La Princesse de Clèves (édition originale) (page 7)
Après avoir traverſé un petit bois, elle aperçut, au bout d’une allée, dans l’endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous coſtez, où elle adreſſa ſes pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché ſur des bancs, qui paraiſſçait enſeveli dans une reſverie profonde, & elle reconnut que c’étoit monſieur de Nemours. Cette vue l’arreſta tout court. Mais ſes gens qui la ſuivaient firent quelque bruit, qui tira monſieur de Nemours de ſa reſverie. Sans regarder qui avoit cauſé le bruit qu’il avoit entendu, il ſe leva de ſa place pour éviter la compagnie qui venoit vers luy, & tourna dans une autre allée, en faiſant une révérence fort baſſe, qui l’empeſcha meſme de voir ceux qu’il ſaluait.
S’il eût ſu ce qu’il évitait, avec quelle ardeur ſerait-il retourné ſur ſes pas ! Mais il continua à ſuivre l’allée, & madame de Clèves le vit ſortir par une porte de derrière où l’attendoit ſon carroſſe. Quel effect produiſit cette vue d’un moment dans le cœur de madame de Clèves ! Quelle paſſion endormie ſe ralluma dans ſon cœur, & avec quelle violence ! Elle s’alla aſſeoir dans le meſme endroit d’où venoit de ſortir monſieur de Nemours ; elle y demeura comme accablée. Ce prince ſe préſenta à ſon eſprit, aimable au-deſſus de tout ce qui étoit au monde, l’aimant depuis longtemps avec une paſſion pleine de reſpect juſqu’à ſa douleur, ſongeant à la voir ſans ſonger à en eſtre vu, quittant la cour, dont il faiſçait les délices, pour aller regarder les murailles qui la refermaient, pour venir reſver dans des lieux où il ne pouvoit prétendre de la rencontrer ; enfin un homme digne d’eſtre aimé par ſon ſeul attachement, & pour qui elle avoit une inclination ſi violente, qu’elle l’auroit aimé, quand il ne l’auroit pas aimée ; mais de plus, un homme d’une qualité élevée & convenable à la ſienne. Plus de devoir, plus de vertu qui s’oppoſaſſent à ſes ſentiments ; tous les obſtacles étaient levez, & il ne reſtoit de leur état paſſé que la paſſion de monſieur de Nemours pour elle, & que celle qu’elle avoit pour luy.
Toutes ces idées furent nouvelles à cette princeſſe. L’affliction de la mort de monſieur de Clèves l’avoit aſſez occupée, pour avoir empeſché qu’elle n’y eût jeté les yeux. La préſence de monſieur de Nemours les amena en foule dans ſon eſprit ; mais, quand il en eut été pleinement rempli, & qu’elle ſe ſouvint auſſi que ce meſme homme, qu’elle regardoit comme pouvant l’épouſer, étoit celuy qu’elle avoit aimé du vivant de ſon mari, & qui étoit la cauſe de ſa mort, que meſme en mourant, il luy avoit témoigné de la crainte qu’elle ne l’épouſat, ſon auſtère vertu étoit ſi bleſſée de cette imagination, qu’elle ne trouvoit guère moins de crime à épouſer monſieur de Nemours qu’elle en avoit trouvé à l’aimer pendant la vie de ſon mari. Elle s’abandonna à ces réflexions ſi contraires à ſon bonheur ; elle les fortifia encore de pluſieurs raiſons qui regardaient ſon repos & les maux qu’elle prévoyoit en épouſant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle était, elle s’en revint chez elle, perſuadée qu’elle devoit fuir ſa vue comme une choſe entièrement oppoſée à ſon devoir.
Mais cette perſuaſion, qui étoit un effect de ſa raiſon & de ſa vertu, n’entraînoit pas ſon cœur. Il demeuroit attaché à monſieur de Nemours avec une violence qui la mettoit dans un état digne de compaſſion, & qui ne luy laiſſa plus de repos ; elle paſſa une des plus cruelles nuits qu’elle eût jamais paſſées. Le matin, ſon premier mouvement fut d’aller voir s’il n’y auroit perſonne à la feneſtre qui donnoit chez elle ; elle y alla, elle y vit monſieur de Nemours. Cette vue la ſurprit, & elle ſe retira avec une promptitude qui fit juger à ce prince qu’il avoit été reconnu. Il avoit ſouvent déſiré de l’eſtre, depuis que ſa paſſion luy avoit foit trouver ces moyens de voir madame de Clèves ; & lorſqu’il n’eſpéroit pas d’avoir ce plaiſir, il alloit reſver dans le meſme jardin où elle l’avoit trouvé.
Laſſé enfin d’un état ſi malheureux & ſi incertain, il réſolut de tenter quelque voie d’éclaircir ſa deſtinée.
— « Que veux-je attendre ? diſçait-il ; il y a longtemps que je ſais que j’en ſuis aimé ; elle eſt libre, elle n’a plus de devoir à m’oppoſer. Pourquoy me réduire à la voir ſans en eſtre vu, & ſans luy parler ? Eſt-il poſſible que l’amour m’ ait ſi abſolument oſté la raiſon & la hardieſſe, & qu’il m’ait rendu ſi différent de ce que j’ai été dans les autres paſſions de ma vie ? J’ai dû reſpecter la douleur de madame de Clèves ; mais je la reſpecte trop longtemps, & je luy donne le loiſir d’éteindre l’inclination qu’elle a pour moi. »
Après ces réflexions, il ſongea aux moyens dont il devoit ſe ſervir pour la voir. Il crut qu’il n’ y avoit plus rien qui l’obligeat à cacher ſa paſſion au vidame de Chartres ; il réſolut de luy en parler, & de luy dire le deſſein qu’il avoit pour ſa nièce.
Le vidame étoit alors à Paris : tout le monde y étoit venu donner ordre à ſon équipage & à ſes habits, pour ſuivre le roi, qui devoit conduire la reine d’Eſpagne. Monſieur de Nemours alla donc chez le vidame, & luy fit un aveu ſincère de tout ce qu’il luy avoit caché juſqu’alors, à la réſerve des ſentiments de madame de Clèves dont il ne voulut pas paraître inſtruit.
Le vidame reçut tout ce qu’il luy dit avec beaucoup de joie, & l’aſſura que ſans ſavoir ſes ſentiments, il avoit ſouvent penſé, depuis que madame de Clèves étoit veuve, qu’elle étoit la ſeule perſonne digne de luy. Monſieur de Nemours le pria de luy donner les moyens de luy parler, & de ſavoir quelles étaient ſes diſpoſitions.
Le vidame luy propoſa de le mener chez elle ; mais monſieur de Nemours crut qu’elle en ſeroit choquée parce qu’elle ne voyoit encore perſonne. Ils trouvèrent qu’il falloit que monſieur le vidame la priat de venir chez luy, ſur quelque prétexte, & que monſieur de Nemours y vînt par un eſcalier dérobé, afin de n’eſtre vu de perſonne. Cela s’exécuta comme ils l’avaient réſolu : madame de Clèves vint ; le vidame l’alla recevoir, & la conduiſit dans un grand cabinet, au bout de ſon appartement. Quelque temps après, monſieur de Nemours entra, comme ſi le haſard l’eût conduit. Madame de Clèves fut extreſmement ſurpriſe de le voir : elle rougit, & eſſaya de cacher ſa rougeur. Le vidame parla d’abord de choſes différentes, & ſortit, ſuppoſant qu’il avoit quelque ordre à donner. Il dit à madame de Clèves qu’il la prioit de faire les honneurs de chez luy, & qu’il alloit rentrer dans un moment.
L’on ne peut exprimer ce que ſentirent monſieur de Nemours & madame de Clèves, de ſe trouver ſeuls & en état de ſe parler pour la première fois. Ils demeurèrent quelque temps ſans rien dire ; enfin, monſieur de Nemours rompant le ſilence : — Pardonnerez-vous à monſieur de Chartres, Madame, luy dit-il, de m’avoir donné l’occaſion de vous voir, & de vous entretenir, que vous m’avez toujours ſi cruellement oſtée ?
— Je ne luy dois pas pardonner, répondit-elle, d’avoir oublié l’état où je ſuis, & à quoy il expoſe ma réputation.
En prononçant ces paroles, elle voulut s’en aller ; & monſieur de Nemours, la retenant : — Ne craignez rien, Madame, répliqua-t-il, perſonne ne ſçait que je ſuis icy, & aucun haſard n’eſt à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi ; ſi ce n’eſt par bonté, que ce ſoyt du moins pour l’amour de vous-meſme, & pour vous délivrer des extravagances où m’emporteroit infailliblement une paſſion dont je ne ſuis plus le maître.
Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant qu’elle avoit pour monſieur de Nemours, & le regardant avec des yeux pleins de douceur & de charmes : — Mais qu’eſpérez-vous, luy dit-elle, de la complaiſance que vous me demandez ? Vous vous repentirez, peut-eſtre, de l’avoir obtenue, & je me repentirai infailliblement de vous l’avoir accordée. Vous méritez une deſtinée plus heureuſe que celle que vous avez eue juſqu’icy, & que celle que vous pouvez trouver à l’avenir, à moins que vous ne la cherchiez ailleurs !
— Moi, Madame, luy dit-il, chercher du bonheur ailleurs ! Et y en a-t-il d’autre que d’eſtre aimé de vous ? Quoique je ne vous aie jamais parlé, je ne ſaurais croire, Madame, que vous ignoriez ma paſſion, & que vous ne la connaiſſiez pour la plus véritable & la plus violente qui ſera jamais. A quelle épreuve a-t-elle été par des choſes qui vous ſont inconnues ? Et à quelle épreuve l’avez-vous miſe par vos rigueurs ?
— Puiſque vous voulez que je vous parle, & que je m’y réſous, répondit madame de Clèves en s’aſſeyant, je le ferai avec une ſincérité que vous trouverez malaiſément dans les perſonnes de mon ſexe. Je ne vous dirai point que je n’ai pas vu l’attachement que vous avez eu pour moy ; peut-eſtre ne me croiriezvous pas quand je vous le dirais. Je vous avoue donc, non ſeulement que je l’ai vu, mais que je l’ai vu tel que vous pouvez ſouhaiter qu’il m’ait paru.
— Et ſi vous l’avez vu, Madame, interrompit-il, eſt-il poſſible que vous n’en ayez point été touchée ? Et oſerais-je vous demander s’il n’a foit aucune impreſſion dans votre cœur ?
— Vous en avez dû juger par ma conduite, luy répliqua-t-elle ; mais je voudrais bien ſavoir ce que vous en avez penſé.
— Il faudroit que je fuſſe dans un état plus heureux pour vous l’oſer dire, répondit-il ; & ma deſtinée a trop peu de rapport à ce que je vous dirais. Tout ce que je puis vous apprendre, Madame, c’eſt que j’ai ſouhaité ardemment que vous n’euſſiez pas avoué à monſieur de Clèves ce que vous me cachiez, & que vous luy euſſiez caché ce que vous m’euſſiez laiſſé voir.
— Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougiſſant, que j’aie avoué quelque choſe à monſieur de Clèves ?
— Je l’ai ſu par vous-meſme, Madame, répondit-il ; mais, pour me pardonner la hardieſſe que j’ai eue de vous écouter, ſouvenez-vous ſi j’ai abuſé de ce que j’ai entendu, ſi mes eſpérances en ont augmenté, & ſi j’ai eu plus de hardieſſe à vous parler.
Il commença à luy conter comme il avoit entendu ſa converſation avec monſieur de Clèves ; mais elle l’interrompit avant qu’il eût achevé.
— Ne m’en dites pas davantage, luy dit-elle ; je vois préſentement par où vous avez été ſi bien inſtruit. Vous ne me le parûtes déjà que trop chez madame la dauphine, qui avoit ſu cette aventure par ceux à qui vous l’aviez confiée.
Monſieur de Nemours luy apprit alors de quelle ſorte la choſe étoit arrivée.
— Ne vous excuſez point, reprit-elle ; il y a longtemps que je vous ay pardonné, ſans que vous m’ayez dit de raiſon. Mais puiſque vous avez appris par moi-meſme ce que j’avais eu deſſein de vous cacher toute ma vie, je vous avoue que vous m’avez inſpiré des ſentiments qui m’étaient inconnus devant que de vous avoir vu, & dont j’avais meſme ſi peu d’idée, qu’ils me donnèrent d’abord une ſurpriſe qui augmentoit encore le trouble qui les ſuit toujours. Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que je le fais dans un temps où je le puis faire ſans crime, & que vous avez vu que ma conduite n’a pas été réglée par mes ſentiments.
— Croyez-vous, Madame, luy dit monſieur de Nemours, en ſe jetant à ſes genoux, que je n’expire pas à vos pieds de joie & de tranſport ?
— Je ne vous apprends, luy répondit-elle en ſouriant, que ce que vous ne ſaviez déjà que trop.
— Ah ! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le ſavoir par un effect du haſard, ou de l’apprendre par vous-meſme, & de voir que vous voulez bien que je le ſache !
— Il eſt vrai, luy dit-elle, que je veux bien que vous le ſachiez, & que je trouve de la douceur à vous le dire. Je ne ſais meſme ſi je ne vous le dis point, plus pour l’amour de moy que pour l’amour de vous. Car enfin cet aveu n’aura point de ſuite, & je ſuivrai les règles auſtères que mon devoir m’impoſe.
— Vous n’y ſongez pas, Madame, répondit monſieur de Nemours ; il n’y a plus de devoir qui vous lie, vous eſtes en liberté ; & ſi j’oſais, je vous dirais meſme qu’il dépend de vous de faire en ſorte que votre devoir vous oblige un jour à conſerver les ſentiments que vous avez pour moi.
— Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penſer jamais à perſonne, & moins à vous qu’à qui que ce ſoyt au monde, par des raiſons qui vous ſont inconnues.
— Elles ne me le ſont peut-eſtre pas, Madame, repritil ; mais ce ne ſont point de véritables raiſons. Je crois ſavoir que monſieur de Clèves m’a cru plus heureux que je n’étais, & qu’il s’eſt imaginé que vous aviez approuvé des extravagances que la paſſion m’a foit entreprendre ſans votre aveu.
— Ne parlons point de cette aventure, luy dit-elle, je n’en ſaurais ſoutenir la penſée ; elle me foit honte, & elle m’eſt auſſi trop douloureuſe par les ſuites qu’elle a eues. Il n’eſt que trop véritable que vous eſtes cauſe de la mort de monſieur de Clèves ; les ſoupçons que luy a donnez votre conduite inconſidérée luy ont coûté la vie, comme ſi vous la luy aviez oſtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrais faire, ſi vous en étiez venus enſemble à ces extrémitez, & que le meſme malheur en fût arrivé. Je ſais bien que ce n’eſt pas la meſme choſe à l’égard du monde ; mais au mien il n’y a aucune différence, puiſque je ſais que c’eſt par vous qu’il eſt mort, & que c’eſt à cauſe de moi.
— Ah ! Madame, luy dit monſieur de Nemours, quel fantoſme de devoir oppoſez-vous à mon bonheur ? Quoi ! Madame, une penſée vaine & ſans fondement vous empeſchera de rendre heureux un homme que vous ne haïſſez pas ? Quoi ! j’aurais pu concevoir l’eſpérance de paſſer ma vie avec vous ; ma deſtinée m’auroit conduit à aimer la plus eſtimable perſonne du monde ; j’aurais vu en elle tout ce qui peut faire une adorable maîtreſſe ; elle ne m’auroit pas haï, & je n’aurais trouvé dans ſa conduite que tout ce qui peut eſtre à déſirer dans une femme ? Car enfin, Madame, vous eſtes peut-eſtre la ſeule perſonne en qui ces deux choſes ſe ſoyent jamais trouvées au degré qu’elles ſont en vous. Tous ceux qui épouſent des maîtreſſes dont ils ſont aimez, tremblent en les épouſant, & regardent avec crainte, par rapport aux autres, la conduite qu’elles ont eue avec eux ; mais en vous, Madame, rien n’eſt à craindre, & on ne trouve que des ſujets d’admiration. N’aurais-je enviſagé, dis-je, une ſi grande félicyté, que pour vous y voir apporter vous-meſme des obſtacles ? Ah ! Madame, vous oubliez que vous m’avez diſtingué du reſte des hommes, ou plutoſt vous ne m’en avez jamais diſtingué : vous vous eſtes trompée, & je me ſuis flatté.
— Vous ne vous eſtes point flatté, luy répondit-elle ; les raiſons de mon devoir ne me paraîtraient peut-eſtre pas ſi fortes ſans cette diſtinction dont vous vous doutez, & c’eſt elle qui me foit enviſager des malheurs à m’attacher à vous.
— Je n’ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous me faites voir que vous craignez des malheurs ; mais je vous avoue qu’après tout ce que vous avez bien voulu me dire, je ne m’attendais pas à trouver une ſi cruelle raiſon.
— Elle eſt ſi peu offenſante pour vous, reprit madame de Clèves, que j’ai meſme beaucoup de peine à vous l’apprendre.
— Hélas ! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire ?
— Je veux vous parler encore avec la meſme ſincérité que j’ai déjà commencé, reprit-elle, & je vais paſſer par-deſſus toute la retenue & toutes les délicateſſes que je devrais avoir dans une première converſation, mais je vous conjure de m’écouter ſans m’interrompre.
— « Je crois devoir à votre attachement la faible récompenſe de ne vous cacher aucun de mes ſentiments, & de vous les laiſſer voir tels qu’ils ſont. Ce ſera apparemment la ſeule fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les faire paraître ; néanmoins je ne ſaurais vous avouer, ſans honte, que la certitude de n’eſtre plus aimée de vous, comme je le ſuis, me paraît un ſi horrible malheur, que, quand je n’aurais point des raiſons de devoir inſurmontables, je doute ſi je pourrais me réſoudre à m’expoſer à ce malheur. Je ſais que vous eſtes libre, que je le ſuis, & que les choſes ſont d’une ſorte que le public n’auroit peut-eſtre pas ſujet de vous blamer, ni moy non plus, quand nous nous engagerions enſemble pour jamais. Mais les hommes conſervent-ils de la paſſion dans ces engagements éternels ? Dois-je eſpérer un miracle en ma faveur & puis-je me mettre en état de voir certainement finir cette paſſion dont je ferais toute ma félicyté ? Monſieur de Clèves étoit peut-eſtre l’unique homme du monde capable de conſerver de l’amour dans le mariage. Ma deſtinée n’a pas voulu que j’aie pu profiter de ce bonheur ; peut-eſtre auſſi que ſa paſſion n’avoit ſubſiſté que parce qu’il n’en auroit pas trouvé en moi. Mais je n’aurais pas le meſme moyen de conſerver la voſtre : je crois meſme que les obſtacles ont foit votre conſtance. Vous en avez aſſez trouvé pour vous animer à vaincre ; & mes actions involontaires, ou les choſes que le haſard vous a appriſes, vous ont donné aſſez d’eſpérance pour ne vous pas rebuter.
— Ah ! Madame, reprit monſieur de Nemours, je ne ſaurais garder le ſilence que vous m’impoſez : vous me faites trop d’injuſtice, & vous me faites trop voir combien vous eſtes éloignée d’eſtre prévenue en ma faveur.
— J’avoue, répondit-elle, que les paſſions peuvent me conduire ; mais elles ne ſauraient m’aveugler. Rien ne me peut empeſcher de connaître que vous eſtes né avec toutes les diſpoſitions pour la galanterie, & toutes les qualitez qui ſont propres à y donner des ſuccès heureux. Vous avez déjà eu pluſieurs paſſions, vous en auriez encore ; je ne ferais plus votre bonheur ; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J’en aurais une douleur mortelle, & je ne ſerais pas meſme aſſurée de n’avoir point le malheur de la jalouſie. Je vous en ay trop dit pour vous cacher que vous me l’avez foit connaître, & que je ſouffris de ſi cruelles peines le ſoyr que la reine me donna cette lettre de madame de Thémines, que l’on diſçait qui s’adreſſçait à vous, qu’il m’en eſt demeuré une idée qui me foit croire que c’eſt le plus grand de tous les maux.
— « Par vanité ou par goût, toutes les femmes ſouhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaiſiez ; mon expérience me feroit croire qu’il n’y en a point à qui vous ne puiſſiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux & aimé, & je ne me tromperais pas ſouvent. Dans cet état néanmoins, je n’aurais d’autre parti à prendre que celuy de la ſouffrance ; je ne ſais meſme ſi j’oſerais me plaindre. On foit des reproches à un amant ; mais en fait-on à un mari, quand on n’a à luy reprocher que de n’avoir plus d’amour ? Quand je pourrais m’accoutumer à cette ſorte de malheur, pourrais-je m’accoutumer à celuy de croire voir toujours monſieur de Clèves vous accuſer de ſa mort, me reprocher de vous avoir aimé, de vous avoir épouſé & me faire ſentir la différence de ſon attachement au voſtre ? Il eſt impoſſible, continua-t-elle, de paſſer par-deſſus des raiſons ſi fortes : il faut que je demeure dans l’état où je ſuis, & dans les réſolution que j’ai priſes de n’en ſortir jamais.
— Hé ! croyez-vous le pouvoir, Madame ? s’écria monſieur de Nemours. Penſezvous que vos réſolutions tiennent contre un homme qui vous adore, & qui eſt aſſez heureux pour vous plaire ? Il eſt plus difficyle que vous ne penſez, Madame, de réſiſter à ce qui nous plaît & à ce qui nous aime. Vous l’avez foit par une vertu auſtère, qui n’a preſque point d’exemple ; mais cette vertu ne s’oppoſe plus à vos ſentiments, & j’eſpère que vous les ſuivrez malgré vous.
— Je ſais bien qu’il n’y a rien de plus difficyle que ce que j’entreprends, répliqua madame de Clèves ; je me défie de mes forces au milieu de mes raiſons. Ce que je crois devoir à la mémoire de monſieur de Clèves ſeroit faible, s’il n’étoit ſoutenu par l’intéreſt de mon repos ; & les raiſons de mon repos ont beſoin d’eſtre ſoutenues de celles de mon devoir. Mais quoyque je me défie de moi-meſme, je crois que je ne vaincrai jamais mes ſcrupules, & je n’eſpère pas auſſi de ſurmonter l’inclination que j’ai pour vous. Elle me rendra malheureuſe, & je me priverai de votre vue, quelque violence qu’il m’en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que j’ai ſur vous, de ne chercher aucune occaſion de me voir. Je ſuis dans un état qui me foit des crimes de tout ce qui pourroit eſtre permis dans un autre temps, & la ſeule bienſéance interdit tout commerce entre nous.
Monſieur de Nemours ſe jeta à ſes pieds, & s’abandonna à tous les divers mouvemens dont il étoit agité. Il luy fit voir, & par ſes paroles & par ſes pleurs, la plus vive & la plus tendre paſſion dont un cœur ait jamais été touché. Celuy de madame de Clèves n’étoit pas inſenſible, et, regardant ce prince avec des yeux un peu groſſis par les larmes : — Pourquoy faut-il, s’écria-t-elle, que je vous puiſſe accuſer de la mort de monſieur de Clèves ? Que n’ai-je commencé à vous connaître depuis que je ſuis libre, ou pourquoy ne vous ai-je pas connu devant que d’eſtre engagée ? Pourquoy la deſtinée nous ſépare-t-elle par un obſtacle ſi invincible ?
— Il n’y a point d’obſtacle, Madame, reprit monſieur de Nemours. Vous ſeule vous oppoſez à mon bonheur ; vous ſeule vous impoſez une loi que la vertu & la raiſon ne vous ſauraient impoſer.
— Il eſt vrai, répliqua-t-elle, que je ſacrifie beaucoup à un devoir qui ne ſubſiſte que dans mon imagination. Attendez ce que le temps pourra faire. Monſieur de Clèves ne foit encore que d’expirer, & cet objet funeſte eſt trop proche pour me laiſſer des vues claires & diſtinctes. Ayez cependant le plaiſir de vous eſtre foit aimer d’une perſonne qui n’auroit rien aimé, ſi elle ne vous avoit jamais vu ; croyez que les ſentiments que j’ai pour vous ſeront éternels, & qu’ils ſubſiſteront également, quoy que je faſſe. Adieu, luy dit-elle ; voicy une converſation qui me foit honte : rendez-en compte à monſieur le vidame ; j’y conſens, & je vous en prie.
Elle ſortit en diſant ces paroles, ſans que monſieur de Nemours pût la retenir. Elle trouva monſieur le vidame dans la chambre la plus proche. Il la vit ſi troublée qu’il n’oſa luy parler, & il la remit en ſon carroſſe ſans luy rien dire. Il revint trouver monſieur de Nemours, qui étoit ſi plein de joie, de triſteſſe, d’étonnement & d’admiration, enfin, de tous les ſentiments que peut donner une paſſion pleine de crainte & d’eſpérance, qu’il n’avoit pas l’uſage de la raiſon. Le vidame fut longtemps à obtenir qu’il luy rendit compte de ſa converſation. Il le fit enfin ; & monſieur de Chartres, ſans eſtre amoureux, n’eut pas moins d’admiration pour la vertu, l’eſprit & le mérite de madame de Clèves, que monſieur de Nemours en avoit luy-meſme. Ils examinèrent ce que ce prince devoit eſpérer de ſa deſtinée ; et, quelques craintes que ſon amour luy pût donner, il demeura d’accord avec monſieur le vidame qu’il étoit impoſſible que madame de Clèves demeurat dans les réſolutions où elle était. Ils convinrent néanmoins qu’il falloit ſuivre ſes ordres, de crainte que, ſi le public s’apercevoit de l’attachement qu’il avoit pour elle, elle ne fit des déclarations & ne prît engagements vers le monde, qu’elle ſoutiendroit dans la ſuite, par la peur qu’on ne crût qu’elle l’eût aimé du vivant de ſon mari.
Monſieur de Nemours ſe détermina à ſuivre le roi. C’étoit un voyage dont il ne pouvoit auſſi bien ſe diſpenſer, & il réſolut à s’en aller, ſans tenter meſme de revoir madame de Clèves du lieu où il l’avoit vue quelquefois. Il pria monſieur le vidame de luy parler. Que ne luy dit-il point pour luy dire ? Quel nombre infini de raiſons pour la perſuader de vaincre ſes ſcrupules ! Enfin, une partie de la nuit étoit paſſée devant que monſieur de Nemours ſongeat à le laiſſer en repos.
Madame de Clèves n’étoit pas en état d’en trouver : ce luy étoit une choſe ſi nouvelle d’eſtre ſortie de cette contrainte qu’elle s’étoit impoſée, d’avoir ſouffert, pour la première fois de ſa vie, qu’on luy dît qu’on étoit amoureux d’elle, & d’avoir dit elle-meſme qu’elle aimait, qu’elle ne ſe connaiſſçait plus. Elle fut étonnée de ce qu’elle avoit foit ; elle s’en repentit ; elle en eut de la joie : tous ſes ſentiments étaient pleins de trouble & de paſſion. Elle examina encore les raiſons de ſon devoir qui s’oppoſaient à ſon bonheur ; elle ſentit de la douleur de les trouver ſi fortes, & elle ſe repentit de les avoir ſi bien montrées à monſieur de Nemours. Quoique la penſée de l’épouſer luy fût venue dans l’eſprit ſitoſt qu’elle l’avoit revu dans ce jardin, elle ne luy avoit pas foit la meſme impreſſion que venoit de faire la converſation qu’elle avoit eue avec luy ; & il y avoit des moments où elle avoit de la peine à comprendre qu’elle pût eſtre malheureuſe en l’épouſant. Elle eût bien voulu ſe pouvoir dire qu’elle étoit mal fondée, & dans ſes ſcrupules du paſſé, & dans ſes craintes de l’avenir. La raiſon & ſon devoir luy montraient, dans d’autres moments, des choſes tout oppoſées, qui l’emportaient rapidement à la réſolution de ne ſe point remarier & de ne voir jamais monſieur de Nemours. Mais c’étoit une réſolution bien violente à établir dans un cœur auſſi touché que le ſien, & auſſi nouvellement abandonné aux charmes de l’amour. Enfin, pour ſe donner quelque calme, elle penſa qu’il n’étoit point encore néceſſaire qu’elle ſe fît la violence de prendre des réſolutions ; la bienſéance luy donnoit un temps conſidérable à ſe déterminer ; mais elle réſolut de demeurer ferme à n’avoir aucun commerce avec monſieur de Nemours. Le vidame la vint voir, & ſervit ce prince avec tout l’eſprit & l’application imaginables. Il ne la put faire changer ſur ſa conduite, ni ſur celle qu’elle avoit impoſée à monſieur de Nemours. Elle luy dit que ſon deſſein étoit de demeurer dans l’état où elle ſe trouvoit ; qu’elle connaiſſçait que ce deſſein étoit difficyle à exécuter ; mais qu’elle eſpéroit d’en avoir la force. Elle luy fit ſi bien voir à quel point elle étoit touchée de l’opinion que monſieur de Nemours avoit cauſé la mort à ſon mari, & combien elle étoit perſuadée qu’elle feroit une action contre ſon devoir en l’épouſant, que le vidame craignit qu’il ne fût malaiſé de luy oſter cette impreſſion.
Il ne dit pas à ce prince ce qu’il penſçait, & en luy rendant compte de ſa converſation, il luy laiſſa toute l’eſpérance que la raiſon doit donner à un homme qui eſt aimé.
Ils partirent le lendemain, & allèrent joindre le roi. Monſieur le vidame écrivit à madame de Clèves, à la prière de monſieur de Nemours, pour luy parler de ce prince ; et, dans une ſeconde lettre qui ſuivit bientoſt la première, monſieur de Nemours y mit quelques lignes de ſa main. Mais madame de Clèves, qui ne vouloit pas ſortir des règles qu’elle s’étoit impoſées, & qui craignoit les accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au vidame qu’elle ne recevroit plus les ſiennes, s’il continuoit à luy parler de monſieur de Nemours ; & elle luy manda ſi fortement, que ce prince le pria meſme de ne le plus nommer.
La cour alla conduire la reine d’Eſpagne juſqu’ en Poitou. Pendant cette abſence, madame de Clèves demeura à elle-meſme, et, à meſure qu’elle étoit éloignée de monſieur de Nemours & de tout ce qui l’en pouvoit faire ſouvenir, elle rappeloit la mémoire de monſieur de Clèves, qu’elle ſe faiſçait un honneur de conſerver. Les raiſons qu’elle avoit de ne point épouſer monſieur de Nemours luy paraiſſaient fortes du coſté de ſon devoir, & inſurmontables du coſté de ſon repos. La fin de l’amour de ce prince, & les maux de la jalouſie qu’elle croyoit infaillibles dans un mariage, luy montraient un malheur certain où elle s’alloit jeter ; mais elle voyoit auſſi qu’elle entreprenoit une choſe impoſſible, que de réſiſter en préſence au plus aimable homme du monde, qu’elle aimoit & dont elle étoit aimée, & de luy réſiſter ſur une choſe qui ne choquoit ni la vertu, ni la bienſéance. Elle jugea que l’abſence ſeule & l’éloignement pouvaient luy donner quelque force ; elle trouva qu’elle en avoit beſoin, non ſeulement pour ſoutenir la réſolution de ne ſe pas engager, mais meſme pour ſe défendre de voir monſieur de Nemours ; & elle réſolut de faire un aſſez long voyage, pour paſſer tout le temps que la bienſéance l’obligeoit à vivre dans la retraite. De grandes terres qu’elle avoit vers les Pyrénées luy parurent le lieu le plus propre qu’elle pût choiſir. Elle partit peu de jours avant que la cour revînt ; et, en partant, elle écrivit à monſieur le vidame, pour le conjurer que l’on ne ſongeat point à avoir de ſes nouvelles, ni à luy écrire.
Monſieur de Nemours fut affligé de ce voyage, comme un autre l’auroit été de la mort de ſa maîtreſſe. La penſée d’eſtre privé pour longtemps de la vue de madame de Clèves luy étoit une douleur ſenſible, & ſurtout dans un temps où il avoit ſenti le plaiſir de la voir, & de la voir touchée de ſa paſſion. Cependant il ne pouvoit faire autre choſe que s’affliger, mais ſon affliction augmenta conſidérablement. Madame de Clèves, dont l’eſprit avoit été ſi agité, tomba dans une maladie violente ſitoſt qu’elle fut arrivée chez elle ; cette nouvelle vint à la cour. Monſieur de Nemours étoit inconſolable ; ſa douleur alloit au déſeſpoir & à l’extravagance. Le vidame eut beaucoup de peine à l’empeſcher de faire voir ſa paſſion au public ; il en eut beaucoup auſſi à le retenir, & à luy oſter le deſſein d’aller luy-meſme apprendre de ſes nouvelles. La parenté & l’amitié de monſieur le vidame fut un prétexte à y envoyer pluſieurs courriers ; on ſut enfin qu’elle étoit hors de cet extreſme péril où elle avoit été ; mais elle demeura dans une maladie de langueur, qui ne laiſſçait guère d’eſpérance de ſa vie.
Cette vue ſi longue & ſi prochaine de la mort fit paraître à madame de Clèves les choſes de cette vie de cet oeil ſi différent dont on les voit dans la ſanté. La néceſſité de mourir, dont elle ſe voyoit ſi proche, l’accoutuma à ſe détacher de toutes choſes, & la longueur de ſa maladie luy en fit une habitude. Lorſqu’elle revint de cet état, elle trouva néanmoins que monſieur de Nemours n’étoit pas effacé de ſon cœur, mais elle appela à ſon ſecours, pour ſe défendre contre luy, toutes les raiſons qu’elle croyoit avoir pour ne l’épouſer jamais. Il ſe paſſa un aſſez grand combat en elle-meſme. Enfin, elle ſurmonta les reſtes de cette paſſion qui étoit affaiblie par les ſentiments que ſa maladie luy avoit donnez. Les penſées de la mort luy avaient reproché la mémoire de monſieur de Clèves. Ce ſouvenir, qui s’accordoit à ſon devoir, s’imprima fortement dans ſon cœur. Les paſſions & les engagements du monde luy parurent tels qu’ils paraiſſent aux perſonnes qui ont des vues plus grandes & plus éloignées. Sa ſanté, qui demeura conſidérablement affaiblie, luy aida à conſerver ſes ſentiments ; mais comme elle connaiſſçait ce que peuvent les occaſions ſur les réſolutions les plus ſages, elle ne voulut pas s’expoſer à détruire les ſiennes, ni revenir dans les lieux où étoit ce qu’elle avoit aimé. Elle ſe retira, ſur le prétexte de changer d’air, dans une maiſon religieuſe, ſans faire paraître un deſſein arreſté de renoncer à la cour.