Poèmes antiques (page 11)
Il était d’autres dieux que les tiens, — race auguste,
Dont le sang était pur, dont l’empire était juste,
Fils de la Terre immense et du vieil Ouranos.
Ces monarques régnaient dans les cieux en repos.
Propices aux mortels, tout remplis de largesse,
Ils dispensaient la paix, le bonheur, la sagesse ;
Et la Terre, bercée en leurs bras caressants,
Vantait la piété de ses fils tout-puissants.
Chante ces dieux déchus des voûtes éthérées,
Qui, frappés dans le sein des batailles sacrées,
Sous les doubles assauts de la foudre et du temps,
Gisent au noir Hadès ; chante les Dieux Titans !
Hypériôn, Atlas et l’époux de Clymène,
Et celui d’où sortit toute science humaine,
L’illustre Prométhée aux yeux perçants ! Celui
Pour qui seul entre tous l’avenir avait lui.
Le Ravisseur du feu, cher aux mortels sublimes,
Qui longtemps enchaîné sur de sauvages cimes,
Bâtissait un grand rêve aux serres du vautour ;
Sur qui, durant les nuits, pleuraient, pleines d’amour,
Les filles d’Océan aux invisibles ailes ;
Qu’Héraclès délivra de ses mains immortelles,
Et qui fera jaillir de son sein indompté
Le jour de la justice et de la liberté.
Chante ces Dieux ! Ceux-là furent heureux et sages :
Leur culte au fond des cœurs survit au cours des âges.
Dans les flancs maternels de la Terre couchés,
Sur le jeune avenir leurs yeux sont attachés,
Certains qu’au jour fatal, écroulé de la nue,
Zeus s’évanouira dans la Nuit inconnue ;
Qu’un autre Dieu plus fort, dans l’Olympe désert,
Régnant, enveloppé d’un éternel concert,
Et d’un songe inutile entretenant la Terre,
Refusera la coupe aux lèvres qu’il altère ;
Que lui-même, vaincu par de hardis mortels,
Verra le feu sacré mourir sur ses autels ;
Que les déshérités gisant dans l’ombre avare,
Franchiront glorieux les fleuves du Tartare
Et que les Dieux humains apaisant nos sanglots,
Réuniront la Terre à l’antique Ouranos !
Ô stupide vainqueur du divin Prométhée,
Puisse, du ciel, ta race avec toi rejetée,
De ton règne aboli comptant les mornes jours,
Au gouffre originel descendre pour toujours !
J’ai honte de ton sang qui coule dans mes veines...
Mais toi-même as brisé ces détestables chaînes,
Ô Zeus ! Toi que je hais ! Dieu jaloux, Dieu pervers,
Implacable fardeau de l’immense univers !
Quand mon père tomba sous ta force usurpée
Impuissant ennemi, que ne m’as-tu frappée ?
Mais ta colère est vaine à troubler mes destins :
Je règne sans terreur assise en mes festins ;
Mon époux me vénère et mon peuple m’honore !
Sept filles et sept fils à leur brillante aurore
Plus beaux, plus courageux, meilleurs que tes enfants,
Croissent chers à mon cœur, sous mes yeux triomphants.
Qui pourrait égaler ma gloire sur la terre ?
Est-ce toi, du Titan fille errante, adultère,
Oublieuse du sang généreux dont tu sors,
Toi qui ternis la fleur de tes jeunes trésors,
Et dans l’âpre Délos par Hérè poursuivie,
À deux enfants furtifs vins accorder la vie !
Je brave ces enfants d’une impure union,
Ce fils usurpateur du char d’Hypériôn,
Cette fille imposée à nos forêts paisibles !
Je défie à la fois leurs colères risibles,
J’appelle à moi leurs traits fatals aux cerfs des bois...
Et toi, mère orgueilleuse, aux échos de ma voix
Irrite tes enfants jaloux ! Ô lâche esclave,
Ô Lèto, Niobé te défie et te brave !
LE CHŒUR
Comme à l’heure où le vent passe au noir firmament,
Les grands arbres émus se plaignent sourdement,
À ce défi mortel la craintive assemblée
Fait entendre une voix de mille voix mêlée,
Mais confuse et pareille à ces lointains sanglots
Que poussent dans la nuit les lamentables flots.
L’aède est tourmenté d’une ardente pensée !
Pâle, les yeux hagards, la tête hérissée,
Depuis que sans retour, ô fière Niobé,
Le blasphème divin de ta lèvre est tombé,
Comme la Pythonisse errante dans le temple,
Il sent venir les Dieux ! Et son œil les contemple,
Et sa voix les annonce ! Et ses bras étendus
Semblent guider leurs coups sur nos fronts suspendus !
La voûte du palais flamboie et se disperse
Comme la foudre fait du ciel noir qu’elle perce...
Les lambris de métal tombent étincelants
Sur les mets renversés et les hôtes tremblants...
Chacun fuit au hasard, et la foule mouvante
Se heurte avec des cris de suprême épouvante.
Un immortel, un Dieu, œil ardent, l’arc en main,
Sur les murs vacillants pose un pied surhumain :
Et la mâle Artémis, ardente à la vengeance,
Au fraternel Archer sourit d’intelligence.
L’arc du Dieu retentit sous le trait assassin ;
Il vole, et de Tantale il va percer le sein.
Comme un jeune arbrisseau dans sa saison première,
La flèche d’Apollôn t’arrache à la lumière :
Tu regardes ta mère, ô jeune infortuné,
Et tu meurs ! — Mieux valait ne jamais être né !
Diane tend son arc, et la flèche altérée
Boit le sang de Néère à la tête dorée.
Elle tombe et gémit. L’Archer au carquois d’or
Attache Illionée à son frère Agénor ;
Le fer divin, guidé par une main trop sûre,
Les unit dans la mort par la même blessure.
Kallirhoé tremblante et pâle de terreur,
Veut éviter des Dieux l’implacable fureur…
Elle fuit, et sa mère en son sein la protège,
Mais Artémis rougit son épaule de neige ;
Jusques au cœur glacé le trait mortel l’atteint,
Et la vierge aux doux yeux dans un soupir s’éteint.
Sipyle a réuni tout son jeune courage ;
Debout, et l’œil tranquille, il contemple l’orage.
L’arc sacré frappe en vain son front audacieux,
Le fier adolescent meurt sans baisser les yeux.
Du Dieu de Maionie innocente victime,
Il révèle en mourant sa race magnanime.
Ismène et Kléodos, Phédime et Pélopis
Chancellent tour à tour, pareils à des épis
Que le gai moissonneur, l’âme de plaisir pleine,
Ainsi qu’un blond trésor amasse dans la plaine.
Ils sont tous là sanglants, vierges, jeunes guerriers,
La tête ceinte encor de myrte ou de lauriers ;
Belles et beaux, couchés dans leur blanche khlamyde
Que le sang par endroits teint de sa pourpre humide.
L’une garde en tombant le sourire amoureux
Dont ses lèvres brillaient en des jours plus heureux ;
L’autre, calme, et dormant dans sa pose amollie,
Couvre de ses cheveux son jeune flanc qui plie...
Leurs frères, à leurs pieds, par la Moire surpris,
Gisent amoncelés au milieu des débris.
Amphiôn, à l’aspect de sa famille éteinte,
Dans l’ardente douleur dont son âme est atteinte,
Ouvre son sein royal, et, sous un coup mortel,
Presse le front des siens de son front paternel.
Niobé le contemple, immobile et muette ;
Et, de son désespoir, comprimant la tempête,
Seule vivante au sein de ces morts qu’elle aimait,
Elle dresse ce front que nul coup ne soumet.
Comme un grand corps taillé par une main habile,
Le marbre te saisit d’une étreinte immobile.
Des pleurs marmoréens ruissellent de tes yeux ;
La neige du Paros ceint ton front soucieux.
En flots pétrifiés ta chevelure épaisse
Arrête sur ton cou l’ombre de chaque tresse ;
Et tes vagues regards où s’est éteint le jour,
Ton épaule superbe au sévère contour,
Tes larges flancs, si beaux dans leur splendeur royale,
Qu’ils brillaient à travers la pourpre orientale :
Et tes seins jaillissants, ces futurs nourriciers,
Des vengeurs de leur mère et des Dieux justiciers,
Tout est marbre ! Un dieu fend la pourpre de ta robe,
Et plus rien désormais aux yeux ne te dérobe !
Que ta douleur est belle, ô marbre sans pareil !
Non, jamais corps divins dorés par le soleil,
Dans les cités d’Hellas jamais blanches statues
De grâce et de jeunesse et d’amour revêtues,
Du sculpteur palpitant songes mélodieux,
Muets à notre oreille et qui chantent aux yeux ;
Jamais fronts doux et fiers où la joie étincelle
N’ont valu ce regard et ce cou qui chancelle,
Ces bras majestueux dans leur geste brisés,
Ces flancs si pleins de vie et d’efforts épuisés,
Ce corps où la beauté, cette flamme éternelle,
Triomphe de la mort et resplendit en elle !
On dirait à te voir, ô marbre désolé,
Que du ciseau sculpteur des larmes ont coulé !
Tu vis, tu vis encor ! Sous ta robe insensible
Ton cœur est dévoré d’un songe indestructible.
Tu vois de tes grands yeux vides comme la nuit
Tes enfants bien-aimés que la haine poursuit.
Ô pâle Tantalide, ô mère de détresse,
Leur regard défaillant t’appelle et te caresse…
Ils meurent tour à tour, et renaissant plus beaux
Pour disparaître encor dans leurs sanglants tombeaux,
Ils lacèrent ton cœur mieux que les Euménides
Ne flagellent les morts aux demeures livides !
Oh ! Qui soulèvera le fardeau de tes jours ?
Niobé, Niobé ! Souffriras-tu toujours ?
Hylas
C’était l’heure où l’oiseau, sous les vertes feuillées
Repose, où tout s’endort, les hommes et les Dieux.
Du tranquille sommeil les ailes déployées
Pâlissaient le ciel radieux.
Sur les algues du bord, liée au câble rude
Argô lavait plus sa proue au sein des flots amers ;
Et les guerriers épars, rompus de lassitude,
Songeaient, sur le sable des mers.
Non loin, aux pieds du mont où croît le pin sonore,
Au creux de la vallée inconnue aux mortels,
Jeunes reines des eaux que Kyanée honore,
Poursuivant leurs jeux immortels ;
Molis et Nikhéa, les belles Hydriades,
Dans la source natale aux reflets de saphir,
Folâtraient au doux bruit des prochaines cascades,
Loin de Borée et de Zéphir.
L’eau faisait ruisseler sur leurs blanches épaules
Le trésor abondant de leurs cheveux dorés,
Comme au déclin du jour, le feuillage des saules
S’épanche en rameaux éplorés.
Parfois, dans les roseaux, jeunes enchanteresses,
Sous l’avide regard des amoureux Sylvains,
De nacre et de corail, enchâssés dans leurs tresses,
Elles ornaient leurs fronts divins.
Tantôt, se défiant, et d’un essor rapide
Troublant le flot marbré d’une écume d’argent,
Elles ridaient l’azur de leur palais limpide
De leur corps souple et diligent.
Sous l’onde étincelante on sentait leur cœur battre,
De leurs yeux jaillissait une humide clarté,
Le plaisir rougissait leur jeune sein d’albâtre
Et caressait leur nudité.
Mais, voici, sous les feux pourprés du crépuscule,
Beau comme Endymion, l’urne d’argile en main,
Qu’Hylas aux blonds cheveux, cher compagnon d’Hercule,
Paraît au détour du chemin.
Nikhéa l’aperçoit : — Ô ma sœur, vois, dit-elle,
De son urne chargé, ce bel adolescent ;
N’est-ce point, revêtu d’une grâce immortelle,
De l’Olympe un Dieu qui descend ?
MOLIS
Des cheveux ondoyants où la brise soupire
Ornent son col d’ivoire ; ignorant du danger,
Sur les fleurs et la mousse, avec un doux sourire,
Il approche d’un pied léger.
NIKHÉA
Beau jeune homme, salut ! Sans doute une déesse
Est ta mère. — Kypris de ses dons t’a comblé.
MOLIS
Salut, bel étranger, tout brillant de jeunesse !
Heureux cet humble bord d’être par toi foulé.
NIKHÉA
Quel propice destin t’a poussé sur nos rives,
Quel soleil a doré tes membres assouplis ?
Viens, nous consolerons tes tristesses naïves,
Et nous te bercerons sur nos genoux polis.
MOLIS
Reste, enfant ! Ne vas plus sur les mers vagabondes :
Éole outragerait ta sereine blancheur.
Viens, rouge de baisers, dans nos grottes profondes,
Puiser l’amour et la fraîcheur. —
Mais Hylas, oubliant son urne demi-pleine,
Et penché sur la source aux mortelles douceurs,
Écoutait, attentif, suspendant son haleine,
Parler les invisibles sœurs.
Riant, il regardait dans la claire fontaine…
Soudain, par son cou blanc deux bras l’ont attiré ;
Il tombe, et murmurant une plainte incertaine,
Plonge sous le flot azuré.
Là, sur le sable d’or et la perle argentée
Molis et Nikhéa le couchent mollement,
Mêlant à des baisers sur leur lèvre agitée
Le doux nom de leur jeune amant.
Il s’éveille, il sourit, et tout surpris encore,
De la grotte nacrée admirant le contour,
Sur les fluides Sœurs que la grâce décore,
Son œil s’arrête avec amour.
Adieu le toit natal et la verte prairie
Où, paissant les grands bœufs, jeune et déjà pasteur,
Pieux, il suspendait la couronne fleurie
À l’autel du Dieu protecteur !
Adieu sa mère en pleurs dont œil le suit sur l’onde,
Et de qui le Destin à son sort est lié,
Adieu le grand Hèraklès et Kolkhos et le monde !…
Il aime et tout est oublié !
ODES ANACRÉONTIQUES
I
LES LIBATIONS
Sur le myrte frais et l’herbe des bois,
Au rythme amoureux du mode Ionique,
Mollement couché, j’assouplis ma voix.
Éros, sur son cou nouant sa tunique,
Emplit en riant, échanson joyeux,
Ma coupe d’onyx d’un flot de vin vieux.
La vie est d’un jour sous le ciel antique ;
C’est un char qui roule au stade olympique.
Buvons, couronnés d’hyacinthe en fleurs !
À quoi bon verser les liqueurs divines
Sur le marbre inerte où sont nos ruines,
Ce peu de poussière insensible aux pleurs ?
Assez tôt viendront les heures cruelles,
Ô ma bien-aimée, et la grande Nuit
Où nous conduirons, dans l’Hadès, sans bruit,
La danse des Morts sur les asphodèles !
II
LA COUPE
Prends ce bloc d’argent, adroit ciseleur.
N’en fais point surtout d’arme belliqueuse,
Mais bien une coupe élargie et creuse
Où le vin ruisselle et semble meilleur.
Ne grave à l’entour Bouvier ni Pléiades,
Mais le chœur joyeux des belles Mainades,
Et l’or des raisins chers à l’oeil ravi,
Et la verte vigne, et la cuve ronde
Où les vendangeurs foulent à l’envi,
De leurs pieds pourprés, la grappe féconde.
Que j’y voie encore Evoé vainqueur,
Aphrodite, Éros et les Hyménées,
Et sous les grands bois les vierges menées
La verveine au front et l’amour au cœur !
III
LA TIGE D’ŒILLET
Éros m’a frappé d’une tige molle
D’oeillets odorants récemment cueillis
Il fuit à travers les sombres taillis,
À travers les prés il m’entraîne et vole.
Sans une onde vive où me ranimer,
Je le suis, je cours dès l’aube vermeille ;
Mes yeux sont déjà près de se fermer,
Je meurs ; mais le Dieu me dit à l’oreille :
Oh ! le faible cœur qui ne peut aimer !
IV
LE SOUHAIT
Du roi Phrygien la fille rebelle
Fut en noir rocher changée autrefois ;
La fière Prokné devint hirondelle,
Et d’un vol léger s’enfuit dans les bois.
Pour moi, que ne suis-je, ô chère maîtresse,
Le miroir heureux de te contempler,
Le lin qui te voile et qui te caresse,
L’eau que sur ton corps le bain fait couler,
Le réseau charmant qui contient et presse
Le ferme contour de ton jeune sein,
La perle, ornement de ton col que j’aime,
Ton parfum choisi, ta sandale même,
Pour être foulé de ton pied divin !
V
LA CAVALE.
Ô jeune cavale, au regard farouche,
Qui cours dans les prés d’herbe grasse emplis,
L’écume de neige argente ta bouche,
La sueur ruisselle à tes flancs polis.
Vigoureuse enfant des plaines de Thrace,
Tu hennis au bord du fleuve mouvant,
Tu fuis, tu bondis, la crinière au vent :
Les daims auraient peine à suivre ta trace.
Mais bientôt, ployant sur tes jarrets forts,
Au hardi dompteur vainement rebelle,
Tu te soumettras, humble et non moins belle,
Et tes blanches dents rongeront le mors !
VI
LE PORTRAIT.
Toi que Rhode entière a couronné roi
Du bel art de peindre, Artiste, entends-moi.
Fais ma bien-aimée et sa tresse noire
Où la violette a mis son parfum,
Et l’arc délié de ce sourcil brun
Qui se courbe et fuit sous un front d’ivoire.
Surtout, Rhodien, que son oeil soit bleu
Comme l’onde amère et profond comme elle,
Qu’il charme à la fois et qu’il étincelle,
Plein de volupté, de grâce et de feu !
Fais sa joue en fleur et sa bouche rose,
Et que le Désir y vole et s’y pose !
Pour mieux soutenir le carquois d’Éros,
Que le cou soit ferme et l’épaule ronde !
Qu’une pourpre fine, agrafée au dos,
Flottante, et parfois entr’ouverte, inonde
Son beau corps plus blanc que le pur Paros !
Et sur ses pieds nus aux lignes si belles,
Adroit Rhodien, entrelace encor
Les nœuds assouplis du cothurne d’or,
Comme tu ferais pour les Immortelles !
VII
L’ABEILLE.