Poèmes antiques (page 10)

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

Et, semblable à la vierge en face de l’époux,

La Terre, au bord brumeux des ondes apaisées,

S’éveille en rougissant sur son lit de rosées.

La Source

Une eau vive étincelle en la forêt muette,

Dérobée aux ardeurs du jour ;

Et le roseau s’y ploie, et fleurissent autour

L’hyacinthe et la violette.

Ni les chèvres paissant les cytises amers

Aux pentes des proches collines,

Ni les pasteurs chantant sur les flûtes divines,

N’ont troublé la source aux flots clairs.

Les noirs chênes, aimés des abeilles fidèles,

En ce beau lieu versent la paix,

Et les ramiers, blottis dans le feuillage épais,

Ont ployé leur col sous leurs ailes.

Les grands cerfs indolents, par les halliers mousseux,

Hument les tardives rosées ;

Sous le dais lumineux des feuilles reposées

Dorment les Sylvains paresseux.

Et la blanche Naïs dans la source sacrée

Mollement ferme ses beaux yeux ;

Elle songe, endormie ; un rire harmonieux

Flotte sur sa bouche pourprée.

Nul œil étincelant d’un amoureux désir

N’a vu sous ces voiles limpides

La Nymphe au corps de neige, aux longs cheveux fluides

Sur le sable argenté dormir.

Et nul n’a contemplé la joue adolescente,

L’ivoire du col, ou l’éclat

Du jeune sein, l’épaule au contour délicat,

Les bras blancs, la lèvre innocente.

Mais l’Aigipan lascif, sur le prochain rameau,

Entr’ouvre la feuillée épaisse

Et voit, tout enlacé d’une humide caresse,

Ce corps souple briller sous l’eau.

Aussitôt il rit d’aise en sa joie inhumaine ;

Son rire émeut le frais réduit ;

Et la Vierge s’éveille, et, pâlissant au bruit,

Disparaît comme une ombre vaine.

Telle que la Naïade, en ce bois écarté,

Dormant sous l’onde diaphane,

Fuis toujours l’œil impur et la main du profane,

Lumière de l’âme, ô Beauté !

Niobé

Ville au bouclier d’or, favorite des dieux,

Toi que bâtit la lyre aux sons mélodieux,

Toi que baigne Dirkè d’une onde inspiratrice,

D’Héraclès justicier magnanime nourrice,

Thèbes ! — Toi qui contins entre tes murs sacrés

Le Dieu né de la foudre, aux longs cheveux dorés,

Ceint de pampre, Iakkhos, qui, la lèvre rougie,

Danse, le thyrse en main, aux monts de la Phrygie ;

Ville illustre où l’éclair féconda Sémélé,

Un peuple immense en toi murmure amoncelé.

Au lever du soleil doucement agitée,

Telle chante la mer, quand Inô-Leucothée,

La fille de Kadmos, déesse à qui tu plais,

Abandonne en riant son humide palais

Et déroule à longs plis le voile tutélaire

Qui du sombre Notos fait tomber la colère.

Les Nymphes aux beaux yeux, habitantes des eaux,

Ont couronné leurs fronts d’algues et de roseaux,

Et, s’élançant du sein des grottes de Nérée,

Suivent la belle Inô, compagne vénérée.

Pareilles sur les mers à des cygnes neigeux,

Elles nagent! Les flots s’apaisent sous leurs jeux,

Et le puissant soupir des ondes maternelles

Monte par intervalle aux voûtes éternelles.

Tel ton peuple murmure et court de toutes parts!

De joyeuses clameurs ébranlent tes remparts ;

Tes temples animés de marbres prophétiques

Ouvrent aux longs regards leurs radieux portiques ;

Aux pieds des grands autels qu’un sang épais rougit,

Sous le couteau sacré l’hécatombe mugit,

Et vers le ciel propice une brise embaumée

Emporte des trépieds la pieuse fumée.

L’ardent Lykoréen, l’œil mi-clos de sommeil,

De la blonde Thétis touche le sein vermeil.

La Nuit tranquille couvre, en déployant ses ailes,

La terre de Pélops d’ombres universelles.

Les jeux Isménéens, source de nobles prix,

Finissent, et font place aux banquets de Kypris ;

L’olivier cher aux Dieux ceint les fronts héroïques ;

Et tous, avec des chants, vers les remparts lyriques,

Reviennent à grand bruit, comme des flots nombreux,

Par les plaines, les monts et les chemins poudreux.

Leur rumeur les devance, et son écho sonore

Jusqu’aux monts Phocéens roule et murmure encore.

Mille étalons légers, impatients du frein,

Liés aux chars roulant sur les axes d’airain,

Superbes, contenus dans leur fougue domptée,

Mâchent le mors blanchi d’une écume argentée.

Qu’ils sont beaux, asservis, mais fiers sous l’aiguillon,

Et creusant dans la poudre un palpitant sillon !

Les uns, aux crins touffus, aux naseaux intrépides,

De l’amoureux Alphée ont bu les eaux rapides.

Ceux-ci remplis encor de sauvages élans,

Sous le hardi Lapithe assouplissent leurs flancs,

Et, rêvant, dans leur vol, la libre Thessalie,

Hennissent tout joyeux sous le joug qui les lie ;

Ceux-là, par Zéphyros sur le sable enfantés,

Nourris d’algue marine, et sans cesse irrités,

S’abandonnant au feu d’un sang irrésistible,

Ont du dieu paternel gardé l’aile invisible,

Et, toujours ruisselants de rage et de sueur,

Jettent de leurs grands yeux une ardente lueur.

Ils entraînent, fumants d’une brûlante haleine,

Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine,

Graves, majestueux, couronnés de respect ;

Et les jeunes vainqueurs au belliqueux aspect,

Qui, fiers du noble poids de leur gloire première,

Sur leurs casques polis font jouer la lumière.

Les enfants de Kadmos, à leur trace attachés,

S’agitent derrière eux, haletants et penchés ;

Et dans Thèbes bientôt les coursiers qui frémissent

Déposent les guerriers sous qui les chars gémissent.

Le palais d’Amphiôn, aux portiques sculptés,

S’entr’ouvre aux lourds essieux l’un par l’autre heurtés.

Chaque héros s’élance, et les fortes armures

Ont glacé tous les cœurs par d’effrayants murmures.

Les serviteurs du Roi, sur le seuil assemblés,

Servent l’orge et l’avoine aux coursiers dételés ;

Et les chars, recouverts de laines protectrices,

S’inclinent lentement contre les murs propices.

Sous des voûtes de marbre, abri mystérieux,

Loin des bruits du palais, de l’oreille et des yeux,

En de limpides bains, nourris de sources vives,

De larges conques d’or reçoivent les convives.

L’huile baigne à doux flots leurs membres assouplis ;

De longs tissus de lin les couvrent de leurs plis ;

Puis, aux sons amoureux des lyres ioniques,

Ils entrent, revêtus d’éclatantes tuniques.

Ô surprise ! en la salle aux contours spacieux,

L’argent, l’ambre et l’ivoire éblouissent les yeux.

Dix nymphes d’or massif, qu’on dirait animées,

Tendent d’un bras brillant dix torches enflammées ;

Mille flambeaux encore, aux voûtes suspendus,

Font jaillir tour à tour leurs feux inattendus ;

Et la flamme, inondant l’enceinte rayonnante,

Semant d’ardents reflets la pourpre environnante,

Irradie en éclairs aux lambris de métal.

Comme un Dieu que supporte un riche piédestal,

Le divin Amphiôn, semblable au fils de Rhée,

D’un sceptre étincelant charge sa main sacrée,

Et soutient, le front haut, de ses larges genoux,

Sa lyre créatrice aux accents forts et doux.

Le calme et la bonté, la gloire et le génie

Couronnent à la fois ce roi de l’harmonie.

Dans sa robe de pourpre, immobile et songeur,

Il suit auprès des Dieux son esprit voyageur ;

Il règne, il chante, il rêve. Il est heureux et sage.

Sa barbe, à longs flocons déjà blanchis par l’âge,

Sur sa grande poitrine avec lenteur descend,

Et le bandeau royal couvre son front puissant.

Assise à ses côtés sur la pourpre natale,

La fière Niobé, la fille de Tantale,

Droite dans son orgueil, avec félicité

Contemple les beaux fruits de sa fécondité :

Sept filles et sept fils, richesse maternelle

Qu’elle réchauffe encore à l’abri de son aile.

Auprès d’elle, à ses pieds, actives, et roulant

La quenouille d’ivoire au gré de leur doigt blanc,

Vingt femmes de Lydie aux riches bandelettes

Ourdissent finement les laines violettes.

Telles, près de Thétis, sous les grottes d’azur

Que baigne incessamment un flot tranquille et pur,

En un lit de corail les blanches Néréides

Tournent en souriant leurs quenouilles humides.

Pourtant les serviteurs font d’un bras diligent

Couler les vins dorés des kratères d’argent ;

Le miel tombe en rayons des profondes amphores ;

Aux convives royaux les jeunes Kanéphores

Offrent les fruits vermeils. Sous le festin fumant

La table aux ais nombreux a gémi longuement.

LE CHŒUR

Les héros sont assis, ceints d’un rameau de lierre.

Le tranquille repos rit sur leurs fronts joyeux ;

Et pour charmer encor la table hospitalière,

L’Aède aux chants aimés va célébrer les Dieux.

Le divin Amphiôn, roi que l’Olympe honore,

Calme les bruits épars, de son sceptre incliné ;

Et vers la voûte immense, éclatante et sonore,

Sur le mode éolien la lyre a résonné.

L’AÈDE

Toi qui règnes au sein de la voûte azurée,

Aithèr, dominateur de tout, flamme sacrée,

Aliment éternel des astres radieux,

De la terre et des flots, des hommes et des Dieux !

Ardeur vivante ! Aithèr ! Source immense, invisible,

Qui, pareil en ton cours au torrent invincible,

Dispenses, te frayant mille chemins divers,

La chaleur et la vie au multiple univers,

Salut, Aithèr divin, ô substance première !

Et vous, Signaux du ciel, flamboyante lumière,

Compagnons de la Nuit, toujours jeunes et beaux,

Salut, du vieux Kronos impassibles flambeaux !

Et toi, Nature, habile et sachant toutes choses,

Ceinte d’éclairs, d’épis, d’étoiles et de roses,

Épouse de l’Aithèr ! toi qui sur nous étends,

Comme pour nous bénir tes deux bras éclatants ;

Nature, ô vierge-mère, ô nourrice éternelle,

La vie à flots profonds coule de ta mamelle,

Et les Dieux, adorant ta puissante beauté,

Te partagent leur gloire et leur éternité !

Salut, vieil Ouranos, agitateur des mondes,

Qui guides dans l’azur leurs courses vagabondes,

Dieu caché, dieu visible, indomptable et changeant,

Qui ceins les vastes airs de ton vol diligent !

Salut, Zeus, roi du Feu, sous qui le ciel palpite,

Dont le courroux subtil gronde et se précipite !

Ô Zeus au noir sourcil, éclatant voyageur,

Salut, fils de Kronos ! salut, ô Dieu vengeur !

LE CHŒUR.

Il chante. En son repos, la mer aux flots mobiles

D’un concert moins sublime émeut ses bords charmés

Les héros suspendus à ses lèvres habiles

Ont délaissé la coupe et les mets parfumés.

Cédant aux voluptés de leur joie infinie,

Tels, oubliant la terre et l’encens des autels,

Aux accents d’Apollôn, les calmes Immortels

S’abreuvent à longs traits d’une immense harmonie.

L’AÈDE.

Ô race d’Ouranos, ô Titans monstrueux,

Ô rois découronnés par le Dompteur des crimes,

Pleurez et gémissez dans les anciens abîmes,

Du monde aux larges flancs captifs tumultueux !

Atteste Zeus vainqueur, Dieu terrible aux cent têtes,

Dernier né de la Terre, immense Typhoé

À la bouche fumante, ô Père des tempêtes,

De l’immobile Hadès habitant foudroyé !

Chantez l’immortel Zeus, jeunes Océanides

Qui vous jouez en rond sur les perles humides

Kéto, Kallirhoé, Klymène aux pieds charmants,

Kymathoé, Thétys, Glaucé, Kymatolège,

Élektre au cou d’albâtre, Eunice aux bras de neige,

Reines des bleus palais sous les flots écumants !

Saliens vagabonds, retentissants Kurètes,

Qui gardiez son enfance en d’obscures retraites,

Du choc des boucliers faites trembler les cieux !

Générateurs des fruits, Dieux aux robes tombantes,

Chantez en chœur sa gloire, ô sacrés Korybantes,

Indomptables danseurs aux bonds prodigieux !

Et toi qu’il fit jaillir de sa tête infinie,

Déesse au casque d’or, Pallas Tritogénie,

Enseigne sa prudence aux ignorants mortels !

Viens ! dis-nous ses amours, blanche fille de l’onde,

Aphrodite au sein rose, ô Reine à tête blonde,

Volupté, dont le rire a conquis des autels !

Vous tous, du divin Zeus, salut, enfants sans nombre,

De l’Olympe éthéré jusqu’à l’Érèbe sombre,

Fruits de ses mille hymens, monarques étoilés

Qui régnez à ses pieds et brillez à son ombre,

Vous ne descendez point aux tombeaux désolés.

Vous êtes sa pensée aux formes innombrables,

Vous êtes son courroux, sa force et sa grandeur.

Salut, Déesses, Dieux ! Soyez-nous favorables,

Salut, rayons vivants tombés de sa splendeur.

LE CHŒUR

Quel nuage a couvert de son ombre fatale

Ton front majestueux, ô fille de Tantale ?

Ton noir sourcil s’abaisse ; un éclair soucieux,

Précurseur de l’orage, a jailli de tes yeux,

Et de ton sein royal la blancheur palpitante

Se gonfle sous les plis de ta robe flottante.

L’AÈDE

Il en est un pourtant plus illustre et plus beau,

C’est le Dieu de Sminthée et de la Maionie :

De l’antique Ouranos il porte le flambeau,

Il verse dans son vol la flamme et l’harmonie.

C’est le roi de Pythô, de Milet, de Klaros ;

C’est le Lykoréen meurtrier de Titye,

Qui sourit, plein d’orgueil, quand sa flèche est partie ;

Le dieu certain du but, protecteur des héros.

Sur l’ombreux Parnèsos, filles de Mnémosyne,

Vous unissez vos voix à sa lyre divine ;

Et, délaissant son char à la cime des cieux,

Il marche environné d’un chœur harmonieux.

Il est jeune, il est fier ! Les brises vagabondes

Glissent avec amour sur ses cheveux dorés ;

Ô Muses ! Et pour vous, de ses lèvres fécondes

Tombent les rhythmes d’or et les chants inspirés ;

Puis, il suspend sa lyre aux temples préférés,

Et plonge étincelant aux écumantes ondes.

Dès qu’aux bords de Délos ses yeux furent ouverts

Un arc d’argent frémit dans ses mains magnanimes ;

Et foulant le sommet des montagnes sublimes,

D’un regard lumineux il baigna l’univers !

Salut ! je te salue, Apollôn, qui, sans cesse,

Sur le Pinde as guidé ma timide jeunesse ;

Daigne inspirer ma voix, Dieu que j’aime, et permets

Que ma lyre et mes chants ne t’offensent jamais.

Et toi, sœur d’Apollôn, ô mâle Chasseresse,

Ô Vierge aux flèches d’or ! Intrépide Déesse,

Tu hantes les sommets battus des sombres vents.

Sous la pluie et la neige et de sang altérée,

Tu poursuis sans repos de ta flèche acérée

Les grands lions couchés au fond des bois mouvants.

Nul n’échappe à tes coups, ô reine d’Ortygie !

La source des forêts lave ta main rougie,

Et quand Apollôn passe en dardant ses éclairs,

Tu livres ton beau corps aux baisers des flots clairs.

Malheur à qui t’a vue aux sources d’Érymanthe !

En vain il suppliera son immortelle amante :

Ô vierge inexorable ! Ô chasseur insensé !

Il ne pressera plus le sein qui l’a bercé ;

Et les blancs lévriers que ses yeux ont vu naître,

Oublieux de sa voix, déchireront leur maître !

Salut, belle Cynthie aux redoutables mains,

Qui, parfois, délaissant les belliqueuses chasses,

Danses aux bords delphiens, mêlée aux jeux des Grâces,

Ô fille du grand Zeus, nourrice des humains !

Et toi, Lètô ! Salut, mère pleine de gloire !

Tu n’auras point brillé d’un éclat illusoire :

Deux illustres enfants entre tous te sont nés.

Par delà les cités, les monts, la mer profonde,

Vénérable Déesse aux destins fortunés,

Ils ont porté ta gloire aux limites du monde.

LE CHŒUR

Ô Reine, ô Niobé, Pythie en proie au Dieu,

Tu te lèves, superbe, et les regards en feu,

Et d’un geste apaisant l’assemblée éperdue,

Vers l’Aède inspiré ta main s’est étendue.

Tu parles ! Ô terreur ! Quels discours insensés

De tes lèvres sans frein tombent à flots pressés ?

Ainsi du froid Hémos les neiges ébranlées

S’écroulent avec bruit dans les blanches vallées ;

L’écho gronde en fuyant, et les tristes pasteurs

Hâtent les bœufs tardifs vers les toits protecteurs.

Ton souffle a fait pâlir le divin Interprète :

Sur la lyre aux trois voix le plectre d’or s’arrête,

Et quelques sons encor, soupirs harmonieux,

S’exhalent en mourant comme une plainte aux Dieux !

NIOBÉ

Silence ! — Un chant funeste a frappé mon oreille.

Tout mon cœur s’est troublé d’une audace pareille.

Un mortel, las de vivre, insulta-t-il jamais

La fille de Tantale assise en son palais ?

Mieux vaudrait, qu’au berceau, son implacable mère

Eût arrêté le cours de sa vie éphémère,

Que d’attirer ainsi, sur son front insensé,

L’orage qui dormait dans mon cœur offensé.

Tais-toi. — Je veux t’offrir un retour tutélaire.

Les louanges de Zeus irritent ma colère...

Et c’est assez, sans doute, au Tartare cruel

Qu’il attache à mon père un supplice éternel !

Tous les livres