Méditations poétiques (page 4)

Alphonse de Lamartine · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Méditations poétiques/Édition de 1820 · 7 pages

Vague objet de mes vœux, m’élancer jusqu’à toi ;

Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?

Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir se lève et l’arrache aux vallons ;

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

MÉDITATION QUATORZIÈME. LA FOI.

O néant ! ô seul Dieu que je puisse comprendre !

Silencieux abîme où je vais redescendre,

Pourquoi laissas-tu l’homme échapper de ta main ?

De quel sommeil profond je dormais dans ton sein !

Dans l’éternel oubli j’y dormirais encore ;

Mes yeux n’auraient pas vu ce faux jour que j’abhorre,

Et dans ta longue nuit, mon paisible sommeil

N’aurait jamais connu ni songes, ni réveil.

— Mais puisque je naquis, sans doute il fallait naître.

Si l’on m’eût consulté, j’aurais refusé l’être.

Vains regrets ! le destin me condamnait au jour,

Et je vins, ô soleil, te maudire à mon tour.

— Cependant, il est vrai, cette première aurore,

Ce réveil incertain d’un être qui s’ignore,

Cet espace infini s’ouvrant devant ses yeux,

Ce long regard de l’homme interrogeant les cieux,

Ce vague enchantement, ces torrents d’espérance,

Éblouissent les yeux au seuil de l’existence.

Salut, nouveau séjour où le temps m’a jeté,

Globe, témoin futur de ma félicité !

Salut, sacré flambeau qui nourris la nature !

Soleil, premier amour de toute créature !

Vastes cieux, qui cachez le Dieu qui vous a faits !

Terre, berceau de l’homme, admirable palais !

Homme, semblable à moi, mon compagnon, mon frère !

Toi plus belle à mes yeux, à mon ame plus chère !

Salut, objets, témoins, instruments du bonheur !

Remplissez vos destins, je vous apporte un cœur…

— Que ce rêve est brillant ! mais, hélas ! c’est un rêve.

Il commençoit alors ; maintenant il s’achève.

La douleur lentement m’entr’ouvre le tombeau ;

Salut, mon dernier jour ! sois mon jour le plus beau !

J’ai vécu ; j’ai passé ce désert de la vie,

Où toujours sous mes pas chaque fleur s’est flétrie ;

Où toujours l’espérance, abusant ma raison,

Me montroit le bonheur dans un vague horizon.

Où du vent de la mort les brûlantes haleines

Sous mes lèvres toujours tarissaient les fontaines.

Qu’un autre, s’exhalant en regrets superflus,

Redemande au passé ses jours qui ne sont plus,

Pleure de son printemps l’aurore évanouie,

Et consente à revivre une seconde vie :

Pour moi, quand le destin m’offrirait à mon choix

Le sceptre du génie, ou le trône des rois,

La gloire, la beauté, les trésors, la sagesse,

Et joindroit à ses dons l’éternelle jeunesse,

J’en jure par la mort ; dans un monde pareil,

Non, je ne voudrois pas rajeunir d’un soleil.

Je ne veux pas d’un monde où tout change, où tout passe :

Où, jusqu’au souvenir, tout s’use et tout s’efface ;

Où tout est fugitif, périssable, incertain ;

Où le jour du bonheur n’a pas de lendemain !

— Combien de fois ainsi, trompé par l’existence,

De mon sein pour jamais j’ai banni l’espérance !

Combien de fois ainsi mon esprit abattu

A cru s’envelopper d’une froide vertu,

Et, rêvant de Zénon la trompeuse sagesse,

Sous un manteau stoïque a caché sa faiblesse !

Dans son indifférence un jour enseveli,

Pour trouver le repos il invoquait l’oubli.

Vain repos ! faux sommeil ! — Tel qu’au pied des collines,

Où Rome sort du sein de ses propres ruines,

L’œil voit dans ce chaos, confusément épars,

D’antiques monuments, de modernes remparts,

Des théâtres croulants, dont les frontons superbes

Dorment dans la poussière ou rampent sous les herbes,

Les palais des héros par les ronces couverts,

Des dieux couchés au seuil de leurs temples déserts,

L’obélisque éternel ombrageant la chaumière,

La colonne portant une image étrangère,

L’herbe dans le forum, les fleurs dans les tombeaux,

Et ces vieux panthéons peuplés de dieux nouveaux ;

Tandis que, s’élevant de distance en distance,

Un foible bruit de vie interrompt ce silence :

Telle est notre ame, après ces longs ébranlements ;

Secouant la raison jusqu’en ses fondements,

Le malheur n’en fait plus qu’une immense ruine,

Où comme un grand débris le désespoir domine !

De sentiments éteints silencieux chaos,

Éléments opposés, sans vie et sans repos,

Restes de passions par le temps effacées,

Combat désordonné de vœux et de pensées,

Souvenirs expirants, regrets, dégoûts, remords.

Si du moins ces débris nous attestaient sa mort !

Mais sous ce vaste deuil l’ame encore est vivante ;

Ce feu sans aliment soi-même s’alimente ;

Il renaît de sa cendre, et ce fatal flambeau

Craint de brûler encore au-delà du tombeau.

Ame ! qui donc es-tu ? flamme qui me dévore,

Dois-tu vivre après moi ? dois-tu souffrir encore ?

Hôte mystérieux, que vas-tu devenir ?

Au grand flambeau du jour vas-tu te réunir ?

Peut-être de ce feu tu n’es qu’une étincelle,

Qu’un rayon égaré, que cet astre rappelle.

Peut-être que, mourant lorsque l’homme est détruit,

Tu n’es qu’un suc plus pur que la terre a produit,

Une fange animée, une argile pensante…

Mais que vois-je ? à ce mot, tu frémis d’épouvante.

Redoutant le néant, et lasse de souffrir,

Hélas ! tu crains de vivre et trembles de mourir.

— Qui te révélera, redoutable mystère ?

J’écoute en vain la voix des sages de la terre :

Le doute égare aussi ces sublimes esprits,

Et de la même argile ils ont été pétris.

Rassemblant les rayons de l’antique sagesse,

Socrate te cherchoit aux beaux jours de la Grèce ;

Platon à Sunium te cherchoit après lui ;

Deux mille ans sont passés, je te cherche aujourd’hui ;

Deux mille ans passeront, et les enfants des hommes

S’agiteront encor dans la nuit où nous sommes.

La vérité rebelle échappe à nos regards,

Et Dieu seul réunit tous ses rayons épars.

— Ainsi, prêt à fermer mes yeux à la lumière,

Nul espoir ne viendra consoler ma paupière :

Mon ame aura passé, sans guide et sans flambeau

De la nuit d’ici-bas dans la nuit du tombeau,

Et j’emporte au hasard, au monde où je m’élance,

Ma vertu sans espoir, mes maux sans récompense.

Réponds-moi, Dieu cruel ! S’il est vrai que tu sois,

J’ai donc le droit fatal de maudire tes lois !

Après le poids du jour, du moins le mercenaire

Le soir s’assied à l’ombre, et reçoit son salaire :

Et moi, quand je fléchis sous le fardeau du sort,

Quand mon jour est fini, mon salaire est la mort.

- - -

— Mais, tandis qu’exhalant le doute et le blasphème,

Les yeux sur mon tombeau, je pleure sur moi-même,

La foi, se réveillant, comme un doux souvenir,

Jette un rayon d’espoir sur mon pâle avenir,

Sous l’ombre de la mort me ranime et m’enflamme,

Et rend à mes vieux jours la jeunesse de l’ame.

Je remonte aux lueurs de ce flambeau divin,

Du couchant de ma vie à son riant matin ;

J’embrasse d’un regard la destinée humaine ;

À mes yeux satisfaits tout s’ordonne et s’enchaîne ;

Je lis dans l’avenir la raison du présent ;

L’espoir ferme après moi les portes du néant,

Et rouvrant l’horizon à mon ame ravie,

M’explique par la mort l’énigme de la vie.

Cette foi qui m’attend au bord de mon tombeau,

Hélas ! il m’en souvient, plana sur mon berceau.

De la terre promise immortel héritage,

Les pères à leurs fils l’ont transmis d’âge en âge.

Notre esprit la reçoit à son premier réveil,

Comme les dons d’en haut, la vie et le soleil ;

Comme le lait de l’ame, en ouvrant la paupière,

Elle a coulé pour nous des lèvres d’une mère ;

Elle a pénétré l’homme en sa tendre saison ;

Son flambeau dans les cœurs précéda la raison.

L’enfant, en essayant sa première parole,

Balbutie au berceau son sublime symbole,

Et, sous l’œil maternel germant à son insu,

Il la sent dans son cœur croître avec la vertu.

Ah ! si la vérité fut faite pour la terre,

Sans doute elle a reçu ce simple caractère ;

Sans doute dès l’enfance offerte à nos regards,

Dans l’esprit par les sens entrant de toutes parts,

Comme les purs rayons de la céleste flamme

Elle a dû dès l’aurore environner notre ame,

De l’esprit par l’amour descendre dans les cœurs,

S’unir au souvenir, se fondre dans les mœurs ;

Ainsi qu’un grain fécond que l’hiver couvre encore,

Dans notre sein long-temps germer avant d’éclore,

Et, quand l’homme a passé son orageux été,

Donner son fruit divin pour l’immortalité.

Soleil mystérieux ! flambeau d’une autre sphère,

Prête à mes yeux mourants ta mystique lumière,

Pars du sein du Très-Haut, rayon consolateur.

Astre vivifiant, lève-toi dans mon cœur !

Hélas ! je n’ai que toi ; dans mes heures funèbres,

Ma raison qui pâlit m’abandonne aux ténèbres ;

Cette raison superbe, insuffisant flambeau,

S’éteint comme la vie aux portes du tombeau ;

Viens donc la remplacer, ô céleste lumière !

Viens d’un jour sans nuage inonder ma paupière ;

Tiens-moi lieu du soleil que je ne dois plus voir,

Et brille à l’horizon comme l’astre du soir.

MÉDITATION ONZIÈME. LA GLOIRE.

À un poëte exilé

Généreux favoris des filles de mémoire,

Deux sentiers différents devant vous vont s’ouvrir :

L’un conduit au bonheur, l’autre mène à la gloire ;

Mortels, il faut choisir.

Ton sort, ô Manoel, suivit la loi commune ;

La muse t’enivra de précoces faveurs ;

Tes jours furent tissus de gloire et d’infortune,

Et tu verses des pleurs !

Rougis plutôt, rougis d’envier au vulgaire

Le stérile repos dont son cœur est jaloux :

Les dieux ont fait pour lui tous les biens de la terre,

Mais la lyre est à nous.

Les siècles sont à toi, le monde est ta patrie.

Quand nous ne sommes plus, notre ombre a des autels

Où le juste avenir prépare à ton génie

Des honneurs immortels.

Ainsi l’aigle superbe au séjour du tonnerre

S’élance ; et, soutenant son vol audacieux,

Semble dire aux mortels : je suis né sur la terre,

Mais je vis dans les cieux.

Oui, la gloire t’attend ; mais arrête, et contemple

À quel prix on pénètre en ses parvis sacrés ;

Vois : l’infortune, assise à la porte du temple,

En garde les degrés.

Ici, c’est ce vieillard que l’ingrate Ionie

A vu de mers en mers promener ses malheurs :

Aveugle, il mendioit au prix de son génie

Un pain mouillé de pleurs.

Là, le Tasse, brûlé d’une flamme fatale,

Expiant dans les fers sa gloire et son amour,

Quand il va recueillir la palme triomphale,

Descend au noir séjour.

Par-tout des malheureux, des proscrits, des victimes,

Luttant contre le sort ou contre les bourreaux ;

On diroit que le ciel aux cœurs plus magnanimes

Mesure plus de maux.

Impose donc silence aux plaintes de ta lyre,

Des cœurs nés sans vertu l’infortune est l’écueil ;

Mais toi, roi détrôné, que ton malheur t’inspire

Un généreux orgueil !

Que t’importe après tout que cet ordre barbare

T’enchaîne loin des bords qui furent ton berceau ?

Que t’importe en quels lieux le destin te prépare

Un glorieux tombeau ?

Ni l’exil, ni les fers de ces tyrans du Tage

N’enchaîneront ta gloire aux bords où tu mourras :

Lisbonne la réclame, et voilà l’héritage

Que tu lui laisseras !

Ceux qui l’ont méconnu pleureront le grand homme ;

Athène à des proscrits ouvre son Panthéon ;

Coriolan expire, et les enfants de Rome

Revendiquent son nom.

Aux rivages des morts avant que de descendre,

Ovide lève au ciel ses suppliantes mains :

Aux Sarmates grossiers il a légué sa cendre,

Et sa gloire aux Romains.

MÉDITATION VINGT-QUATRIÈME ET DERNIÈRE. LA POÉSIE SACRÉE.

DITHYRAMBE

À M. Eugène de Genoude..

Son front est couronné de palmes et d’étoiles ;

Son regard immortel, que rien ne peut ternir,

Traversant tous les temps, soulevant tous les voiles,

Réveille le passé, plonge dans l’avenir !

Du monde sous ses yeux ses fastes se déroulent,

Les siècles à ses pieds comme un torrent s’écoulent ;

À son gré descendant ou remontant leurs cours,

Elle sonne aux tombeaux l’heure, l’heure fatale,

Ou sur sa lyre virginale

Chante au monde vieilli ce jour, père des jours !

Écoutez ! — Jéhova s’élance

Du sein de son éternité.

Le chaos endormi s’éveille en sa présence,

Sa vertu le féconde, et sa toute-puissance

Repose sur l’immensité !

Dieu dit, et le jour fut ; Dieu dit, et les étoiles

De la nuit éternelle éclaircirent les voiles ;

Tous les éléments divers

À sa voix se séparèrent ;

Les eaux soudain s’écoulèrent

Dans le lit creusé des mers ;

Les montagnes s’élevèrent,

Et les aquilons volèrent

Dans les libres champs des airs !

Sept fois de Jéhova la parole féconde

Se fit entendre au monde,

Et sept fois le néant à sa voix répondit ;

Et Dieu dit : Faisons l’homme à ma vivante image.

Il dit, l’homme naquit ; à ce dernier ouvrage

Le Verbe créateur s’arrête et s’applaudit !

Mais ce n’est plus un Dieu ! — C’est l’homme qui soupire

Éden a fui !… voilà le travail et la mort !

Dans les larmes sa voix expire ;

La corde du bonheur se brise sur sa lyre,

Et Job en tire un son triste comme le sort.

Ah ! périsse à jamais le jour qui m’a vu naître !

Ah ! périsse à jamais la nuit qui m’a conçu !

Et le sein qui m’a donné l’être,

Et les genoux qui m’ont reçu !

Que du nombre des jours Dieu pour jamais l’efface ;

Que, toujours obscurci des ombres du trépas,

Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place,

Qu’il soit comme s’il n’était pas !

Maintenant dans l’oubli je dormirais encore,

Et j’achèverois mon sommeil

Dans cette longue nuit qui n’aura point d’aurore,

Avec ces conquérants que la terre dévore,

Avec le fruit conçu qui meurt avant d’éclore

Et qui n’a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l’ombre ;

Je voudrais les précipiter.

O mon Dieu ! retranchez le nombre

Des soleils que je dois compter !

L’aspect de ma longue infortune

Éloigne, repousse, importune

Mes frères lassés de mes maux ;

En vain je m’adresse à leur foule,

Leur pitié m’échappe et s’écoule

Comme l’onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu’un nuage qui passe,

Mon printemps s’est évanoui ;

Mes yeux ne verront plus la trace

De tous ces biens dont j’ai joui.

Par le souffle de la colère,

Hélas ! arraché à la terre,

Je vais d’où l’on ne revient pas !

Mes vallons, ma propre demeure,

Et cet œil même qui me pleure,

Ne reverront jamais mes pas !

L’homme vit un jour sur la terre

Entre la mort et la douleur ;

Rassasié de sa misère,

Il tombe enfin comme la fleur ;

Il tombe ! Au moins par la rosée

Des fleurs la racine arrosée

Peut-elle un moment refleurir !

Mais l’homme, hélas ! , après la vie,

C’est un lac dont l’eau s’est enfuie :

On le cherche, il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige

Au souffle du courroux divin ;

Mon espérance, qu’il abrège,

S’enfuit comme l’eau de ma main ;

Ouvrez-moi mon dernier asile ;

Là, j’ai dans l’ombre un lit tranquille,

Lit préparé pour mes douleurs !

O tombeau ! vous êtes mon père !

Et je dis aux vers de la terre :

Vous êtes ma mère et mes sœurs !

Mais les jours heureux de l’impie

Ne s’éclipsent pas au matin ;

Tranquille, il prolonge sa vie

Avec le sang de l’orphelin !

Il étend au loin ses racines ;

Comme un troupeau sur les collines,

Sa famille couvre Ségor ;

Puis dans un riche mausolée

Il est couché dans la vallée,

Et l’on dirait qu’il vit encor.

C’est le secret de Dieu, je me tais et l’adore !

C’est sa main qui traça les sentiers de l’aurore,

Qui pesa l’Océan, qui suspendit les cieux !

Pour lui, l’abîme est nu, l’enfer même est sans voiles !

Il a fondé la terre et semé les étoiles !

Et qui suis-je à ses yeux ?

Mais la harpe a frémi sous les doigts d’Isaïe ;

De son sein bouillonnant la menace à longs flots

S’échappe ; un Dieu l’appelle, il s’élance, il s’écrie :

Cieux et terre, écoutez ! silence au fils d’Amos !

Osias n’était plus : Dieu m’apparut ; je vis

Adonaï vêtu de gloire et d’épouvante !

Les bords éblouissants de sa robe flottante

Remplissaient le sacré parvis !

Des séraphins debout sur des marches d’ivoire

Se voilaient devant lui de six ailes de feux ;

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