La Princesse de Clèves (édition originale) (page 8)

Madame de La Fayette · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Princesse de Clèves (édition originale) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

A la première nouvelle qu’en eut monſieur de Nemours, il ſentit le poids de cette retraite, & il en vit l’importance. Il crut, dans ce moment, qu’il n’avoit plus rien à eſpérer ; la perte de ſes eſpérances ne l’empeſcha pas de mettre tout en uſage pour faire revenir madame de Clèves. Il fit écrire la reine, il fit écrire le vidame, il l’y fit aller ; mais tout fut inutile. Le vidame la vit : elle ne luy dit point qu’elle eût pris de réſolution. Il jugea néanmoins qu’elle ne reviendroit jamais. Enfin monſieur de Nemours y alla luy-meſme, ſur le prétexte d’aller à des bains. Elle fut extreſmement troublée & ſurpriſe d’apprendre ſa venue. Elle luy fit dire par une perſonne de mérite qu’elle aimoit & qu’elle avoit alors auprès d’elle, qu’elle le prioit de ne pas trouver étrange ſi elle ne s’expoſçait point au péril de le voir, & de détruire par ſa préſence des ſentiments qu’elle devoit conſerver ; qu’elle vouloit bien qu’il sût, qu’ayant trouvé que ſon devoir & ſon repos s’oppoſaient au penchant qu’elle avoit d’eſtre à luy, les autres choſes du monde luy avaient paru ſi indifférentes qu’elle y avoit renoncé pour jamais ; qu’elle ne penſçait plus qu’à celles de l’autre vie, & qu’il ne luy reſtoit aucun ſentiment que le déſir de le voir dans les meſmes diſpoſitions où elle était.

Monſieur de Nemours penſa expirer de douleur en préſence de celle qui luy parlait. Il la pria vingt fois de retourner à madame de Clèves, afin de faire en ſorte qu’il la vît ; mais cette perſonne luy dit que madame de Clèves luy avoit non ſeulement défendu de luy aller redire aucune choſe de ſa part, mais meſme de luy rendre compte de leur converſation. Il fallut enfin que ce prince repartît, auſſi accablé de douleur que le pouvoit eſtre un homme qui perdoit toutes ſortes d’eſpérances de revoir jamais une perſonne qu’il aimoit d’une paſſion la plus violente, la plus naturelle & la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne ſe rebuta point encore, & ii fit tout ce qu’il put imaginer de capable de la faire changer de deſſein. Enfin, des années entières s’étant paſſées, le temps & l’abſence ralentirent ſa douleur & éteignirent ſa paſſion. Madame de Clèves vécut d’une ſorte qui ne laiſſa pas d’apparence qu’elle pût jamais revenir. Elle paſſçait une partie de l’année dans cette maiſon religieuſe, & l’autre chez elle ; mais dans une retraite & dans des occupations plus ſaintes que celles des couvents les plus auſtères ; & ſa vie, qui fut aſſez courte, laiſſa des exemples de vertu inimitables.

peu prés: peu près

bon jour: bonjour

CEpendant quelque remply & quelque occupé que je fuſſe de cette nouvelle liaiſon avec la Reine, je tenois à Madame de Themines par une inclination naturelle que je ne pouvois vaincre : Il me parut qu’elle ceſſoit de m’aimer, & au lieu que ſi j’euſſe eſté ſage, je me fuſſe ſervy du changement qui paroiſſoit en elle, pour aider à me guerir, mon amour en redoubla, & je me conduiſois ſi mal, que la Reine eut quelque connoiſſance de cet attachement. La jalouſie eſt naturelle aux perſonnes de ſa nation, & peut-eſtre que cette Princeſſe a pour moy des ſentimens plus vifs qu’elle ne penſe elle-même. Mais enfin le bruit que j’eſtois amoureux, luy donna de ſi grandes inquietudes, & de ſi grands chagrins, que je me crus cent fois perdu auprés d’elle. Je la r’aſſeuray enfin à force de ſoins, de ſoûmiſſions & de faux ſermens ; mais je n’aurois pû la tromper longtemps, ſi le changement de madame de Thémines ne m’avoit détaché d’elle malgré moi. Elle me fit voir qu’elle ne m’aimoit plus ; & j’en fus ſi perſuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter davantage, & de la laiſſer en repos. Quelque temps après, elle m’écrivit cette lettre que j’ai perdue. J’appris par là qu’elle avoit ſu le commerce que j’avais eu avec cette autre femme dont je vous ay parlé, & que c’étoit la cauſe de ſon changement. Comme je n’avais plus rien alors qui me partageat, la reine étoit aſſez contente de moy ; mais comme les ſentiments que j’ai pour elle ne ſont pas d’une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, & que l’on n’eſt pas amoureux par ſa volonté, je le ſuis devenu de madame de Martigues, pour qui j’avais déjà eu beaucoup d’inclination pendant qu’elle étoit Villemontais, fille de la reine dauphine. J’ai lieu de croire que je n’en ſuis pas haï ; la diſcrétion que je luy fais paraître, & dont elle ne ſçait pas toutes les raiſons, luy eſt agréable. La reine n’a aucun ſoupçon ſur ſon ſujet ; mais elle en a un autre qui n’eſt guère moins facheux. Comme madame de Martigues eſt toujours chez la reine dauphine, j’y vais auſſi beaucoup plus ſouvent que de coutume. La reine s’eſt imaginé que c’eſt de cette princeſſe que je ſuis amoureux. Le rang de la reine dauphine qui eſt égal au ſien, & la beauté & la jeuneſſe qu’elle a au-deſſus d’elle, luy donnent une jalouſie qui va juſqu’à la fureur, & une haine contre ſa belle-fille qu’elle ne ſauroit plus cacher. Le cardinal de Lorraine, qui me paraît depuis longtemps aſpirer aux bonnes graces de la reine, & qui voit bien que j’occupe une place qu’il voudroit remplir, ſous prétexte de raccommoder madame la dauphine avec elle, eſt entré dans les différends qu’elles ont eu enſemble. Je ne doute pas qu’il n’ait démeſlé le véritable ſujet de l’aigreur de la reine, & je crois qu’il me rend toutes ſortes de mauvais offices, ſans luy laiſſer voir qu’il a deſſein de me les rendre. Voilà l’état où ſont les choſes à l’heure que je vous parle. Jugez quel effect peut produire la lettre que j’ai perdue, & que mon malheur m’a foit mettre dans ma poche, pour la rendre à madame de Thémines. Si la reine voit cette lettre, elle connaîtra que je l’ai trompée, & que preſque dans le temps que je la trompais pour madame de Thémines, je trompais madame de Thémines pour une autre ; jugez quelle idée cela luy peut donner de moi, & ſi elle peut jamais ſe fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que luy dirai-je ? Elle ſçait qu’on l’a remiſe entre les mains de madame la dauphine ; elle croira que Chatelart a reconnu l’écriture de cette reine, & que la lettre eſt d’elle ; elle s’imaginera que la perſonne dont on témoigne de la jalouſie eſt peut-eſtre elle-meſme ; enfin, il n’y a rien qu’elle n’ait lieu de penſer, & il n’y a rien que je ne doive craindre de ſes penſées. Ajoutez à cela que je ſuis vivement touché de madame de Martigues ; qu’aſſurément madame la dauphine luy montrera cette lettre qu’elle croira écrite depuis peu ; ainſi je ſerai également brouillé, & avec la perſonne du monde que j’aime le plus, & avec la perſonne du monde que je dois le plus craindre. Voyez après cela ſi je n’ai pas raiſon de vous conjurer de dire que la lettre eſt à vous, & de vous demander, en grace, de l’aller retirer des mains de madame la dauphine. »

— Je vois bien, dit monſieur de Nemours, que l’on ne peut eſtre dans un plus grand embarras que celuy où vous eſtes, & il faut avouer que vous le méritez. On m’a accuſé de n’eſtre pas un amant fidèle, & d’avoir pluſieurs galanteries à la fois ; mais vous me paſſez de ſi loin, que je n’aurais ſeulement oſé imaginer les choſes que vous avez entrepriſes. Pouviez-vous prétendre de conſerver madame de Thémines en vous engageant avec la reine ? & eſpériez-vous de vous engager avec la reine & de la pouvoir tromper ? Elle eſt italienne & reine, & par conſéquent pleine de ſoupçons, de jalouſie & d’orgueil ; quand votre bonne fortune, plutoſt que votre bonne conduite, vous a oſté des engagements où vous étiez, vous en avez pris de nouveaux, & vous vous eſtes imaginé qu’au milieu de la cour, vous pourriez aimer madame de Martigues, ſans que la reine s’en aperçût. Vous ne pouviez prendre trop de ſoyns de luy oſter la honte d’avoir foit les premiers pas. Elle a pour vous une paſſion violente : votre diſcrétion vous empeſche de me le dire, & la mienne de vous le demander ; mais enfin elle vous aime, elle a de la défiance, & la vérité eſt contre vous.

— Eſt-ce à vous à m’accabler de réprimandes, interrompit le vidame, & votre expérience ne vous doit-elle pas donner de l’indulgence pour mes fautes ? Je veux pourtant bien convenir que j’ai tort ; mais ſongez, je vous conjure, à me tirer de l’abîme où je ſuis. Il me paraît qu’il faudroit que vous viſſiez la reine dauphine ſitoſt qu’elle ſera éveillée, pour luy redemander cette lettre, comme l’ayant perdue.

— Je vous ay déjà dit, reprit monſieur de Nemours, que la propoſition que vous me faites eſt un peu extraordinaire, & que mon intéreſt particulier m’y peut faire trouver des difficultez ; mais de plus, ſi l’on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paraît difficyle de perſuader qu’elle ſoyt tombée de la mienne.

— Je croyais vous avoir appris, répondit le vidame, que l’on a dit à la reine dauphine que c’étoit de la voſtre qu’elle étoit tombée.

— Comment ! reprit bruſquement monſieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette mépriſe luy pouvoit faire auprès de madame de Clèves, l’on a dit à la reine dauphine que c’eſt moy qui ay laiſſé tomber cette lettre ?

— Oui, reprit le vidame, on le luy a dit. Et ce qui a foit cette mépriſe, c’eſt qu’il y avoit pluſieurs gentilſhommes des reines dans une des chambres du jeu de paume où étaient nos habits, & que vos gens & les miens les ont été quérir. En meſme temps la lettre eſt tombée ; ces gentilſhommes l’ont ramaſſée & l’ont lue tout haut. Les uns ont cru qu’elle étoit à vous, & les autres à moi. Chatelart qui l’a priſe & à qui je viens de la faire demander, a dit qu’il l’avoit donnée à la reine dauphine, comme une lettre qui étoit à vous ; & ceux qui en ont parlé à la reine ont dit par malheur qu’elle étoit à moy ; ainſi vous pouvez faire aiſément ce que je ſouhaite, & m’oſter de l’embarras où je ſuis.

Monſieur de Nemours avoit toujours fort aimé le vidame de Chartres, & ce qu’il étoit à madame de Clèves le luy rendoit encore plus cher. Néanmoins il ne pouvoit ſe réſoudre à prendre le haſard qu’elle entendît parler de cette lettre, comme d’une choſe où il avoit intéreſt. Il ſe mit à reſver profondément, & le vidame ſe doutant à peu près du ſujet de ſa reſverie :

— Je crois bien, luy dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtreſſe, & meſme vous me donneriez lieu de croire que c’eſt avec la reine dauphine, ſi le peu de jalouſie que je vous vois de monſieur d’Anville ne m’en oſtoit la penſée ; mais, quoy qu’il en ſoyt, il eſt juſte que vous ne ſacrifiez pas votre repos au mien, & je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous : voilà un billet de madame d’Amboiſe, qui eſt amie de madame de Thémines, & à qui elle s’eſt fiée de tous les ſentiments qu’elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de ſon amie, que j’ai perdue ; mon nom eſt ſur le billet ; & ce qui eſt dedans prouve ſans aucun doute que la lettre que l’on me redemande eſt la meſme que l’on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, & je conſens que vous le montriez à votre maîtreſſe pour vous juſtifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment, & d’aller dès ce matin chez madame la dauphine.

Monſieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, & prit le billet de madame d’Amboiſe ; néanmoins ſon deſſein n’étoit pas de voir la reine dauphine, & il trouvoit qu’il avoit quelque choſe de plus preſſé à faire. Il ne doutoit pas qu’elle n’eût déjà parlé de la lettre à madame de Clèves, & il ne pouvoit ſupporter qu’une perſonne qu’il aimoit ſi éperdument eût lieu de croire qu’il eût quelque attachement pour une autre.

Il alla chez elle à l’heure qu’il crut qu’elle pouvoit eſtre éveillée, & luy fit dire qu’il ne demanderoit pas à avoir l’honneur de la voir à une heure ſi extraordinaire, ſi une affaire de conſéquence ne l’y obligeait. Madame de Clèves étoit encore au lit, l’eſprit aigri & agité de triſtes penſées, qu’elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extreſmement ſurpriſe, lorſqu’on luy dit que monſieur de Nemours la demandoit ; l’aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu’elle étoit malade, & qu’elle ne pouvoit luy parler.

Ce prince ne fut pas bleſſé de ce refus, une marque de froideur dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalouſie n’étoit pas un mauvais augure. Il alla à l’appartement de monſieur de Clèves, & luy dit qu’il venoit de celuy de madame ſa femme : qu’il étoit bien faché de ne la pouvoir entretenir, parce qu’il avoit à luy parler d’une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à monſieur de Clèves la conſéquence de cette affaire, & monſieur de Clèves le mena à l’heure meſme dans la chambre de ſa femme. Si elle n’eût point été dans l’obſcurité, elle eût eu peine à cacher ſon trouble & ſon étonnement de voir entrer monſieur de Nemours conduit par ſon mari. Monſieur de Clèves luy dit qu’il s’agiſſçait d’une lettre, où l’on avoit beſoin de ſon ſecours pour les intéreſts du vidame, qu’elle verroit avec monſieur de Nemours ce qu’il y avoit à faire, & que, pour luy, il s’en alloit chez le roi qui venoit de l’envoyer quérir.

Monſieur de Nemours demeura ſeul auprès de madame de Clèves, comme il le pouvoit ſouhaiter.

— Je viens vous demander, Madame, luy dit-il, ſi madame la dauphine ne vous a point parlé d’une lettre que Chatelart luy remit hier entre les mains.

— Elle m’en a dit quelque choſe, répondit madame de Clèves ; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun avec les intéreſts de mon oncle, & je vous puis aſſurer qu’il n’y eſt pas nommé.

— Il eſt vrai, Madame, répliqua monſieur de Nemours, il n’y eſt pas nommé, néanmoins elle s’adreſſe à luy, & il luy eſt tres-important que vous la retiriez des mains de madame la dauphine.

— J’ai peine à comprendre, reprit madame de Clèves, pourquoy il luy importe que cette lettre ſoyt vue, & pourquoy il faut la redemander ſous ſon nom.

— Si vous voulez vous donner le loiſir de m’écouter, Madame, dit monſieur de Nemours, je vous ferai bientoſt voir la vérité, & vous apprendrez des choſes ſi importantes pour monſieur le vidame, que je ne les aurais pas meſme confiées à monſieur le prince de Clèves, ſi je n’avais eu beſoin de ſon ſecours pour avoir l’honneur de vous voir.

— Je penſe que tout ce que vous prendriez la peine de me dire ſeroit inutile, répondit madame de Clèves avec un air aſſez ſec, & il vaut mieux que vous alliez trouver la reine dauphine & que, ſans chercher de détours, vous luy diſiez l’intéreſt que vous avez à cette lettre, puiſque auſſi bien on luy a dit qu’elle vient de vous.

L’aigreur que monſieur de Nemours voyoit dans l’eſprit de madame de Clèves luy donnoit le plus ſenſible plaiſir qu’il eût jamais eu, & balançait ſon impatience de ſe juſtifier.

— Je ne ſais, Madame, reprit-il, ce qu’on peut avoir dit à madame la dauphine ; mais je n’ai aucun intéreſt à cette lettre, & elle s’adreſſe à monſieur le vidame.

— Je le crois, répliqua madame de Clèves ; mais on a dit le contraire à la reine dauphine, & il ne luy paraîtra pas vraiſemblable que les lettres de monſieur le vidame tombent de vos poches. C’eſt pourquoy à moins que vous n’ayez quelque raiſon que je ne ſais point, à cacher la vérité à la reine dauphine, je vous conſeille de la luy avouer.

— Je n’ai rien à luy avouer, reprit-il, la lettre ne s’adreſſe pas à moi, & s’il y a quelqu’un que je ſouhaite d’en perſuader, ce n’eſt pas madame la dauphine. Mais Madame, comme il s’agit en ceci de la fortune de monſieur le vidame, trouvez bon que je vous apprenne des choſes qui ſont meſme dignes de votre curioſité.

Madame de Clèves témoigna par ſon ſilence qu’elle étoit preſte à l’écouter, & monſieur de Nemours luy conta le plus ſuccinctement qu’il luy fut poſſible, tout ce qu’il venoit d’apprendre du vidame. Quoique ce fuſſent des choſes propres à donner de l’étonnement, & à eſtre écoutées avec attention, madame de Clèves les entendit avec une froideur ſi grande qu’il ſembloit qu’elle ne les crût pas véritables, ou qu’elles luy fuſſent indifférentes. Son eſprit demeura dans cette ſituation, juſqu’à ce que monſieur de Nemours luy parlat du billet de madame d’Amboiſe, qui s’adreſſçait au vidame de Chartres & qui étoit la preuve de tout ce qu’il luy venoit de dire. Comme madame de Clèves ſavoit que cette femme étoit amie de madame de Thémines, elle trouva une apparence de vérité à ce que luy diſçait monſieur de Nemours, qui luy fit penſer que la lettre ne s’adreſſçait peut eſtre pas à luy. Cette penſée la tira tout d’un coup & malgré elle, de là froideur qu’elle avoit eue juſqu’alors. Ce prince, après luy avoir lu ce billet qui faiſçait ſa juſtification, le luy préſenta pour le lire & luy dit qu’elle en pouvoit connaître l’écriture ; elle ne put s’empeſcher de le prendre, de regarder le deſſus pour voir s’il s’adreſſçait au vidame de Chartres, & de le lire tout entier pour juger ſi la lettre que l’on redemandoit étoit la meſme qu’elle avoit entre les mains. Monſieur de Nemours luy dit encore tout ce qu’il crut propre à la perſuader ; & comme on perſuade aiſément une vérité agréable, il convainquit madame de Clèves qu’il n’avoit point de part à cette lettre.

Elle commença alors à raiſonner avec luy ſur l’embarras & le péril où étoit le vidame, à le blamer de ſa méchante conduite, à chercher les moyens de le ſecourir : elle s’eſtonna du procedé de la Reine, elle avoüa à Monſieur de Nemours qu’elle avoit la Lettre : enfin, ſi-toſt qu’elle le crut innocent, elle entra avec un eſprit ouvert & tranquille dans les mêmes choſes qu’elle ſembloit d’abord ne daigner pas entendre. Ils convinrent qu’il ne falloit point rendre la Lettre à la Reine Dauphine, de peur qu’elle ne la montraſt à Madame de Martigues, qui connaiſſçait l’écriture de madame de Thémines & qui auroit aiſément deviné par l’intéreſt qu’elle prenoit au vidame, qu’elle s’adreſſçait à luy. Ils trouvèrent auſſi qu’il ne falloit pas confier à la reine dauphine tout ce qui regardoit la reine, ſa belle-mère. Madame de Clèves, ſous le prétexte des affaires de ſon onde, entroit avec plaiſir à garder tous les ſecrets que monſieur de Nemours luy confiait.

Ce prince ne luy eût pas toujours parlé des intéreſts du vidame, & la liberté où il ſe trouvoit de l’entretenir luy eût donné une hardieſſe qu’il n’avoit encore oſé prendre, ſi l’on ne fût venu dire à madame de Clèves que la reine dauphine luy ordonnoit de l’aller trouver. Monſieur de Nemours fut contraint de ſe retirer ; il alla trouver le vidame pour luy dire qu’après l’avoir quitté, il avoit penſé qu’il étoit plus à propos de s’adreſſer à madame de Clèves qui étoit ſa nièce, que d’aller droit à madame la dauphine. Il ne manqua pas de raiſons pour faire approuver ce qu’il avoit foit & pour en faire eſpérer un bon ſuccès.

Cependant madame de Clèves s’habilla en diligence pour aller chez la reine. A peine parut-elle dans ſa chambre, que cette princeſſe la fit approcher & luy dit tout bas : — Il y a deux heures que je vous attends, & jamais je n’ai été ſi embarraſſée à déguiſer la vérité que je l’ai été ce matin. La reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier ; elle croit que c’eſt le vidame de Chartres qui l’a laiſſé tomber. Vous ſavez qu’elle y prend quelque intéreſt : elle a foit chercher cette lettre, elle l’a foit demander à Chatelart ; il a dit qu’il me l’avoit donnée : on me l’eſt venu demander ſur le prétexte que c’étoit une jolie lettre qui donnoit de la curioſité à la reine. Je n’ai oſé dire que vous l’aviez, je crus qu’elle s’imagineroit que je vous l’avais miſe entre les mains à cauſe du vidame votre oncle, & qu’il y auroit une grande intelligence entre luy & moi. Il m’a déjà paru qu’elle ſouffroit avec peine qu’il me vît ſouvent, de ſorte que j’ai dit que la lettre étoit dans les habits que j’avais hier, & que ceux qui en avaient la clef étaient ſortis. Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que je la luy envoie, & que je la liſe avant que de l’envoyer pour voir ſi je n’en connaîtrai point l’écriture.

Madame de Clèves ſe trouva encore plus embarraſſée qu’elle n’avoit penſé.

— Je ne ſais, Madame comment vous ferez, répondit-elle ; car monſieur de Clèves, à qui je l’avais donnée à lire, l’a rendue à monſieur de Nemours qui eſt venu dès ce matin le prier de vous la redemander. Monſieur de Clèves a eu l’imprudence de luy dire qu’il l’avait, & il a eu la faibleſſe de céder aux prières que monſieur de Nemours luy a faites de la luy rendre.

— Vous me mettez dans le plus grand embarras où je puiſſe jamais eſtre, repartit madame la dauphine, & vous avez tort d’avoir rendu cette lettre à monſieur de Nemours ; puiſque c’étoit moy qui vous l’avais donnée, vous ne deviez point la rendre ſans ma permiſſion. Que voulez-vous que je diſe à la reine, & que pourra-t-elle s’imaginer ? Elle croira & avec apparence que cette lettre me regarde, & qu’il y a quelque choſe entre le vidame & moi. Jamais on ne luy perſuadera que cette lettre ſoyt à monſieur de Nemours.

— Je ſuis tres-affligée, répondit madame de Clèves, de l’embarras que je vous cauſe. Je le crois auſſi grand qu’il eſt ; mais c’eſt la faute de monſieur de Clèves & non pas la mienne.

— C’eſt la voſtre, répliqua madame la dauphine, de luy avoir donné la lettre, & il n’y a que vous de femme au monde qui faſſe confidence à ſon mari de toutes les choſes qu’elle ſçait.

— Je crois que j’ai tort, Madame, répliqua madame de Clèves ; mais ſongez à réparer ma faute & non pas à l’examiner.

— Ne vous ſouvenez-vous point, à peu près, de ce qui eſt dans cette lettre ? dit alors la reine dauphine.

— Oui, Madame, répondit-elle, je m’en ſouviens, & l’ai relue plus d’une fois.

— Si cela eſt, reprit madame la dauphine, il faut que vous alliez tout à l’heure la faire écrire d’une main inconnue. Je l’enverrai à la reine : elle ne la montrera pas à ceux qui l’ont vue. Quand elle le ferait, je ſoutiendrai toujours que c’eſt celle que Chatelart m’a donnée, & il n’oſeroit dire le contraire.

Madame de Clèves entra dans cet expédient, & d’autant plus qu’elle penſçait qu’elle enverroit quérir monſieur de Nemours pour ravoir la lettre meſme, afin de la faire copier mot à mot, & d’en faire à peu près imiter l’écriture, & elle crut que la reine y ſeroit infailliblement trompée. Sitoſt qu’elle fut chez elle, elle conta à ſon mari l’embarras de madame la dauphine, & le pria d’envoyer chercher monſieur de Nemours. On le chercha ; il vint en diligence. Madame de Clèves luy dit tout ce qu’elle avoit déjà appris à ſon mari, & luy demanda la lettre ; mais monſieur de Nemours répondit qu’il l’avoit déjà rendue au vidame de Chartres qui avoit eu tant de joie de la ravoir & de ſe trouver hors du péril qu’il auroit couru, qu’il l’avoit renvoyée à l’heure meſme à l’amie de madame de Thémines. Madame de Clèves ſe retrouva dans un nouvel embarras, & enfin après avoir bien conſulté, ils réſolurent de faire la lettre de mémoire. Ils s’enfermèrent pour y travailler ; on donna ordre à la porte de ne laiſſer entrer perſonne, & on renvoya tous les gens de monſieur de Nemours. Cet air de myſtère & de confidence n’étoit pas d’un médiocre charme pour ce prince, & meſme pour madame de Clèves. La préſence de ſon mari & les intéreſts du vidame de Chartres la raſſuraient en quelque ſorte ſur ſes ſcrupules. Elle ne ſentoit que le plaiſir de voir monſieur de Nemours, elle en avoit une joie pure & ſans mélange qu’elle n’avoit jamais ſentie : cette joie luy donnoit une liberté & un enjouement dans l’eſprit que monſieur de Nemours ne luy avoit jamais vus, & qui redoublaient ſon amour. Comme il n’avoit point eu encore de ſi agréables moments, ſa vivacité en étoit augmentée ; & quand madame de Clèves voulut commencer à ſe ſouvenir de la lettre & à l’écrire, ce prince, au lieu de luy aider ſérieuſement, ne faiſçait que l’interrompre & luy dire des choſes plaiſantes. Madame de Clèves entra dans le meſme eſprit de gaieté, de ſorte qu’il y avoit déjà longtemps qu’ils étaient enfermez, & on étoit déjà venu deux fois de la part de la reine dauphine pour dire à madame de Clèves de ſe dépeſcher, qu’ils n’avaient pas encore foit la moitié de la lettre.

Monſieur de Nemours étoit bien aiſe de faire durer un temps qui luy étoit ſi agréable, & oublioit les intéreſts de ſon ami. Madame de Clèves ne s’ennuyoit pas, & oublioit auſſi les intéreſts de ſon oncle. Enfin à peine, à quatre heures, la lettre était-elle achevée, & elle étoit ſi mal, & l’écriture dont on la fit copier reſſembloit ſi peu à celle que l’on avoit eu deſſein d’imiter, qu’il eût fallu que la reine n’eût guère pris de ſoyn d’éclaircir la vérité pour ne la pas connaître. Auſſi n’y fut-elle pas trompée, quelque ſoyn que l’on prît de luy perſuader que cette lettre s’adreſſçait à monſieur de Nemours. Elle demeura convaincue, non ſeulement qu’elle étoit au vidame de Chartres ; mais elle crut que la reine dauphine y avoit part, & qu’il y avoit quelque intelligence entre eux. Cette penſée augmenta tellement la haine qu’elle avoit pour cette princeſſe, qu’elle ne luy pardonna jamais, & qu’elle la perſécuta juſqu’à ce qu’elle l’eût foit ſortir de France.

Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d’elle, & ſoyt que le cardinal de Lorraine ſe fût déjà rendu maître de ſon eſprit, ou que l’aventure de cette lettre qui luy fit voir qu’elle étoit trompée luy aidat à démeſler les autres tromperies que le vidame luy avoit déjà faites, il eſt certain qu’il ne put jamais ſe raccommoder ſincèrement avec elle. Leur liaiſon ſe rompit, & elle le perdit enſuite à la conjuration d’Amboiſe où il ſe trouva embarraſſé.

Après qu’on eut envoyé la lettre à madame la dauphine, monſieur de Clèves & monſieur de Nemours s’en allèrent. Madame de Clèves demeura ſeule, & ſitoſt qu’elle ne fut plus ſoutenue par cette joie que donne la préſence de ce que l’on aime, elle revint comme d’un ſonge ; elle regarda avec étonnement la prodigieuſe différence de l’état où elle étoit le ſoyr, d’avec celuy où elle ſe trouvoit alors ; elle ſe remit devant les yeux l’aigreur & la froideur qu’elle avoit foit paraître à monſieur de Nemours, tant qu’elle avoit cru que la lettre de madame de Thémines s’adreſſçait à luy ; quel calme & quelle douceur avaient ſuccédé à cette aigreur, ſitoſt qu’il l’avoit perſuadée que cette lettre ne le regardoit pas. Quand elle penſçait qu’elle s’étoit reproché comme un crime, le jour précédent, de luy avoir donné des marques de ſenſibilité que la ſeule compaſſion pouvoit avoir foit naître & que, par ſon aigreur, elle luy avoit foit paraître des ſentiments de jalouſie qui étaient des preuves certaines de paſſion, elle ne ſe reconnaiſſçait plus elle-meſme. Quand elle penſçait encore que monſieur de Nemours voyoit bien qu’elle connaiſſçait ſon amour, qu’il voyoit bien auſſi que malgré cette connaiſſance elle ne l’en traitoit pas plus mal en préſence meſme de ſon mari, qu’au contraire elle ne l’avoit jamais regardé ſi favorablement, qu’elle étoit cauſe que monſieur de Clèves l’avoit envoyé quérir, & qu’ils venaient de paſſer une après-dînée enſemble en particulier, elle trouvoit qu’elle étoit d’intelligence avec monſieur de Nemours, qu’elle trompoit le mari du monde qui méritoit le moins d’eſtre trompé, & elle étoit honteuſe de paraître ſi peu digne d’eſtime aux yeux meſme de ſon amant. Mais ce qu’elle pouvoit moins ſupporter que tout le reſte, étoit le ſouvenir de l’état où elle avoit paſſé la nuit, & les cuiſantes douleurs que luy avoit cauſées la penſée que monſieur de Nemours aimoit ailleurs & qu’elle étoit trompée.

Elle avoit ignoré juſqu’alors les inquiétudes mortelles de la défiance & de la jalouſie ; elle n’avoit penſé qu’à ſe défendre d’aimer monſieur de Nemours, & elle n’avoit point encore commencé à craindre qu’il en aimat une autre. Quoique les ſoupçons que luy avoit donnez cette lettre fuſſent effacez, ils ne laiſſèrent pas de luy ouvrir les yeux ſur le haſard d’eſtre trompée, & de luy donner des impreſſions de défiance & de jalouſie qu’elle n’avoit jamais eues. Elle fut étonnée de n’avoir point encore penſé combien il étoit peu vraiſemblable qu’un homme comme monſieur de Nemours, qui avoit toujours foit paraître tant de légèreté parmi les femmes, fût capable d’un attachement ſincère & durable. Elle trouva qu’il étoit preſque impoſſible qu’elle pût eſtre contente de ſa paſſion.

— « Mais quand je le pourrais eſtre, diſçait-elle, qu’en veux-je faire ? Veux-je la ſouffrir ? Veux-je y répondre ? Veux-je m’engager dans une galanterie ? Veux-je manquer à monſieur de Clèves ? Veux-je me manquer à moi-meſme ? Et veux-je enfin m’expoſer aux cruels repentirs & aux mortelles douleurs que donne l’amour ? Je ſuis vaincue & ſurmontée par une inclination qui m’entraîne malgré moi. Toutes mes réſolutions ſont inutiles ; je penſai hier tout ce que je penſe aujourd’hui, & je fais aujourd’hui tout le contraire de ce que je réſolus hier. Il faut m’arracher de la préſence de monſieur de Nemours ; il faut m’en aller à la campagne, quelque bizarre que puiſſe paraître mon voyage ; & ſi monſieur de Clèves s’opiniatre à l’empeſcher ou à en vouloir ſavoir les raiſons, peut-eſtre luy ferai-je le mal, & à moi-meſme auſſi, de les luy apprendre » .

Elle demeura dans cette réſolution, & paſſa tout le ſoyr chez elle, ſans aller ſavoir de madame la dauphine ce qui étoit arrivé de la fauſſe lettre du vidame.

Quand monſieur de Clèves fut revenu, elle luy dit qu’elle vouloit aller à la campagne, qu’elle ſe trouvoit mal & qu’elle avoit beſoin de prendre l’air. Monſieur de Clèves, à qui elle paraiſſçait d’une beauté qui ne luy perſuadoit pas que ſes maux fuſſent conſidérables, ſe moqua d’abord de la propoſition de ce voyage, & luy répondit qu’elle oublioit que les noces des princeſſes & le tournoi s’allaient faire, & qu’elle n’avoit pas trop de temps pour ſe préparer à y paraître avec la meſme magnificence que les autres femmes. Les raiſons de ſon mari ne la firent pas changer de deſſein ; elle le pria de trouver bon que pendant qu’il iroit à Compiègne avec le roi, elle allat à Coulommiers, qui étoit une belle maiſon à une journée de Paris, qu’ils faiſaient batir avec ſoyn. Monſieur de Clèves y conſentit ; elle y alla dans le deſſein de n’en pas revenir ſitoſt, & le roi partit pour Compiègne, où il ne devoit eſtre que peu de jours.

Monſieur de Nemours avoit eu bien de la douleur de n’avoir point revu madame de Clèves depuis cette après-dînée qu’il avoit paſſée avec elle ſi agréablement & qui avoit augmenté ſes eſpérances. Il avoit une impatience de la revoir qui ne luy donnoit point de repos, de ſorte que quand le roi revint à Paris, il réſolut d’aller chez ſa sœur, la ducheſſe de Mercœur, qui étoit à la campagne aſſez près de Coulommiers. Il propoſa au vidame d’y aller avec luy, qui accepta aiſément cette propoſition ; & monſieur de Nemours la fit dans l’eſpérance de voir madame de Clèves & d’aller chez elle avec le vidame.

Madame de Mercœur les reçut avec beaucoup de joie, & ne penſa qu’à les divertir & à leur donner tous les plaiſirs de la campagne. Comme ils étaient à la chaſſe à courir le cerf, monſieur de Nemours s’égara dans la foreſt. En s’enquérant du chemin qu’il devoit tenir pour s’en retourner, il ſut qu’il étoit proche de Coulommiers. A ce mot de Coulommiers, ſans faire aucune réflexion & ſans ſavoir quel étoit ſon deſſein, il alla à toute bride du coſté qu’on le luy montrait. Il arriva dans la foreſt, & ſe laiſſa conduire au haſard par des routes faites avec ſoyn, qu’il jugea bien qui conduiſaient vers le chateau. Il trouva au bout de ces routes un pavillon, dont le deſſous étoit un grand ſalon accompagné de deux cabinets, dont l’un étoit ouvert ſur un jardin de fleurs, qui n’étoit ſéparé de la foreſt que par des paliſſades, & le ſecond donnoit ſur une grande allée du parc. Il entra dans le pavillon, & il ſe ſeroit arreſté à en regarder la beauté, ſans qu’il vit venir par cette allée du parc monſieur & madame de Clèves, accompagnez d’un grand nombre de domeſtiques. Comme il ne s’étoit pas attendu à trouver monſieur de Clèves, qu’il avoit laiſſé auprès du roi, ſon premier mouvement le porta à ſe cacher : il entra dans le cabinet qui donnoit ſur le jardin de fleurs, dans la penſée d’en reſſortir par une porte qui étoit ouverte ſur la foreſt ; mais voyant que madame de Clèves & ſon mari s’étaient aſſis ſous le pavillon, que leurs domeſtiques demeuraient dans le parc, & qu’ils ne pouvaient venir à luy ſans paſſer dans le lieu où étaient monſieur & madame de Clèves, il ne put ſe refuſer le plaiſir de voir cette princeſſe, ni réſiſter à la curioſité d’écouter la converſation avec un mari qui luy donnoit plus de jalouſie qu’aucun de ſes rivaux.

Il entendit que monſieur de Clèves diſçait à ſa femme : — Mais pourquoy ne voulez-vous point revenir à Paris ? Qui vous peut retenir à la campagne ? Vous avez depuis quelque temps un goût pour la ſolitude qui m’étonne & qui m’afflige parce qu’il nous ſépare. Je vous trouve meſme plus triſte que de coutume, & je crains que vous n’ayez quelque ſujet d’affliction.

— Je n’ai rien de facheux dans l’eſprit, répondit-elle avec un air embarraſſé ; mais le tumulte de la cour eſt ſi grand, & il y a toujours un ſi grand monde chez vous, qu’il eſt impoſſible que le corps & l’eſprit ne ſe laſſent, & que l’on ne cherche du repos.

— Le repos, répliqua-t-il, n’eſt guère propre pour une perſonne de votre age. Vous eſtes chez vous & dans la cour, d’une ſorte à ne vous pas donner de laſſitude, & je craindrais plutoſt que vous ne fuſſiez bien aiſe d’eſtre ſéparée de moi.

— Vous me feriez une grande injuſtice d’avoir cette penſée, reprit-elle avec un embarras qui augmentoit toujours ; mais je vous ſupplie de me laiſſer icy. Si vous y pouviez demeurer, j’en aurais beaucoup de joie, pourvu que vous y demeuraſſiez ſeul, & que vous vouluſſiez bien n’y avoir point ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quaſi jamais.

— Ah ! Madame ! s’écria monſieur de Clèves, votre air & vos paroles me font voir que vous avez des raiſons pour ſouhaiter d’eſtre ſeule, que je ne ſais point, & je vous conjure de me les dire.

Il la preſſa longtemps de les luy apprendre ſans pouvoir l’y obliger ; & après qu’elle ſe fût défendue d’une manière qui augmentoit toujours la curioſité de ſon mari, elle demeura dans un profond ſilence, les yeux baiſſez ; puis tout d’un coup prenant la parole & le regardant : — Ne me contraignez point, luy dit-elle, à vous avouer une choſe que je n’ai pas la force de vous avouer, quoyque j’en aie eu pluſieurs fois le deſſein. Songez ſeulement que la prudence ne veut pas qu’une femme de mon age, & maîtreſſe de ſa conduite, demeure expoſée au milieu de la cour.

— Que me faites-vous enviſager, Madame ! s’écria monſieur de Clèves. Je n’oſerais vous le dire de peur de vous offenſer.

Madame de Clèves ne répondit point ; & ſon ſilence achevant de confirmer ſon mari dans ce qu’il avoit penſé : — Vous ne me dites rien, reprit-il, & c’eſt me dire que je ne me trompe pas.

— Eh bien, Monſieur, luy répondit-elle en ſe jetant à ſes genoux, je vais vous faire un aveu que l’on n’a jamais foit à ſon mari, mais l’innocence de ma conduite & de mes intentions m’en donne la force. Il eſt vrai que j’ai des raiſons de m’éloigner de la cour, & que je veux éviter les périls où ſe trouvent quelquefois les perſonnes de mon age. Je n’ai jamais donné nulle marque de faibleſſe, & je ne craindrais pas d’en laiſſer paraître, ſi vous me laiſſiez la liberté de me retirer de la cour, ou ſi j’avais encore madame de Chartres pour aider à me conduire. Quelque dangereux que ſoyt le parti que je prends, je le prends avec joie pour me conſerver digne d’eſtre à vous. Je vous demande mille pardons, ſi j’ai des ſentiments qui vous déplaiſent, du moins je ne vous déplairai jamais par mes actions. Songez que pour faire ce que je fais, il faut avoir plus d’amitié & plus d’eſtime pour un mari que l’on en a jamais eu ; conduiſez-moi, ayez pitié de moi, & aimez-moi encore, ſi vous pouvez.

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