Méditations poétiques (page 5)
Volant de l’un à l’autre, ils se disaient entre eux :
Saint, saint, saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux !
Toute la terre est pleine de sa gloire !
Du temple à ces accents la voûte s’ébranla,
Adonaï s’enfuit sous la nue enflammée :
Le saint lieu fut rempli de torrents de fumée.
La terre sous mes pieds trembla !
Et moi ! je resterais dans un lâche silence !
Moi qui t’ai vu, Seigneur, je n’oserais parler !
À ce peuple impur qui t’offense
Je craindrais de te révéler !
Qui marchera pour nous ? dit le Dieu des armées.
Qui parlera pour moi ? dit Dieu : Qui ? moi, Seigneur !
Touche mes lèvres enflammées !
Me voilà ! je suis prêt !… malheur !
Malheur à vous qui dès l’aurore
Respirez les parfums du vin !
Et que le soir retrouve encore
Chancelants aux bords du festin !
Malheur à vous qui par l’usure
Étendez sans fin ni mesure
La borne immense de vos champs !
Voulez-vous donc, mortels avides,
Habiter dans vos champs arides,
Seuls, sur la terre des vivants ?
Malheur à vous, race insensée !
Enfants d’un siècle audacieux,
Qui dites dans votre pensée :
Nous sommes sages à nos yeux :
Vous changez ma nuit en lumière,
Et le jour en ombre grossière
Où se cachent vos voluptés !
Mais, comme un taureau dans la plaine,
Vous traînez après vous la chaîne
De vos longues iniquités !
Malheur à vous, filles de l’onde !
Iles de Sydon et de Tyr !
Tyrans ! qui trafiquez du monde
Avec la pourpre et l’or d’Ophyr !
Malheur à vous ! votre heure sonne !
En vain l’Océan vous couronne,
Malheur à toi, reine des eaux,
À toi qui, sur des mers nouvelles,
Fais retentir comme des ailes
Les voiles de mille vaisseaux !
Ils sont enfin venus les jours de ma justice ;
Ma colère, dit Dieu, se déborde sur vous !
Plus d’encens, plus de sacrifice
Qui puisse éteindre mon courroux !
Je livrerai ce peuple à la mort, au carnage ;
Le fer moissonnera comme l’herbe sauvage
Ses bataillons entiers !
— Seigneur ! épargnez-nous ! Seigneur ! — Non, point de trêve,
Et je ferai sur lui ruisseler de mon glaive
Le sang de ses guerriers !
Ses torrents sécheront sous ma brûlante haleine ;
Ma main nivellera, comme une vaste plaine,
Ses murs et ses palais ;
Le feu les brûlera comme il brûle le chaume.
Là, plus de nation, de ville, de royaume ;
Le silence à jamais !
Ses murs se couvriront de ronces et d’épines ;
L’hyène et le serpent peupleront ses ruines ;
Les hiboux, les vautours,
L’un l’autre s’appelant durant la nuit obscure,
Viendront à leurs petits porter la nourriture
Au sommet de ses tours !
Mais Dieu ferme à ces mots les lèvres d’Isaïe ;
Le sombre Ézéchiel
Sur le tronc desséché de l’ingrat Israël
Fait descendre à son tour la parole de vie.
L’Éternel emporta mon esprit au désert :
D’ossements desséchés le sol était couvert ;
J’approche en frissonnant ; mais Jéhova me crie :
Si je parle à ces os, reprendront-ils la vie ?
— Éternel, tu le sais ! — Eh bien ! dit le Seigneur,
Écoute mes accents ! retiens-les et dis-leur :
Ossements desséchés ! insensible poussière !
Levez-vous ! recevez l’esprit et la lumière !
Que vos membres épars s’assemblent à ma voix !
Que l’esprit vous anime une seconde fois !
Qu’entre vos os flétris vos muscles se replacent !
Que votre sang circule et vos nerfs s’entrelacent !
Levez-vous et vivez, et voyez qui je suis !
J’écoutai le Seigneur, j’obéis et je dis :
Esprits, soufflez sur eux du couchant, de l’aurore ;
Soufflez de l’aquilon, soufflez !… Pressés d’éclore,
Ces restes du tombeau, réveillés par mes cris,
Entrechoquent soudain leurs ossements flétris ;
Aux clartés du soleil leur paupière se rouvre,
Leurs os sont rassemblés, et la chair les recouvre !
Et ce champ de la mort tout entier se leva,
Redevint un grand peuple, et connut Jéhova !
Mais Dieu de ses enfants a perdu la mémoire ;
La fille de Sion, méditant ses malheurs,
S’assied en soupirant, et, veuve de sa gloire,
Ecoute Jérémie, et retrouve des pleurs.
Le seigneur, m’accablant du poids de sa colère,
Retire tour à tour et ramène sa main ;
Vous qui passez par le chemin,
Est-il une misère égale à ma misère ?
En vain ma voix s’élève, il n’entend plus ma voix ;
Il m’a choisi pour but de ses flèches de flamme,
Et tout le jour contre mon ame
Sa fureur a lancé les fils de son carquois !
Sur mes os consumés ma peau s’est desséchée ;
Les enfants m’ont chanté dans leurs dérisions ;
Seul, au milieu des nations,
Le Seigneur m’a jeté comme une herbe arrachée.
Il s’est enveloppé de son divin courroux ;
Il a fermé ma route, il a troublé ma voie ;
Mon sein n’a plus connu la joie,
Et j’ai dit au Seigneur : Seigneur, souvenez-vous,
Souvenez-vous, Seigneur, de ces jours de colère ;
Souvenez-vous du fiel dont vous m’avez nourri ;
Non, votre amour n’est point tari :
Vous me frappez, Seigneur, et c’est pourquoi j’espère.
Je repasse en pleurant ces misérables jours ;
J’ai connu le Seigneur dès ma plus tendre aurore :
Quand il punit, il aime encore ;
Il ne s’est pas, mon ame, éloigné pour toujours.
Heureux qui le connaît ! heureux qui dès l’enfance
Porta le joug d’un Dieu, clément dans sa rigueur !
Il croit au salut du Seigneur,
S’assied au bord du fleuve et l’attend en silence.
Il sent peser sur lui ce joug de votre amour ;
Il répand dans la nuit ses pleurs et sa prière,
Et la bouche dans la poussière,
Il invoque, il espère, il attend votre jour.
Silence, ô lyre ! et vous silence,
Prophètes, voix de l’avenir !
Tout l’univers se tait d’avance
Devant celui qui doit venir !
Fermez-vous, lèvres inspirées ;
Reposez-vous, harpes sacrées,
Jusqu’au jour où sur les hauts lieux
Une voix au monde inconnue,
Fera retentir dans la nue :
Paix à la terre, et gloire aux cieux !
MÉDITATION DOUZIÈME. LA PRIÈRE.
Le roi brillant du jour, se couchant dans sa gloire,
Descend avec lenteur de son char de victoire.
Le nuage éclatant qui le cache à nos yeux
Conserve en sillons d’or sa trace dans les cieux,
Et d’un reflet de pourpre inonde l’étendue.
Comme une lampe d’or, dans l’azur suspendue,
La lune se balance aux bords de l’horizon ;
Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon,
Et le voile des nuits sur les monts se déplie :
C’est l’heure où la nature, un moment recueillie,
Entre la nuit qui tombe et le jour qui s’enfuit,
S’élève au Créateur du jour et de la nuit,
Et semble offrir à Dieu, dans son brillant langage,
De la création le magnifique hommage.
Voilà le sacrifice immense, universel !
L’univers est le temple, et la terre est l’autel ;
Les cieux en sont le dôme : et ces astres sans nombre,
Ces feux demi-voilés, pâle ornement de l’ombre,
Dans la voûte d’azur avec ordre semés,
Sont les sacrés flambeaux pour ce temple allumés :
Et ces nuages purs qu’un jour mourant colore,
Et qu’un souffle léger, du couchant à l’aurore,
Dans les plaines de l’air, repliant mollement,
Roule en flocons de pourpre aux bords du firmament,
Sont les flots de l’encens qui monte et s’évapore
Jusqu’au trône du Dieu que la nature adore.
Mais ce temple est sans voix. Où sont les saints concerts ?
D’où s’élèvera l’hymne au roi de l’univers ?
Tout se tait : mon cœur seul parle dans ce silence.
La voix de l’univers, c’est mon intelligence.
Sur les rayons du soir, sur les ailes du vent,
Elle s’élève à Dieu comme un parfum vivant ;
Et, donnant un langage à toute créature,
Prête pour l’adorer mon ame à la nature.
Seul, invoquant ici son regard paternel,
Je remplis le désert du nom de l’Éternel ;
Et celui qui, du sein de sa gloire infinie,
Des sphères qu’il ordonne écoute l’harmonie,
Écoute aussi la voix de mon humble raison,
Qui contemple sa gloire et murmure son nom.
Salut, principe et fin de toi-même et du monde,
Toi qui rends d’un regard l’immensité féconde ;
Ame de l’univers, Dieu, père, créateur,
Sous tous ces noms divers je crois en toi, Seigneur ;
Et, sans avoir besoin d’entendre ta parole,
Je lis au front des cieux mon glorieux symbole.
L’étendue à mes yeux révèle ta grandeur,
La terre ta bonté, les astres ta splendeur.
Tu t’es produit toi-même en ton brillant ouvrage ;
L’univers tout entier réfléchit ton image,
Et mon ame à son tour réfléchit l’univers.
Ma pensée, embrassant tes attributs divers,
Par-tout autour de soi te découvre et t’adore,
Se contemple soi-même et t’y découvre encore
Ainsi l’astre du jour éclate dans les cieux,
Se réfléchit dans l’onde et se peint à mes yeux.
C’est peu de croire en toi, bonté, beauté suprême ;
Je te cherche par-tout, j’aspire à toi, je t’aime ;
Mon ame est un rayon de lumière et d’amour
Qui, du foyer divin, détaché pour un jour,
De désirs dévorants loin de toi consumée,
Brûle de remonter à sa source enflammée.
Je respire, je sens, je pense, j’aime en toi.
Ce monde qui te cache est transparent pour moi ;
C’est toi que je découvre au fond de la nature,
C’est toi que je bénis dans toute créature.
Pour m’approcher de toi, j’ai fui dans ces déserts ;
Là, quand l’aube, agitant son voile dans les airs,
Entr’ouvre l’horizon qu’un jour naissant colore,
Et sème sur les monts les perles de l’aurore,
Pour moi c’est ton regard qui, du divin séjour,
S’entr’ouvre sur le monde et lui répand le jour :
Quand l’astre à son midi, suspendant sa carrière,
M’inonde de chaleur, de vie et de lumière,
Dans ses puissants rayons, qui raniment mes sens,
Seigneur, c’est ta vertu, ton souffle que je sens ;
Et quand la nuit, guidant son cortège d’étoiles,
Sur le monde endormi jette ses sombres voiles,
Seul, au sein du désert et de l’obscurité,
Méditant de la nuit la douce majesté,
Enveloppé de calme, et d’ombre, et de silence,
Mon ame, de plus près, adore ta présence ;
D’un jour intérieur je me sens éclairer,
Et j’entends une voix qui me dit d’espérer.
Oui, j’espère, Seigneur, en ta magnificence :
Par-tout à pleines mains prodiguant l’existence,
Tu n’auras pas borné le nombre de mes jours
À ces jours d’ici-bas, si troublés et si courts.
Je te vois en tous lieux conserver et produire ;
Celui qui peut créer dédaigne de détruire.
Témoin de ta puissance et sûr de ta bonté
J’attends le jour sans fin de l’immortalité.
La mort m’entoure en vain de ses ombres funèbres,
Ma raison voit le jour à travers ces ténèbres.
C’est le dernier degré qui m’approche de toi,
C’est le voile qui tombe entre ta face et moi.
Hâte pour moi, Seigneur, ce moment que j’implore ;
Ou, si, dans tes secrets tu le retiens encore,
Entends du haut du ciel le cri de mes besoins ;
L’atome et l’univers sont l’objet de tes soins,
Des dons de ta bonté soutiens mon indigence,
Nourris mon corps de pain, mon ame d’espérance ;
Réchauffe d’un regard de tes yeux tout-puissants
Mon esprit éclipsé par l’ombre de mes sens
Et, comme le soleil aspire la rosée,
Dans ton sein, à jamais, absorbe ma pensée.
MÉDITATION SEPTIÈME. LA PROVIDENCE DE L’HOMME.
Quoi ! le fils du néant a maudit l’existence !
Quoi ! tu peux m’accuser de mes propres bienfaits !
Tu peux fermer tes yeux à la magnificence
Des dons que je t’ai faits !
Tu n’étois pas encor, créature insensée,
Déjà de ton bonheur j’enfantois le dessein ;
Déjà, comme son fruit, l’éternelle pensée
Te portoit dans son sein.
Oui, ton être futur vivoit dans ma mémoire ;
Je préparois les temps selon ma volonté.
Enfin ce jour parut ; je dis : Nais pour ma gloire
Et ta félicité !
Tu naquis : ma tendresse, invisible et présente,
Ne livra pas mon œuvre aux chances du hasard ;
J’échauffai de tes sens la sève languissante,
Des feux de mon regard.
D’un lait mystérieux je remplis la mamelle ;
Tu t’enivras sans peine à ces sources d’amour,
J’affermis les ressorts, j’arrondis la prunelle
Où se peignit le jour.
Ton ame, quelque temps par les sens éclipsée,
Comme tes yeux au jour, s’ouvrit à la raison :
Tu pensas ; la parole acheva ta pensée,
Et j’y gravai mon nom.
En quel éclatant caractère
Ce grand nom s’offrit à tes yeux !
Tu vis ma bonté sur la terre,
Tu lus ma grandeur dans les cieux !
L’ordre étoit mon intelligence ;
La nature, ma providence ;
L’espace, mon immensité !
Et, de mon être ombre altérée,
Le temps te peignit ma durée,
Et le destin, ma volonté !
Tu m’adoras dans ma puissance,
Tu me bénis dans ton bonheur,
Et tu marchas en ma présence
Dans la simplicité du cœur ;
Mais aujourd’hui que l’infortune
À couvert d’une ombre importune
Ces vives clartés du réveil,
Ta voix m’interroge et me blâme,
Le nuage couvre ton ame,
Et tu ne crois plus au soleil.
« Non, tu n’es plus qu’un grand problème
« Que le sort offre à la raison ;
« Si ce monde étoit ton emblème,
« Ce monde seroit juste et bon. »
Arrête, orgueilleuse pensée ;
À la loi que je t’ai tracée
Tu prétends comparer ma loi ?
Connois leur différence auguste
Tu n’as qu’un jour pour être juste,
J’ai l’éternité devant moi !
Quand les voiles de ma sagesse
À tes yeux seront abattus,
Ces maux, dont gémit ta foiblesse,
Seront transformés en vertus,
De ces obscurités cessantes
Tu verras sortir triomphantes
Ma justice et ta liberté ;
C’est la flamme qui purifie
Le creuset divin où la vie
Se change en immortalité !
Mais ton cœur endurci doute et murmure encore ;
Ce jour ne suffit pas à tes yeux révoltés,
Et dans la nuit des sens tu voudrois voir éclore
De l’éternelle aurore
Les célestes clartés !
Attends ; ce demi-jour, mêlé d’une ombre obscure,
Suffit pour te guider en ce terrestre lieu
Regarde qui je suis, et marche sans murmure,
Comme fait la nature
Sur la foi de son Dieu.
La terre ne sait pas la loi qui la féconde ;
L’océan, refoulé sous mon bras tout-puissant,
Sait-il comment au gré du nocturne croissant
De sa prison profonde
La mer vomit son onde,
Et des bords qu’elle inonde
Recule en mugissant ?
Ce soleil éclatant, ombre de ma lumière.
Sait-il où le conduit le signe de ma main ?
S’est-il tracé soi-même un glorieux chemin ?
Au bout de sa carrière,
Quand j’éteins sa lumière,
Promet-il à la terre
Le soleil de demain ?
Cependant tout subsiste et marche en assurance.
Ma la voix chaque matin réveille l’univers !
J’appelle le soleil du fond de ses déserts
Franchissant la distance,
Il monte en ma présence,
Me répond, et s’élance
Sur le trône des airs !
Et toi, dont mon souffle est la vie ;
Toi, sur qui mes yeux sont ouverts,
Peux-tu craindre que je t’oublie,
Homme, roi de cet univers ?
Crois-tu que ma vertu sommeille ?
Non, mon regard immense veille
Sur tous les mondes à la fois !
La mer qui fuit à ma parole,
Ou la poussière qui s’envole,
Suivent et comprennent mes lois.
Marche au flambeau de l’espérance
Jusque dans l’ombre du trépas,
Assuré que ma providence
Ne tend point de piège à tes pas.
Chaque aurore la justifie,
L’univers entier s’y confie,
Et l’homme seul en a douté !
Mais ma vengeance paternelle
Confondra ce doute infidèle
Dans l’abîme de ma bonté.
MÉDITATION VINGTIÈME. LA SEMAINE SAINTE.
À LA R. G.
Ici viennent mourir les derniers bruits du monde
Nautoniers sans étoile, abordez ! c’est le port :
Ici l’ame se plonge en une paix profonde,
Et cette paix n’est pas la mort.
Ici jamais le ciel n’est orageux ni sombre ;
Un jour égal et pur y repose les yeux.
C’est ce vivant soleil, dont le soleil est l’ombre,
Qui le répand du haut des cieux.
Comme un homme éveillé longtemps avant l’aurore
Jeunes, nous avons fui dans cet heureux séjour,
Notre rêve est fini, le vôtre dure encore ;
Éveillez-vous ! voilà le jour.
Cœurs tendres, approchez ! Ici l’on aime encore ;
Mais l’amour, épuré, s’allume sur l’autel.
Tout ce qu’il a d’humain, à ce feu s’évapore ;
Tout ce qui reste est immortel !
La prière qui veille en ces saintes demeures
De l’astre matinal nous annonce le cours ;
Et, conduisant pour nous le char pieux des heures,
Remplit et mesure nos jours.
L’airain religieux s’éveille avec l’aurore. ;