La Princesse de Clèves (édition originale) (page 6)

Madame de La Fayette · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Princesse de Clèves (édition originale) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On ne peut exprimer ce que ſentit monſieur de Nemours dans ce moment. Voir au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une perſonne qu’il adoroit ; la voir ſans qu’elle sût qu’il la voyait, & la voir tout occupée de choſes qui avaient du rapport à luy & à la paſſion qu’elle luy cachait, c’eſt ce qui n’a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince étoit auſſi tellement hors de luy-meſme, qu’il demeuroit immobile à regarder madame de Clèves, ſans ſonger que les moments luy étaient précieux. Quand il fut un peu remis, il penſa qu’il devoit attendre à luy parler qu’elle allat dans le jardin ; il crut qu’il le pourroit faire avec plus de sûreté, parce qu’elle ſeroit plus éloignée de ſes femmes ; mais voyant qu’elle demeuroit dans le cabinet, il prit la réſolution d’y entrer. Quand il voulut l’exécuter, quel trouble n’eut-il point ! Quelle crainte de luy déplaire ! Quelle peur de faire changer ce viſage où il y avoit tant de douceur, & de le voir devenir plein de ſévérité & de colère !

Il trouva qu’il y avoit eu de la folie, non pas à venir voir madame de Clèves ſans eſtre vu, mais à penſer de s’en faire voir ; il vit tout ce qu’il n’avoit point encore enviſagé. Il luy parut de l’extravagance dans ſa hardieſſe de venir ſurprendre au milieu de la nuit, une perſonne à qui il n’avoit encore jamais parlé de ſon amour. Il penſa qu’il ne devoit pas prétendre qu’elle le voulût écouter, & qu’elle auroit une juſte colère du péril où il l’expoſçait, par les accidents qui pouvaient arriver. Tout ſon courage l’abandonna, & il fut preſt pluſieurs fois à prendre la réſolution de s’en retourner ſans ſe faire voir. Pouſſé néanmoins par le déſir de luy parler, & raſſuré par les eſpérances que luy donnoit tout ce qu’il avoit vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu’une écharpe qu’il avoit s’embarraſſa dans la feneſtre, en ſorte qu’il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la teſte, et, ſoyt qu’elle eût l’eſprit rempli de ce prince, ou qu’il fût dans un lieu où la lumière donnoit aſſez pour qu’elle le pût diſtinguer, elle crut le reconnaître & ſans balancer ni ſe retourner du coſté où il était, elle entra dans le lieu où étaient ſes femmes. Elle y entra avec tant de trouble qu’elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu’elle ſe trouvoit mal ; & elle le dit auſſi pour occuper tous ſes gens, & pour donner le temps à monſieur de Nemours de ſe retirer. Quand elle eut foit quelque réflexion, elle penſa qu’elle s’étoit trompée, & que c’étoit un effect de ſon imagination d’avoir cru voir monſieur de Nemours. Elle ſavoit qu’il étoit à Chambord, elle ne trouvoit nulle apparence qu’il eût entrepris une choſe ſi haſardeuſe ; elle eut envie pluſieurs fois de rentrer dans le cabinet, & d’aller voir dans le jardin s’il y avoit quelqu’un. Peut-eſtre ſouhaitait-elle, autant qu’elle le craignait, d’y trouver monſieur de Nemours ; mais enfin la raiſon & la prudence l’ emportèrent ſur tous ſes autres ſentiments, & elle trouva qu’il valoit mieux demeurer dans le doute où elle était, que de prendre le haſard de s’en éclaircir. Elle fut longtemps à ſe réſoudre à ſortir d’un lieu dont elle penſçait que ce prince étoit peut-eſtre ſi proche, & il étoit quaſi jour quand elle revint au chateau.

Monſieur de Nemours étoit demeuré dans le jardin, tant qu’il avoit vu de la lumière ; il n’avoit pu perdre l’eſpérance de revoir madame de Clèves, quoyqu’il fût perſuadé qu’elle l’avoit reconnu, & qu’elle n’étoit ſortie que pour l’éviter ; mais, voyant qu’on fermoit les portes, il jugea bien qu’il n’avoit plus rien à eſpérer. Il vint reprendre ſon cheval tout proche du lieu où attendoit le gentilhomme de monſieur de Clèves. Ce gentilhomme le ſuivit juſqu’ au meſme village, d’où il étoit parti le ſoyr. Monſieur de Nemours ſe réſolut d’y paſſer tout le jour, afin de retourner la nuit à Coulommiers, pour voir ſi madame de Clèves auroit encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne ſe pas expoſer à eſtre vue ; quoyqu’il eût une joie ſenſible de l’avoir trouvée ſi remplie de ſon idée, il étoit néanmoins tres-affligé de luy avoir vu un mouvement ſi naturel de le fuir.

La paſſion n’a jamais été ſi tendre & ſi violente qu’elle l’étoit alors en ce prince. Il s’en alla ſous des ſaules, le long d’un petit ruiſſeau qui couloit derrière la maiſon où il étoit caché. Il s’éloigna le plus qu’il luy fut poſſible, pour n’eſtre vu ni entendu de perſonne ; il s’abandonna aux tranſports de ſon amour, & ſon cœur en fut tellement preſſé qu’il fut contraint de laiſſer couler quelques larmes ; mais ces larmes n’étaient pas de celles que la douleur ſeule foit répandre, elles étaient meſlées de douceur & de ce charme qui ne ſe trouve que dans l’amour.

Il ſe mit à repaſſer toutes les actions de madame de Clèves depuis qu’il en étoit amoureux ; quelle rigueur honneſte & modeſte elle avoit toujours eue pour luy, quoyqu’elle l’aimat.

— « Car, enfin, elle m’aime, diſçait-il ; elle m’aime, je n’en ſaurais douter ; les plus grands engagements & les plus grandes faveurs ne ſont pas des marques ſi aſſurées que celles que j’en ay eues. Cependant je ſuis traité avec la meſme rigueur que ſi j’étais haï ; j’ai eſpéré au temps, je n’en dois plus rien attendre ; je la vois toujours ſe défendre également contre moy & contre elle-meſme. Si je n’étais point aimé, je ſongerais à plaire ; mais je plais, on m’aime, & on me le cache. Que puis-je donc eſpérer, & quel changement dois-je attendre dans ma deſtinée ? Quoi ! je ſerai aimé de la plus aimable perſonne du monde, & je n’aurai cet excès d’amour que donnent les premières certitudes d’eſtre aimé, que pour mieux ſentir la douleur d’eſtre maltraité ! Laiſſez-moi voir que vous m’aimez, belle princeſſe, s’écria-t-il, laiſſez-moi voir vos ſentiments ; pourvu que je les connaiſſe par vous une fois en ma vie, je conſens que vous repreniez pour toujours ces rigueurs dont vous m’accablez. Regardez-moi du moins avec ces meſmes yeux dont je vous ay vue cette nuit regarder mon portroit ; pouvez-vous l’avoir regardé avec tant de douceur, & m’avoir fui moi-meſme ſi cruellement ? Que craignez-vous ? Pourquoy mon amour vous eſt-il ſi redoutable ? Vous m’aimez, vous me le cachez inutilement ; vous-meſme m’en avez donné des marques involontaires. Je ſais mon bonheur ; laiſſez-m’en jouir, & ceſſez de me rendre malheureux. Eſt-il poſſible, reprenait-il, que je ſoys aimé de madame de Clèves, & que je ſoys malheureux ? Qu’elle étoit belle cette nuit ! Comment ai-je pu réſiſter à l’envie de me jeter à ſes pieds ? Si je l’avais fait, je l’aurais peut-eſtre empeſchée de me fuir, mon reſpect l’auroit raſſurée ; mais peut-eſtre elle ne m’a pas reconnu ; je m’afflige plus que je ne dois, & la vue d’un homme, à une heure ſi extraordinaire, l’a effrayée. »

Ces meſmes penſées occupèrent tout le jour monſieur de Nemours ; il attendit la nuit avec impatience ; & quand elle fut venue, il reprit le chemin de Coulommiers. Le gentilhomme de monſieur de Clèves, qui s’étoit déguiſé afin d’eſtre moins remarqué, le ſuivit juſqu’au lieu où il l’avoit ſuivi le ſoyr d’auparavant, & le vit entrer dans le meſme jardin. Ce prince connut bientoſt que madame de Clèves n’avoit pas voulu haſarder qu’il eſſayat encore de la voir ; toutes les portes étaient fermées. Il tourna de tous les coſtez pour découvrir s’il ne verroit point de lumières ; mais ce fut inutilement.

Madame de Clèves s’étant doutée que monſieur de Nemours pourroit revenir, étoit demeurée dans ſa chambre ; elle avoit appréhendé de n’avoir pas toujours la force de le fuir, & elle n’avoit pas voulu ſe mettre au haſard de luy parler d’une manière ſi peu conforme à la conduite qu’elle avoit eue juſqu’alors.

Quoique monſieur de Nemours n’eût aucune eſpérance de la voir, il ne put ſe réſoudre à ſortir ſi toſt d’un lieu où elle étoit ſi ſouvent. Il paſſa la nuit entière dans le jardin, & trouva quelque conſolation à voir du moins les meſmes objets qu’elle voyoit tous les jours. Le ſoleil étoit levé devant qu’il penſat à ſe retirer ; mais enfin la crainte d’eſtre découvert l’obligea à s’en aller.

Il luy fut impoſſible de s’éloigner ſans voir madame de Clèves ; & il alla chez madame de Mercœur, qui étoit alors dans cette maiſon qu’elle avoit proche de Coulommiers. Elle fut extreſmement ſurpriſe de l’arrivée de ſon frère. Il inventa une cauſe de ſon voyage, aſſez vraiſemblable pour la tromper, & enfin il conduiſit ſi habilement ſon deſſein, qu’il l’obligea à luy propoſer d’elle-meſme d’aller chez madame de Clèves. Cette propoſition fut exécutée dès le meſme jour, & monſieur de Nemours dit à ſa sœur qu’il la quitteroit à Coulommiers, pour s’en retourner en diligence trouver le roi. Il fit ce deſſein de la quitter à Coulommiers, dans la penſée de l’en laiſſer partir la première ; & il crut avoir trouvé un moyen infaillible de parler à madame de Clèves.

Comme ils arrivèrent, elle ſe promenoit dans une grande allée qui borde le parterre. La vue de monſieur de Nemours ne luy cauſa pas un médiocre trouble, & ne luy laiſſa plus douter que ce ne fût luy qu’elle avoit vu la nuit précédente. Cette certitude luy donna quelque mouvement de colère, par la hardieſſe & l’imprudence qu’elle trouvoit dans ce qu’il avoit entrepris. Ce prince remarqua une impreſſion de froideur ſur ſon viſage qui luy donna une ſenſible douleur. La converſation fut de choſes indifférentes ; & néanmoins, il trouva l’art d’y faire paraître tant d’eſprit, tant de complaiſance & tant d’admiration pour madame de Clèves, qu’il diſſipa malgré elle une partie de la froideur qu’elle avoit eue d’abord.

Lorſqu’il ſe ſentit raſſuré de ſa première crainte, il témoigna une extreſme curioſité d’aller voir le pavillon de la foreſt. Il en parla comme du plus agréable lieu du monde & en fit meſme une deſcription ſi particulière, que madame de Mercœur luy dit qu’il falloit qu’il y eût été pluſieurs fois pour en connaître ſi bien toutes les beautez.

— Je ne crois pourtant pas, reprit madame de Clèves, que monſieur de Nemours y ait jamais entré ; c’eſt un lieu qui n’eſt achevé que depuis peu.

— Il n’y a pas longtemps auſſi que j’y ay été, reprit monſieur de Nemours en la regardant, & je ne ſais ſi je ne dois point eſtre bien aiſe que vous ayez oublié de m’y avoir vu.

Madame de Mercœur, qui regardoit la beauté des jardins, n’avoit point d’attention à ce que diſçait ſon frère. Madame de Clèves rougit, & baiſſant les yeux ſans regarder monſieur de Nemours : — Je ne me ſouviens point, luy dit-elle, de vous y avoir vu ; & ſi vous y avez été, c’eſt ſans que je l’aie ſu.

— Il eſt vrai, Madame, répliqua monſieur de Nemours, que j’y ay été ſans vos ordres, & j’y ay paſſé les plus doux & les plus cruels moments de ma vie.

Madame de Clèves entendoit trop bien tout ce que diſçait ce prince, mais elle n’y répondit point ; elle ſongea à empeſcher madame de Mercœur d’aller dans ce cabinet, parce que le portroit de monſieur de Nemours y était, & qu’elle ne vouloit pas qu’elle l’y vît. Elle fit ſi bien que le temps ſe paſſa inſenſiblement, & madame de Mercœur parla de s’en retourner. Mais quand madame de Clèves vit que monſieur de Nemours & ſa sœur ne s’en allaient pas enſemble, elle jugea bien à quoy elle alloit eſtre expoſée ; elle ſe trouva dans le meſme embarras où elle s’étoit trouvée à Paris & elle prit auſſi le meſme parti. La crainte que cette viſite ne fût encore une confirmation des ſoupçons qu’avoit ſon mari ne contribua pas peu à la déterminer ; & pour éviter que monſieur de Nemours ne demeurat ſeul avec elle, elle dit à madame de Mercœur qu’elle l’alloit conduire juſqu’au bord de la foreſt, & elle ordonna que ſon carroſſe la ſuivît. La douleur qu’eut ce prince de trouver toujours cette meſme continuation des rigueurs en madame de Clèves fut ſi violente qu’il en palit dans le meſme moment. Madame de Mercœur luy demanda s’il ſe trouvoit mal ; mais il regarda madame de Clèves, ſans que perſonne s’en aperçût, & il luy fit juger par ſes regards qu’il n’avoit d’autre mal que ſon déſeſpoir. Cependant il fallut qu’il les laiſſat partir ſans oſer les ſuivre, & après ce qu’il avoit dit, il ne pouvoit plus retourner avec ſa sœur ; ainſi, il revint à Paris, & en partit le lendemain.

Le gentilhomme de monſieur de Clèves l’avoit toujours obſervé : il revint auſſi à Paris, et, comme il vit monſieur de Nemours parti pour Chambord, il prit la poſte afin d’y arriver devant luy, & de rendre compte de ſon voyage. Son maître attendoit ſon retour, comme ce qui alloit décider du malheur de toute ſa vie.

Sitoſt qu’il le vit, il jugea, par ſon viſage & par ſon ſilence, qu’il n’avoit que des choſes facheuſes à luy apprendre. Il demeura quelque temps ſaiſi d’affliction, la teſte baiſſée ſans pouvoir parler ; enfin, il luy fit ſigne de la main de ſe retirer : — Allez, dit-il, je vois ce que vous avez à me dire ; mais je n’ai pas la force de l’écouter.

— Je n’ai rien à vous apprendre, répondit le gentilhomme, ſur quoy on puiſſe faire de jugement aſſuré. Il eſt vrai que monſieur de Nemours a entré deux nuits de ſuite dans le jardin de la foreſt, & qu’il a été le jour d’après à Coulommiers avec madame de Mercœur.

— C’eſt aſſez, répliqua monſieur de Clèves, c’eſt aſſez, en luy faiſant encore ſigne de ſe retirer, & je n’ai pas beſoin d’un plus grand éclairciſſement.

Le gentilhomme fut contraint de laiſſer ſon maître abandonné à ſon déſeſpoir. Il n’y en a peut-eſtre jamais eu un plus violent, & peu d’hommes d’un auſſi grand courage & d’un cœur auſſi paſſionné que monſieur de Clèves ont reſſenti en meſme temps la douleur que cauſe l’infidélité d’une maîtreſſe & la honte d’eſtre trompé par une femme.

Monſieur de Clèves ne put réſiſter à l’accablement où il ſe trouva. La fièvre luy prit dès la nuit meſme, & avec de ſi grands accidents, que dès ce moment ſa maladie parut tres-dangereuſe. On en donna avis à madame de Clèves ; elle vint en diligence. Quand elle arriva, il étoit encore plus mal, elle luy trouva quelque choſe de ſi froid & de ſi glacé pour elle, qu’elle en fut extreſmement ſurpriſe & affligée. Il luy parut meſme qu’il recevoit avec peine les ſervices qu’elle luy rendoit ; mais enfin, elle penſa que c’étoit peut-eſtre un effect de ſa maladie.

D’abord qu’elle fut à Blois, où la cour étoit alors, monſieur de Nemours ne put s’empeſcher d’avoir de la joie de ſavoir qu’elle étoit dans le meſme lieu que luy. Il eſſaya de la voir, & alla tous les jours chez monſieur de Clèves, ſur le prétexte de ſavoir de ſes nouvelles ; mais ce fut inutilement. Elle ne ſortoit point de la chambre de ſon mari, & avoit une douleur violente de l’état où elle le voyait. Monſieur de Nemours étoit déſeſpéré qu’elle fût ſi affligée ; il jugeoit aiſément combien cette affliction renouveloit l’amitié qu’elle avoit pour monſieur de Clèves, & combien cette amitié faiſçait une diverſion dangereuſe à la paſſion qu’elle avoit dans le cœur. Ce ſentiment luy donna un chagrin mortel pendant quelque temps ; mais l’extrémité du mal de monſieur de Clèves luy ouvrit de nouvelles eſpérances. Il vit que madame de Clèves ſeroit peut-eſtre en liberté de ſuivre ſon inclination, & qu’il pourroit trouver dans l’avenir une ſuite de bonheur & de plaiſirs durables. Il ne pouvoit ſoutenir cette penſée, tant elle luy donnoit de trouble & de tranſports, & il en éloignoit ſon eſprit par la crainte de ſe trouver trop malheureux, s’il venoit à perdre ſes eſpérances.

Cependant monſieur de Clèves étoit preſque abandonné des médecins. Un des derniers jours de ſon mal, après avoir paſſé une nuit tres-facheuſe, il dit ſur le matin qu’il vouloit repoſer. Madame de Clèves demeura ſeule dans ſa chambre ; il luy parut qu’au lieu de repoſer, il avoit beaucoup d’inquiétude. Elle s’approcha & ſe vint mettre à genoux devant ſon lit le viſage tout couvert de larmes. Monſieur de Clèves avoit réſolu de ne luy point témoigner le violent chagrin qu’il avoit contre elle ; mais les ſoyns qu’elle luy rendait, & ſon affliction, qui luy paraiſſçait quelquefois véritable, & qu’il regardoit auſſi quelquefois comme des marques de diſſimulation & de perfidie, luy cauſaient des ſentiments ſi oppoſez & ſi douloureux, qu’il ne les put renfermer en luy-meſme.

— Vous verſez bien des pleurs, Madame, luy dit-il, pour une mort que vous cauſez, & qui ne vous peut donner la douleur que vous faites paraître. Je ne ſuis plus en état de vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affaiblie par la maladie & par la douleur ; mais je meurs du cruel déplaiſir que vous m’avez donné. Fallait-il qu’une action auſſi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me parler à Coulommiers eût ſi peu de ſuite ? Pourquoy m’éclairer ſur la paſſion que vous aviez pour monſieur de Nemours, ſi votre vertu n’avoit pas plus d’étendue pour y réſiſter ? Je vous aimais juſqu’à eſtre bien aiſe d’eſtre trompé, je l’avoue à ma honte ; j’ai regretté ce faux repos dont vous m’avez tiré. Que ne me laiſſiez-vous dans cet aveuglement tranquille dont jouiſſent tant de maris ? J’euſſe, peut-eſtre, ignoré toute ma vie que vous aimiez monſieur de Nemours. Je mourrai, ajoutat-il ; mais ſachez que vous me rendez la mort agréable, & qu’après m’avoir oſté l’eſtime & la tendreſſe que j’avais pour vous, la vie me feroit horreur. Que ferais-je de la vie, reprit-il, pour la paſſer avec une perſonne que j’ai tant aimée, & dont j’ai été ſi cruellement trompé, ou pour vivre ſéparé de cette meſme perſonne, & en venir à un éclat & à des violences ſi oppoſées à mon humeur & à la paſſion que j’avais pour vous ? Elle a été au-delà de ce que vous en avez vu, Madame ; je vous en ay caché la plus grande partie, par la crainte de vous importuner, ou de perdre quelque choſe de votre eſtime, par des manières qui ne convenaient pas à un mari. Enfin je méritais votre cœur ; encore une fois, je meurs ſans regret, puiſque je n’ai pu l’avoir, & que je ne puis plus le déſirer. Adieu, Madame, vous regretterez quelque jour un homme qui vous aimoit d’une paſſion véritable & légitime. Vous ſentirez le chagrin que trouvent les perſonnes raiſonnables dans ces engagements, & vous connaîtrez la différence d’eſtre aimée comme je vous aimais, à l’eſtre par des gens qui, en vous témoignant de l’amour, ne cherchent que l’honneur de vous ſéduire. Mais ma mort vous laiſſera en liberté, ajouta-t-il, & vous pourrez rendre monſieur de Nemours heureux, ſans qu’il vous en coûte des crimes. Qu’importe, reprit-il, ce qui arrivera quand je ne ſerai plus, & faut-il que j’aie la faibleſſe d’y jeter les yeux !

Madame de Clèves étoit ſi éloignée de s’imaginer que ſon mari pût avoir des ſoupçons contre elle, qu’elle écouta toutes ces paroles ſans les comprendre, & ſans avoir d’autre idée, ſinon qu’il luy reprochoit ſon inclination pour monſieur de Nemours ; enfin, ſortant tout d’un coup de ſon aveuglement : — Moi, des crimes ! s’écria-t-elle ; la penſée meſme m’en eſt inconnue. La vertu la plus auſtère ne peut inſpirer d’autre conduite que celle que j’ai eue ; & je n’ai jamais foit d’action dont je n’euſſe ſouhaité que vous euſſiez été témoin.

— Euſſiez-vous ſouhaité, répliqua monſieur de Clèves, en la regardant avec dédain, que je l’euſſe été des nuits que vous avez paſſées avec monſieur de Nemours ? Ah ! Madame, eſt-ce de vous dont je parle, quand je parle d’une femme qui a paſſé des nuits avec un homme ?

— Non, Monſieur, reprit-elle ; non, ce n’eſt pas de moy dont vous parlez. Je n’ai jamais paſſé ni de nuits ni de moments avec monſieur de Nemours. Il ne m’a jamais vue en particulier ; je ne l’ai jamais ſouffert, ni écouté, & j’en ferais tous les ſerments…

— N’en dites pas davantage, interrompit monſieur de Clèves ; de faux ſerments ou un aveu me feraient peut-eſtre une égale peine.

Madame de Clèves ne pouvoit répondre ; ſes larmes & ſa douleur luy oſtaient la parole ; enfin, faiſant un effort : — Regardez-moi du moins ; écoutez-moi, luy dit-elle. S’il n’ y alloit que de mon intéreſt, je ſouffrirais ces reproches ; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi, pour l’amour de vous-meſme : il eſt impoſſible qu’avec tant de vérité, je ne vous perſuade mon innocence.

— Plût à Dieu que vous me la puiſſiez perſuader ! s’écria-t-il ; mais que me pouvez-vous dire ? Monſieur de Nemours n’a-t-il pas été à Coulommiers avec ſa sœur ? Et n’avait-il pas paſſé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la foreſt ?

— Si c’eſt là mon crime, répliqua-t-elle, il m’eſt aiſé de me juſtifier. Je ne vous demande point de me croire ; mais croyez tous vos domeſtiques, & ſachez ſi j’allai dans le jardin de la foreſt la veille que monſieur de Nemours vint à Coulommiers, & ſi je n’en ſortis pas le ſoyr d’auparavant deux heures plus toſt que je n’avais accoutumé.

Elle luy conta enſuite comme elle avoit cru voir quelqu’un dans ce jardin. Elle luy avoua qu’elle avoit cru que c’étoit monſieur de Nemours. Elle luy parla avec tant d’aſſurance, & la vérité ſe perſuade ſi aiſément lors meſme qu’elle n’eſt pas vraiſemblable, que monſieur de Clèves fut preſque convaincu de ſon innocence.

— Je ne ſais, luy dit-il, ſi je me dois laiſſer aller à vous croire. Je me ſens ſi proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourroit faire regretter la vie. Vous m’avez éclairci trop tard ; mais ce me ſera toujours un ſoulagement d’emporter la penſée que vous eſtes digne de l’eſtime que j’aie eue pour vous. Je vous prie que je puiſſe encore avoir la conſolation de croire que ma mémoire vous ſera chère, & que, s’il eût dépendu de vous, vous euſſiez eu pour moy les ſentiments que vous avez pour un autre.

Il voulut continuer ; mais une faibleſſe luy oſta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins ; ils le trouvèrent preſque ſans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours, & mourut enfin avec une conſtance admirable.

Madame de Clèves demeura dans une affliction ſi violente, qu’elle perdit quaſi l’uſage de la raiſon. La reine la vint voir avec ſoyn, & la mena dans un couvent, ſans qu’elle sût où on la conduiſçait. Ses belles-sœurs la ramenèrent à Paris, qu’elle n’étoit pas encore en état de ſentir diſtinctement ſa douleur. Quand elle commença d’avoir la force de l’enviſager, & qu’elle vit quel mari elle avoit perdu, qu’elle conſidéra qu’elle étoit la cauſe de ſa mort, & que c’étoit par la paſſion qu’elle avoit eue pour un autre qu’elle en étoit cauſe, l’horreur qu’elle eut pour elle-meſme & pour monſieur de Nemours ne ſe peut repréſenter.

Ce prince n’oſa dans ces commencements luy rendre d’autres ſoyns que ceux que luy ordonnoit la bienſéance. Il connaiſſçait aſſez madame de Clèves, pour croire qu’un plus grand empreſſement luy ſeroit déſagréable ; mais ce qu’il apprit enſuite luy fit bien voir qu’il devoit avoir longtemps la meſme conduite.

Un écuyer qu’il avoit luy conta que le gentilhomme de monſieur de Clèves, qui étoit ſon ami intime, luy avoit dit, dans ſa douleur de la perte de ſon maître, que le voyage de monſieur de Nemours à Coulommiers étoit cauſe de ſa mort. Monſieur de Nemours fut extreſmement ſurpris de ce diſcours ; mais après y avoir foit réflexion, il devina une partie de la vérité, & il jugea bien quels ſeraient d’abord les ſentiments de madame de Clèves & quel éloignement elle auroit de luy, ſi elle croyoit que le mal de ſon mari eût été cauſé par la jalouſie. Il crut qu’il ne falloit pas meſme la faire ſitoſt ſouvenir de ſon nom ; & il ſuivit cette conduite, quelque pénible qu’elle luy parût.

Il fit un voyage à Paris, & ne put s’empeſcher néanmoins d’aller à ſa porte pour apprendre de ſes nouvelles. On luy dit que perſonne ne la voyait, & qu’elle avoit meſme défendu qu’on luy rendît compte de ceux qui l’iraient chercher. Peut-eſtre que ces ordres ſi exacts étaient donnez en vue de ce prince, & pour ne point entendre parler de luy. Monſieur de Nemours étoit trop amoureux pour pouvoir vivre ſi abſolument privé de la vue de madame de Clèves. Il réſolut de trouver des moyens, quelque difficyles qu’ils puſſent eſtre, de ſortir d’un état qui luy paraiſſçait ſi inſupportable.

La douleur de cette princeſſe paſſçait les bornes de la raiſon. Ce mari mourant, & mourant à cauſe d’elle & avec tant de tendreſſe pour elle, ne luy ſortoit point de l’eſprit. Elle repaſſçait inceſſamment tout ce qu’elle luy devait, & elle ſe faiſçait un crime de n’avoir pas eu de la paſſion pour luy, comme ſi c’eût été une choſe qui eût été en ſon pouvoir. Elle ne trouvoit de conſolation qu’à penſer qu’elle le regrettoit autant qu’il méritoit d’eſtre regretté, & qu’elle ne feroit dans le reſte de ſa vie que ce qu’il auroit été bien aiſe qu’elle eût foit s’il avoit vécu.

Elle avoit penſé pluſieurs fois comment il avoit ſu que monſieur de Nemours étoit venu à Coulommiers ; elle ne ſoupçonnoit pas ce prince de l’avoir conté, & il luy paraiſſçait meſme indifférent qu’il l’eût redit, tant elle ſe croyoit guérie & éloignée de la paſſion qu’elle avoit eue pour luy. Elle ſentoit néanmoins une douleur vive de s’imaginer qu’il étoit cauſe de la mort de ſon mari, & elle ſe ſouvenoit avec peine de la crainte que monſieur de Clèves luy avoit témoignée en mourant qu’elle ne l’épouſat ; mais toutes ces douleurs ſe confondaient dans celle de la perte de ſon mari, & elle croyoit n’en avoir point d’autre.

Après que pluſieurs mois furent paſſez, elle ſortit de cette violente affliction où elle était, & paſſa dans un état de triſteſſe & de langueur. Madame de Martigues fit un voyage à Paris, & la vit avec ſoyn pendant le ſéjour qu’elle y fit. Elle l’entretint de la cour & de tout ce qui s’y paſſçait ; & quoyque madame de Clèves ne parût pas y prendre intéreſt, madame de Martigues ne laiſſçait pas de luy en parler pour la divertir.

Elle luy conta des nouvelles du vidame, de monſieur de Guiſe, & de tous les autres qui étaient diſtinguez par leur perſonne ou par leur mérite.

— Pour monſieur de Nemours, dit-elle, je ne ſais ſi les affaires ont pris dans ſon cœur la place de la galanterie ; mais il a bien moins de joie qu’il n’avoit accoutumé d’en avoir, il paraît fort retiré du commerce des femmes. Il foit ſouvent des voyages à Paris, & je crois meſme qu’il y eſt préſentement.

Le nom de monſieur de Nemours ſurprit madame de Clèves & la fit rougir. Elle changea de diſcours, & madame de Martigues ne s’aperçut point de ſon trouble.

Le lendemain, cette princeſſe, qui cherchoit des occupations conformes à l’état où elle était, alla proche de chez elle voir un homme qui faiſçait des ouvrages de ſoye d’une façon particulière ; & elle y fut dans le deſſein d’en faire faire de ſemblables. Après qu’on les luy eut montrez, elle vit la porte d’une chambre où elle crut qu’il y en avoit encore ; elle dit qu’ on la luy ouvrît. Le maître répondit qu’il n’en avoit pas la clef, & qu’elle étoit occupée par un homme qui y venoit quelquefois pendant le jour pour deſſiner de belles maiſons & des jardins que l’on voyoit de ſes feneſtres.

— C’eſt l’homme du monde le mieux fait, ajouta-t-il ; il n’a guère la mine d’eſtre réduit à gagner ſa vie. Toutes les fois qu’il vient céans, je le vois toujours regarder les maiſons & les jardins ; mais je ne le vois jamais travailler.

Madame de Clèves écoutoit ce diſcours avec une grande attention. Ce que luy avoit dit madame de Martigues, que monſieur de Nemours étoit quelquefois à Paris, ſe joignit dans ſon imagination à cet homme bien foit qui venoit proche de chez elle, & luy fit une idée de monſieur de Nemours, & de monſieur de Nemours appliqué à la voir, qui luy donna un trouble confus, dont elle ne ſavoit pas meſme la cauſe. Elle alla vers les feneſtres pour voir où elles donnaient ; elle trouva qu’elles voyaient tout ſon jardin & la face de ſon appartement. Et, lorſqu’elle fut dans ſa chambre, elle remarqua aiſément cette meſme feneſtre où l’on luy avoit dit que venoit cet homme. La penſée que c’étoit monſieur de Nemours changea entièrement la ſituation de ſon eſprit ; elle ne ſe trouva plus dans un certain triſte repos qu’elle commençait à goûter, elle ſe ſentit inquiète & agitée. Enfin ne pouvant demeurer avec elle-meſme, elle ſortit, & alla prendre l’air dans un jardin hors des faubourgs, où elle penſçait eſtre ſeule. Elle crut en y arrivant qu’elle ne s’étoit pas trompée ; elle ne vit aucune apparence qu’il y eût quelqu’un, & elle ſe promena aſſez longtemps.

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