à beaucoup de changemens. Or Dieu seul connaît quand cela se passe de la sorte ; parce qu’il prédit les choses quelquefois absolument, comme il fit au regard des Ninivites, et quelquefois avec condition, comme il le pratiqua envers Roboham : Si vous marchez, dit-il, par les voies que je vous ai marquées, et si vous gardez mes commandemens comme mon serviteur David, je serai avec vous, et je vous établirai une maison fidèle, comme à David. Mais de quelque manière que Dieu agisse, en cachant ou en découvrant les conditions dont ses révélations dépendent, nous ne saurions en avoir sûrement l’intelligence, ni concevoir le grand nombre des vérités qu’elles contiennent, et des sens qui peuvent leur convenir. Il est dans le Ciel selon l’expression du sage, et nous rampons sur la terre ; il parle dans les voies de l’éternité, et nous sommes aveugles dans les routes de la terre : comment pourrons-nous atteindre à la sublimité de ses secrets ?
Vous me direz : S’il n’est pas en notre pouvoir d’entendre ces choses, pourquoi Dieu nous les communique-t-il ? J’ai déjà répondu que nous les comprendrons en son temps, et selon l’ordre que Dieu voudra que nous les connaissions. Alors nous serons convaincus qu’elles se devaient accomplir de cette sorte et non autrement, et que le Seigneur ne fait rien sans raison et sans vérité. Il faut donc croire que les paroles et les prophéties de Dieu sont si étendues et si profondes, qu’elles surpassent la vivacité de notre esprit et la solidité de notre jugement, et que nous ne pouvons les discerner selon leurs simples apparences, sans nous exposer à l’erreur et à la confusion. Les prophètes en étaient persuadés, puisqu’ils avaient de la peine à annoncer au peuple les prophéties que Dieu leur inspirait, n’en voyant pas les effets, et souffrant ensuite des mépris cruels et des railleries piquantes. Hélas ! s’écrie Jérémie en se plaignant, on me tourne en ridicule toute la journée, et tout le monde se moque de moi. Parce que j’ai déclamé contre l’iniquité, et que j’ai publié les calamités qu’elle attire sur le peuple, la parole du Seigneur est cause qu’on me charge d’opprobres et qu’on se rit de moi sans cesse. J’ai donc résolu de ne plus me souvenir de lui, et de ne plus rien dire de sa part. Ces paroles, que le saint prophète a prononcées à la vérité avec résignation, mais comme un homme faible et incapable de soutenir la peine que l’ignorance des secrets de Dieu lui faisait ; ces paroles, dis-je, marquent la différence qui se trouve entre l’accomplissement des prédictions divines, et le sens qu’on leur donne selon la force naturelle des mots qui les expriment. Car le peuple prenait les prophètes pour des trompeurs et s’en moquait ; et les prophètes mêmes en étaient si désolé, que Jérémie dit dans un autre endroit, que ses prophéties n’ont été pour eux qu’une source de crainte, de piéges qu’on leur tendait de tous côtés, et d’afflictions d’esprit. Jonas ne pouvant dissiper les ténèbres qui couvraient la vérité des oracles divins, prit la fuite lorsque Dieu lui ordonna de menacer Ninive de sa ruine, de peur que si sa prédiction n’était pas suivie des châtimens qu’il prédisait, on ne le jouât comme un fourbe. Il attendit même hors de la ville pendant quanrante jours l’issue de cette affaire, et ne la voyant pas réussir selon ce qu’il avait avancé, il en fut affligé au point de dire à Dieu : N’est-ce pas là, Seigneur, ce que je vous ai dit étant encore en mon pays ? Et c’est ce qui m’a porté à fuir à Tharse. Le chagrin du saint prophète fut si grand, qu’il pria la Majesté divine de le retirer de ce monde. Il n’y a donc pas sujet de s’étonner de ce que Dieu dit et révèle quelquefois aux hommes des choses qui n’ont pas le succès que les apparences promettaient de : sorte qu’il est sûr et nécessaire de fonder notre conduite sur les lumières de la foi, et non sur les révélations, dont le véritable sens nous est ordinairement inconnu.
CHAPITRE VINGT-UNIÈME.
Quoique Dieu réponde quelquefois aux demandes que nous lui faisons, et qu’il use avec nous d’une grande condescendance, néanmoins cette manière d’agir lui déplaît et il s’en met en colère.
Quelques-uns d’entre les spirituels se confiant trop en leur propre expérience, et favorisant sans y penser leur curiosité qui les entraîne à connaître de nouvelles voies surnaturelles, se persuadent que quand Dieu écoute leurs prières, cette manière de traiter avec lui est très-bonne et lui plaît beaucoup. Néanmoins il est véritable que Dieu en conçoit de l’indignation, et qu’il ne souffre cette liberté qu’à contre-cœur. La raison qu’on en peut rendre est, qu’il ne convient pas à la créature de passer les bornes naturelles que Dieu lui a prescrites. Et parce qu’il a imposé cette loi aux hommes pour les gouverner, les hommes la violent lorsqu’ils s’efforcent de connaître quelque chose par des moyens surnaturels ; ce qui n’est assurément ni conforme à la perfection, ni agréable au Seigneur.
Pourquoi donc, me direz-vous, Dieu fait-il réponse aux demandes de ces genslà ? Premièrement je ne désavoue pas que c’est quelquefois le démon qui leur répond. En second lieu je dis que quand Dieu leur parle lui-même, il veut les satisfaire à cause de leur faiblesse. Car s’il ne les écoutait pas, ils pourraient ou s’affliger au point d’abandonner son service, ou croire que Dieu serait en colère contre eux, ou succomber à la violence de leur tentation. Dieu répond enfin à ces ames pour plusieurs autres desseins qu’il connaît seul, et qui ont du rapport à leur faiblesse. Il en use avec elles à proportion, comme avec certaines personnes délicates, qu’il comble en la prière de goûts et de douceurs très-sensibles, non pas qu’il voulût se servir absolument de ces consolations intérieures, mais parce que l’infirmité de ces personnes a besoin de ce secours spirituel. Dieu est une fontaine où chacun puise selon la capacité du vaisseau qu’il y porte, et il permet que l’ame reçoive l’eau de la grâce par ces canaux extraordinaires. Il ne s’ensuit pas toutefois qu’il soit expédient de vouloir toujours attirer la grâce sur soi par ce moyen, puisque c’est le droit de Dieu de la donner quand il lui plaît, comment il le veut, à qui il le trouve bon, et pour la fin qui lui agrée, sans dépendre du soin, des désirs, de la demande de celui qu’il souhaite d’en enrichir. Il veut donc bien avoir cette condescendance pour quelques ames bonnes et simples, que d’accorder à leurs vœux ce qu’elles désirent, de peur de les attrister ; mais il n’approuve pas cette manière d’agir, comme on le peut voir par cette comparaison. Un père de famille fait charger sa table d’une grande quantité de viandes, dont les unes sont meilleures que les autres. Un de ses enfans lui demande de celles qui sont les plus proches de lui, non qu’elles soient les plus délicates, mais parce qu’elles lui paraissent plus douces. Le père sachant bien que s’il lui en servait de plus propres pour conserver sa santé il les refuserait, lui présente, contre sa volonté, celles que son fils veut avoir, de peur de lui causer du chagrin. Nous voyons la même condescendance de Dieu pour les Israélites, lorsqu’ils le prièrent de leur donner un Roi pour les conduire. Il le leur accorda, mais à regret, ce changement ne leur étant pas avantageux. C’est pourquoi il dit à Samuel : Écoutez la prière de ce peuple, et établissez sur lui le Roi qu’il vous demande. Car ce n’est pas vous, mais c’est moi qu’il rejette, de peur que je le gouverne. Dieu s’accommode de la même sorte aux inclinations de certaines personnes, qui ne peuvent marcher dans le chemin de la vie intérieure, sans y goûter des consolations sensibles ; il répand contre son gré des douceurs en leur cœur. Car elles leur sont moins utiles, que ne serait la viande solide des croix, qu’il leur offrirait volontiers, si ces ames étaient disposées à les recevoir pour en faire un saint usage.
Or quoique la recherche de ces délices et de ces goûts sensibles soit dommageable à l’ame, je crois néanmoins que la volonté de connaître les choses par une voie surnaturelle, lui est beaucoup plus pernicieuse : et lors même qu’elle est arrivée à l’état de perfection, et qu’elle désire cette connaissance pour de bonnes fins, je ne vois pas comment on la peut excuser de péché au moins véniel, non plus que le directeur, qui lui ordonne de s’appliquer à acquérir ces lumières, ou qui consent qu’elle y travaille. Car ces connaissances extraordinaires ne sont nullement nécessaires, puisque la raison naturelle, la loi et la doctrine de l’Évangile suffisent pour conduire l’ame et pour prévenir toutes les difficultés qui peuvent naître de cette conduite, de telle sorte que Dieu en sera content, et que l’ame en tirera beaucoup de fruit. Certes nous devons avoir une si grande estime et un si grand attachement pour les lumières de la raison et de l’évangile, que si nous entendions intérieurement quelques paroles surnaturelles, soit malgré nous, soit de notre consentement, il ne faudrait pas y consentir ni les agréer, à moins qu’elles ne s’accordassent avec l’évangile et la raison. Il serait même de la prudence et de la nécessité, d’examiner plus rigoureusement ces sortes de révélations que les connaissances communes, parce que l’esprit de mensonge inspire souvent et découvre plusieurs choses véritables et futures, pour séduire les personnes trop simples et trop crédules. Ce qui nous apprend, que le meilleur moyen que nous ayons d’avoir du soulagement dans nos peines, c’est de prier Dieu et d’espérer qu’il y pourvoira de la manière qu’il le trouvera bon. Le Saint-Esprit nous conseille d’agir ainsi dans nos besoins, et Josaphat nous en a donné l’exemple. Ce prince assiégé de tous côtés par ses ennemis, et accablé d’afflictions et de tristesse, a recours à Dieu, et lui dit dans son oraison : Puisque nous ne savons pas ce que nous devons faire maintenant, il ne nous reste qu’à lever les yeux vers vous, pour implorer votre miséricorde et votre assistance ; c’est-à-dire, les lumières de la raison ne nous découvrant pas les moyens de nous délivrer de nos besoins, vous êtes le seul à qui nous nous adressons, pour y apporter le remède qu’il vous plaira.
Au reste, on peut être assez persuadé par ce que nous avons dit jusqu’ici, que Dieu sait mauvais gré à ceux qui lui font ces demandes, encore que sa condescendance pour leurs dispositions présentes, l’engage à leur faire des réponses favorables. Il est toutefois important de confirmer cette vérité par de nouveaux témoignages des Livres sacrés, afin que les bonnes ames ne s’exposent pas au danger de déplaire à leur Créateur. Lorsque Saül désira d’avoir un entretien secret avec Samuël qui était mort, à la vérité ce prophète lui apparut ; mais Dieu le trouva mauvais, comme Samuël le témoigna, en reprenant Saül de ce qu’il l’avait obligé de revenir sur la terre, pour lui apprendre sa destinée. Pourquoi, lui dit-il, avez-vous troublé mon repos, en obtenant que je ressuscitasse ?
De plus, Dieu satisfit bien les Israélites quand ils lui demandèrent de la chair à manger, mais il alluma au même temps sa colère contre eux, et il fit descendre sur eux le feu du ciel pour châtier leur présomption : Tellement, dit David, qu’ils avaient encore le morceau dans la bouche, lorsque la colère de Dieu déchargea ses coups sur eux. Le Prophète Balaam fut prié par Balaac, Roi des Madianites, de l’aller trouver : il en demanda la permission à Dieu qui la lui donna. Cependant Dieu lui envoya en chemin un Ange, qui avait une épée nue à la main pour le tuer, et qui lui dit de la part du Seigneur, que le voyage qu’il avait entrepris, était criminel et contraire à la volonté divine.
Ces exemples, et plusieurs autres que je laisse, prouvent que Dieu condescend quelquefois à nos désirs avec indignation contre nous ; qu’il n’est rien de plus dangereux que d’employer ces moyens auprès de lui, et que la confusion et le chagrin tombent sur ceux qui tiennent cette méthode pernicieuse. Que si quelqu’un fait encore état de ces choses, son expérience le contraindra enfin, de confesser que j’ai raison de les combattre. En effet, outre les difficultés qu’on trouve à se garantir de l’illusion. dans les visions divines, plusieurs de ces apparitions viennent ordinairement du démon. Il imite les manières et le commerce de Dieu avec les ames ; il propose des choses si semblables à celles que Dieu communique, et il se déguise si finement, qu’il est mal-aisé de le connaître, et qu’il est facile de se tromper, surtout quand ce qu’il a prédit arrive on croit aisément alors que Dieu est l’auteur de ces prédictions et de ces événemens. On ne fait pas réflexion sur la vivacité et la pénétration de son esprit, qui connaît en leurs principes les choses passées ou futures, et qui conjecture de là qu’elles arriveront selon ses vues. Il sait encore ce que chaque cause peut produire, et par une conséquence naturelle il en prévoit les effets : par exemple, il verra que les qualités de la terre, de l’eau et de l’air, et les influences des astres sont tellement disposées qu’en un tel temps la peste s’allumera dans un tel pays. Qu’y a-t-il d’étonnant et d’extraordinaire en cette prophétie, puisque ce n’est qu’une connaissance naturelle ? Il peut de même prédire des tremblemens de terre, lorsqu’il connaît les exhalaisons et les vents qui sont renfermés dans les cavernes. Il peut aussi deviner par des conjectures probables les effets de la Providence divine sur les hommes, à cause du cours naturel des biens et des maux qui accompagnent leur vie. Il peut enfin raisonner de telle sorte sur les vertus ou sur les vices de telle personne, de telle ville, de telle province, de tel royaume, qu’il connaîtra avec beaucoup de vraisemblance, la récompense ou les châtimens que Dieu leur destine pour un tel temps. Si bien, que ses prédictions, quoique fausses pour l’ordinaire, sont néanmoins quelquefois véritables. Ce fut le raisonnement que la sainte dame Judith employa, pour persuader à Holoferne que les Juifs seraient enfin détruits ; parce que leurs péchés dont elle fit le détail, attiraient sur eux les fléaux de la justice divine. Ainsi elle connut la peine en sa cause, jugeant bien que Dieu, qui est infiniment juste ne manquerait pas de punir leurs crimes. Le sage entre dans son sentiment, quand il dit que les péchés de chacun sont le principe et l’instrument de son supplice. Il est facile au malin esprit de raisonner de la sorte ; joint que, réfléchissant sur les châtimens que le Souverain de l’univers a tiré des pécheurs depuis la naissance du monde, il peut prophétiser avec certitude de semblables punitions.
L’avertissement que Tobie donna à son fils et aux enfans de son fils confirme cette vérité. Car encore que nous ayons sujet de croire qu’il était inspiré d’en haut, néanmoins il pouvait recevoir de sa raison naturelle assez de lumière pour dire, en parlant de Ninive : Écoutez-moi, mes enfans, et croyez-moi ; ne demeurez pas ici plus long temps ; mais aussitôt que votre mère sera morte, et que vous l’aurez enterrée, sortez de cette malheureuse ville ; car je vois bien, et je suis bien assuré que les crimes que ses habitans ont commis, seront la cause de sa ruine. Le déluge universel qui a lavé le monde des souillures de tant de péchés, et le feu du ciel qui a cousumé Sodome, et les autres châtimens qui ont fait éclater la vengeance de Dieu, ont pu faire tirer des conséquences de même nature dans de pareilles occasions. Le démon peut même connaître si parfaitement la faiblesse naturelle et les dispositions corporelles d’un homme, qu’il prédira sûrement la longueur ou la brièveté de sa vie, et le temps ou plus proche ou plus éloigné de sa mort ; et, parce que nous ne saurions démêler la vertu, le nombre, la diversité, l’obscurité, toutes les circonstances des causes, des motifs, des rencontres qui contribuent à produire tant d’effets différens, il nous est moralement impossible de nous défendre des surprises du démon. L’unique moyen qui nous reste est d’abhorrer toutes sortes de révélations, de visions imaginaires et de paroles sensibles, lors même qu’elles ont l’air d’opérations divines.
Voilà ce qui enflamme la colère de Dieu contre ceux qui sont assez téméraires pour courir risque d’être ainsi trompés. Aussi on ne peut disconvenir qu’il n’y ait dans leur attachement à ces sortes de représentations et de prophéties, de la présomption, de la curiosité, de l’orgueil, de la vaine gloire, du mépris des choses divines, et d’autres dérèglemens qui sont cause que Dieu les abandonnant à leur liberté, permet que, suivant le langage d’Isaïe, l’esprit de vertige se mêle en leur conduite et les égare ; (Isa. 19. 14) c’est-à-dire, qu’ils comprennent les choses d’une manière contraire à la vérité, Dieu les privant de ses lumières, en punition du désir et des soins qu’ils ont de connaître contre sa volonté plusieurs choses par des voies surnaturelles. Ainsi il ne les jette pas positivement dans l’erreur, mais il permet qu’ils y tombent par leur faute, ou il donne permission à l’esprit malin de tromper plusieurs personnes qui ont bonne opinion d’elles-mêmes, qui pensent que c’est un bon esprit qu’il les éclaire, qui ne peuvent s’imaginer qu’il y ait de l’illusion, et qui ne pourraient s’en détacher, quoiqu’elles fussent convaincues de leur égarement. N’est-ce pas ce que les Prophètes, que le Roi Achab consulta autrefois, ont éprouvé ? Et Dieu ne dit-il pas au démon qu’il les séduirait, et qu’il aurait l’avantage sur eux ? (3 Reg. 20. 22.) De sorte que ces aveugles ne voulurent point croire le Prophète Michée quand il prédit des choses fort opposées à leurs prophéties. Dieu ne frappe-t-il pas d’aveuglement les ames trop curieuses, à cause de feur attachement à leur propre sens et à ces visions ? (Ezec. h. 14. 9.) Car lorsque quelqu’un viendra, dit-il par Ezechiel, pour me consulter par le ministère d’un Prophète, je lui répondrai par moi-même, je m’opposerai à lui, et le Prophète qui s’égarera, je l’aurai trompé. C’est-à-dire que Dieu répondra en colère, qu’il retirera ses grâces, et que le Prophète ainsi privé des lumières divines sera séduit et trompera ceux qui auront recours à lui. Alors le démon fera des réponses à cette homme selon son goût, selon ses inclinations, et selon ses désirs ; et les communications de ce méchant esprit étant conformes à la volonté de cette ame trop crédule, elle s’engagera elle-même dans les filets et dans les tromperies de Satan.
Cette permission de Dieu, prouvée par les exemples que nous avons apportés en ce Chapitre, ne nous laisse pas lieu de douter, que ceux qui tâchent d’obtenir des lumières extraordinaires, par des moyens qui surpassent les forces de la nature, n’excitent son indignation contre eux, et qu’ils ne doivent conséquemment rejeter toutes sortes de visions et d’impressions imaginaires, de quelque principe qu’elles puissentvenir.
CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME.
Pourquoi il n’est pas permis dans la Loi de grâce, de demander quelque chose à Dieu par des voies surnaturelles, comme on le pouvait faire dans la Loi ancienne. Cette question qui n’est pas désagréable, contribue à la connaissance des mystères de notre sainte Foi ; et on prouve cette vérité par un passage de saint Paul qu’on explique par rapport à ce sujet.
Nous avons dit, dans le Chapitre précédent, que Dieu ne veut pas que nous aspirions par des voies surnaturelles à des lumières extraordinaires. Il est constant néanmoins que non-seulement il permettait dans l’ancienne Loi d’agir de la sorte avec lui, mais qu’il le commandait même, et qu’il reprenait sévèrement les Juifs lorsqu’ils manquaient. Vous allez en Égypte, leur reproche-t-il par Isaïe, et vous ne m’avez pas consulté auparavant. Et se plaignant d’eux, comme il est observé dans le Livre de Josué, ils ont, dit-il, reçu des vivres des Gabaonites, sans savoir de moi ma volonté. Moyse, David, les autres Rois de ce peuple, les Prétres, les Prophètes ont eu recours à ses oracles, dans leurs guerres et dans leurs autres nécessités. Il a toujours répondu à leurs vœux ; il ne s’est point fàché contre eux, il les a favorisés en ces rencontres ; et, s’ils n’eussent pas appris de lui ses sentimens, ils se fussent écartés du droit chemin. Pourquoi donc cette règle n’est-elle pas établie dans la Loi de grâce.
Pour satisfaire à ce doute, on dit que la principale raison est que Dieu jetait les fondemens de notre Foi et de la Loi Évangélique, et qu’il était nécessaire, pour les affermir, que les Prophètes et les Prêtres consultassent Dieu, et qu’il leur répondit par des paroles, par des visions, par des révélations, par des figures, par plusieurs autres moyens sensibles, parce que tout ce qu’il leur disait ou leur montrait de la sorte, concernait les mystères de la Foi, que lui seul peut nous découvrir. Il y avait donc sujet de blâmer les Juifs, lorsqu’ils ne recherchaient pas ses lumières pour se conduire dans leurs affaires les plus importantes.
Mais maintenant Jésus-Christ ayant fondé la Foi et publié la Loi de grâce, il n’est pas besoin que nous fassions à Dieu des demandes de cette nature, ni qu’il nous donne de semblables réponses. Il nous a tout dit en son Fils qui est son Verbe, et, en nous parlant en son Fils, il nous a expliqué tout ce que notre Foi contient, comme saint Paul l’écrit aux Hébreux. Voilà pourquoi quoi celui qui voudrait avoir maintenant des visions ou des révélations, et qui ne se contenterait pas de Jésus-Christ seul et de ses oracles, il ferait une grande injure à Dieu, qui pourrait lui dire : Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui je me plais uniquement : écoutez-le. Je vous ai révélé toutes choses en lui, et vous y trouverez plus que vous ne sauriez ni désirer, ni demander, ni apprendre par les vues particulières que vous souhaitez. Il est toute ma parole, toute ma réponse, toute ma vision, toute ma révélation ; et je vous ai tout déclaré par lui lorsque je vous l’ai donné pour frère, pour maître, pour compagnon, pour prix des ames, pour récompense de vos vertus. Je suis venu dans lui avec mon Saint-Esprit sur la montagne de Thabor. Il ne faut point chercher d’autre doctrine que la sienne comme les Évangélistes et les Apôtres vous l’ont annoncée. Que prétendez-vous donc davantage ? Désirez-vous quelque consolation dans vos peines ? Considérez les afflictions que mon fils a essuyées par obéissance et par amour. Peut-il vous parler plus efficacement pour vous soulager ? Avez-vous dessein de connaître les plus profonds secrets de la Foi et les plus grandes merveilles de ma divinité ? Jetez les yeux sur lui seul ; entrez dans son intérieur, et vous découvrirez tous les trésors de ma sagesse et de ma science qu’il cache en lui-même et qui vous seront plus utiles et plus agréables que la connaissance de tout ce qui pourrait vous venir dans l’esprit. Aussi l’Apôtre ne se glorifie que de savoir Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Êtes-vous porté aux révélations et aux visions corporelles ? contemplez-le revêtu de votre chair, et vous y verrez plus que vous ne pouvez comprendre, puisque toute la plénitude de la Divinité habite en lui corporellement..
Il n’est donc pas expédient qu’un Chrétien sollicite Dieu, de lui remplir l’esprit d’autres lumières surnaturelles que celles que son fils lui donne ; et s’il en venait là, il semblerait accuser son Créateur de quelque défaut, comme s’il ne nous avait pas éclairés suffisamment par notre Sauveur ; il ferait paraître moins de Foi en souhaitant d’autres connaissances ; et quand sa Foi ne serait pas affaiblie, il céderait aux mouvemens d’une curiosité vicieuse. Ces gens qui sont curieux ne doivent donc pas s’entêter de ces sortes de voies surnaturelles, puisque Notre-Seigneur ayant dit sur sa croix que tout était consommé, non seulement ces visions, mais encore toutes les cérémonies de l’ancienne Loi sont cessées.
Pour cette raison nous devons nous attacher en toutes choses à la doctrine de Jésus-Christ, de son Église, et de ses Ministres, et chercher dans l’Évangile les remèdes de notre ignorance et de nos autres nécessités spirituelles. Si quelqu’un s’éloigne de cette route et se sépare de ce divin Maître, il se noircira du crime de curiosité et de présomption, puisqu’on ne doit croire, par aucune voie surnaturelle, que ce qui est conforme à ces divines connaissances. C’est le sentiment de saint Paul : Qui que ce soit, dit-il, qui vous annonce un autre Évangile que celui que nous vous avons annoncé, quand ce serait nous-mêmes, ou un Ange du Ciel, qu’il soit anathème. Or, si toutes les choses que le Fils de Dieu nous a enseignées sont très-véritables et très-certaines, comme elles le sont infailliblement, nous les devons embrasser avec soumission et avec constance ; et personne ne doit avoir recours à la manière de traiter avec Dieu, laquelle on observait dans l’ancienne Loi. D’ailleurs les particuliers d’entre les Juifs n’en usaient pas de la sorte, et Dieu ne répondait pas ainsi à chacun d’eux. Les seuls Prêtres et les seuls Prophètes prenaient cette liberté ; ils recevraient ses réponses, et ils les rapportaient au peuple, qui les employait en ce sacré ministère. Que si David a quelquefois lui-même consulté Dieu, il le faisait comme Prophète, et il se servait alors des habits Sacerdotaux ; ce qui parut lorsqu’il voulut que le grand Prêtre Abiathar prit l’Éphod, qui était un des principaux vêtemens des Prêtres, pour demander au Seigneur quelle était sa volonté dans une affaire de grande conséquence. D’autres fois il proposait ses demandes à Dieu, par Natham ou par d’autres Prophètes. Au reste, les Juifs étaient obligés de croire que ce qu’ils apprenaient, en ces occasions, de la bouche de leurs Prêtres et de leurs Prophètes, était la parole de Dieu, et ils en devaient juger selon cette règle, et non selon leur propre sentiment. Si bien que les Prêtres et Prophètes devaient approuver les choses que Dieu disait, et qui sans cette approbation n’avaient nulle autorité, et n’imposaient aucune obligation d’y ajouter foi. Le souverain du monde veut si absolument, que la conduite spirituelle d’un homme dépende d’un autre homme semblable à lui, qu’il n’exige pas de nous que nous croyons tout-à-fait ce qu’il révèle, ni que nous y déférions entièrement, à moins qu’il ne vienne jusques à nous par le canal des hommes.
C’est pourquoi lorsqu’il dit intérieurement quelque chose à une ame, il lui inspire la volonté de la communiquer à des personnes spirituelles et capables, et de n’y prendre aucune complaisance, avant que celui qui lui tient la place de Dieu l’ait confirmée. C’est ce que fit autrement Gédéon qui était à la tête des Israélites. Dieu lui avait dit souvent qu’il remporterait la victoire sur les Madianites ; il en doutait néanmoins, et il perdait cœur. Mais les hommes que Dieu éclairait, levèrent ses doutes et rassurèrent son courage, et alors il obéit à l’ordre de Dieu : Allez au camp, lui dit Dieu, et lorsque vous aurez entendu ce que les ennemis diront entre eux, vos mains se fortifieront, et vous irez avec assurance dans leur camp. La chose réussit selon cette Prophétie : Gédéon ayant ouï un Madianite qui disait à son compagnon, qu’il avait songé que Gédéon les devait vaincre, ce capitaine plein d’ardeur les combatit avec intrépidité et les surmonta glorieusement. Ce qui fait voir que Dieu ne voulut pas qu’il crut sa révélation sans hésiter, avant que les hommes lui eussent donné des assurances de sa vérité.
Mais ce qui arriva en cette matière à Moyse, est bien plus digne d’admiration. Dieu lui apparut, lui commanda d’aller en Égypte pour délivrer les Israélites, et lui proposa plusieurs raisons de ce commandement et plusieurs motifs. Il confirma même la vérité de son apparition, par le changement miraculeux de la verge de Moyse en serpent, par la lèpre soudaine de sa main, et par sa guérison extraordinaire. Moyse toutefois fut si reservé à donner une parfaite créance à cette vision, que, quoique Dieu se mît en colère, il n’osa se charger de cette entreprise, jusques à ce que Dieu lui releva le courage par l’union de son frère Aaron dans l’exécution de ce dessein, en lui disant : Je sais que votre frère Aaron, qui est Lévite, est un homme éloquent. Je vous déclare qu’il viendra au devant vous, et qu’en vous voyant il sera pénétré de joie. Parlez-lui, et dites-lui ce que je vous ai dit : je serai en votre bouche et en la sienne. Moyse, soutenu de ces paroles et de l’espérance de recevoir des conseils de son frère, reprit cœur et se soumit au commandement de Dieu.
Ce procédé ne doit pas nous surprendre, car c’est le propre d’une ame véritablement humble, de n’oser s’entretenir seule avec Dieu, et de ne pouvoir s’assurer et se contenter en ce divin commerce, à moins qu’elle n’y soit conduite par quelque homme intelligent qui lui donne des avis conformes à son état. Aussi est-ce la direction que Dieu veut qu’on suive en la vie spirituelle, et qui lui est si agréable, que quand plusieurs s’assemblent pour délibérer d’une vérité, il se joint à eux pour l’éclaircir, et pour la confirmer en leur esprit. Ce qu’il fit paraître en l’affaire de Moyse et d’Aaron, lorsqu’il leur promit de se trouver avec eux, et de parler par leur bouche, quand ils agiraient de concert dans l’exécution de ses ordres. C’est pourquoi Jésus-Christ dit dans l’Évangile : Lorsqu’il y a en quelque lieu deux ou trois personnes assemblées en mon nom, afin de considérer ce qui est le plus expédient pour ma gloire, et pour mon honneur, je suis là au milieu d’elles, pour les éclairer et pour graver les vérités divines en leur cœur. Il faut remarquer qu’il n’a pas dit : Où une seule personne sera je me trouverai là, mais où deux pour le moins y seront ; afin que nous apprenions que Dieu ne veut pas qu’une personne croie seule et juge par elle-même, que les grâces extraordinaires qu’elle reçoit de Dieu, soient certaines et exemples de tromperie, ni qu’elle y attache son cœur et fasse fonds sur elles, sans s’assujettir en ces occasions au gouvernement de l’Église, et aux règles que ses Ministres lui pourront prescrire ; autrement Dieu ne lui donnera pas des lumières à elle seule pour connaître la vérité, et il ne la fortifiera pas en sa créance ; de sorte qu’elle sera froide à le croire et faible à la pratiquer. Malheur donc, s’écrie l’Ecclésiaste, à celui qui est seul s’il tombe, il n’aura personne pour le relever ; et si deux dorment ensemble, ils s’échaufferont mutuellement de la chaleur de Dieu qui se trouvera au milieu d’eux. Mais comment est-ce qu’un seul s’échauffera ? c’est-à-dire, comment ne sera-t-il pas froid dans les choses divines ? Et si quelqu’un a l’avantage sur celui qui est seul, c’est-à-dire, le démon, qui est plus fort que ceux qui se gouvernent seuls eux-mêmes dans la vie spirituelle, et qui ne prennent conseil de personne, qui repoussera les attaques de cet ennemi ? Mais deux unis ensemble, savoir le maître et le disciple, lui résisteront, en connaissant mieux la vérité, et en remplissant plus fidellement leurs obligations. De sorte que celui qui suit sa propre conduite, aura une grande tiédeur dans l’exécution des choses qu’il aura même apprises de Dieu, jusques à ce qu’il les ait communiquées aux hommes.
Saint Paul a gardé pour cette raison la même méthode ; quoiqu’il eût reçu non des hommes, mais de Dieu, l’Évangile qu’il avait prêché plusieurs années, il n’eût ni repos ni sûreté, avant qu’il en eût conféré avec S. Pierre et les autres Apôtres, de peur, dit-il, que ma course passée, et celle de l’avenir ne fussent vaines. Il faut inférer de là que les choses que Dieu paraît nous avoir révélées ne peuvent nous donner aucune assurance qu’en observant les règles que nous venons d’établir. Car supposé qu’une révélation vient de Dieu, que l’Apôtre savait que le Seigneur lui avait inspiré l’Évangile qu’il annonçait, toutefois elle peut se tromper dans l’exécution et dans les articles qui la regardent. En effet Dieu, qui découvre une chose, ne fait pas toujours connaître l’autre ; et, quand il la montre, il n’enseigne pas toujours la manière ni le moyen de la faire. Quoiqu’il se communique familièrement à une ame, il ne lui dit pas tout ce qui touche un dessein ; il abandonne à nos soins tout ce que l’industrie et la prudence humaine nous peuvent fournir. Outre l’exemple de saint Paul, ce que nous lisons dans l’Exode le prouve encore. Quelque familiarité que Moyse eût avec Dieu, néanmoins Jétro son beau-père lui conseilla de choisir des gens de bien pour l’aider à gouverner les Israélites, et à leur rendre la justice quand ils la demandaient. Prenez d’entre le peuple, lui dit-il, des gens puissans, craignant Dieu, amateurs de la vérité, ennemis de l’avarice ; donnez-leur les charges de Tribuns, de Centeniers et de Juges du peuple. Dieu n’avait pas suggéré ce conseil à Jétro ; il l’approuva cependant, pour nous apprendre que nous devons nous servir du secours des hommes, et qu’en ce cas il ne nous revèle pas extraordinairement ce que nous pouvons faire par ces moyens et par cette voie. Il faut en excepter la foi divine, qui nous enseigne des choses élevées au-dessus de la raison humaine, quoiqu’elles ne lui soient contraires. Ceux-là donc avec lesquels Dieu et les Saints en usent familièrement et les en usent en plusieurs choses, ne doivent pas croire qu’ils leur donnent la connaissance de tous leurs défauts, lorsqu’ils peuvent les connaître par l’organe des hommes : c’est pourquoi il est nécessaire d’apporter beaucoup de précautions et même de défiance en toutes ces révélations, de peur qu’on ne soit surpris, comme nous le pouvons recueillir des Actes des Apôtres. Il est dit là, que saint Pierre, qui était le chef visible de l’Église, et que Dieu instruisait immédiatement par lui-même, commit toutefois quelque faute dans la pratique d’une cérémonie ecclésiastique, dont Dieu ne le reprit pas, et dont il ne se corrigea pas lui-même, jusques à ce que saint Paul la lui représenta en ces termes : Quand je vis, dit-il, qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas, devant tous, si vous, qui êtes Juif, vous vivez en Gentil, et non en Juif, comment contraignez-vous les Gentils à vivre comme les Juifs ? (Galat 2. 14.) Or Dieu n’avertit pas lui-même saint Pierre de sa faute, parce qu’il la pouvait connaître par les voies ordinaires et familières aux hommes.
Assurément il punira au jour du jugement les péchés de plusieurs qu’il aura comblé de lumières, de vertus, et d’autres dons, parce que ces gens-là se fiant aux conversations particulières qu’ils avaient avec Dieu, ils ne s’acquittaient pas de leurs obligations en plusieurs choses. Alors, comme l’assure Jésus-Christ dans l’Évangile, tout étonnés, ils diront Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé en votre nom ? N’avons-nous pas chassé les démons en votre nom ? N’avons-nous pas fait beaucoup de miracles en votre nom ? Alors je leur déclarerai : Je ne vous ai jamais connu, retirez vous de moi, vous qui avez commis l’injustice. (Matt. 7. 22. 23.) Le prophète Balaam et d’autres semblables sont de ce nombre ; car quoique Dieu leur parle d’une manière non commune, ils ne lui sont pas agréables, étant coupables de plusieurs péchés. Enfin les Prédestinés, qui n’auront pas corrigé leurs vices suivant les règles de la Loi et les lumières de la raison naturelle, quoique Dieu ne leur en ait fait pour cette cause aucun reproche, et qu’ils soient ses amis, ils seront néanmoins châtiés de ces imperfections, quelque légères qu’elles puissent être.
Je conclus ce Chapitre par un avis, selon mon sens très-nécessaire : c’est que la personne qui reçoit ces impressions divines, de quelque façon que ce soit, naturellement ou surnaturellement, doit les découvrir à son père spirituel clairement, sincèrement et véritablement, comme elle peut les comprendre. J’en apporte trois raisons ; la première est, parce que Dieu communique à l’ame beaucoup de choses, dont il ne lui fait connaître l’effet, la force, la sûreté, que quand elle les a soumises au jugement de son directeur, qui a la puissance de les approuver ou de les désapprouver, comme les exemples que nous avous tirés de l’Écriture le prouvent. L’expérience même confirme cette vérité, puisque plusieurs personnes vraiment humbles n’acquiescent point à ces grâces qu’après en avoir reçu l’ordre de leurs maîtres spirituels ; en sorte qu’elles les méprisaient avant cette approbation, et qu’après cet agrément elles en font état, et semblent en être gratifiées tout de nouveau.
La seconde est, parce que l’ame a besoin, dans ces visions, de lumières et d’instructions pour parvenir à la nudité et à la pauvreté d’esprit, que nous appelons nuit obscure. Car, quoiqu’elle rejetât ses opérations divines, si toutefois cette connaissance lui manquait, elle tomberait imperceptiblement dans l’ignorance de cette vie plus spirituelle, et retournerait à la voie des sens extérieurs et intérieurs.
La troisième raison est, parce qu’il est à propos, pour entretenir la soumission et la mortification d’une personne spirituelle, qu’elle déclare ces choses à son conducteur, quoiqu’elle ne les estime pas, ou que ces choses soient d’elles-mêmes peu considérables. Il y en a qui sentent une extrême répugnance à les dire, ne les jugeant pas importantes, et ne sachant pas comment leurs directeurs les prendront, ni quel jugement ils en feront : ce qui est sans doute la marque d’une humilité bien faible. La peine que d’autres ont à en donner connaissance vient ou de la confusion qu’elles en reçoivent, ne voulant point avouer qu’elles sont favorisées comme les Saints, ou des autres causes qui affligent ces ames, quand il faut rendre compte de ces dons extraordinaires dont elles ne font nulle estime. Il est nécessaire néanmoins de les mortifier en cette occasion, jusques à ce qu’elles soient assez humbles, assez faciles et assez promptes pour exposer nettement tout ce qui se passe dans le fonds de leur intérieur.
Au reste, quoi que nous ayions dit des inconvéniens de ces visions, de la nécessité de les rejeter, et de la réserve avec laquelle les Confesseurs doivent ou les estimer ou en parler avec leurs Pénitens, il faut remarquer qu’ils ne doivent pas néanmoins paraître ennemis de ces révélations, ni se moquer de ceux qui en reçoivent de Dieu, ni leur témoigner du mépris ou de la colère, ou de l’étonnement, ni s’en scandaliser comme de gens faibles et imaginatifs ; tant parce que Dieu se sert de ces représentations au commencement de la vie intérieure, que parce que ces manières dures et humiliantes empêcheraient ces personnes d’ouvrir leur cœur, et de manifester ces opérations ; ce qui les exposerait aux illusions du démon. Il est expédient au contraire, d’user avec elles d’une grande douceur, de les encourager, et de les exhorter à faire le détail de ces choses, et même de le leur commander, s’il est nécessaire. De plus, on doit les conduire par la Foi, en les détournant peu à peu de ces impressions surnaturelles, et en leur apprenant à s’en dénuer, afin qu’elles profitent davantage en la vie spirituelle. On leur persuadera que ce chemin est le meilleur ; qu’une seule action et qu’un seul acte de volonté en la charité, vaut mieux et est plus précieux devant Dieu, que tout le bien qu’on peut espérer de ces révélations ; on ajoutera que plusieurs qui n’ont jamais été enrichis de ces dons, sont devenus plus saints sans comparaison, que ceux qui les ont reçus du Ciel avec profusion.
CHAPITRE VINGT-TROISIÈME.
On commence à parler des connaissances intellectuelles, qui appartiennent purement à la voie de l’esprit, et on les explique.
Si Si on regardait toutes les choses qu’on pourrait dire des connaissances de l’entendement en ce qui touche la voie des sens, il semblerait que j’aurais été trop court dans le discours que j’en ai fait. Mais parce que mon dessein est de dégager l’entendement de ces visions, et de l’introduire dans la nuit de la Foi, j’ai été, selon mon sens, plus long que je ne le devais. Voilà pourquoi je commencerai maintenant à traiter des quatre sortes de connaissances de l’esprit, qui sont les visions, les révélations, les paroles intérieures et les sentimens spirituels, et que j’ai appelées ci-dessus purement spirituelles ; parce qu’elles sont communiquées à l’esprit, non par la voie des sens comme les représentations corporelles et imaginaires, mais par une voie surnaturelle, sans aucune opération des sens extérieurs ou intérieurs ; car l’entendement demeure alors dans un état passif, et l’ame ne fait aucun acte, mais elle reçoit seulement l’impression divine, et y donne son consentement.
Ces quatre connaissances se peuvent nommer visions ou vues de l’ame ; puisque connaître et voir, c’est au regard de l’ame la même chose. Et d’autant que l’entendement s’aperçoit de toutes ces connaissances, on dit qu’il les voit spirituellement. Ainsi les connaissances qu’il en forme, sont à proprement parler des vues intellectuelles. Car comme les choses qu’on voit, qu’on entend, qu’on flaire, qu’on goûte et qu’on touche, sont l’objet de l’entendement en tant qu’elles sont ou fausses ou véritables ; tout ce qui est intelligible fait la vue spirituelle de l’esprit, comme tout ce qui est visible fait la vue corporelle des yeux. On peut donc, parlant en général, donner le nom de vues à ces quatre connaissances intellectuelles. Ce qui ne se trouve pas dans les autres sens, puisque les objets des uns ne peuvent être les objets des autres ; par exemple, l’objet de la vue ne peut être en tant que visible, l’objet de l’ouie. Et parce que ces connaissances sont présentées à l’ame de la manière qu’elles sont présentées aux autres sens, nous appelons vues toutes les choses que l’entendement connaît ; s’il les voit, c’est vision ; s’il les apprend de nouveau en les recevant de Dieu, c’est révélation ; s’il les écoute, c’est parole ; s’il les goûte, s’il semble y trouver une agréable odeur, s’il y prend plaisir, c’est sentiment spirituel. De là il tire l’intelligence d’une chose, sans concevoir ni espèce, ni figure imaginaire, d’où il puisse la comprendre ; mais elle est connue à l’ame immédiatement par des opérations et par des moyens surnaturels.
Il est donc à propos d’éloigner l’esprit de ces impressions, aussi bien que des images matérielles, afin qu’on le conduise à la nuit de la Foi, et à l’union de Dieu, de peur que ces vues surnaturelles ne lui ferment le chemin de la pauvreté d’esprit, et du dépouillement de toutes les créatures. On avoue bien que ces vues sont plus nobles, plus utiles et plus sûres que les espèces purement corporelles, puisqu’elles sont spirituelles et intérieures ; que le démon ne saurait en abuser, et que Dieu se communique par elles plus purement, et sans la coopération active de l’ame ou de l’imagination. Toutefois l’entendement pourrait s’attacher à ces connaissances, s’en faire un obstacle dans son chemin vers Dieu, et se tromper soi-même à cause du peu de circonspection dont il userait dans cette voie.
Or quoique nous puissions parler en général de ces quatre connaissances, puisque les mêmes avis que nous avons à donner sur ce sujet conviennent à cette matière, il est ce me semble plus utile de traiter de chacune en particulier. Nous commencerons par les visions de l’entendement.
CHAPITRE VINGT-QUATRIÈME.
De deux sortes de visions intellectuelles, qui arrivent dans les voies surnaturelles.
Parlant en particulier des visions spirituelles qui se font sans aucun commerce des sens corporels, je dis qu’il y en a de deux sortes. Les unes sont les visions des substances corporelles ; les autres sont les visions des substances dégagées de tout corps. Les premières s’étendent sur toutes les choses matérielles, que l’ame aidée d’une lumière divine peut connaître ou voir dans tout l’Univers. Les dernières ont pour objet les purs esprits, comme sont les Anges et les ames. Elles demandent des lumières plus sublimes que les autres ; elles sont rares et ne se donnent pas dans la vie présente. Quant à la vision de l’essence divine, elle est propre des seuls bienheureux ; elle ne se communique à personne en ce monde, si ce n’est peut-être en passant, Dieu usant d’une dispensation singulière, ou en conservant la vie à l’homme, et élevant son esprit au-dessus de sa manière ordinaire d’opérer, comme il arriva peut-être à saint Paul, qui dit de lui-même, qu’il fut ravi jusqu’au troisième Ciel, sans savoir si ce fut avec son corps ou sans son corps, et qu’il entendit des paroles secrètes, que les hommes ne peuvent exprimer. Nous apprenons de là, que Dieu le mit par ce ravissement au-dessus des opérations naturelles de l’esprit, et qu’il l’éleva lui-même à une opération toute surnaturelle. Il est probable aussi, que quand Dieu voulant découvrir son essence à Moyse, lui dit, qu’il le mettrait dans le creux d’un rocher lorsqu’il passerait éclatant de gloire, et qu’il le protégerait jusques à ce qu’il fût passé, (Exod. 33. 2.) de peur que ne pouvant supporter de si grandes splendeurs il ne vint peut-être à mourir : il est, dis-je, probable qu’il se fit voir à ce saint Prophète, et qu’en le faisant surnaturellement opérer, il lui conserva la vie, que cette opération eut peut-être ravie à Moyse. Il y a quelque apparence que la vue de Dieu fut aussi accordée à Elie notre Père, (13. Reg. 19. 32.) lorsqu’étant à l’entrée d’une caverne il se couvrit le visage, entendant le bruit d’un vent doux et agréable qui marquait la présence de Dieu ; mais après tout, ces visions sont très-rares, et Dieu n’en favorise que très-peu de gens, qui sont les forts esprits de l’Église, et les grands observateurs et défenseurs de la Loi de Dieu, comme ont été les trois que nous venons de rapporter.